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Tyrans et tyrannies

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Le pouvoir totalitaire incarné par les tyrans a fasciné Karinthy comme Montaigne, pour comprendre soit la position du tyran, soit l’acceptation, voire la vénération des populations : « Parmi les absurdités de l’histoire, l’une des plus frappantes est le fait que le peuple s’est souvent attaché davantage au tyran dispensateur de jeux qu’au monarque distributeur de pain. » ; « J'ay veu de mon temps, merveilles en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l'esperance, où il a pleu et servy à leurs chefs : par dessus cent mescomtes, les uns sur les autres : par dessus les fantosmes, et les songes. ».

Mais Karinthy conclut en apercevant la fin des illusions totalitaires et des idéologies (qui vont bien survivre encore (au moins) un siècle après ses propos de 1928…) : « Et si quand même la direction du progrès montre un déclin des dictatures, c’est parce que l’âme humaine arrive à créer de moins en moins d’illusions. Le puits archaïque des illusions est en train de se tarir et nous n’avons pas encore pu déceler en nous de nouvelles sources (nous sommes seulement quelques uns à soupçonner qu’il en existe, et même plus abondantes et plus fournies que les anciennes). »

Et comment fonctionne ce tyran ? se demandent-il : « Et, outre l’inclination, il semble qu'ils y adjoustent, encore le plaisir de gourmander, et sousmettre à leurs pieds les observances publiques. De vray Platon en son Gorgias, definit tyran celuy qui a licence en une cité d'y faire tout ce qui luy plaist. Et souvent à cette cause, la montre et publication de leur vice, blesse plus que le vice mesme. ». Karinthy présume que le tyran a besoin de thuriféraires, il essaye d’enrôler des poètes à son service : « C'est autrefois que le tyran avouait ouvertement ce qu'il est. Aujourd'hui ça ne marche plus. À la minute même de faire l'aveu d'être un tyran et de consacrer le peuple à mon bonheur personnel, ma tyrannie, pour ainsi dire, deviendrait sans objet. Pour être tyran on doit s'imaginer que je suis un bienfaiteur du peuple. », mais bien sûr cette préoccupation s’exprime déjà chez Montaigne (pour mettre en évidence sa vanité) : « Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté, puis-je tirer de celuy, qui me doit, vueille il ou non, tout ce qu'il peut ? Puis-je faire estat de son humble parler et courtoise reverence, veu qu'il n'est pas en luy de me la refuser ? L'honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n'est pas honneur. ». Et voici la réponse du poète chez Karinthy : « J'attendrai que vienne le temps où le tyran ne sera plus menteur ni méchant et le révolutionnaire ne sera plus imbécile. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

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Tyrans et peuples

 Il est certain qu’un bon tyran vaut mieux qu’un mauvais révolutionnaire. Le monde n’est pas gouverné par la connaissance et la compréhension mais par l’imagination – c’est une grande chance pour le monde si celui qui tient le gouvernail est capable d’inspirer des images belles et  heureuses. Une telle chance, les gens ne la lâchent pas volontiers – parmi les absurdités de l’histoire, l’une des plus frappantes est le fait que le peuple s’est souvent attaché davantage au tyran dispensateur de jeux qu’au monarque distributeur de pain.

 

 Et la plus part des personnes libres, abandonnent pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les tyrans ont-ils jamais failly de trouver assez d'hommes vouez à leur devotion aucuns d'eux adjoustans d'avantage cette necessité de les accompagner à la mort, comme en la vie ? Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs Capitaines.

Si des Césars ont survécu aux Ides de Mars ce n’était pas toujours à défaut de Brutus. Cela peut paraître bizarre et contraire à toute logique – l’expérience montre qu’au moins autant d’hommes ont péri pour eux, par enthousiasme, par sacrifice de soi, que par eux, pour insoumission ou révolte – qu’au moins autant sur le champ de bataille que sur l’échafaud ou en exil. Il n’est pas nécessaire de vivre, mais naviguer oui, disait le grand amiral – pendant que l’âme simple du commun des mortels pensait : Il n’est pas nécessaire de vivre, mais être heureux oui. Et seule l’imagination peut procurer le bonheur – il vaut mieux mourir pour la dernière minute et dans les dernières minutes de l’illusion du bonheur que de vivre sans illusion.

