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maladie, souffrance, mort

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Karinthy a amplement décrit son état de malade dans "Voyage autour de mon crâne" (éditions Denoël, 2006), Montaigne a également décrit son état et ses pensées concernant la maladie comme on peut le lire (en particulier) dans les extraits ci-dessous. Et dans la nouvelle citée ici ("Malades rieurs") Karinthy exprime un détachement, une ironie tout à fait proches de la philosophie de Montaigne (dans un hôpital, un artisan finaud vient demander un piston pour entrer au paradis à un abbé que l’on sait condamné : « Je viens chercher du piston auprès de vous, Monsieur l'abbé, sans vouloir vous importuner… […] Ne voudr[iez-vous] pas placer un mot gentil en faveur de ma pauvre âme pécheresse ? »). Ils ont d’ailleurs naturellement mis tous les deux la maladie dans la perspective de la mort.

Mais la souffrance ? Karinthy s’insurge contre les souffrances d’où quelles viennent (« Mon esprit ignorant et imparfait reçu de cette sage nature, mais indépendamment de toute sage nature, au-delà de la société et de la vie, au-delà même de la mort, même sans corps et même dans le vide de l’espace, criera et hurlera que la souffrance est mauvaise et le bonheur est bon. ») mais surtout contre les souffrances imbéciles infligées par autrui. Montaigne évoque le désordre mental que la souffrance provoque : « Cet inconvénient où, chez un philosophe, une ame devient l’ame d’un fol, troublée, renversée et perdue. »

Karinthy a peu parlé de la mort en tant que processus inévitable, Montaigne beaucoup : « Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'object necessaire de nostre visee : si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller un pas avant, sans fiebvre ? Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? ». Karinthy à l’image du "vulgaire" en question préfère éloigner les causes de tristesse en les ignorant : « On doit s’approcher des choses qui font peur, qui rendent triste. Regarde-les bien, de tout près. Il n’est pas impossible que tu éclates de rire une fois que tu les a vus de près, tu as découvert ce que tu as pris pour des fantômes. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F », puis  coller (CTRL+V) l’extrait dans la mire de recherche.)

 

Être malade

 J'ai cherché moi-même à me lier avec monsieur l'abbé. C'était un homme bien  en chair, au nez camus, les yeux souriants, affable. Il m'a dit que malheureusement, depuis plus de six mois, il était ici cloué à l'hôpital, il était atteint d'une carie osseuse tenace, son cas était aggravé de fistule et la guérison se faisait attendre. Cette fois c'est moi qui ai tenté de le consoler avec la supériorité d'un compagnon de cellule condamné à une peine plus légère (je ne resterai alité que douze jours au plus), j'ai même fait valoir mes compétences : ces fistules sont bénignes et ainsi de suite. Une nouvelle crise de vomissements a mis fin à titre d'avertissement à mes pédantes explications : je devais pour le moment me soucier d'abord de mon propre ventre découpé.

 

 Je represente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles sont, et evite les paroles des mauvais prognostique, et les exclamations composées. Sinon l'allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d'un sage malade. Pour se voir en un estat contraire, il n'entre point en querelle avec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere ; et en jouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne rejecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs. Je veux estudier la maladie quand je suis sain : quand elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination l'aide. Nous nous preparons avant la main, aux voyages que nous entreprenons, et y sommes  resolus :  l'heure  qu'il  nous faut monter à cheval, nous la donnons à l'assistance, et en sa faveur, l'estendons.

Pendant les visites familiales je n'ai tourné qu'une seule fois mon regard vers le lit de monsieur l'abbé, c'est son rire bruyant qui a attiré mon attention. Un petit homme chétif au visage chafouin s'appuyait au chevet de son lit, une béquille sous l'aisselle. à ses moustaches blondes et clairsemées, sa mine sournoise, son regard par en dessous, on reconnaissait tout de suite le cordonnier politicien ou tout autre artisan finaud quelconque.

[…]

Monsieur l'abbé s'étranglait de rire, de son bras il cherchait à chasser l'homme.

