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maladie, souffrance, mort
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Karinthy a
amplement décrit son état de malade dans "Voyage autour de mon crâne"
(éditions Denoël, 2006), Montaigne a également décrit son état et ses pensées
concernant la maladie comme on peut le lire (en particulier) dans les extraits
ci-dessous. Et dans la nouvelle citée ici ("Malades rieurs") Karinthy
exprime un détachement, une ironie tout à fait proches de la philosophie de
Montaigne (dans un hôpital, un artisan finaud vient demander un piston pour
entrer au paradis à un abbé que l’on sait condamné : « Je viens chercher du piston
auprès de vous, Monsieur l'abbé, sans vouloir vous importuner… […] Ne
voudr[iez-vous] pas placer un mot gentil en faveur de ma pauvre âme
pécheresse ? »). Ils ont
d’ailleurs naturellement mis tous les deux la maladie dans la perspective de la
mort.
Mais la
souffrance ? Karinthy s’insurge contre les souffrances d’où quelles
viennent (« Mon esprit ignorant et imparfait reçu de cette
sage nature, mais indépendamment de toute sage nature, au-delà de la société et
de la vie, au-delà même de la mort, même sans corps et même dans le vide de
l’espace, criera et hurlera que la souffrance est mauvaise et le bonheur est
bon. ») mais surtout contre
les souffrances imbéciles infligées par autrui. Montaigne évoque le désordre
mental que la souffrance provoque : « Cet inconvénient
où, chez un philosophe, une ame devient l’ame d’un fol, troublée, renversée et
perdue. »
Karinthy a peu parlé de la mort en tant que
processus inévitable, Montaigne beaucoup : « Le but de nostre carriere
c'est la mort, c'est l'object necessaire de nostre visee : si
elle nous effraye, comme est-il possible d'aller un pas avant, sans
fiebvre ? Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas. Mais de quelle
brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? ». Karinthy à l’image du
"vulgaire" en question préfère éloigner les causes de tristesse en
les ignorant : « On doit
s’approcher des choses qui font peur, qui rendent triste.
Regarde-les bien, de tout près. Il n’est pas impossible que tu éclates de rire
une fois que tu les a vus de près, tu as découvert ce que tu as pris pour des
fantômes. »
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de
Jérôme Bosch)
(On retrouve l’emplacement exact des citations en en
sélectionnant, puis copiant une partie.
Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F »,
puis coller (CTRL+V) l’extrait dans la
mire de recherche.)
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Être
malade |
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Pendant les visites familiales je n'ai
tourné qu'une seule fois mon regard vers le lit de monsieur l'abbé, c'est son
rire bruyant qui a attiré mon attention. Un petit homme chétif au visage
chafouin s'appuyait au chevet de son lit, une béquille sous l'aisselle. à ses moustaches blondes et
clairsemées, sa mine sournoise, son regard par en dessous, on reconnaissait
tout de suite le cordonnier politicien ou tout autre artisan finaud
quelconque. […] Monsieur l'abbé s'étranglait de rire, de
son bras il cherchait à chasser l'homme. - Allez-vous en, brigand sans-dieu,
qu'avez-vous à me faire rire tout le temps, retournez… ha, ha, ha… sur votre
paillasse… ha, ha, ha… c'est ce qu'il faut à un malade comme vous… […] Le soir, après les visites médicales et
parentales, une fois la chambre plongée dans le silence et que dans le
troisième lit le malade commençait à s'assoupir, maître Fityó fit une
nouvelle apparition. Il montra d'abord le bout de son nez, puis accroché à sa
béquille il entra en claudiquant et referma aussitôt la porte derrière lui.
Il se mit à chuchoter fort haletant, comme mandaté pour une mission très
secrète. - Vous ne dormez pas encore, Monsieur
l'abbé ? Dès que l'abbé le reconnut dans la pénombre
il s'anima. Ses joues s'empourprèrent et le rire se mit à glousser dans sa gorge. - Encore vous, vieille canaille ?
