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Joseph BETHENOD


  Le 21 février dernier, la T. S. F. apprenait au monde la mort brusque de Joseph Bethenod qui lui avait consacré le meilleurs de lui-mêmeet avait trèslargement contribué par sa technique à son développement.
  La S.I.A. douloureusement touchée par la perte d'un de ses anciens Vice-Présidents Fondateurs avait comme tous ceux qui ont approché ce savant et admirable théoricien, pu apprécier sa modestie, sa bienveillance, et reconnaître le bel enthousiasme dont il était animé pour tout progrès.
  Né à Lyon le 27 avril 1883, il fait ses études classiques à l'Institution des Minimes de la même ville, entre très jeune à l'Ecole Centrale Lyonnaise en 1900 et dès sa sortie  s'oriente vers l'éléctricité. Il publie alors des articles sur la théorie des machines électro-magnétiques et attire l'attention du savant Professeur André Blondel, à l'école des Ponts et Chaussées, lequel s'attache Joeseph Bethenod comme assistant en 1903.
   Rappelant ce fait dans la réponse qu'il fit à l'allocution du prince Louis de Broglie, lorsque ce dernier, le 6 décembre 1943 lui remit son épée d'académicien, Jeseph Bethenod s'exprime ainsi : "il est bien certain que ce fut une grande chance pour moi d'avoir eu la hardiesse en 1903 de lui  adresser mon premier travail consacré à la théorie du moteur à répulsion : comme on le verra dans la suite, je dois le plus clair des succès de ma carrière à une décision ainsi prise par une heureuse intuition."
   Lors de son service militaire, le Général (alors capitaine) Ferrié, avec qui Joseph Bethenod avait déjà collaboré, le prend à son tour comme assistant pour étudier avec lui l'application du transformateur à résonnance à la charge des condensateurs des postes émetteurs à étincelles. Pendant cette période militaire, il est pris en amitié par ses officiers, dont les lieutenants : Emile Girardot et Paul Brenot, qui l'associèrent ensuite  eux, pour fonder en 1910, la Société Française Radio-éléctrique.
   Joseph Bethenod se consacre alors à des études particulières qui le passionnent et écrit de nombreux articles dans le journal " l'Eclairage Electrique", dont il devient le rédacteur en chef. De nombreuses sociétés, telle que la société Alsacienne  de Constructions Mécaniques, à laquelle il avait cédé son premier brevet  en 1908 le prennent comme ingénieur-conseil et il est ainsi amené à s'occuper de la technique des courants forts.
   "Ainsi consacré simultanément  aux deux techniques, celle des courants faibles et celle des courants forts, dit lui-même Joseph Bethenod (1), je dus quelques succès à une simple transposition des dispositifs utilisés par l'un et l'autre."
   En particulier, comme ingénieur en ched de la Société Française Radio-Electrique, il contribue à plusieurs inventions, aux perfectionnements des postes de T.S.F. notamment dans l'établissement des émetteurs à étincelles musicales, des alternateurs à haute fréquence et du matériel radiophonique pour avion, le poste émetteur de Sainte-Assise bénéficie en particulier de ses inventions.Il publie aussi de très nombreuses études théoriques se ratachant à la T.S.F.
   En 1922, ilcréa avec le puissant concours de la Compagnie des Compteurs dont il était ingénieur-conseil, le remarquable système de commande à distance.
   La carrière de Joseph Bethenod est donc consacrée en grande partie à l'electro-technique et à la radio-électricité, mais sa grande activité intellectuelle le fait s'intéresser également à la mécanique et en particulier à l'automobile. Dans ce domaine, Joseph Bethenod s'intéresse aux applications diverses de l'électricité aux voitures automobiles, il détermines les régles à suivre dans la prédétermination des moteurs électriques de démarrage pour l'établissement des Bobines d'induction d'allumage, il établit une théorie exacte de la dynamo à trois balais, génératrice de courant qui équipe la majorité des voitures automobiles. Au point de vue voitures automobiles proprement dites, il publie en 1909 une méthode rationnelle de prédétermination des rapports d'une boite de vitesse décrit en 1918 le principe du carburateur à pompe d'accélération.
   En 1927, il prend une part importante à la fondation de la Société des Ingénieurs Automobiles (S.L.A) dont il est vice président. Il publie dans la revue de cette société différents articles attirant l'attention  sur des dispositions qu'il avit préconisées précédement : carroseries protilées, moteurs  a&vec soupapes en tête, châssis avec moteur arrière, suspension élastique des moteurs (1933) effet du vent  tranversal (1935), rôle de l'amortissement interne dans les vibrations des ressorts de soupapes.
   A la suite de sa nomination à lAcadémie des Sciences, la S.I.A. désirant offrir un souvenir à Joseph Bethnod, il demande d'affecter la somme correspondante à un prix destiné à récompenser les jeunes ingénieurs, élèves du Centre Automobile (C.E.S.L.A.)'est ainsi que le Conseil de la S.I.A. cré le prix S.I.A., Fondation Joseph Bethenod.
   Ce beau geste a du reste été couronné de succès puisque la subvention ouverte à cet effet dépasse 150 000 Fr.
   Joseph Bethenod s'intéresse aussi à des questions d'ordre général. Il propose dès 1904 l'accumulation hydraulique de l'énergie au moyen de lacs artificiels, en vue d'améliorer le fonctionnement des centrales électriques.
   il eut aussi une carrière de professeur. En 1912, chargé de conférences organisées à l'Ecole Supérieurs d'Electricité sur la Télégaphie sans fil, conférences publiées par la suite : alternateurs à haute fréquence en 1925, une théorie analytique sur multiplicateur statistique de haute fréquence basée sur la situation d'un noyau ferro-magnétique (1934).
   Les questions historiques ne le laissent pas indifférent, il publie différents travaux à ce sujet : Origine de la T.S.F. (1923). Influence de l'Exposition Internationale d'Electricité de 1881 sur le développement de la Science et de la Technique, 1932. Historique des redresseurs de courant alternatifs, 1932. Dix années de T.S.F., 1932. Historique de l'Industrie radio-électrique, 1938.
   Il publie aussi diverses notices sur la vie et les travaux de savants ingénieurs français et étrangers et est appelé à jouer un rôle important dans plusieurs Société Savantes, Congrès, Expositions au cours de sa laborieuse carrière.
   Le prince de Broglie a rappelé que "lors de la cérémonie du Centenaire de la mort d'Ampère, à Lyon, en 1936, Joseph Bethenod avait restitué les expériences si simples et faites à l'aide d'un appareillage si modeste qui ont permis à cet homme de génie de découvrir en quelques années les phénomènes les plus essentiels de la science de l'Electricité".
   Joseph Bethenod s'intéressait à la littérature et dans son allocution du 6-12-43 il rappela sa participation au roman de Pierre Benoit "Alberte". dont le dénoument est basé sur une question de freins d'automobile à commande hydraulique.
   Le 6 décembre 1943, le prince Louis de Broglie, Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences lui remet son épée d'académicien. Cette épée de conception très originale  avait été imaginée par Joseph Bethenod : sa poignée est formée de deux branches terminées chacune par une petite sphère - figurant un éclateur - entre lesquelles jaillit une étincelle représentée par un morceau d'ambre taillé en zig-zag. Le  nom grec de l'ambre qui donna comme tous les monde  sait son nom à l'électricité est inscrit de haut en bas sur la fusée : HVEXTPON. symétriquement figure le nom de Joseph Bethenod en caractère de l'alphabet Morse.
   Au moment où cette épée lui fut remise, personne ne pouvait imaginer que le rôle de cet éminent ingénieur serait si vite terminé et que nous aurions à déplorer la perte prématurée d'un grand savant français.
   A sa femme, à sa mère âgée de 84 ans et à sa soeur Mme Marius Latour. la S.I.A. adresse ses condoléances les plus attristées.

Xavier MORAND.


Source : "JOURNAL DES INGENIEURS DE L'AUTOMOBILE" Mars 1944, Pages Nécrologie











 
 
Joseph BETHENOD
Sa vie et son oeuvre 1

1
 
 
 
 
Par M. G. DARRIEUS
Ingénieur en Chef à la Compagnie Electro-Mécanique.
 