- Allez-vous en, brigand sans-dieu, qu'avez-vous à me faire rire tout le temps, retournez… ha, ha, ha… sur votre paillasse… ha, ha, ha… c'est ce qu'il faut à un malade comme vous…

[…]

Le soir, après les visites médicales et parentales, une fois la chambre plongée dans le silence et que dans le troisième lit le malade commençait à s'assoupir, maître Fityó fit une nouvelle apparition. Il montra d'abord le bout de son nez, puis accroché à sa béquille il entra en claudiquant et referma aussitôt la porte derrière lui. Il se mit à chuchoter fort haletant, comme mandaté pour une mission très secrète.

- Vous ne dormez pas encore, Monsieur l'abbé ?

Dès que l'abbé le reconnut dans la pénombre il s'anima. Ses joues s'empourprèrent et le rire se mit à glousser dans sa gorge.

- Encore vous, vieille canaille ? Vous n'arrivez pas à rester en place ? Que me voulez-vous encore ?

Maître Fityó s'approcha tout près et prit l'air mystérieux d'un conspirateur.

- Je veux bien être pendu, Monsieur l'abbé, mais il y a deux minutes j'ai encore tout entendu de mes propres oreilles… Que la terre s'ouvre sous mes pieds si je mens, les deux médecins, le professeur et le chef de clinique, ont longé le couloir, ils ont pensé que je n'entendais pas, et le professeur a dit :

- Ha, ha, ha !… ha, ha, ha !… ne jurez pas, gibier de potence… ha, ha, ha !… affreux pendard… qu'est-ce qu'il a donc dit, monsieur le professeur ?

- Il a dit mot à mot, comme je vous le répète : "Eh bien, mon cher Szigeti, il est foutu notre pauvre cher prêtre de la six… je ne crois pas qu'il lui reste seulement quarante-huit heures… il va claquer… je vous ai bien dit que ce sera la première de nos caries osseuses qui ira manger les pissenlits par la racine…"

L'abbé riait si fort qu'au delà de mon étonnement je commençais sérieusement à m'inquiéter, ses joues empourprées tournaient au bleu, il cherchait sa respiration, il toussait et crachait, tout son grand corps était comme secoué d'allégresse. Il eut du mal a regagner son calme.

[…]

Il était évident qu'un peu de plaisanterie ne nuisait à aucun des deux, pourtant l'arrière plan psychologique de la chose me tarabustait, une sourde inquiétude s'immisçait dans les volutes de mes pensées. Après tout mon cher compagnon de chambre est quand même malade, et même si le farceur a l'air de l'amuser, des allusions à la mort sont lourdes à avaler, plaisanter en la matière n'est jamais innocent ; est-ce que semblable explosion de rire ne dissimule pas quelque profonde angoisse ? Même si tous deux savent fort bien que ce n'est qu'un jeu, du point de vue de mon vieil ami, c'est un jeu sauvage. J'ai donc décidé de trouver le moyen d'avertir le menuisier d'y mettre fin, d'inventer autre chose, que monsieur l'abbé finirait par se lasser, que c'était peut-être cas, seulement il ne voulait ni l'attrister ni se priver lui-même.

[…]

Je viens chercher du piston auprès de vous, Monsieur l'abbé, sans vouloir vous importuner…

- Quelle sorte de piston, ha, ha, ha… qu'avez-vous encore inventé là ?…

- Ben, j'ai pensé que, étant donné que Monsieur l'abbé va nous quitter bientôt pour arriver là où… comment dirai-je… il aura un rang plus élevé qu'ici en ce bas monde… ne voudrait-il pas placer un mot gentil en faveur de ma pauvre âme pécheresse, quelque chose dans le genre… que je ne suis pas encore mûr pour la clémence divine, qu'on me laisse encore vingt ou trente années de service dans cette vallée de larmes… Nous avons convenu avec la blonde infirmière de faire une petite virée ensemble en Transdanubie au printemps prochain…

- Ha, ha, ha… vieux pécheur… et quoi encore ?… en Transdanubie ?… pour quoi y faire ?

