LE PANTIN SPATIONAUTE« L'illusion est une foi démesurée » Honoré de Balzac
L'entretien téléphonique avait insensiblement viré au cauchemar. Le ton s'était progressivement alourdi. Manier des mots de plomb est un travail harassant. Hugo avait peu à peu abandonné son naturel taquin. Tendu à l'extrême, il pesait le moindre de ses propos. La conversation devenait un véritable test de résistance du matériau constituant le fil de sa pensée. Las, il finit par relâcher son effort pour s'exprimer sans fard. Ses propos empruntèrent des teintes au désespoir. La carcasse de son vieux coucou avait failli se déglinguer à plusieurs reprises sous les bourrasques de reproches que sa correspondante téléphonique avait éructées. C'était une des plus fortes tempêtes en vol qu'avait essuyée le Baron Rouge. À cette heure avancée de la nuit, il était livide, donc méconnaissable. Quelle déplorable éducation. La gitane lui avait raccroché au nez alors qu'il était en perdition, les ailes en écharpes et le moteur en flammes. Le contrecoup nerveux l'avait totalement vidé de sa substance. Coquille creuse, il ne lui restait plus qu'à se coucher. Le sommeil l'accueillerait peut-être avec bienveillance. Bizarrement, celui-ci n'allait pas avoir la texture ténue qu'induisent les endormissements agités. Ce fut au contraire une aventure prenante que le rêve projeta sur la grande toile du cinéma Morphée. Elle était bourrée d'images surréalistes comme en bâtit le rêve dans son précieux travail cathartique de raccommodage. Ce transit onirique gratuit valait toutes les psychothérapies. S'il existe une divinité créatrice, sachez qu'elle nous a donné le rêve pour ruiner les psychiatres. La caméra du songe explorait un territoire perdu aux confins d'un univers étrange. Dans ces abysses d'une noirceur d'encre, seuls quelques falots stellaires témoins palpitants de mondes peut-être évaporés, fournissaient de vagues repères, limitant l'oppression qu'eut induit la totale obscurité. Il se dégageait du spectacle une atmosphère de pré néant. De façon paradoxale, planer en ces lieux reculés, n'inquiétait pas vraiment le rêveur. L'absolu silence qui emmitouflait son errance molle avait sur lui l'effet d'un tendre bercement. Quatre points pâles qu'il avait pris pour des météorites en transit, grossissaient à vue d'oeil. Le phénomène s'accéléra brusquement. Un grondement de tuyère emplissait l'espace : des sons au sein du vide interstellaire ? Le rêve ébouriffe les lois fondamentales de la Physique. Assourdi par ce vacarme et frappé d'effroi par l'étrange apparition, le voyageur du songe stoppa net. Non, il ne s'agissait pas de météorites. Désormais bien plus proches, les objets volants mal identifiés avaient l'apparence de vaisseaux spatiaux de taille prodigieuse. Comme dans un gigantesque jeu vidéo, les mobiles se mirent à passer et repasser, décrivant de somptueuses trajectoires accompagnées de rotations dans les trois axes de l'espace. Notre rêveur participait à une sorte de remake de "La guerre des étoiles". Au bout de quelques minutes, les structures mobiles stoppèrent lentement leurs évolutions. Se configurant en quadrilatère, elles encadrèrent l'observateur éberlué par l'étrange ballet dont il avait été en permanence le centre géométrique. Autour du petit homme gris qu'était devenu le cosmonaute, se dressait désormais une prison spatiale aux murs vertigineux. Le spectacle ne faisait que débuter. Venu d'on ne sait où, une baudruche de l'envergure d'un Zeppelin de la grande époque s'immobilisa à l'aplomb d'un des angles du carré carcéral. À nouveau, mais c'est monnaie courante pour les habitués du monde onirique, le rêveur allait être le jouet d'illusions en cascades. Il avait d'abord imaginé que la baudruche qui avait fait intrusion dans son monde était l'énorme cochon gonflable de la pochette d "Animal", le disque des Pink Floyd. Bien vite, cette image fugace se métamorphosa en un autre symbole : une variante de la monumentale femme montgolfière du film de Fellini "La cité des femmes", le fantasme gonflable de l'idéal féminin que le pauvre Marcello, fébrile et désespéré, tente de saisir dans l'escalade finale effrénée. Les pieds du bibendum gynoïde prirent appui sur deux murs adjacents. Des cuisses plantureuses prolongeaient des jambes aux mollets puissants. Des hanches aux galbes et aux proportions rappelant celles des baigneuses de Renoir, contrastaient étrangement avec un buste grêle ancré à une taille fine. Sur celui-ci pointaient deux seins menus aux mamelons épais et turgescents. Ce corps à l'anatomie inhabituelle constituait une chimère humaine. À peine stabilisée, l'apparition tendit les bras et orienta ses paumes vers le petit homme gris pétrifié. La magicienne était prête à lancer ses foudres. Les doigts de la