 
 
 

La  mort  de  notre  regretté  collègue,  survenue  subitement  le  21  février  1944  et  dont  la nouvelle,  si  inattendue,  nous  a  tous  consternés,  frappe  une  fois  de  plus  douloureusement l'Electrotechnique  française,  si  particulièrement  éprouvée  dans  ces  dernières  années. Notre ancien Président peut être, en effet, considéré comme le plus jeune et le dernier représentant de ce petit groupe de grands savants et  inventeurs français autodidactes,  les Potier, Maurice Leblanc, Blondel,  Picou, Boucherot,  qui  ont  tant  contribué  à  constituer  et  à  faire  rayonner notre science dans la forme où nous la voyons enseignée aujourd'hui.

    Me considérant  comme désigné par un vœu  surprenant, quoique exprimé avec  insistance, où nous ne voulions naturellement voir, il y a un an, qu'une simple boutade et non un sinistre pressentiment,  je veux  remplir  aujourd'hui de mon mieux  le pieux devoir d'évoquer devant vous la vie et la carrière d'un collègue, maître et ami, que sa bienveillance, son affabilité et sa bonté font pleurer tous ceux qui ont eu le privilège de l'approcher.

    Né  à  Lyon  le  27  avril  1883,  d'un  père  architecte,  Francisque  Bethenod,  et  d'une  mère, Jeanne Charvet,  appartenant  à  une  famille  lyonnaise  honorablement  connue  dans  la  soierie pour  ornements  d'église,  enfin  neveu  de M.  Emile  Bethenod,  qui  fut  Président  du  Crédit Lyonnais,  il fit ses études classiques à  l'Institution des Minimes. Nous savons par  lui-même que, studieux, ayant  le  travail  facile, et bien doué pour  les études  littéraires,  il manifesta de bonne heure un vif attrait pour les sciences et pour la mécanique, puisque, dès l'âge de 8 ans, il  exécutait  des  dessins  de  locomotives  qui,  par  l'échelle  et  la  minutie  des  détails,  ne pouvaient déjà plus être considérés comme l'oeuvre d'un enfant.

    Entré  très  jeune  (en  1900)  en  2e  année  à  l'Ecole Centrale  lyonnaise  et  ayant  dû  renoncer ensuite, pour des raisons de famille, à préparer l'Ecole Normale supérieure, il se consacra, dès sa sortie, à  l’Electrotechnique, reconnaissant  tout de suite  les mémoires fondamentaux et  les maîtres,  notamment Maurice  Leblanc,  Blondel  et  Boucherot,  dont  l'exemple  et  l'influence déterminèrent  l'orientation  de  sa  carrière.  C'est  ainsi  qu'ayant  eu  l'audace  et,  comme  il l'ajoutait, la chance de soumettre, en 1903, à André Blondel, son premier travail sur le moteur à répulsion, il devint l'assistant de celui-ci, ce qui lui permit de s'initier pendant deux ans dans son  laboratoire de Levallois  et  sous  cette  éminente direction,  à  la  technique  expérimentale, notamment à l'emploi de l'oscillographe.
1 Communication présentée à la Société française des Electriciens le 2 décembre 1944. Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17                                   

    Le  service militaire  (1906-1907)  et  la  recommandation  de  Blondel  le mirent  en  relation avec  le  Général  (alors  capitaine)  Ferrié  et  ses  collaborateurs,  les  lieutenants  Brenot  et Girardeau, ce qui, en attendant que ces derniers  l'associassent, en 1910, à  la fondation de  la Société Française Radio-Electrique,  lui procura  l'occasion de participer activement à  l'essor, si rapide au cours de cette période, de la télégraphie et de la téléphonie sans fil. En 1907, après son service militaire, tout en demeurant en relations étroites avec son ancien maître Blondel, et continuant de collaborer av c le Capitaine Ferrié, il devint secrétaire de la rédaction  de  la  revue  L'Eclairage  électrique,  alors  installée  rue  des  Ecoles,  dans  une ambiance  sérieuse  et  laborieuse  qu'il  aimait  à  évoquer. Cette  situation,  qu'il  conserva  deux ans, marque  le  début  d'une  contribution  importante  à  la  plus  ancienne  et  la  principale  des revues  françaises  d'Electrotechnique,  puisqu'il  ne  lui  a  pas  donné moins  de  20  articles  de 1904 à 1909.

   
Lorsqu'en 1908 la revue reprit le titre de Lumière électrique, que portait celle à laquelle elle avait succédé en 1894, préoccupé sans doute de ne pas laisser paraître trop souvent son nom dans  cette  publication,  il  se  plut  à  intriguer  ses  lecteurs  en  se  couvrant,  pendant  quelque temps,  du  pseudonyme  de Cornélius Herz,  disparu  du monde  électrique  en  1893  en même temps que la revue qu'il avait fondée, et dont les plus anciens d'entre nous ont pu connaître la personnalité entreprenante et un peu équivoque. C'est  à  cette  époque  d'activité  féconde  que  remontent  ses  principaux  travaux  sur l’Electrotechnique et la Télégraphie sans fil que nous allons passer en revue, en nous efforçant de les classer par sujets, bien que les deux techniques des courants forts et des courants faibles se  trouvent dans son œuvre assez enchevêtrées et que, suivant une remarque qu'il a faite  lui-
même  et  dont  l'histoire  de  la  science  et  des  inventions  fournit  bien  d'autres  exemples, plusieurs de ses succès résultent d'une heureuse transposition des dispositifs utilisés par l'une ou par l'autre.  Nous avons eu recours notamment pour cette tâche aux deux notices assez complètes qu'il a  établies  lui-même  respectivement  en  1936  et  1939  a  l'occasion  de  sa  candidature  à l'Académie des sciences. 

 

A. —- ELECTROTECHNIQUE GENERALE
 

I. — Moteurs à collecteur.

    Les  premiers mémoires  de  J. Bethenod  se  rapportent  aux moteurs  à  courant  alternatif  à
collecteur,  notamment  au moteur monophasé  que  les  premières  applications  de  la  traction électrique sur voie ferrée mettaient à l'ordre du jour, et au développement duquel se rattachent alors principalement, en France,  les  travaux de Maurice Leblanc, Lehmann, Roth, M. Latour et Perret.

    Sa première publication, parue en octobre 1903 dans  la Houille blanche  : « Essai  sur  la
théorie  des  alternomoteurs  à  réaction  »  est,  en  effet,  consacrée  à  une  théorie  du moteur  à répulsion  qui  tient  compte,  pour  la  première  fois,  des  fuites  magnétiques  et  qui,  par  une heureuse  intuition  qu'il mettait  à  l'origine  des  succès  ultérieurs  de  sa  carrière,  fut  sa  seule introduction auprès de son  futur maître, André Blondel, alors Professeur à  l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées.

    D'autres  études  sont  consacrées  au  fonctionnement  des  divers  types  de  moteurs  à
collecteur, aux règles de leur dimensionnement, enfin à leurs applications.

    Le premier brevet qu'il  céda,  acquis  en 1908 par  la Société  alsacienne de Constructions
mécaniques, pour la somme, qui lui parut alors considérable, de 1 500 francs-or, se rapportait précisément  à  un moteur  à  répulsion  générateur  de  puissance  réactive  ;  il  évoquait  l'année dernière  encore  la  joie  inoubliable  que  lui  valut  ce  premier  succès,  début  d'une  active Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17 collaboration,  qui  dura  de  1909  jusqu'à  sa mort,  avec  cette  puissante Société,  ainsi  qu'avec l'Alsthom dès  le fondation de cette dernière en 1928. C'est à ce  titre d'ingénieur-conseil qu'il étudia,  avec  Edouard  Roth,  de  1910  à  1912,  plusieurs  systèmes  de  réglage  de  vitesse  des rupteurs d'induction par groupe en cascade, qu'il publia en 1922, la première théorie générale du  transformateur  de  fréquence  à  collecteur,  et  proposa  divers  perfectionnements  pour  le réglage des moteurs polyphasés à collecteur et leur freinage par autoamorçage.