[…]

C'est par hasard que deux ans plus tard un des médecins de l'hôpital m'a raconté qu'un jour d'été, cinq mois après ma sortie, immédiatement après ses dévotions de dix heures du matin, il s'est assoupi dans la paix et la sérénité. C'était tout de même à lui de partir le premier mais, m'a dit le médecin qui a vu le menuisier sangloter à l'enterrement de l'abbé, personne n'aurait jamais osé supposer le moins du monde qu'il aurait été content d'avoir eu raison. Moi je ne l'ai pas vu mais j'admets d'emblée qu'il n'était pas content. J'avais les larmes qui coulaient à la pensée de ce cœur devenu poussière depuis longtemps quand j'ai appris sur le tard qu'il a cessé de battre et d'aimer.

 

[…]

Il ne me faut rien d'extraordinaire, quand je suis malade : Ce que nature ne peut en moy, je ne veux pas qu'un bolus le face. Tout au commencement de mes fiévres, et des maladies qui m'atterrent, entier encores, et voisin de la santé, je me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m'en trouve plus libre, et deschargé ; me semblant en avoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil, il m'en faut moins que de medecins. Ce que je n'auray estably de mes affaires tout sain, qu'on ne s'attende point que je le face malade : Ce que je veux faire pour le service de la mort, est tousjours faict. Je n'oserois le dislayer d'un seul jour. Et s'il n'y a rien de faict, c'est à dire, ou que le doubte m'en aura retardé le choix : car par fois, c'est bien choisir de ne choisir pas : ou que tout à faict, je n'auray rien voulu faire.

[…]

Ainsi fait le medecin, qui va criaillant apres un pauvre malade languissant, qu'il se resjouysse : il luy conseilleroit un peu moins ineptement, s'il luy disoit : Soyez sain. Pour moy, je ne suis qu'homme de la commune sorte. C'est un precepte salutaire, certain, et d'aisee intelligence : Contentez vous du vostre : c'est à dire, de la raison : l'execution pourtant, n'en est non plus aux plus sages, qu'en moy : C'est une parole populaire, mais elle a une terrible estendue : Que ne comprend elle ? Toutes choses tombent en discretion et modification.

 

Les maux du corps s'esclaircissent en augmentant. Nous trouvons que c'est goutte, ce que nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l'ame s'obscurcissent en leurs forces : le plus malade les sent le moins. Voyla pourquoy il les faut souvent remanier au jour, d'une main impiteuse : les ouvrir et arracher du creus de nostre poitrine : Comme en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c'est par fois satisfaction que la seule confession. Est-il quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en confesser ?

 

Cela seul, d'estre tousjours enfermé dans une chambre, me sembloit insupportable : je fus incontinent dressé à y estre une semaine, et un mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse : Et ay trouvé que lors de ma santé, je plaignois les malades beaucoup plus, que je ne me trouve à plaindre moy-mesme, quand j'en suis ; et que la force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et verité de la chose. J'espere qu'il m'en adviendra de mesme de la mort : et qu'elle ne vaut pas la peine que je prens à tant d'apprests que je dresse, et tant de secours que j'appelle et assemble pour en soustenir l'effort. Mais à toutes advantures nous ne pouvons nous donner trop d'avantage.

 

Je visite plus mal volontiers les malades, ausquels le devoir m'interesse, que ceux ausquels je m'attens moins, et que je considere moins. Je saisis le mal, que j'estudie, et le couche en moy. Je ne trouve pas estrange qu'elle donne et les fievres, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit un grand medecin de son temps. Il me souvient que me rencontrant un jour à Thoulouse chez un riche vieillard pulmonique, et traittant avec luy des moyens de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'un, de me donner occasion de me plaire en sa compagnie : et que fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur, qui regorgeoit de mon adolescence : et remplissant tous ses sens de cet estat florissant en quoy j'estoy lors, son habitude s'en pourroit amender : Mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit empirer aussi.