Et si quand même la direction du progrès montre un déclin des dictatures, c’est parce que l’âme humaine arrive à créer de moins en moins d’illusions. Le puits archaïque des illusions est en train de se tarir et nous n’avons pas encore pu déceler en nous de nouvelles sources (nous sommes seulement quelques uns à soupçonner qu’il en existe, et même plus abondantes et plus fournies que les anciennes).

 

 

Le formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses : Nous jurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre ; engageant tresreligieusement et le corps et l'ame à son service.

 

Les subjects d'un prince excessif en dons, se rendent excessifs en demandes : ils se taillent, non à la raison, mais à l'exemple. Il y a certes souvent, dequoy rougir, de nostre impudence : Nous sommes surpayez selon justice, quand la recompence esgalle nostre service : car n'en devons nous rien à nos princes d'obligation naturelle ? S'il porte nostre despence, il fait trop : c'est assez qu'il l'ayde : le surplus s'appelle bien-faict, lequel ne se peut exiger : car le nom mesme de la liberalité sonne liberté. A nostre mode, ce n'est jamais faict : le reçeu ne se met plus en comte : on n'ayme la liberalité que future : Parquoy plus un Prince s'espuise en donnant, plus il s'appaovrit d'amys.

 

J'ay veu de mon temps, merveilles en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l'esperance, où il a pleu et servy à leurs chefs : par dessus cent mescomtes, les uns sur les autres : par dessus les fantosmes, et les songes. Je ne m'estonne plus de ceux, que les singeries d'Apollonius et de Mahumed embufflerent. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n'a plus d'autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause.

 

La nature du tyran

 Le tyran : Ce n'est pas ainsi que je t'ai imaginé, mon ami. Je voyais ton front battu de mèches blondes et ta tête ornée d'une couronne d'églantines. J'attendais une cape, et dans ta main un instrument de musique. Je croyais que tu dirais bonjour en vers. (Le Tyran et le poète, Christ et Barrabas, 1916)

 

 Je me suis advisé d'en emprunter un d'Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C'est un discours auquel il donna nom : La Servitude volontaire : mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement dépuis rebatisé, Le Contre Un. Il l'escrivit par maniere d'essay, en sa premiere jeunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans.

Le poète : Je ne joue pas de musique. En été je fais raser ma tête parce que c'est sain.

Ces derniers temps je ne rime plus ; je travaille à un ouvrage scientifique de longue haleine, je passe beaucoup de temps au laboratoire – je suis en train de chercher les nouvelles lois de la réfraction de la lumière. C'est pourquoi je porte des lunettes. Mais laissons cela. Tu m'as convié, me voici, que souhaites-tu ? Je te pris d'être bref, j'ai beaucoup à faire.

Le tyran : Je ne sais plus quoi te dire, dois-je ou non te dire pourquoi je t'ai convié. Vois-tu, je t'attendais avec du vin et des fruits, de belles femmes allongées sur un tapis parfumé languissent dans l'alcôve – parce que j'ai cru comprendre dans tes poèmes que tu aimes tout cela autant que moi. Tu aimes en outre la liberté – ce que j'aime aussi, mais tandis que pour moi la liberté, celle que je cherche, celle dont je jouis est celle qui concerne ma personne, toi, si j'ai bien compris, tu donnes au mot un sens abstrait, théorique, général. C'est pourquoi je voulais te rencontrer en tête à tête. J'avoue que j'avais l'idée de te corrompre, te griser avec du vin et de l'amour afin que, la tête ivre, tu écrives une ode à ma gloire, à moi, bienfaiteur du peuple. Mais je me sens désarçonné, je n'avais pas prévu cela. En fait tu es un savant, tu en es déjà à la recherche de la vérité – tu cherches les lois de la vérité, bref tu veux éclairer le peuple – en fait tu es un révolutionnaire de la pire espèce. Plutôt que te commander une ode, je crois que je ferais mieux de te faire simplement couper la tête.