    Enfin deux courtes notes en 1908, relatives à la théorie de la commutation, sur laquelle il
est  revenu  en  1934,  et  à  la  fameuse  équation  différentielle  due  à  notre  collègue P. Girault, constituent  sa  contribution  à  une  intéressante  discussion,  à  laquelle  avaient  notamment  pris part H. Poincaré et M. Latour, et  témoignent comme à  l'ordinaire de  la  clarté d'esprit et du sens physique très sûr de leur auteur.
 

II. — Moteurs d'induction et machines synchrones.
 
    Une de ses premières inventions paraît avoir été celle qu'il réalisa lorsque s’occupant, dès 1902, pour  le compte de  la Maison Gelin, à Lyon, de  l'étude et de  la mise au point de petits moteurs destinés à  la commande  individuelle de machines à broder, à coudre, etc.,  il établit, outre un moteur universel à collecteur et un moteur d'induction  triphasé à deux vitesses par changement du nombre de pôles, un moteur d'induction monophasé démarrant avec le couple normal  dont  le  démarrage  reposait  sur  l'obtention,  par  simple  induction  mutuelle  et  sans recours à des condensateurs, d'un déphasage de Π : 2 entre circuits. La théorie de ce dispositif, rédigée en 1904, n'a été complétée et publiée qu'en 1917, au Bulletin de notre Société (Sur les procédés de démarrage des moteurs monophasés d'induction, t VII, 3e série, 5 Juillet 1917, p 195). J. Bethenod attachait  justement une certaine  importance à cette solution sur  laquelle  il est revenu dans une de ses dernières Notes à l'Académie des Sciences (Cf. R. E. G. avril 1943, p. 125), car, non seulement  il en  fit, en 1912,  l'application à  l'alimentation d'une antenne de télégraphie sans fil par un alternateur diphasé mais il en indiqua la relation avec le problème, devenu  important  par  la  suite,  dé  l'équilibrage  statique  d'une  charge monophasée,  ou  de  la compensation de la puissance fluctuante qui constitue le caractère essentiel du déséquilibrage d'un système polyphasé.

    I
l reconnut même ce résultat curieux — que mentionne seulement en quelques mots un de ses  brevets 2,  et  dont  il me  fit  part  à  cette  époque —  que;  si  les  enroulements  par  lesquels s'effectue l'accouplement magnétique variable entre les phases, sont libres de se déplacer l'un par rapport à l'autre, le réglage s'effectue automatiquement par une variation spontanée de leur induction mutuelle ; mais  il  ne  paraît  pas  en  avoir  indiqué  nulle  part  la  démonstration,  qui donne comme seule condition de la stabilité que  la somme des inductances propres des deux phases, défalcation faite éventuellement des capacitances destinées à les compenser, demeure positive. Cette omission, qu'à l'encontre d'autres analogues, il n'a pas jugé utile de réparer par la suite, procède d'un certain détachement qui se traduit dans la rédaction de ses écrits par la tendance à une extrême concision, dont il ressentait bien le danger pour le rayonnement de ses idées, puisqu’il donnait lui-même à d'autres le conseil d'en éviter l'excès.

    Plusieurs de ses  travaux se rapportent aux diagrammes des machines à courant alternatif.
Dès  1904,  alors  que  les  diagrammes  antérieurs  du  moteur  asynchrone  aboutissaient,  par additions et retouches successives, à des constructions assez compliquées, il montra qu'un seul cercle se prêtait à la représentation complète du couple, du glissement, des pertes, etc., tout en tenant compte rigoureusement de la résistance primaire. Si, par la suite, une forme encore plus simple et plus élégante a pu être donnée à ce résultat 3 qu'il étendit en 1906 au cas du moteur monophasé asynchrone, la découverte en appartient bien à notre regretté collègue.

    Il fut l'un des premiers à reconnaître et à utiliser ce résultat général que toute substitution
linéaire ou transformation homographique d'une variable x réelle ou complexe (comme  le glissement), dont  l'affixe décrit une droite ou un cercle, conduit elle-même à un diagramme circulaire pour y.
 2 Brevet français n° 605.180 du 24 janvier 1925 au nom de la Société alsacienne de Constructions mécaniques. 
3 Liénard (Observations de M.), R.G.E., XXII. 21 avril 1928, p. 726.  Technica n° 67 (format de guerre), juin-juillet 1945, pp. 3-17

 
         ax + b

  y = ---------  
         cx + d

    En  1918,  il  établit  le  premier  diagramme  des moteurs  polyphasés  tenant  compte  de  la saturation magnétique,  et  sa  solution,  naturelle  et  générale,  nous  paraît  encore  préférable  à celles qui ont été proposées par  la suite. D autres études sur  les diagrammes de Potier et de Blondel contiennent des  remarques  ingénieuses, mais dont  l'influence a peut-être été  limitée par  la forme parfois  trop personnelle et peu familière aux spécialistes donnée à ces exposés. Par  contre,  les  mémoires  sur  l'alternateur  à  résonance  par  capacité  et  sur  l’autoamorçage asynchrone des machines à rotor cylindrique, quoique concis, sont remarquablement élégants et clairs et laissent toujours bien en évidence signification physique des équations.

    Ils  font,  en  général,  usage  d'une  combinaison  particulièrement  heureuse  la  méthode
graphique  et  du  calcul  par  imaginaires,  qui  a  paru  assez  originale  et  caractéristique  de  son auteur pour avoir reçu le nom de méthode semi-symbolique.

    Signalons enfin la communication de janvier 1923 à notre Société sur l’amortissement des
alternateurs, qui, si elle n'apporte pas de faits nouveaux, présente les résultats acquis sous une forme particulièrement simple et claire.
 

III. — Courant continu.
 
Outre  les études déjà mentionnées sur  la commutation, J. Bethenod s'est particulièrement occupé  des  problèmes  difficiles,  notamment  de  régime  transitoire,  que  soulèvent  les applications spéciales du courant continu. C'est en 19114 qu'à l'occasion de la mise au point de groupes  convertisseurs  de  grande  puissance  pour  laminoirs  réversibles,  il montra  comment devait  être  compensée  par  des  transformateurs  statiques  convenables  l'induction  mutuelle gênante entre enroulements. Cette  invention capitale, qui s'est montrée, en outre,  importante
pour  les  génératrices  de  soudure  à  l'arc,  est  destinée  sans  doute  à  trouver  un  champ d'application  de  plus  grande  portée  encore,  dans  le  domaine  nouveau,  à  l'ordre  du  jour, quoique  à  peine  exploré  à  l'heure  actuelle,  de  la  stabilisation  des  longues  lignes  de transmission  à  très  haute  tension,  par  compoundage  dynamique  des  alternateurs  (excitation rapide, excitatrice série, etc.).

   
Une  de  ses  dernières  notes  à  l'Académie  des  Sciences  (6  décembre  1943)  évoque d'ailleurs, à ce sujet, les origines de l'amplidyne et ses propres travaux remontant à 1912 sur la dynamo à 4 balais, pour courant constant, du type Rosenberg.

   
Les  applications  de  l'électricité  à  la  traction  sur  rails  ou  sur  route  l'ont  intéressé  dès  le début de  sa carrière, et un grand nombre de  ses  inventions  se  rapportent au  fonctionnement des moteurs, au freinage électrique, à la stabilité en régime de récupération, notamment pour les trolleybus.

    Dans  les derniers mois de sa vie,  il fondait beaucoup d'espoirs sur  l'emploi d'un matériel
léger à courant alternatif à 300P : s pour la transmission électrique des locomotives de grande puissance.

    On  lui doit une des  solutions  les plus  simples  et,  aujourd'hui, parmi  les plus  répandues,
conçue en 1914 et mise au point en 1922, pour l'éclairage des trains avec une simple dynamo à excitation shunt et un régulateur de tension. Enfin  ses  travaux  sur  l'automobile  l'ont  conduit  à  étudier  de  très  près  leur  équipement électrique, notamment  les moteurs de  lancement  et  la dynamo  à 3 balais  dont  il  a  fourni  la première théorie quantitative, confirmée par l'expérience, dans sa communication d'avril 1922 à notre Société.
4 Brevet français n° 444.322 du 4 août 1911. Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17


IV. — Questions diverses.
 
Dès  1914  il  proposa,  pour  l'élimination  des  harmoniques  dans  un  réseau,  les  filtres consistant  en  combinaisons  d'inductances  et  capacités  qui  ont  trouvé  par  la  suite,  une application étendue pour la protection des lignes à courant faible contre les perturbations dues aux commutatrices ou aux redresseurs de la grande traction.