 

Nous appellons les medecins heureux, quand ils arrivent à quelque bonne fin : comme s'il n'y avoit que leur art, qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui eust les fondemens trop frailes, pour s'appuyer de sa propre force : et comme s'il n'y avoit qu'elle, qui ayt besoin que la fortune preste la main à ses operations. Je croy d'elle tout le pis ou le mieux qu'on voudra : car nous n'avons, Dieu mercy, nul commerce ensemble. Je suis au rebours des autres : car je la mesprise bien tousjours, mais quand je suis malade, au lieu d'entrer en composition, je commence encore à la haïr et à la craindre : et respons à ceux qui me pressent de prendre medecine, qu'ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir l'effort et le hazart de leur breuvage. Je laisse faire nature, et presuppose qu'elle se soit pourveue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Je crain au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et bien jointes avec la maladie, qu'on secoure son adversaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge de nouveaux affaires.

Or je dy que non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part. Les saillies poëtiques, qui emportent leur autheur, et le ravissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur, puis qu'il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les recognoit venir d'ailleurs que de soy, et ne les avoir aucunement en sa puissance : non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvemens et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein ? Il en est de mesmes en la peinture, qu'il eschappe par fois des traits de la main du peintre surpassans sa conception et sa science, qui le tirent luy mesmes en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune montre bien encores plus evidemment, la part qu'elle a en tous ces ouvrages, par les graces et beautez qui s'y treuvent, non seulement sans l'intention, mais sans la cognoissance mesme de l'ouvrier. Un suffisant lecteur descouvre souvent és escrits d'autruy, des perfections autres que celles que l'autheur y a mises et apperceuës, et y preste des sens et des visages plus riches.

 

La souffrance

 Je soupçonne depuis longtemps que le monde des vivants, y compris son gouverneur, « la sage nature », est un peu dérangé. Impossible de savoir ce qui en est la cause, peut-être justement la « lutte pour la vie », ce que l’on pourrait comprendre si les naturalistes n’essayaient pas constamment de prouver que cette lutte a nécessairement aiguisé l’intelligence et l’instinct des vivants. À mon avis on pourrait tout aussi bien affirmer que cette même lutte les a rendus fous, tout comme un individu peut s’enfoncer dans un combat trop long et trop épuisant. J’ai autant de preuves pour cette affirmation que pour son contraire. Les savants se répandent volontier s en éloges sur  les termites, les abeilles ou les fourmis, s’émerveillant de leur « vie sociale » parfaite et harmonieuse, soulignant qu’un magnifique jeu d’ensemble de l’instinct de chaque individu soutient chez eux l’espèce afin d’en préserver la survie.

 

 Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l'homme pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle couste trop à trouver, d'une deffaitte inffallible, en se desrobant tout à faict du sentiment : mais ce sont moyens, qui servent à une ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation : non pas à cet inconvenient, où chez un philosophe, une ame devient l'ame d'un fol, troublée, renversée, et perdue. Ce que plusieurs occasions produisent, comme une agitation trop vehemente, que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en soy-mesme : ou une blessure en certain endroit de la personne : ou une exhalation de l'estomach, nous jectant à un esblouyssement et tournoyement de teste.

Mais personne ne parle de ce sadisme honteux, dévoyé, insensé, déraisonnable, cruel et maniaque avec lequel dans ces sociétés l’espèce tue et torture l’individu, même inutilement, détruisant l’unique instant d’un bonheur préparé à grand-peine dans une voracité obstinée pour produire le plus vite possible de nouveaux individus et les exposer à de nouvelles tortures, dans l’intérêt de l’espèce. Même la théorie selon laquelle l’ancienne génération sacrifie son bonheur pour un bonheur plus parfait de la génération nouvelle ne constitue pas une excuse raisonnable de la méthode, puisque le « génie » dément de l’espèce, avec sa discipline phalanstérienne empêche aussi qu’au moins les enfants deviennent différents de leurs parents. On parle d’évolution, mais qui va dire lequel parmi les intérêts opposés de l’individu et de la société représente mieux le progrès ? Est-ce que la société des termites mille fois louangée en tant qu’illustration n’est pas le degré ultime, la preuve ad absurdum des possibilités qui nous attendent lorsque notre « vie sociale » aura atteint sa perfection ? D’autant plus que les termites ont des millions d’années de plus que nous.