Le poète : Comme tu voudras, mais je te dis : décide-toi vite, car je n'ai pas le temps. Quant à tes propos à mon sujet, tu te trompes. Je cherche vraiment la vérité, mais sans être un révolutionnaire. Je ne veux éclairer personne, je cherche seulement la lumière. Je veux connaître la vérité, quel est son sens, son but, qu'est-ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue. Tu te trompes si tu penses (c'est ce qui vous fait trembler sans raison, quelques uns d'entre vous,) que la vérité une fois trouvée vous donnerait absolument tort, vous condamnerait. Moi-même qui peine à progresser vers la lumière et la compréhension, je commence déjà à sentir que non. La révolution claironne et revendique le bonheur des peuples, vous le vôtre – les uns et les autres, vous êtes à la recherche du bonheur : apparemment le but de la vie est le bonheur. Mais la terre, cette créancière étroite et bornée ne peut apparemment nous distribuer le bonheur qu'en quantité limitée – il s'agit donc de répartir ce bonheur – soit en en donnant un peu à chacun, soit en en faisant largement profiter un petit nombre et rien aux autres. Jusqu'à présent tous les moralistes optaient sans hésiter pour la première solution comme la seule imaginable – mais moi je ne reconnais pas l'existence d'une vérité absolue qui rendrait une telle conception aussi évidente. Les enthousiastes ne s'aperçoivent pas qu'une répartition équitable du bonheur repose sur un unique axiome selon lequel l'individu vivrait uniquement pour la collectivité : or cette pensée pour moi qui n'attache d'importance qu'au seul "moi", l'individu, recèle la plus vile tyrannie. Car à mon sens c'est la collectivité qui devrait plutôt vivre pour l'individu – la société humaine à mes yeux ne se justifie que si, à travers toutes les souffrances et l'enfer et la mort, elle produit à la fin en son sein quelques individus qui n'ont plus à souffrir. À mon avis toute l'humanité prise individuellement, sous sa forme actuelle, mortelle et souffrante, n'est qu'un gigantesque laboratoire expérimental qui, individu après individu, encore et toujours, nous fait tous périr dans le but de générer, après des millions et des millions d'expériences, de créer enfin une génération où quelques individus n'auront plus à périr misérablement afin d'être suivis par d'autres générations plus belles et plus parfaites : plus beau et plus parfait n'existera plus.

Le tyran : Mon cher poète, dans ce cas tout va bien, nous sommes du même avis. Désormais je peux parler puisque maintenant tu es de mon côté ! Toi aussi tu méprises la foule imbécile, indigne du bonheur, et tu proclames avec enthousiasme que seul l'individu a droit au bonheur – mais lui sans limitation et jusqu'à la perfection : si le prix en est de faire périr les masses, que la masse périsse – car le but n'est pas de faire vivre tout le monde, mais de rendre parfaite et pleine de joie la vie de ceux qui vivent. Tu vois, c'est ce que je veux, c'est ce que je crois aussi. Viens, trinquons, saoule-toi de joie, succombe à l'ivresse illimitée de la vie, de cette ivresse d'autant plus grande que peu la partagent – plus elle déborde, moins grand est le récipient dans lequel tu la verses. Viens, trinquons, reste chez moi, chante ma gloire pour ta propre gloire ! Je t'habillerai d'or, je te couvrirai de fleurs – chante la beauté et le bonheur puisque tu es poète ! Quand je t'ai invité je voulais seulement t'enivrer, te tromper – mais maintenant je vois que tu es mon égal. Tu es mon frère !