    Cette même  protection  a  eu  d'ailleurs,  25  ans  plus  tard,  l'occasion  d'intervenir  à  propos
pour rétablir le bon fonctionnement d'une autre invention importante de Bethenod, conçue en 1920 et qui,  réalisée deux ans plus  tard  sous  le nom de  système Actadis, a déjà  trouvé une extension  considérable  en  France  et  à  l'étranger  :  la  télécommande  sans  fil  pilote  sur  les réseaux  de  distribution  par  injection  de  courants  de  fréquence musicale  dont  la  résonance sélective provoque une série de manœuvres préparées.

    Dans le même ordre d'idées, les deux solutions qu'il a proposées dès 1919 et 1920 pour la
répétition, par émissions à haute  fréquence, des  signaaux à bord des  locomotives et dont  la deuxième  a  été mise  en  application  par  les  chemins  de  fer  de  l'Etat,  procèdent,  comme  à l’ordinaire,  d'un  sens  très  sûr  des  réalités  et  sujétions  pratiques  qui  manque  à  beaucoup d'inventeurs.

    L'intérêt particulier que J. Bethenod n'a cessé de porter aux condensateurs dont, ainsi que
nous l'a rappelé notre collègue M. André, il pressentait comme d'ailleurs Maurice Leblanc et Boucherot,  le  rôle  capital  dans  l'Electrotechnique  de  demain,  l’a  conduit  à  en  proposer  et réaliser  de  nombreuses  applications.  Outre  celle  aux  filtres  et  bouchons  que  nous  avons mentionnée,  et  la  mise  évidence  de  propriétés  curieuses  de  circuits  analogues  à  ceux  de Boucherot  mais  conduisant  par  la  réalisation  de  la  condition  LC  co2  =  2  ou  1/2  ,  à  une intensité constante prélevée au réseau (Ind. EL, 10 mars et 10 avril 1939) il a montré comment la compensation, dans un  transformateur ou un moteur d'induction, de  l'inductance de fuites, permettait, soit de réaliser dans le circuit magnétique une induction croissante avec la charge pour réduire, par exemple les pertes à vide dans les transformateurs ruraux, soit d'élever, dans une mesure théoriquement indéfinie, si l'on néglige la résistance, le couple de décrochage. 

    Dans  le  même  but,  mais  d'une  manière  plus  générale,  un  de  ses  brevets  les  plus
intéressants5  se  rapporte  à un dispositif de compensation des  forces  électromotrices de  self-
induction, qui, reposant sur l'emploi de valves à 3 électrodes, est valable, non plus seulement, comme  dans  le  cas  des  condensateurs  pour  un  courant  sinusoïdal  de  fréquence  déterminée, mais  quelle  que  soit  cette  dernière  ou  la  forme  du  courant.  Bien  que  cette  invention, applicable notamment au  filtrage des harmoniques perturbateurs dans un  réseau, ne paraisse guère  avoir  reçu,  jusqu'à  présent,  d'applications,  la  possibilité  de  réaliser  ainsi  même  en régime  transitoire,  une  inductance  apparente  nulle,  voire  négative,  pourrait  bien  se montrer capitale à  l'avenir dans  les problèmes déjà évoqués, de compoundage et de stabilisation, par exemple des longues lignes à haute tension.

    En  1938,  il  réussit  à  établir
6
la  théorie  du mode  très  curieux  d'entretien  du mouvement d'un pendule, découvert par notre collègue M. A. Soulier et présenté ici même le 3 juin 1925, au moyen  d'un  courant  alternatif  de  fréquence  élevée  par  rapport  à  sa  fréquence  propre,  à l'aide d'un condensateur, mais sans aucun contact d'entretien, et suivant un mécanisme qui, ne comportant aucun rapport défini entre les deux fréquences, ne relève pas de la notion usuelle de démultiplication de fréquence.

    Mentionnons encore ses contributions à la technique de la soudure à l'arc pour le compte
des  Sociétés  Alsthom  et  Soudure  Autogène  Française  ;  stabilisation  de  l'arc  par  étincelle pilote à haute fréquence, dans l'air, voire même au sein d'un liquide de forte rigidité électrique (pour  la  fabrication  d'acétylène  à  partir  d'hydrocarbures  lourds)  et  obtention,  par  une ionisation  intense,  d'une  conductibilité  de  l'ordre  de  celle  des  conducteurs  ordinaires  : réalisation d'arcs polyphasés  très stables pour  la soudure à  l'hydrogène atomique, application de ses études sur les circuits couplés au four à induction à haute fréquence et à l'établissement d'un diagramme circulaire pour  le  four à arc ordinaire  ; enfin, parmi  les  recherches que  son décès prématuré laisse en cours, celles menées en collaboration avec MM. Georges et André Claude pour le compta de la Société l'Air liquide et Claude-Paz et Silva dont il était également ingénieur-conseil,  sur  l'excitation  sans électrodes, par champ magnétique à haute  fréquence, des  tubes  luminescents,  dont  il  réalisa,  d'autre  part,  sous  une  autre  forme,  l'application  au balisage nocturne des lignes à haute tension.
5 Brevet français n° 572.915 du 25 Janvier 1923.
6
C. R. Acad. Sc. 7 novembre 1938, p. 847 ; repris dans la RGE du 4 mars 1939. p. 275. Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17


 
B. — TÉLÉGRAPHIE SANS FIL.
 
    Les  travaux  de  J.  Bethenod  dans  le  domaine  de  la  Radiotechnique,  poursuivis  sans interruption et parallèlement à ceux déjà passés en revue qui se rapportent aux courants forts, ont  leur origine dans son service militaire au poste de  la Tour Eiffel  ;  le plus ancien  (1907) concerne l'application du transformateur à résonance à la charge des condensateurs des postes émetteurs à étincelle, et contient la première explication du phénomène de la ferro-résonance, c'est-à-dire  de  l'existence,  par  l'effet  de  la  saturation  d'un  noyau  ferromagnétique,  dans  un
circuit oscillant, de deux régimes stables, l'un à courant fort, l'autre à courant faible.

    La  théorie  des  deux  réactions  de  Blondel  lui  permit  d'autre  part,  en  1909,  de  rendre
compte  complètement  des  conditions  de  fonctionnement  en  résonance  de  l'alternateur alimentant  les  postes  d'émission  à  étincelles  de  fréquence  musicale  ;  la  même  théorie  a d'ailleurs  trouvé,  plusieurs  années  plus  tard,  son  application  aux  conditions  d'autoamorçage des alternateurs dans la mise sous tension des longues lignes douées de capacité.

    C'est  à  lui  que  sont  dues  l'invention,  pour  les  postes  de  réception,  des  condensateurs
variables à échelle  linéaire, et  la  réalisation des premiers postes d'émission pour dirigeables (Clément Bayard II, 1910) puis pour avions. 

    Ses  études  sur  les  alternateurs  à  haute  fréquence,  qui  remontent  à  1907, ont  abouti  à  la
réalisation, en 1914, de la première unité pour le poste de la Doua (Lyon), et sa collaboration à la Société Alsacienne avec notamment MM. Roth et Belfils, en l'associant étroitement, vers 1917-1918, à  l'étude et à  la construction des puissants alternateurs à haute fréquence qui ont équipé  les  grands  postes  à  ondes  longues  construits  à  cette  époque  (Sainte-Assise,  Croix d'Hins,  Saigon,  Buenos-Ayres),  se  traduisit  par  une  série  de  contributions  au dimensionnement  au  réglage  de  vitesse,  au  couplage  avec  l'antenne,  etc.,  dont  l'exposé  est rassemblé dans l'ouvrage qu'il publia en 1925 sur les alternateurs à haute fréquence.