Vous n'arrivez pas à rester en place ? Que me voulez-vous encore ? Maître Fityó s'approcha tout près et prit
l'air mystérieux d'un conspirateur. - Je veux bien être pendu, Monsieur
l'abbé, mais il y a deux minutes j'ai encore tout entendu de mes propres
oreilles… Que la terre s'ouvre sous mes pieds si je mens, les deux médecins,
le professeur et le chef de clinique, ont longé le couloir, ils ont pensé que
je n'entendais pas, et le professeur a dit : - Ha, ha, ha !… ha, ha,
ha !… ne jurez pas, gibier de potence… ha, ha, ha !… affreux
pendard… qu'est-ce qu'il a donc dit, monsieur le professeur ? - Il a dit mot à mot, comme je vous le
répète : "Eh bien, mon cher Szigeti, il est foutu notre pauvre cher
prêtre de la six… je ne crois pas qu'il lui reste seulement quarante-huit
heures… il va claquer… je vous ai bien dit que ce sera la première de nos
caries osseuses qui ira manger les pissenlits par la racine…" L'abbé riait si fort qu'au delà de mon
étonnement je commençais sérieusement à m'inquiéter, ses joues empourprées
tournaient au bleu, il cherchait sa respiration, il toussait et crachait,
tout son grand corps était comme secoué d'allégresse. Il eut du mal a
regagner son calme. […] Il était évident qu'un peu de plaisanterie
ne nuisait à aucun des deux, pourtant l'arrière plan psychologique de la
chose me tarabustait, une sourde inquiétude s'immisçait dans les volutes de
mes pensées. Après tout mon cher compagnon de chambre est quand même malade,
et même si le farceur a l'air de l'amuser, des allusions à la mort sont
lourdes à avaler, plaisanter en la matière n'est jamais innocent ;
est-ce que semblable explosion de rire ne dissimule pas quelque profonde
angoisse ? Même si tous deux savent fort bien que ce n'est qu'un jeu, du
point de vue de mon vieil ami, c'est un jeu sauvage. J'ai donc décidé de
trouver le moyen d'avertir le menuisier d'y mettre fin, d'inventer autre
chose, que monsieur l'abbé finirait par se lasser, que c'était peut-être cas,
seulement il ne voulait ni l'attrister ni se priver lui-même. […] - Je viens chercher du piston auprès de vous, Monsieur l'abbé,
sans vouloir vous importuner… - Quelle sorte de piston, ha, ha, ha…
qu'avez-vous encore inventé là ?… - Ben, j'ai pensé que, étant donné que
Monsieur l'abbé va nous quitter bientôt pour arriver là où… comment dirai-je…
il aura un rang plus élevé qu'ici en ce bas monde… ne voudrait-il pas placer un mot gentil en faveur de
ma pauvre âme pécheresse, quelque chose dans le genre… que je ne suis
pas encore mûr pour la clémence divine, qu'on me laisse encore vingt ou
trente années de service dans cette vallée de larmes… Nous avons convenu avec
la blonde infirmière de faire une petite virée ensemble en Transdanubie au
printemps prochain… - Ha, ha, ha… vieux pécheur… et quoi
encore ?… en Transdanubie ?… pour quoi y faire ? […] C'est par hasard que deux ans plus tard un
des médecins de l'hôpital m'a raconté qu'un jour d'été, cinq mois après ma
sortie, immédiatement après ses dévotions de dix heures du matin, il s'est
assoupi dans la paix et |
[…] Il ne me faut rien d'extraordinaire, quand je suis
malade : Ce que nature ne peut en moy, je ne veux pas qu'un
bolus le face. Tout au commencement de mes fiévres, et des maladies qui
m'atterrent, entier encores, et voisin de la santé, je me reconcilie à Dieu,
par les derniers offices Chrestiens. Et m'en trouve plus libre, et
deschargé ; me semblant en avoir d'autant meilleure raison de […] Ainsi fait le medecin, qui va criaillant apres un
pauvre malade languissant, qu'il se resjouysse : il luy
conseilleroit un peu moins ineptement, s'il luy disoit : Soyez sain.
Pour moy, je ne suis qu'homme de la commune sorte. C'est un precepte
salutaire, certain, et d'aisee intelligence : Contentez vous du
vostre : c'est à dire, de la raison : l'execution pourtant, n'en
est non plus aux plus sages, qu'en moy : C'est une parole populaire,
mais elle a une terrible estendue : Que ne comprend elle ? Toutes
choses tombent en discretion et modification. Les maux du corps s'esclaircissent en augmentant.