Je ne suis pas exactement un anarchiste, mais merci beaucoup, je n’en veux pas de cette société parfaite. L’attitude de la « sage nature » me paraît bien suspecte, et je préfère attendre qu’un expert examine son état mental avant de suivre sans réserve ses invitations. Mon cher et bon ami Bicsérdy (Béla Bicsérdy (1872-1951), un des pères de la « médecine naturelle »)., je ne vois aucune garantie de ce que la sage nature voudrait faire du bien à moi ou, en général, par mon truchement à autrui, voire à elle-même. La sage nature, depuis que nous connaissons son action dans le monde des vivants, cause continuellement des souffrances à ces vivants, or, qu’on le veuille ou non, mon esprit ignorant et imparfait reçu de cette sage nature, mais indépendamment de toute sage nature, au-delà de la société et de la vie, au-delà même de la mort, même sans corps et même dans le vide de l’espace, criera et hurlera que la souffrance est mauvaise et le bonheur est bon. Quiconque donc cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter le bonheur qu’au prix de le lier à la souffrance et là la mort, n’est ni sage ni parfait, mais dérangé, il l’est dans chacun de ses actes, et les conséquences de ces actes doivent être corrigées non pas par elle, la sage nature, mais par l’Homme et avec l’aide de Dieu se situant au dessus de la sage nature, par l’Homme avec sa foi contre-nature dans le bien, la négation contre-nature du mal.

Ny n'entendent les Stoiciens, que l'ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy surviennent : ains comme à une subjection naturelle consentent qu'il cede au grand bruit du ciel, ou d'une ruine, pour exemple, jusques à la palleur et contraction : Ainsin aux autres passions, pourveu que son opinion demeure sauve et entiere, et que l'assiette de son discours n'en souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu'il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. De celuy qui n'est pas sage, il en va de mesmes en la premiere partie, mais tout autrement en la seconde. Car l'impression des passions ne demeure pas en luy superficielle : ains va penetrant jusques au siege de sa raison, l'infectant et la corrompant. Il juge selon icelles, et s'y conforme.

 

Les souffrances qui nous touchent simplement par l'ame, m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font la pluspart des autres hommes : Partie par jugement : car le monde estime plusieurs choses horribles, ou evitables au prix de la vie, qui me sont à peu pres indifferentes : Partie, par une complexion stupide et insensible, que j'ay aux accidents qui ne donnent à moy de droit fil : laquelle complexion j'estime l'une des meilleures pieces de ma naturelle condition : Mais les souffrances vrayement essentielles et corporelles, je les gouste bien vifvement. Si est-ce pourtant, que les prevoyant autrefois d'une veuë foible, delicate, et amollie par la jouyssance de ceste longue et heureuse santé et repos, que Dieu m'a presté, la meilleure part de mon aage : je les avoy conceuës par imagination, si insupportables, qu'à la verité j'en avois plus de peur, que je n'y ay trouvé de mal : Par où j'augmente tousjours ceste creance, que la pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu'elles n'y servent.

 

Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à une miserable condition, comme est la nostre, ç'a esté un tresfavorable present de nature, que l'accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maux.

 

 

La mort

 Je suis triste, en proie à des doutes, des angoisses. « Aujourd’hui je suis triste, (5e dimanche, du livre « Tout est autrement », essai en 52 dimanches)

Je prends un stylo à la main : le stylo s’arrête – il prend sur lui ce doute angoissant, il hésite.

Au demeurant, a-t-on le droit d’écrire quand on est triste ?

Par instinct j’ai toujours  rechigné d’écrire dans cet état. Par pudeur ? – lorsque je suis gai et allègre, je ne suis pas pudique : à ces moment-là je sens et je sais que c’est la bienveillance et l’amour du beau qui rient et se réjouissent et sifflotent au fond de mon âme, je n’ai pas de quoi avoir honte, je suis pur donc je peux être impudique, je n’offense personne.

 

 Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'object necessaire de nostre visee : si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller un pas avant, sans fiebvre ? Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? Il luy faut faire brider l'asne par la queuë,

[…]

Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les Romains avoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au lieu de dire, il est mort, il a cessé de vivre, disent-ils, il a vescu. Pourveu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en avons emprunté, nostre, feu Maistre-Jehan.