    C'est à cette occasion que, reprenant une étude qu'il avait fait paraître en 1909-1910 dans
Jahrbuch  der  drahtlosen  Télégraphie  und  Téléphonie,  il  approfondit  l'étude  du  système  de deux circuits couplés, accordés ou non, dont l'un est soumis à une force électromotrice à haute fréquence  ;  cette  théorie,  évidemment  capitale  dans  le  domaine  des  courants  à  haute fréquence,  n'est  pas moins  digne,  par  son  intérêt  propre  et  son  caractère  général,  de  retenir également  l'attention des  techniciens du courant  fort. Parmi  les études qu'il  lui a consacrées, nous  mentionnerons  particulièrement  une  note  publiée  en  novembre  1923  dans  l'Onde électrique  (n°  23,  p.  617)  sur  la  «  Réception  sur  antenne  apériodique  »,  car  elle  est  bien caractéristique de la manière habituelle et des prédilections de son auteur.

    Très  courte,  comme  beaucoup  d'autres  analogues,  elle  vise  à  établir,  d'une manière  très
simple,  par  le  seul  principe  de  la  conservation  de  l'énergie,  la  Possibilité  d'une  série  de réglages donnant tous le même effet sur le détecteur. La concision et l'élégance de l'exposé, au cours duquel les faits élémentaires et essentiels demeurent bien en vue, peuvent faire illusion, mais outre que l'on peut douter que le résultat aurait pu être découvert par cette voie, alors que l'auteur  l'avait  effectivement  obtenu  auparavant  par  la  méthode  symbolique  (Lumière électrique, 2 octobre 1915, p. 1), cette démonstration simplifiée d'un petit problème de calcul des variations qui exigerait que fût précisé, d'une manière plus serrée, le domaine respectif des diverses  variables  en  jeu,  ne  paraît  pas  probante.  Ce  cas  rappelle  d'ailleurs  la  déduction élémentaire, également élégante et séduisante, que Maxwell avait pensé pouvoir tirer, pour les équations  de Lagrange  d'un  système  électromécanique,  du  seul  principe  de  conservation  de l'énergie ;  par  une  bien  bénigne  d'ailleurs,  et  à  certains  égards,  bienheureuse  méprise Technica n° 67 (format  e guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17 puisqu'elle nous a valu cette courte introduction à la Mécanique analytique, (Scientific Papers, t. II, p. 308) que Maxwell a reproduit dans son Traité d’Electricité et de Magnétisme (t. II, p. 228) et qui, si elle manque de rigueur, n'en demeure pas moins merveilleusement suggestive et  propre  à  la  fois  à  faire  comprendre  et  sentir  la  signification  physique  des  notions fondamentales de cette difficile et abstraite théorie.

    Comme  dans  ces mémoires  sur  les  circuits  couplés,  ou  sur  le  transformateur  sans  fer,
Bethenod se tient, en général, dans l'ensemble de son œuvre électro-technique, même pour les courants forts, et plus fidèlement encore que son maître Blondel, à la seule considération des inductances totales L1L2M, du coefficient de dispersion

               M2
S =  I -  -------
             L1L2

de Blondel, ou des inductances de fuites totales N1 = S L1 etc., auxquelles reste- attaché le nom de Boucherot, et que le traitement algébrique des relations entre les flux et les courants, aussi bien que la considération des régimes en court-circuit introduisent si naturellement. Corrélativement, suivant un exemple qui remonte à Maxwell lui-même, et auquel de trop rares  auteurs  comme  Fallou  se  sont  ralliés,  il  utilise  systématiquement  les  coefficients d'équivalence 

M         L2
----  et  ---- 
L1        M

dont le rapport est 1 — S, et dont le rapport des nombres de spires 

  n2  
 ---- 
  n1  

qu'ils encadrent en général, ne constitue, même complété par les facteurs de bobinage, qu'une expression approchée parfois difficile à préciser, ou conduisant à des paradoxes. Leurs carrés, ou plus rigoureusement s'il est tenu compte des résistances, les facteurs tels que permettent de  ramener  respectivement à  l'un ou à  l'autre enroulement,  la  résistance  (avec  le signe +) et la réactance (avec le signe —), de l'autre.

(wM)²              w²M²
--------     ou     -------
   Z1                  Z2

    Cette  méthode  appliquée  uniformément  aux  diverses  machines  conduit,  comme  il  l'a montré en 1915 pour le transformateur, à en représenter le fonctionnement par un même type de  diagramme,  dépendant  d'un  minimum  de  grandeurs  ayant  chacune  une  signification physique  immédiate  et  claire,  et pouvant  être déterminées  expérimentalement par  les  essais usuels, les plus naturels et les plus simples, sans aucune de ces approximations fréquentes, au demeurant superflues, et dont le domaine de validité est variable ou incertain, qui restreignent la portée de tant d'autres travaux.

    Cette  attitude  indépendante,  mais  toujours  large  et  élevée  à  l'égard  même  d'humbles
problèmes,  ainsi  que  la  préoccupation  de  les  rattacher  toujours  aux  grands  principe,  l'ont souvent  conduit, par  exemple  à  l'occasion du  calcul des  forces mutuelles dans  les  systèmes électromagnétiques, à des conséquent et à des aperçus intéressants.

    C'est  ce  souci  constant  de  portée  et  de  généralité  des  résultats,  fruit  d'une  forte  culture
scientifique  ainsi  que  d'un  sens  profond  et  sûr  des  faits  essentiels,  qui  contribue  à  rendre l'étude  d'une  œuvre  comme  celle  de  Bethenod  si  fructueuse  et  digne  d'être  proposée  aux efforts des débutants.

   
Alors  que  tant  de  travaux  techniques,  d'accès  aisé, mais  de  conception  étroite,  que  leur valeur  précaire  voue  à  un  prompt  oubli,  rappellent  ces  listes  de  questions  consacrées  par lesquelles la paresse des étudiants prétend limiter les surprises des examens, les imperfections mêmes ou les lacunes de l'œuvre des maîtres restent fécondes par les voies qu'elles tracent et les perspectives qu'elles ouvrent. Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17

    Mentionnons enfin deux mémoires parus en 1916 dans  la Lumière électrique (14 octobre
et 16 décembre) sur  les courbes caractéristiques et  la stabilité des régimes, dont  le deuxième point,  de  départ  de  très  nombreuses  publications,  constitue  la  première  étude  théorique  sur l'emploi des triodes comme générateurs autoexcitateurs.
 

C. — MÉCANIQUE TECHNIQUE AUTOMOBILE
 
    Bien que Bethenod se soit  toujours  intéressé à  la mécanique,  l'intérêt qu'il portait à cette branche  de  son  activité,  notamment  aux  transports  et  à  la  mécanique  automobile  est  allé constamment en croissant  ; se  jugeant  trop catalogué comme électricien,  il aimait même, en ces derniers temps, à se déclarer surtout mécanicien.

    C'est  ainsi  qu'en  dehors  de  contributions,  dont  quelques-unes  ont  été  mentionnées,  à l'équipement électrique des voitures, dynamos d'éclairage, moteurs de démarrage,  théorie  et dimensionnement  des  systèmes  d'allumage  notamment  par  batterie  et  bobine  d'induction,  il mit en évidence en 1900  l'intérêt de  l'étagement  en  série géométrique des boîtes de vitesse, inventa,  en  1915,  un  carburateur  a  pompe  d'accélération  favorisant  les  reprises,  fut  un  des promoteurs des culasses avec soupapes en tête, prédit l'avenir réservé aux châssis avec moteur à  l'arrière,  et  publia,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  des  Ingénieurs  de  l’Automobile,  à  la fondation de  laquelle  il avait participé et dont  il était vice-président, diverses études  sur  les amortisseurs  de  voitures,  la  suspension  élastique  des  moteurs,  l'influence  d’un  vent transversal, les vibrations des ressorts de soupapes, des vilebrequins, etc.
   
    Son souci constant du concret et du pratique  le conduisit souvent à réaliser  toi-même ses idées,  comme  cette  petite  voiture  à  accumulateurs  qui  assurait,  en  ces  derniers  mois,  ses déplacements dans Paris, et que beaucoup d'entre flous se rappellent sans doute.