Nous trouvons que c'est goutte, ce que nous nommions rheume ou
foulleure. Les maux de l'ame s'obscurcissent en leurs forces : le plus
malade les sent le moins. Voyla pourquoy il les faut souvent remanier au
jour, d'une main impiteuse : les ouvrir et arracher du creus de nostre
poitrine : Comme en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de
mesfaicts, c'est par fois satisfaction que la seule confession. Est-il
quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en confesser ? Cela seul, d'estre tousjours enfermé dans une
chambre, me sembloit insupportable : je fus incontinent
dressé à y estre une semaine, et un mois, plein d'émotion, d'alteration et de
foiblesse : Et ay trouvé que lors de ma santé, je plaignois les malades
beaucoup plus, que je ne me trouve à plaindre moy-mesme, quand j'en
suis ; et que la force de mon apprehension encherissoit pres de moitié
l'essence et verité de Je visite plus mal volontiers les malades, ausquels
le devoir m'interesse, que ceux ausquels je m'attens moins, et que
je considere moins. Je saisis le mal, que j'estudie, et le couche en moy. Je
ne trouve pas estrange qu'elle donne et les fievres, et la mort, à ceux qui
la laissent faire, et qui luy applaudissent. Nous appellons les medecins heureux, quand ils
arrivent à quelque bonne fin : comme s'il n'y avoit que leur
art, qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui eust les fondemens trop
frailes, pour s'appuyer de sa propre force : et comme s'il n'y avoit
qu'elle, qui ayt besoin que la fortune preste la main à ses operations. Je
croy d'elle tout le pis ou le mieux qu'on voudra : car nous n'avons,
Dieu mercy, nul commerce ensemble. Je suis au rebours des autres : car
je la mesprise bien tousjours, mais quand je suis malade, au lieu d'entrer en
composition, je commence encore à la haïr et à la craindre : et respons
à ceux qui me pressent de prendre medecine, qu'ils attendent au moins que je
sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir
l'effort et le hazart de leur breuvage. Je laisse faire nature, et presuppose
qu'elle se soit pourveue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaux
qui luy viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit Or je dy que non en la
medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a
bonne part. Les saillies poëtiques, qui emportent leur autheur, et le
ravissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur, puis
qu'il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et
les recognoit venir d'ailleurs que de soy, et ne les avoir aucunement en sa
puissance : non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces
mouvemens et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur
dessein ? Il en est de mesmes en la peinture, qu'il eschappe par fois
des traits de la main du peintre surpassans sa conception et sa science, qui
le tirent luy mesmes en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune
montre bien encores plus evidemment, la part qu'elle a en tous ces ouvrages,
par les graces et beautez qui s'y treuvent, non seulement sans l'intention,
mais sans la cognoissance mesme de l'ouvrier. Un suffisant lecteur descouvre
souvent és escrits d'autruy, des perfections autres que celles que l'autheur
y a mises et apperceuës, et y preste des sens et des visages plus riches. |
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La souffrance |
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Mais personne ne parle de ce sadisme
honteux, dévoyé, insensé, déraisonnable, cruel et maniaque avec lequel dans
ces sociétés l’espèce tue et torture l’individu, même inutilement, détruisant
l’unique instant d’un bonheur préparé à grand-peine dans une voracité
obstinée pour produire le plus vite possible de nouveaux individus et les
exposer à de nouvelles tortures, dans l’intérêt de l’espèce. Même la théorie
selon laquelle l’ancienne génération sacrifie son bonheur pour un bonheur
plus parfait de la génération nouvelle ne constitue pas une excuse raisonnable
de la méthode, puisque le « génie » dément de l’espèce, avec sa
discipline phalanstérienne empêche aussi qu’au moins les enfants deviennent
différents de leurs parents. On parle d’évolution, mais qui va dire lequel
parmi les intérêts opposés de l’individu et de la société représente mieux le
progrès ? Est-ce que la société des termites mille fois louangée en tant
qu’illustration n’est pas le degré ultime, la preuve ad absurdum des possibilités qui nous attendent lorsque notre
« vie sociale » aura atteint sa perfection ? D’autant plus que
les termites ont des millions d’années de plus que nous. Je ne suis pas exactement un anarchiste,
mais merci beaucoup, je n’en veux pas de cette société parfaite. L’attitude
de la « sage nature » me paraît bien suspecte, et je préfère