Au contraire, c’est une bonne action – mon allégresse se communique à autrui, je rends peut-être la noirceur d’une nuance moins sombre.

Mais ainsi…

J’ai de bonnes raisons de me soucier – si la gaîté est contagieuse, est-ce que la tristesse n’est pas contagieuse elle aussi ?

Et ai-je le droit de la transmettre ?

Je l’aurais. Si je communiquais la vérité.

Mais est-ce que je peux avoir raison quand je suis triste ? Je ne le crois pas.

Bien sûr, je sais que la tristesse, la douleur, le pessimisme ont généré des chefs-d’œuvre. Mais j’ai toujours eu le sentiment que ceux-ci n’ont pas été écrits dans la tristesse, dans la douleur, mais après la douleur éprouvée, à la force féconde, heureuse, de la joie de vivre retrouvée,  en retournant le regard sur le paysage sombre qui se montre ainsi sous une couleur dramatique, globalement, dans sa totalité. Dans ces chefs-d’œuvre on trouve toujours un sentier, une indication de direction vers le sublime où il y a soleil et clarté – en fin de compte ils élèvent et ils sont profondément consolateurs. Je songe là au pessimisme de Madách, de Goethe, et encore plus à celui de Shakespeare, à cette douleur débordante, majestueuse, pleine de vie et d’humour. Pour qu’un homme en chair et en os écrive l’Enfer, il faut qu’il en soit revenu ayant révélé le tunnel caché par lequel il a pu s’en dépêtrer.

Les poèmes sur la mort de Leopardi, les verbes désespérés de Schopenhauer, la plainte de Jérémie, le hurlement de Job – autant de vies et de fois et de confiances. Je me suis observé un jour de rage de dents. Au paroxysme de la douleur je me suis tu, les lèvres serrées et les yeux fermés – je ne commençais à gémir et à me plaindre que quand, toujours pulsante et lancinante, la souffrance se mettait à s’atténuer, me permettait de respirer et de constater à quel point j’avais souffert précédemment.

Ne connaissez-vous pas le merveilleux « fragment » de János Arany ? Il l’a écrit après la mort de sa fille. Le voici :

 

Alors qu’encore je sacrifiais, ô ma Patrie, sur tes autels en ruines

Avec les larmes les plus sacrées du fils patriote

Tel un Jérémie, geignant mon chagrin

Le cœur brisé, mais loin d’être aussi libre…

 

Suivi d’un dernier vers laconique, presque profane.

 

     « Cela fait trop mal, je ne peux pas. »

 

Même le Christ, ce n’est pas au Golgotha qu’il a prononcé son discours sur la montagne.

 

Néanmoins il y a toujours quelque chose que l’on peut faire. Ce que fait celui qui se réveille d’un mauvais rêve.

Je dois savoir que je ne peux pas avoir raison d’être triste. La tristesse est rêve, sommeil – la joie est veille, réveil. La tristesse « a envie de passer », la joie « veut rester toujours ». Ce que je sens, crois et pense dans un rêve, et surtout dans un rêve angoissé, je dois être sûr que c’est une erreur, une image de rêve, un fantôme confus. Cela ne doit pas faire peur. Il faut s’en approcher, le comprendre, le regarder dans les yeux – il se disloque et on se réveille. La seule chose à surtout ne pas faire, c’est appliquer sur l’état de veille les images angoissée du rêve – surtout ne généralise pas, ne prononce aucune sentence, ne te prends pas pour Dieu dans ces moments-là, parce que ça peut être source de faux pessimisme et autres ismes, de comportements partisans, de théories imbéciles, de haines de toutes sortes, de misanthropie, de misogynie, c’est ainsi que l’obscurité des mauvais rêves se répand dans le monde. Car le rêve est contagieux comme le bâillement – prends garde, on risque de s’endormir autour de toi comme dans le palais de la Belle au Bois Dormant, et on rêve la même chose que toi !

En revanche on peut et on doit observer.

On doit connaître les images de nos rêves.