    C’est  à  l'occasion  d'un  problème  de  propulsion  par  jet  d'eau,  posé  à  notre  collègue M.
Bergeron,  qu'en  collaboration  avec  ce  dernier  et  André  Blondel,  qui  présenta  leur  compte rendu à  l'Académie,  il mit en évidence et expliqua  le comportement paradoxal du  tourniquet hydraulique  en  débit  inversé,  qu'il  étudia  lui-même  expérimentalement  sur  un  modèle  de fortune essayé dans sa salle de bains.

   
Il eut, en 1932, l'occasion de rappeler qu'il avait déjà émis, en 1904, l'idée, qui a reçu par la  suite  un  si  grand  développement,  d'une  accumulation  hydraulique  de  l'énergie.  Pour l'utilisation  du  vent  qui  n'a  cessé  de  l'intéresser,  il  a  également  proposé  l'accumulation thermique relativement peu coûteuse, sous forme d'eau chaude, et il montra, en 1938, l'intérêt d'une combinaison ingénieuse, sur un bateau de pêche ou de plaisance, d'un générateur mû par moulin à vent et d'une batterie actionnant l'hélice avec, par exemple, un petit moteur hors-bord.

    L'attention avec laquelle  il suivait le progrès des moteurs thermiques lui faisait prédire le plus grand avenir à la turbine à combustion, bien qu’il ne partageât pas l'optimisme général à l'égard de certaines formes nouvelles de son association avec le machine à piston.  


D. — RECHERCHES DIVERSES ET HISTOIRE DES SCIENCES
 
    Aimant la science pour elle-même et séduit de bonne heure par le prestige des maîtres qui l'ont  édifiée  et dont  il  était de  taille  à mesurer  le  rôle prééminent  J. Bethenod  s'est  toujours intéressé à leur histoire. Ayant suèdes le début de sa carrière, se reporter aux sources, et appris ainsi  à  connaître,  sans  intermédiaires,  les  œuvres  classiques  de  ces  grands  physiciens  et mathématiciens, qui au début du siècle dernier, ont fondé la Physique moderne, il aimait à en rechercher les éditions originales.

    La grande figure, d'ailleurs si attachante d'Ampère, son compatriote lyonnais, était pour lui
l'objet d'une vénération particulière, qui se manifesta notamment lorsqu'il se trouva chargé, à l'occasion  du  Cinquantenaire  de  la  Société  de  Physique  en  1923,  d'organiser  la  Section rétrospective de l'Exposition du Grand Palais où il réussit à rassembler, outre la fameuse table Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17 du Collège de France, un grand nombre d'appareils et d'instruments ayant servi à des savants et à des inventeurs des temps anciens et modernes.

   
Certaines expériences curieuses  sur  les  répulsions électrodynamiques empruntées à Elihu Thomson, et rarement reproduites à grande échelle, s'y trouvaient aussi présentées, comme la lévitation et la rotation d'un gros œuf en aluminium dans un champ, tournant.
 

    En  1936,  à  Lyon,  pour  le Centenaire  de  la mort  d'Ampère,  il  reconstitua, mais  sous  la forme  saisissante  que  pouvaient  leur  donner  les  moyens  puissants  dont  nous  disposons aujourd'hui, les expériences si simples qui permirent à cet illustre savant d'édifier en quelques années  une  si  large  part  de  l'Electro-dynamique,  notamment  celle  du  cavalier  à  cheval  sur deux rigoles remplies de mercure, que représentaient, pour un courant de quelques centaines d'ampères, deux rails parallèles portant en travers un cylindre conducteur. La présidence de la division  historique  du Congrès  international  de  l'Electricité,  en  1932,  lui  fournit  l'occasion d'un mémoire très complet sur la fameuse Exposition internationale d'Electricité de 1881 dont il  décrit  attentivement  le  contenu,  encore  plein  pour  nous  d'enseignements,  et  analyse l'influence sur le développement de la Science et de la Technique.

    En 1933, il retraça, dans Radio-Electricité (1er
 septembre), les origines de là T.S.F. et revint sur ce sujet en 1938 dans une conférence (25 novembre) à la Semaine internationale contre le Cancer. Une causerie au Club du Faubourg,  le 26 mars 1931 sur « la Science et la Technique américaines jugées par un Européen », lui fournit l'occasion d'une analyse fine et pénétrante des enseignements et des impressions que lui avaient laissés un récent voyage aux Etats-Unis.

    Mais  c'est  surtout  dans  les  nombreuses  biographies  de  savants  et  d'inventeurs  qu'il  s'est donné  pour  tâche  d'écrire,  et  dont  plusieurs  se  rapportent  à  des  chercheurs  plus  ou moins méconnus,  que  se  révèlent  à  la  fois  son  amour  de  la  vérité  et  son  généreux  souci  de  faire rendre à chacun ce qui lui est dû.

    C'est  ainsi  qu'à  l'occasion  du  Cinquantenaire  des  premières  réalisations  du  transport  à
distance de  l'énergie électrique  (R.G.E., 21 décembre 1935),  il  rédigea une notice contenant un  certain  nombre  de  détails  inédits  sur  la  vie  de  Lucien  Gaulard,  l'infortuné  inventeur français du transformateur.

    La Revue générale de  l’Electricité du 9  février 1918 contient une notice de  lui  sur Paul
Jegou,  et  le  Journal  de  la  Société  des  Ingénieurs  de  l’Automobile  (novembre  1937)  publia celle  qu'il  écrivit  à  la  mémoire  de  l'ingénieur  mécanicien,  Némorin  Causan,  précurseur méconnu.

    En  1932  (R.G.E.  13  février),  par  une  de  ces  attentions  spontanées,  délicates  et
désintéressées dont  il avait  le secret, qui  lui ont conquis  tant de sympathies et dont  je  lui fus profondément  reconnaissant,  il  consacra  à  l'Amiral  Darrieus  une  notice  nécrologique,  par laquelle  il  affirmait  notamment  les  titres  de  mon  père  à  l'invention,  en  1893,  alors  qu'il commandait le sous-marin Gymnote, de l'accumulateur alcalin à électrolyte invariable, mis au point ultérieurement, par Edison.

    Le Bulletin de  juin 1938 de notre Société contient d'autre part une communication sur  la
vie  et  l'oeuvre  du  célèbre  savant  et  inventeur  yougoslave  Nikola  Tesla,  ce  précurseur extraordinairement fécond dans  tant de domaines de  l’Electrotechnique moderne, comme  les moteurs  à  champ  tournant,  les  courants  à  haute  fréquence,  etc.,  qu'il  considérait  comme  le véritable créateur, avec Hertz, de la télégraphie sans fil.

   
A la fin de le même année, le décès d'André Blondel lui fournit l'occasion de rendre à son ancien maître l'hommage fidèle et dévoué d'une notice très détaillée, pour  laquelle nul n'était plus qualifié que l'élève et l'assistant, devenu à son tour l'émule du grand savant et ingénieur.

   
Les mêmes titres incontestables l'ont conduit à se charger de la notice sur les travaux et la vie  de Paul Boucherot  qu'il  présentait  ici même  il  y  a  un  an  (Séance  du  4  décembre  1943, Bulletin de la S.F.E.,  novembre 1943, p. 354).

   
Une mention spéciale est due à la notice sur Olivier Heaviside, publiée à la fois dans notre Bulletin  (mars  1925}  et  aux  Annales  des  PTT.  (juin  1925),  car  c'est  probablement  la  plus complète qui ait été consacrée à  l'illustre physicien mathématicien anglais, mort en 1925, et avec  lequel  il avait entretenu une correspondance suivie. Le caractère ombrageux et aigri du Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17 grand  savant ainsi que  son  isolement dans une  retraite prématurée n'avaient pas détourné  la sympathie  de  Bethenod,  qui  considérait  les  travaux  fondamentaux,  malheureusement  peu accessibles, d’Heaviside, comme contenant déjà tout l'essentiel de la pupinisation.