attendre qu’un expert examine son état mental avant de suivre sans réserve
ses invitations. Mon cher et bon ami Bicsérdy (Béla Bicsérdy
(1872-1951), un des pères de la « médecine naturelle »)., je ne vois aucune garantie de ce que la
sage nature voudrait faire du bien à moi ou, en général, par mon truchement à
autrui, voire à elle-même. La sage nature, depuis que nous connaissons son
action dans le monde des vivants, cause continuellement des souffrances à ces
vivants, or, qu’on le veuille ou non, mon esprit ignorant et imparfait reçu de cette sage
nature, mais indépendamment de toute sage nature, au-delà de la société et de
la vie, au-delà même de la mort, même sans corps et même dans le vide de
l’espace, criera et hurlera que la souffrance est mauvaise et le bonheur est
bon. Quiconque donc cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter
le bonheur qu’au prix de le lier à la souffrance et là la mort, n’est ni sage
ni parfait, mais dérangé, il l’est dans chacun de ses actes, et les conséquences
de ces actes doivent être corrigées non pas par elle, la sage nature, mais
par l’Homme et avec l’aide de Dieu se situant au dessus de la sage nature,
par l’Homme avec sa foi contre-nature dans le bien, la négation contre-nature
du mal. |
Ny n'entendent les Stoiciens, que l'ame de leur
sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy
surviennent : ains comme à une subjection naturelle consentent qu'il
cede au grand bruit du ciel, ou d'une ruine, pour exemple, jusques à la
palleur et contraction : Ainsin aux autres passions, pourveu que son
opinion demeure sauve et entiere, et que l'assiette de son discours n'en
souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu'il ne preste nul consentement
à son effroy et souffrance. De celuy qui n'est pas sage, il en va de mesmes
en la premiere partie, mais tout autrement en Les souffrances qui nous touchent simplement par
l'ame, m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font la pluspart des
autres hommes : Partie par jugement : car le monde estime plusieurs
choses horribles, ou evitables au prix de la vie, qui me sont à peu pres
indifferentes : Partie, par une complexion stupide et insensible, que
j'ay aux accidents qui ne donnent à moy de droit fil : laquelle
complexion j'estime l'une des meilleures pieces de ma naturelle
condition : Mais les souffrances vrayement essentielles et corporelles,
je les gouste bien vifvement. Si est-ce pourtant, que les prevoyant autrefois
d'une veuë foible, delicate, et amollie par la jouyssance de ceste longue et
heureuse santé et repos, que Dieu m'a presté, la meilleure part de mon
aage : je les avoy conceuës par imagination, si insupportables, qu'à la
verité j'en avois plus de peur, que je n'y ay trouvé de mal : Par où
j'augmente tousjours ceste creance, que la pluspart des facultez de nostre
ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu'elles
n'y servent. Nous nous durcissons à tout ce que nous
accoustumons. Et à une miserable condition, comme est la nostre,
ç'a esté un tresfavorable present de nature, que l'accoustumance, qui endort
nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. |
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La
mort |
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Je
prends un stylo à la main : le stylo s’arrête – il prend sur lui ce
doute angoissant, il hésite. Au
demeurant, a-t-on le droit d’écrire
quand on est triste ? Par
instinct j’ai toujours rechigné
d’écrire dans cet état. Par pudeur ? – lorsque je suis gai et allègre,
je ne suis pas pudique : à ces moment-là je sens et je sais que c’est la
bienveillance et l’amour du beau qui rient et se réjouissent et sifflotent au
fond de mon âme, je n’ai pas de quoi avoir honte, je suis pur donc je peux
être impudique, je n’offense personne. |
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[…] Par ce que cette syllabe frappoit trop
rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les
Romains avoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au lieu de
dire, il est mort, il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu. Pourveu que
ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en avons emprunté,
nostre, feu Maistre-Jehan. |
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Au
contraire, c’est une bonne action – mon allégresse se communique à autrui, je
rends peut-être la noirceur d’une nuance moins sombre. Mais ainsi… J’ai de bonnes raisons de me soucier – si
la gaîté est contagieuse, est-ce que la tristesse n’est pas contagieuse elle
aussi ? Et ai-je le droit de la transmettre ? Je l’aurais. Si je communiquais la vérité. Mais est-ce que je peux avoir raison quand je suis triste ? Je ne le crois
pas. Bien sûr, je sais que la tristesse, la
douleur, le pessimisme ont généré des chefs-d’œuvre. Mais j’ai toujours eu le