Le poète : Mais pourquoi veux-tu que dans mon ode je te proclame le bienfaiteur du peuple ?

Le tyran se gratte la tête : Ben, écoute, ça ne marche pas autrement. C'est une sottise puisque je ne le suis pas, mais c'est comme ça que ça marche. C'est autrefois que le tyran avouait ouvertement ce qu'il est. Aujourd'hui ça ne marche plus. À la minute même de faire l'aveu d'être un tyran et de consacrer le peuple à mon bonheur personnel, ma tyrannie, pour ainsi dire, deviendrait sans objet. Pour être tyran on doit s'imaginer que je suis un bienfaiteur du peuple.

Le poète : Mais alors je dois mentir.

Le tyran : Tu dois mentir – dans l'intérêt de la vérité. Toi-même tu as déclaré que la tyrannie exprime la vérité suprême.

Le poète : Je suis incapable de mentir.

Le tyran ouvre de grands yeux : Tu es incapable de mentir ?

Le poète : Incapable. J'ai commencé par dire que je considère la vérité comme le but et le sens de la vie.

Le tyran : N'est-ce pas la beauté ? N'est-ce pas le bonheur ? Il me semble que tu viens de dire…

Le poète : En effet. Mais le mensonge n'est pas beau. Et s'il n'est pas beau, il ne peut pas être bon.

Le tyran : Le mensonge ! Puisque tu connais la vérité, cela ne te suffit-il pas ?

Le poète : Connaître la vérité – sans la proclamer ? Tu oublies que je suis poète. La vérité non dite, non exprimée, me rendrait muet car je ne sais pas mentir – et le mutisme me rendrait malheureux.

Le tyran effrayé : Mais si tu dis la vérité, tu perds le bonheur, ce que tu as proclamé être la suprême vérité !

Le poète : J'attendrai que vienne le temps où le tyran ne sera plus menteur ni méchant et le révolutionnaire ne sera plus imbécile.

Le tyran soucieux : Et d'ici là ? D'ici là ?!

Le poète hausse les épaules, regarde vers la porte : Puis-je partir ?

 

Et je ne sçay comment on requiert plus d'eux de cacher et couvrir leur faute : Car ce qui est à nous indiscretion, à eux le peuple juge que ce soit tyrannie, mespris, et desdain des loix : Et outre l'inclination au vice, il semble qu'ils y adjoustent, encore le plaisir de gourmander, et sousmettre à leurs pieds les observances publiques. De vray Platon en son Gorgias, definit tyran celuy qui a licence en une cité d'y faire tout ce qui luy plaist. Et souvent à cette cause, la montre et publication de leur vice, blesse plus que le vice mesme. Chacun craint à estre espié et contrerollé : ils le sont jusques à leurs contenances et à leurs pensees ; tout le peuple estimant avoir droict et interest d'en juger. Outre ce que les taches s'agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu, où elles sont assises : et qu'un seing et une verrue au front, paroissent plus que ne faict ailleurs une balafre.

Voyla pourquoy les poëtes feignent les amours de Jupiter conduites soubs autre visage que le sien : et de tant de practiques amoureuses qu'ils luy attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où il se trouve en sa grandeur et Majesté.

Mais revenons à Hieron : il recite aussi combien il sent d'incommoditez en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son païs : et qu'en toutes ses actions il se trouve enveloppé d'une facheuse presse. De vray, à voir les nostres tous seuls à table, assiegez de tant de parleurs et regardans inconnuz, j'en ay eu souvent plus de pitié que d'envie.

Le Roy Alphonse disoit que les asnes estoyent en cela de meilleure condition que les Roys : leurs maistres les laissent paistre à leur aise, là où les Roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs.

Et ne m'est jamais tombé en fantasie, que ce fust quelque notable commodité à la vie d'un homme d'entendement, d'avoir une vingtaine de contrerolleurs à sa chaise percée : ny que les services d'un homme qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal, ou defendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables, que d'un bon valet et bien experimenté.