    Bien  qu'il  ait  étudié  lui-même  de  très  près,  comme  son  maître  Blondel,  la  fameuse
méthode  opérationnelle,  que  son  génial  auteur  eut  tant  de  peine  à  faire  admettre  des mathématiciens  de  l'époque,  il  ne  semble  pas  que  Bethenod  en  ait  guère  fait  un  usage personnel. Comme nous ayons déjà eu maintes occasions de le constater, il préférait toujours et recherchait en chaque question la démonstration la plus élémentaire, parce qu'il la jugeait, à l'exemple de tant de grands savants, comme Maxwell en particulier qui insistait volontiers sur ce point vers la fin de sa vie, la plus propre .à faire ressortir l'aspect physique et essentiel des choses. Nul moins  que  lui  ne  s'est montré  sujet  à  se  laisser  éblouir  par  le  prestige  de  ces méthodes  modernes  puissantes,  mais  difficiles,  dont  il  était  cependant  bien  à  même  de mesurer les ressources, et dont il reconnaissait justement les mérites dans les questions qui en relèvent  légitimement  ;  mais,  bien  qu'au  point  de  vue  général  il  en  reconnût  la  valeur philosophique,  son  grand  bon  sens  et  son  souci  constant  des  proportions  raisonnables  ainsi que du rendement pratique,  legardaient de  la  tentation de  les compromettre sans utilité, dans des tâches inférieures.

    Il  rejoignait  en  cela  un  de  ses  émules  américains, Slepian,  dont  la  carrière  de  savant  et
d'inventeur,  par  sa  diversité  et  la  nature  des  sujets  traités  (notamment  les  études  sur  le déséquilibre  des  phases  ou  sur  les  arcs),  présente  de  grandes  analogies  avec  celle  de Bethenod, et qui a écrit  il y a quelques années dans  l’Electric Journal (A parable on Tensor Analyste, décembre 1936, p. 541 et mars 1937, p. 115) une parabole assez plaisante mettant en  garde  contre  les  abus  auxquels,  en  cette matière,  l'amour-propre  ou  la  vaine  satisfaction tirée de  la difficulté vaincue (« Ne sutor ultra crepidam ») risquent d'entraîner  les  intéressés, notamment étudiants et professeurs.
 

JOSEPH BETHENOD — L'HOMME — SA VIE
 
    Le rapide examen que nous venons de faire d'une œuvre considérable qui ne comprend pas moins  de  150  publications,  nous  a  déjà  fait  reconnaître,  avant  tout,  parmi  d'autres  traits  du caractère  de  J.  Bethenod,  sa  remarquable  puissance  de  travail.  Cette  activité  laborieuse  et féconde  prenait  sa  source  dans  une  curiosité  sans  cesse  en  éveil,  une  sympathie  prête  à imaginer ou à accueillir  tout progrès véritable d'où qu'il vînt, enfin un enthousiasme soutenu jusqu'à la fin pour la carrière technique qu'il avait librement embrassée.

    Si nous  l'avons entendu, en de  rares occasions,  se plaindre d'être  surchargé,  jamais  il ne
s'est  laissé  submerger  ni  disperser  ;  son  horreur  du  bâclé  ou  de  l'inachevé  et  sa  conscience scrupuleuse lui faisaient accepter les renoncements inévitables pour se consacrer entièrement à  la  tâche  du  moment,  avec  la  tranquillité  d'esprit  que  reflétaient  sa  démarche  et  sa conversation également posées.

    Si  quelques  vilenies  ou  ingratitudes  de  la  part  de  certains  collaborateurs  de  la  première
heure ne lui ont pas été épargnées, elles ne lui inspiraient aucune récrimination, et n'ont altéré en rien sa sérénité et son égalité d'humeur. 

    Un  caractère  enjoué  et  un  optimisme  qui  se  traduisaient  dans  le  sourire  bienveillant,
jamais sarcastique, que nous évoquons encore si aisément, mais aussi certaines manifestations d'indépendance à l'égard d'un conformisme qu'il jugeait sans doute trop étroit, ont pu lui faire reprocher, notamment dans sa province d'origine, une fantaisie excessive ; mais celle-ci, plus apparente  que  réelle,  comme  il  l'assurait  lui-même,  demeura  toujours  tempérée,  en même temps  qu'une  imagination  très  développée,  par  le  vieux  bon  sens  lyonnais  qu’il  entendait conserver fidèlement.

    Plus de 300 brevets  attestent  ses  étonnantes  facultés d'invention. Leur  rédaction,  le plus
souvent  très  concise,  dépourvue  de  tout  développement  superflu,  quoique  parfaitement appropriée  à  son  but  pratique,  témoigne  de  l'expérience  qu'il  avait  de  ces  questions  de propriété  industrielle  ; mais  on  n'y  rencontre  pas  cette  tendance  abusive  à  accaparer  ou  à Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17 barrer  le  chemin  aux  tiers,  qui  a  pu  être  justement  reprochée  à  d'autres  grands  inventeurs parmi ses contemporains.

   
Si  une  pareille  production  comporte  inévitablement  un  déchet  assez  considérable,  et  si, comme  il  l'a  lui-même  souligné,  des  recherches  parfois  prématurées  n'ont  abouti  qu'à  lui assurer des antériorités à l'égard de chercheurs moins aventureux, le rendement de l'ensemble de cette oeuvre inventive n'en est pas moins exceptionnel et atteste les solides qualités qui la soutenaient.

    Bethenod  s'est  d'ailleurs  en maintes  occasions,  notamment  dans  son  discours  inaugural
comme Président de notre Société, en 1936 (Splendeurs et misères des inventeurs (Bull. S. F. E., avril 1936)), puis à la Société des Ingénieurs civils de France, enfin au Club du Faubourg, attaché à réagir contre l'opinion simpliste, encore si répandue, qui, attribuant un rôle excessif à  l'inspiration  à  laquelle  s'associent  souvent,  chez  les  inventeurs malheureux,  l'insuffisance, voire  la  paresse,  sous-estime  la  part  prépondérante  qui,  dans  le  succès  mérité  des  bonnes inventions  revient à des qualités, voire à des vertus, plus austères, comme  le  travail,  l'étude patiente, l'application soutenue et la persévérance.

    Quoique  plus  orienté  vers  la  théorie,  il  avait  fait  assez  de  laboratoire,  et  était  demeuré
toujours  assez  près  des  ateliers  et  de  l'expérimentation  —  dont  il  connaissait  bien  les difficultés et les limites, et qu'il aimait à pratiquer lui-même dans toute la mesure possible —, pour ne jamais s'égarer dans des rêveries ou des chimères.

    Mais  si  son  goût  et  son  sens  sûr  des  réalités  concrètes,  et  des  possibilités  pratiques d'exécution  l'éloignaient  des  vaines  spéculations,  il  pouvait,  à  l'occasion,  se  montrer  d'un naturel plus contemplatif qu'on n'eût cru au premier abord.

    En  dehors  des œuvres  d'Ampère,  de Maxwell  et  d'Heaviside,  il  s'était  intéressé  à  celle,
abondante mais  touffue, et assez délaissée aujourd'hui, de Wronski, cette  figure curieuse de mathématicien-philosophe-voyageur,  dont  les  traités  d'algèbre  supérieure  perpétuent  le souvenir.

    Lorsqu'il  y  a  près  d'un  an,  ses  amis  se  réunirent  autour  de  notre  Président  d'honneur,
M. Louis de Broglie, pour lui offrir son épée d'académicien, tout en exprimant la joie sincère que  lui  avait  apporté,  en  couronnement  de  sa  carrière,  son  élection  l'année  précédente  à l'Académie des Sciences, il parut regretter de n'avoir pas donné plus de temps dans le passé à la  recherche désintéressée, mais  il  se  ressaisit bien vite  en déclarant modestement, qu'ayant toujours  eu  de  la  chance  dans  sa  vie,  il  aurait  mauvaise  grâce  à  n'être  pas  complètement satisfait.

    C'est sans doute cette bonne conscience d'avoir  rempli sa vocation en accomplissant une
œuvre  utile  étayée  sur  une  conception  juste,  un  jugement  droit,  un  ferme  bon  sens  et  la docilité à  la  leçon des faits, qui l'incita de bonne heure à servir encore en en faisant partager les bienfaits.