sentiment que ceux-ci n’ont pas été écrits dans la tristesse, dans la
douleur, mais après la douleur
éprouvée, à la force féconde, heureuse, de la joie de vivre retrouvée, en
retournant le regard sur le paysage sombre qui se montre ainsi sous une
couleur dramatique, globalement, dans sa totalité. Dans ces chefs-d’œuvre on
trouve toujours un sentier, une indication de direction vers le sublime où il y a soleil et clarté
– en fin de compte ils élèvent et ils sont profondément consolateurs. Je
songe là au pessimisme de Madách, de Goethe, et encore plus à celui de
Shakespeare, à cette douleur débordante, majestueuse, pleine de vie et
d’humour. Pour qu’un homme en chair et en os écrive l’Enfer, il faut qu’il en
soit revenu ayant révélé le tunnel caché par lequel il a pu s’en dépêtrer. Les poèmes sur la mort de Leopardi, les
verbes désespérés de Schopenhauer, la plainte de Jérémie, le hurlement de Job
– autant de vies et de fois et de confiances. Je me suis observé un jour de
rage de dents. Au paroxysme de la douleur je me suis tu, les lèvres serrées
et les yeux fermés – je ne commençais à gémir et à me plaindre que quand,
toujours pulsante et lancinante, la souffrance se mettait à s’atténuer, me permettait de respirer
et de constater à quel point
j’avais souffert précédemment. Ne connaissez-vous pas le merveilleux
« fragment » de János Arany ? Il l’a écrit après la mort de sa
fille. Le voici : Alors qu’encore je
sacrifiais, ô ma Patrie, sur tes autels en ruines Avec les larmes les plus
sacrées du fils patriote Tel un Jérémie, geignant mon
chagrin Le cœur brisé, mais loin
d’être aussi libre… Suivi d’un dernier vers laconique, presque
profane. « Cela fait trop mal, je ne peux
pas. » Même le Christ, ce n’est pas au Golgotha qu’il
a prononcé son discours sur la montagne. Néanmoins il y a toujours quelque chose que
l’on peut faire. Ce que fait celui qui se réveille d’un mauvais rêve. Je dois savoir que je ne peux pas avoir
raison d’être triste. La tristesse est rêve, sommeil – la joie est veille,
réveil. La tristesse « a envie de passer », la joie « veut
rester toujours ». Ce que je sens, crois et pense dans un rêve, et
surtout dans un rêve angoissé, je dois être sûr que c’est une erreur, une
image de rêve, un fantôme confus. Cela ne doit pas faire peur. Il faut s’en
approcher, le comprendre, le regarder dans les yeux – il se disloque et on se
réveille. La seule chose à surtout ne pas faire, c’est appliquer sur l’état de veille les images
angoissée du rêve – surtout ne
généralise pas, ne prononce aucune sentence, ne te prends pas pour Dieu dans
ces moments-là, parce que ça peut être source de faux pessimisme et autres ismes, de comportements partisans, de théories
imbéciles, de haines de toutes sortes, de misanthropie, de misogynie, c’est
ainsi que l’obscurité des mauvais rêves se répand dans le monde. Car le rêve est contagieux comme le
bâillement – prends garde, on risque de s’endormir autour de toi comme dans
le palais de la Belle au Bois Dormant, et on rêve la même chose que
toi ! En revanche on peut et on doit observer. On doit connaître les images de nos rêves. On
doit s’approcher des choses qui font peur, qui rendent triste. Regarde-les bien,
de tout près. Il n’est pas impossible que tu éclates de rire une fois que tu
les a vus de près, tu as découvert ce que tu as pris pour des fantômes – un coin de drap, un morceau de papier de
soie collé à ton doigt. Et on peut aussi écrire. Écrire – c’est s’efforcer de sortir de
l’obscurité et tendre vers la clarté. Et même si tu te trouves encore dans une
nappe de brouillard, toi, le pilote transatlantique, tu peux toujours émettre
des signaux, te débattre, chercher une issue. Brouillard… - Messieurs, dit glorieusement le
professeur de physique dans la salle de classe assombrie après l’explosion,
nous voyons, n’est-ce pas, que nous ne voyons rien. Pourquoi ne voyons-nous
rien ? C’est ce que nous allons voir. Cela fait rire le profane de bon cœur aux
dépens du professeur de physique – mais celui qui se connaît ne serait-ce
qu’un peu à la physique et à la psychologie, admettra que d’un point de vue
cognitif ces brouillards valent parfois la clarté la plus céleste. Les
protubérances du soleil aussi ont été découvertes à l’occasion d’éclipses
solaires. Il existe des choses que je ne comprends
pas et que je ne peux pas prouver, et qui pourtant me semblent plus sûres que
deux et deux font quatre. Le rêveur qui sait qu’il ne fait que rêver
est déjà à demi éveillé. Et moi je ne suis plus triste. |
A l'adventure est-ce, que
comme on dict, le terme vaut l'argent. Je nasquis entre unze heures
et midi le dernier jour de Febvrier,
mil cinq cens trente trois comme nous contons à cette heure, commençant l'an
en Janvier. Il n'y a justement que quinze jours que j'ay franchi 39 ;.
ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant s'empescher du
pensement de chose si esloignee, ce seroit folie. Mais quoy ? les jeunes
et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n'en sort autrement que
si tout presentement il y entroit, joinct qu'il n'est homme si décrepite tant
qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le
corps. D'avantage, pauvre fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie ?
Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et
l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur
extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre : Et qu'il
soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort avant ton aage,
plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint : Et de ceux mesme qui ont
annobli leur vie par renommee, fais en registre, et j'entreray en gageure
d'en trouver plus qui sont morts, avant, qu'apres trente cinq ans. Il est
plein de raison, et de pieté, de prendre exemple de l'humanité mesme de
Jesus-Christ. Or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme,
simplement homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme. […] Il est incertain où la mort nous attende, attendons
la par tout. La premeditation de la mort, est premeditation de […] Je suis pour cette heure en tel estat,
Dieu mercy, que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose
quelconque : Je me desnoue par tout : mes adieux sont tantost prins
de chascun, sauf de moy. Jamais homme ne se prepara à quiter le monde plus
purement et pleinement, et ne s'en desprint plus universellement que je
m'attens de faire […] Le corps courbe et plié a moins de force à
soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut dresser et
eslever contre l'effort de cet adversaire. Car comme il est impossible,
qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint : si elle s'en
asseure aussi, elle se peut vanter (qui est chose comme surpassant l'humaine
condition) qu'il est impossible que l'inquietude, le tourment, et la peur,
non le moindre desplaisir loge en elle. Elle est renduë maistresse
de ses passions et concupiscences ; maistresse de l'indulgence, de la
honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gagnons cet
advantage qui pourra : C'est icy la vraye et souveraine liberté, qui
nous donne dequoy faire la figue à la force, et à l'injustice, et nous moquer
des prisons et des fers. […] Comme nostre naissance nous
apporta la naissance de toutes choses : aussi fera la mort de toutes
choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy
à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas,
il y a cent ans. La mort est origine d'une autre vie : ainsi pleurasmes
nous, et ainsi nous cousta-il d'entrer en cette-cy : ainsi nous
despouillasmes nous de nostre ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief,
qui n'est qu'une fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si
brief temps ? Le long temps vivre, et le peu de temps vivre est rendu
tout un par Mais nature nous y force.
Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage
que vous fistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites
le de la vie à Si vous avez faict vostre proufit de la vie,
vous en estes repeu, allez vous en satisfaict. Si vous n'en n'avez sçeu
user ; si elle vous estoit inutile, que vous chaut-il de l'avoir
perduë ? à quoy faire la voulez vous encores ? La vie n'est de soy ny bien
ny mal : c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur
faictes. Et si vous avez vescu un
jour, vous avez tout veu : un jour est égal à tous jours. Il n'y a point
d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles,
cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont jouye, et qui
entretiendra vos arriere-nepveux. […] La mort est moins à craindre que rien,
s'il y avoit quelque chose de moins, que rien. Elle ne vous concerne ny
mort ny vif. Vif, par ce que vous estes : Mort, par ce que vous n'estes
plus. D'avantage nul ne meurt
avant son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre, que
celuy qui s'est passé avant vostre naissance : et ne vous touche non
plus. Où que vostre vie finisse, elle y est
toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace : elle est en l'usage.
Tel a vescu long temps, qui a peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y
estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez
vescu. Pensiez vous jamais n'arriver l'à, où vous alliez sans cesse ?
encore n'y a il chemin qui n'aye son issuë. […] L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres
membres de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie,
qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier jour ? Il ne
confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict
pas la lassitude : il |
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