Les avantages principesques sont quasi avantages imaginaires : Chaque degré de fortune a quelque image de principauté. Cæsar appelle Roytelets, tous les Seigneurs ayans justice en France de son temps. De vray, sauf le nom de Sire, on va bien avant avec nos Roys. Et voyez aux Provinces esloingnées de la Cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subjects, les officiers, les occupations, le service et cerimonie d'un Seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets ; et voyez aussi le vol de son imagination, il n'est rien plus royal : il oyt parler de son maistre une fois l'an, comme du Roy de Perse : et ne le recognoit, que par quelque vieux cousinage, que son secretaire tient en registre. A la verité nos loix sont libres assez ; et le pois de la souveraineté ne touche un gentilhomme François, à peine deux fois en sa vie : La subjection essentielle et effectuelle, ne regarde d'entre nous, que ceux qui s'y convient, et qui ayment à s'honnorer et enrichir par tel service : car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle, et sans procés, il est aussi libre que le Duc de Venise. Paucos servitus, plures servitutem tenent.

Mais sur tout Hieron faict cas, dequoy il se voit privé de toute amitié et societé mutuelle : en laquelle consiste le plus parfait et doux fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté, puis-je tirer de celuy, qui me doit, vueille il ou non, tout ce qu'il peut ? Puis-je faire estat de son humble parler et courtoise reverence, veu qu'il n'est pas en luy de me la refuser ? L'honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n'est pas honneur : ces respects se doivent à la royauté, non à moy.

Vois-je pas que le meschant, le bon Roy, celuy qu'on haït, celuy qu'on ayme, autant en a l'un que l'autre : de mesmes apparences, de mesme ceremonie, estoit servy mon predecesseur, et le sera mon successeur : Si mes subjects ne m'offencent pas, ce n'est tesmoignage d'aucune bonne affection : pourquoy le prendray-je en cette part-là, puis qu'ils ne pourroient quand ils voudroient ? Nul ne me suit pour l'amitié, qui soit entre luy et moy : car il ne s'y sçauroit coudre amitié, où il y a si peu de relation et de correspondance. Ma hauteur m'a mis hors du commerce des hommes : il y a trop de disparité et de disproportion : Ils me suivent par contenance et par coustume, ou plus tost que moy ma fortune, pour en accroistre la leur : Tout ce qu'ils me dient, et font, ce n'est que fard, leur liberté estant bridée de toutes parts par la grande puissance que j'ay sur eux : je ne voy rien autour de moy que couvert et masqué.

Ses courtisans loüoient un jour Julian l'Empereur de faire bonne justice : Je m'enorgueillirois volontiers, dit-il, de ces loüanges, si elles venoient de personnes, qui ozassent accuser ou mesloüer mes actions contraires, quand elles y seroient.

Toutes les vraies commoditez qu'ont les Princes, leurs sont communes avec les hommes de moyenne fortune : C'est à faire aux Dieux, de monter des chevaux aislez, et se paistre d'Ambrosie : ils n'ont point d'autre sommeil et d'autre appetit que le nostre : leur acier n'est pas de meilleure trempe, que celuy dequoy nous nous armons ; leur couronne ne les couvre ny du soleil, ny de la pluie. Diocletian qui en portoit une si reverée et si fortunée, la resigna pour se retirer au plaisir d'une vie privée : et quelque temps apres, la necessité des affaires publiques, requerant qu'il revinst en prendre la charge, il respondit à ceux qui l'en prioient : Vous n'entreprendriez pas de me persuader cela, si vous aviez veu le bel ordre des arbres, que j'ay moymesme planté chez moy, et les beaux melons que j'y ay semez.

A l'advis d'Anacharsis le plus heureux estat d'une police, seroit où toutes autres choses estants esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice.

 

 

 

 

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