    Si, comme  le  rappelle notre collègue H. André, créer était pour  lui une distraction et un
plaisir,  sa passion pour  la vérité comme pour  toutes  les  formes, même  les plus humbles, du progrès technique, son enthousiasme extraordinaire pour .les nouveaux appareils, lui faisaient saluer  et  accueillir  avec  sympathie  les  recherches  et  les  découvertes  des  autres,  notamment des jeunes qu'il savait encourager et aider efficacement avec une magnifique constance et un complet désintéressement. Si, malgré  ses  efforts,  il  n'eut  pas  la  satisfaction  d'émouvoir  en  temps  utile  en  faveur d'Heaviside  la grande  industrie électrique qui avait si  largement profité de ses  travaux,  il sut maintes  fois  faire  reconnaître  et  réparer  certains  oublis  à  l'égard  de  ceux  de  ses  jeunes collègues qu'il honorait de son estime. Il se réjouissait déjà de pouvoir, à l'Institut, continuer et étendre cette œuvre bienfaisante, que ses amis de l'Académie des Sciences ont eu la touchante pensée de poursuivre en réalisant déjà certaines des intentions de leur très regretté collègue. 

   
Ayant  appris  la  situation  difficile  de  la  veuve  de Gaulard,  il  se  dépensa  pour  lui  faire obtenir une pension, et sa fidélité à  la mémoire de Blondel s'est étendue aux relations qu'il a tenu à conserver  jusqu'à  son dernier  jour avec  les collaborateurs et  les anciens  serviteurs de son maître vénéré ; tandis que tous ceux qui l'ont connu dans les nombreuses sociétés dont il Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17 était  le  conseil  ont  pu  constater  la  bonhomie,  l'attention  bienveillante  et  la  simplicité  qui  y marquaient ses rapports avec le personnel subalterne le plus humble.

    Si  l'occasion  ne  lui  a  naturellement  pas manqué  de  participer  à  des  travaux  de  comités,
comme  ceux  de  la  Commission  Electrotechnique  internationale,  il  s'est  défendu  de  leur donner trop de temps et n'a pas joué ainsi dans ces organismes le rôle que lui assignaient son expérience et son autorité. Il était d'ailleurs un peu sceptique à  l'égard de  leur efficacité et  je l'ai même entendu un  jour, au  sortir d'une  séance particulièrement décevante, qualifier cette activité de « déwattée ». Si cette appréciation  sommaire peut être  injuste à  l'égard de ceux qui  se dévouent à une tâche souvent ingrate, qu'elle leur serve du moins comme rappel des conditions de largeur et de sûreté de vues, mais aussi de prudence et circonspection, dont dépendent  la solidité et  la durée  des  œuvres  de  normalisation.  Quelle  distance  à  cet  égard  entre  la  portée  et  le rayonnement  des  décisions  historiques  en  matière  d'unités  électriques  de  l'Association britannique  ou  du  petit  Congrès  de  Paris  en  1881,  et  l'utilité  contestable  ou  précaire  de certaines règles trop inspirées parfois de préoccupations intéressées ou contingentes !

    Bethenod  fit  toutefois  une  exception  en  faveur  des  questions  de  vocabulaire  qui  l'ont
toujours intéressé, et il prit notamment une part active à l'élaboration du premier vocabulaire électrotechnique  français.  Rappelons  qu'il  est  l'auteur  du  terme  «  onduleur  »,  qui  a heureusement  prévalu  en  France,  pour  désigner  les mutateurs  continu-alternatif,  et  qu'il  fit campagne  à  plusieurs  reprises  pour  le  remplacement  par  auto-inductance  du  terme  self-inductance qui prête à abréviation relâchée.

    Cette prédilection pour  les questions de  langage, qu'il  considérait  à  juste  titre  comme  si
importantes pour la précision et la rectitude de la pensée, est évidemment en relation avec le talent littéraire qu'il avait montré dès son enfance et dont témoigne le style limpide et agréable de  ses  écrits.  Se  sachant  doué  de  ce  côté,  et  enviant,  comme  il  le  disait  avec  humour  l'an dernier à propos de son ami Pierre Benoît, le rôle du romancier, il projetait d'écrire à son tour un roman, Joseph, sorte d'autobiographie dont nous devons bien regretter qu'elle p'ait pas vu le jour.

    Marié  sur  le  tard avec  la compagne  selon  son cœur,  il  fut  toujours, d'autre part, pour  sa
mère, comme l'attestent ses parents et comme il pouvait le souligner lui-même, un fils parfait, ainsi qu'un frère dévoué et désintéressé pour sa sœur qu'il avait mariée à son collègue et ami Marius Latour.

   
S'il  avouait ne pas  aimer  les  enfants,  il  admirait  sincèrement  les  familles nombreuses  et s'inclinait devant l'abnégation de ceux et de celles qui se vouent à leur éducation.

    Préoccupé,  particulièrement  dans  ses  dernières  années,  de  resserrer  les  liens  qui  le
rattachaient à son milieu d'origine, bien qu'il n'y comptât plus de proches parents, il professait volontiers vénération et gratitude pour les maîtres religieux auxquels il avait dû sa formation intellectuelle  et morale, bien qu'il n'eût pas  suivi  la vocation  ecclésiastique dont  il  évoquait encore plaisamment l'an dernier un développement supposé, comme une troisième possibilité qui lui eût été offerte, d'accès à l'Institut.

   
Si,  chez  Joseph  Bethenod,  les  qualités  du  cœur  rayonnent  manifestement  dans  sa  vie, bienfaisante  et  exempte  d'erreur...  du  moins  essentielle,  ajoutait-il  modestement,  elles montrent  leur  retentissement  jusque  dans  son œuvre  scientifique  elle-même,  heureusement empreinte  de  sagesse  et  de  modération.  Alors  qu'il  a  pu  relever  parfois  chez  d'éminents émules les aberrations auxquelles risquent de conduire l'esprit de système et le parti pris, son éclectisme et  sa  sympathie  spontanée pour  les  idées des autres  l’ont gardé de cette  sorte de fautes. Tant il est vrai que, dans l'âme, une et immortelle, la cœur et l'esprit sont si étroitement unit  que  la  paix  et  la  sérénité  de  l'un  répandent  leurs  bienfaits  sur  l'autre,  tandis  que  les passions comme  l'orgueil ou  l'attachement excessif à son propre sens étendent  leurs  ravages jusqu'au pur domaine de la raison à la recherche de la vérité.

    Si  nous  ne  connaîtrons  plus  le  clair  regard  de  notre  regretté  collègue,  ni  sa  poignée  de
main  si  chargée  de  cordiale  attention,  il  demeure  parmi  nous  par  son  exemple  et  par  son œuvre  féconde  et  stimulante  qui  constituera  longtemps  encore  un méditable  enseignement, Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17 tandis que nous conserverons fidèlement son souvenir comme celui, non seulement d'un grand ingénieur et savant, mais d'un bon serviteur de notre pays, enfin d'un généreux et charitable homme de bien.

    En  terminant  cette  notice  que  nous  aurions  voulu  plus  complète,  nous  nous  faisons  un
devoir  d'exprimer  notre  gratitude  à  tous  ceux  qui,  répondant  à  notre  appel,  ont  bien  voulu contribuer a notre documentation, notamment MM. X, Morand, M. Koebler, A. Boudineau, de  la  Société  des  Ingénieurs  de  l'Automobile,  Ch. Wolff,  J. Maureaud,  rédacteur  en  chef d'Autovolt, ainsi que nos collègues MM. H. Giroz, M. Blondin, Belfils, Gratzmuller, Yadoff et tout particulièrement P. Toulon et H. André qui ont eu à cœur de nous apporter, à la mémoire de leur maître et ami, le précieux appoint de leurs reconnaissants souvenirs.
 
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A  la  suite  de  l'article  qu'on  vient  de  lire,  nous  croyons  devoir  rappeler  les  diverses fonctions qu'a occupées J. Béthenod :

 
Source : "Technica n° 67 (format de guerre), juin - juillet 1945, pp. 3-17"