On doit s’approcher des choses qui font peur, qui rendent triste. Regarde-les bien, de tout près. Il n’est pas impossible que tu éclates de rire une fois que tu les a vus de près, tu as découvert ce que tu as pris pour des fantômes – un coin de drap, un morceau de papier de soie collé à ton doigt.

Et on peut aussi écrire.

Écrire – c’est s’efforcer de sortir de l’obscurité et tendre vers la clarté.

Et même si tu te trouves encore dans une nappe de brouillard, toi, le pilote transatlantique, tu peux toujours émettre des signaux, te débattre, chercher une issue.

Brouillard…

- Messieurs, dit glorieusement le professeur de physique dans la salle de classe assombrie après l’explosion, nous voyons, n’est-ce pas, que nous ne voyons rien. Pourquoi ne voyons-nous rien ? C’est ce que nous allons voir.

Cela fait rire le profane de bon cœur aux dépens du professeur de physique – mais celui qui se connaît ne serait-ce qu’un peu à la physique et à la psychologie, admettra que d’un point de vue cognitif ces brouillards valent parfois la clarté la plus céleste. Les protubérances du soleil aussi ont été découvertes à l’occasion d’éclipses solaires.

Il existe des choses que je ne comprends pas et que je ne peux pas prouver, et qui pourtant me semblent plus sûres que deux et deux font quatre.

Le rêveur qui sait qu’il ne fait que rêver est déjà à demi éveillé.

Et moi je ne suis plus triste.

A l'adventure est-ce, que comme on dict, le terme vaut l'argent.

Je nasquis entre unze heures et  midi le dernier jour de Febvrier, mil cinq cens trente trois comme nous contons à cette heure, commençant l'an en Janvier. Il n'y a justement que quinze jours que j'ay franchi 39 ;. ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie. Mais quoy ? les jeunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit, joinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. D'avantage, pauvre fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de vivre : Et qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort avant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint : Et de ceux mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et j'entreray en gageure d'en trouver plus qui sont morts, avant, qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de prendre exemple de l'humanité mesme de Jesus-Christ. Or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme.

 […]

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Il n'y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la privation de la vie n'est pas mal. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contraincte. Paulus Æmylius respondit à celuy, que ce miserable Roy de Macedoine son prisonnier luy envoyoit, pour le prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu'il en face la requeste à soy mesme.

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Je suis pour cette heure en tel estat, Dieu mercy, que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose quelconque : Je me desnoue par tout : mes adieux sont tantost prins de chascun, sauf de moy. Jamais homme ne se prepara à quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint plus universellement que je m'attens de faire

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Le corps courbe et plié a moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut dresser et eslever contre l'effort de cet adversaire. Car comme il est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint : si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter (qui est chose comme surpassant l'humaine condition) qu'il est impossible que l'inquietude, le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.

Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences ; maistresse de l'indulgence, de la honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gagnons cet advantage qui pourra : C'est icy la vraye et souveraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force, et à l'injustice, et nous moquer des prisons et des fers. […]

Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses : aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas, il y a cent ans. La mort est origine d'une autre vie : ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d'entrer en cette-cy : ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile, en y entrant.

Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'une fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps ? Le long temps vivre, et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. […]

Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pieces de l'ordre de l'univers, c'est une piece de la vie du monde. […]

Si vous avez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict.

Si vous n'en n'avez sçeu user ; si elle vous estoit inutile, que vous chaut-il de l'avoir perduë ? à quoy faire la voulez vous encores ?

La vie n'est de soy ny bien ny mal : c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes.

Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu : un jour est égal à tous jours. Il n'y a point d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont jouye, et qui entretiendra vos arriere-nepveux. […]

La mort est moins à craindre que rien, s'il y avoit quelque chose de moins, que rien.

Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes : Mort, par ce que vous n'estes plus.

D'avantage nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre, que celuy qui s'est passé avant vostre naissance : et ne vous touche non plus.

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace : elle est en l'usage. Tel a vescu long temps, qui a peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu. Pensiez vous jamais n'arriver l'à, où vous alliez sans cesse ? encore n'y a il chemin qui n'aye son issuë. […]

L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie, qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier jour ? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude : il la declaire. Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive.

 

 

 

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