prêtresse sauvage étaient couverts de bagues. De celles-ci jaillirent de grands fils transparents très semblables à ceux que sécrètent les arachnides. Ils s'enroulèrent comme autant de fines cordelettes aux membres de la proie. Un témoin sentencieux eut d'ailleurs indiqué qu'aucun des cinq ne fut oublié. Pinocchio était pris aux fils de la femme araignée et ses gestes assujettis aux doigts capricieux de la fatale marionnettiste. Le pantin s'engagea rapidement dans une pantomime maladroite. Pendant son évolution mécanique, les quatre parois se sculptaient progressivement en façades d'immeubles, plus précisément, d'hôtels. On avait affaire à quatre répliques de la façade avant du Carlton. Le clip publicitaire de Chanel pour son eau de toilette masculine allait se projeter autour d'Hugo dans sa version 380 degrés avec effets surround . Les grands volets des chambres claquaient les uns derrière les autres, actionnés par des harpies, modèles réduits de la baudruche princeps. Pointant fugitivement des embrasures et jetant leurs imprécations à la volée, les furies fustigeaient "L'égoïste" par une tance verbale épileptique. Le petit homme dansait comme un beau diable au tempo d'adresses gracieuses. Il refusait d'entendre. Les volets continuaient à claquer et les harengères à vociférer de plus belle. La main droite du pantin gris tenait un revolver. Le canon était pointé sur sa tempe. Il devait en finir pour éteindre sa souffrance, oublier à jamais l'étendue du désastre. Une ombre immense s'était mise à tournoyer au-dessus de la scène. Elle se posa dans un bruit d'ailes et d'étoffe aux pieds du pantin. Un spectre enveloppé d'une grande pèlerine noire le toisait hautin. Il ôta sa capuche. Le rêveur vit avec effroi la tête hideuse de la Dame en Noir. Une main squelettique balaya le pan de la grande cape qui lui couvrait l'épaule gauche. D'un mouvement ample et souverain, la Faucheuse leva haut son outil éclatant qui siffla bientôt en s'abattant sur lui comme un éclair. Il s'affaissa mollement et ferma les yeux… …Rien de spectaculaire ne se produisait. Inquiet, il releva la tête. La Mort n'avait fait que faucher ses liens. La Dame en Noir souriait goguenarde. Elle finit par lui décocher un clin d'œil. Sa voix caverneuse se fit entendre: "Quel suspense coco!" Le spectre pointa de l'index la poupée gonflable juchée sur son piédestal en ajoutant: "Aujourd'hui, repos. À toi l'exécution des hautes œuvres." Les quatre bâtiments s'étaient groupés deux par deux et configurés en angle obtus. Ils se creusaient de lettres immenses qui composaient quatre mots : BÉTISE, VULGARITÉ, PRÉTENTION et FUTILITÉ. Sectionnés nets, les liens pendaient des doigts de la poupée gonflable et flottaient au gré des vents solaires. Une odeur de marée se dégageait : " Pursex de Chanel, bonhomme, masqué jusqu'ici par «Odeur de Sainteté» avec lequel tu la vaporisais à qui mieux- mieux. Malgré les lavages répétés, la caque sent toujours le hareng." Le pantin jeta sur la Faucheuse un regard dubitatif et il lui demanda : " Mais qu'attends-tu de moi?" – Coco, abats les murs de Jéricho! Il avait quelques références bibliques, mais ne se savait pas en possession du cuivre capable de rééditer l'exploit. Quatre fléaux de cette taille requéraient un trompette idéale. Un éclair lui traversa l'esprit. Hugo se redressa, une lueur amusée dans les yeux. Il se concentra jusqu'à ce qu'à ne plus être que péristaltisme gargouillant et borborygmes prémonitoires. Il se mit alors dos à la muraille de lettres, se pencha et baissa son pantalon. Un typhon organique époustouflant, que n'eut pas renié Bérurier , s'abattit sur les remparts. L'effet de souffle fut redoutable. La tête sur le coté, Hugo vit se lézarder les "édifices qualificatifs". Après avoir vacillé un moment, ils s'affaissèrent bientôt pour crouler en pluie de gravats. Coupée de ses bases, la baudruche, se dégonflant par sa tuyère pelvienne, partit en zigzags vers les confins de l'espace. Dans un gigantesque nuage de poussière, s'abattaient comme autant de projectiles, le lest abandonné dans sa fuite par la femme montgolfière: tubes de rouge à lèvres, crayons gras, flacons de vernis à ongle, breloques et colifichets de tous styles, vaporisateurs à parfums et produits cosmétiques s'abattaient comme grêle. Le séisme accoucha enfin de ses derniers soubresauts. On vit choir alors majestueusement sur les décombres, tournoyant dans leur chute comme les dernières feuilles de l'automne, quelques pages de " Marie-Plaire ", et... un chèque en blanc. C'est à ce moment précis qu'Hugo se réveilla brusquement. Assis dans son lit, il se mit à rire. Un sourire encore fiché au coin des lèvres, il descendit à la cuisine au beau milieu de la nuit. Il avait grand faim.
Pierre TOSI - Février 1993 |