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la nature

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

La notion de nature s’est imposée de tous temps et tous les philosophes se sont questionnés sur son sens, son contenu et le sens de notre discours. Là encore Karinthy et Montaigne se rejoignent en exigeant de l’homme la modestie qui convient face à cette immensité indéchiffrée :

Selon Karinthy la Nature se fiche pas mal de nos états d’âme, elle est. Quand, comme ci-dessous, l’artiste l’invoque comme une déesse mère (« Enfin est arrivé l'instant suprême, l'instant de l'inspiration divine auquel je T'ai aperçue, ô suprême nature. »), elle se débarrasse de cet ennuyeux thuriféraire pour vivre sa vie de Nature sans être dérangée : « Je vois… là-bas sur le bord du rocher… cette prurigineuse poussière… elle a roulé par ici… ne crains rien, elle finira bien par ramper ailleurs. »

Pour Montaigne également la nature "est", elle se passe de discussions : « Les Philosophes, avec grande raison, nous renvoyent aux regles de nature : Mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. ». Mais il renvoie aussi ses mystères à l’existence de Dieu tout en y incluant l’homme tel qu’il est : « Il n’y a piece indigne de nostre soin, en ce present que Dieu nous a faict : nous en devons comte jusques à un poil. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

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 L'artiste s'immobilisa au bord du rocher, face à la cascade grondante. Au loin l'orée des forêts de sapins obscures pâlissait là où commence le glacier, l'alpage rougeoyait dans le sang du soleil plongeant. Au-dessus du sommet s'implanta obliquement l'étoile du soir. (« Nature » du recueil « Haroun al Rachid »)

Et l'artiste écarta les bras, embrassant le monde contre son cœur. Il parla ainsi :

ô forêt érigée vers le ciel, ô ciel enveloppant la forêt, je vous ai apporté la douleur, je vous la découvre, étreignez-la, guérissez-la, bercez-la ; recueillez-moi en votre sein, dévoilez-moi votre beauté ! Je viens de la cité des hommes, mon cœur en est rassasié, c'est à toi qu'aspire mon âme, ô Beauté, Pureté, Vigueur ! Car j'ai été traîné dans le sang et dans la boue par la plèbe ; car la multitude humaine, esclave haletante du corps et du plaisir, du pouvoir et de la violence, m'est devenue insupportable. Elle danse sa danse macabre autour de la statue de Mammon qui anéantit qui n'y danse pas. Nul besoin non plus en moi du faux ami et de la gourgandine de Babylone, nul besoin des tours tarabiscotées de Babylone, du baiser pantelant de l'amour impudique. Je suis venu à toi, revenu à toi, encore à toi, à toi en premier, à toi en dernier, vallée des mystères, cime altière, douce cloche du firmament sans limites, astre engageant sur la voûte céleste ! Ô Nature, Source de la Beauté, baume à mon cœur, terre nourricière ! berce ton fils égaré, égaie-le, remplis à plein bord la coupe de son âme du breuvage de ta beauté pudique !

 

 Nature est un doux guide : Mais non pas plus doux, que prudent et juste. Je queste par tout sa piste : nous l'avons confondüe de traces artificielles. Et ce souverain bien Academique, et Peripatetique, qui est vivre selon icelle : devient à ceste cause difficile à borner et expliquer. Et celuy des Stoïciens, voisin à celuy-là, qui est, consentir à nature. Est-ce pas erreur, d'estimer aucunes actions moins dignes de ce qu'elles sont necessaires ? Si ne m'osteront-ils pas de la teste, que ce ne soit un tresconvenable mariage, du plaisir avec la necessité, avec laquelle, dit un ancien, les Dieux complottent tousjours. A quoy faire desmembrons nous en divorce, un bastiment tissu d'une si joincte et fraternelle correspondance ? Au rebours, renouons le par mutuels offices : que l'esprit esveille et vivifie la pesanteur du corps, le corps arreste la legereté de l'esprit, et la fixe. Il n'y a piece indigne de nostre soin, en ce present que Dieu nous a faict : nous en devons comte jusques à un poil. Et n'est pas une commission par acquit à l'homme, de conduire l'homme selon sa condition : Elle est expresse, naïfve et tresprincipale : et nous l'a le Createur donnee serieusement et severement. L'authorité peut seule envers les communs entendemens : et poise plus en langage peregrin.

 

Nous sommes incapables d'avoir faict le monde : il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la main. Ce seroit une sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet univers.

Seulement toi, toi, monticule vert-de-gris phosphorescent de brumes bleues, ta douce respiration m'évoque le sein maternel palpitant sur lequel je peux reposer ma tête, seulement toi, cascade furieusement grondante, fier sommet enneigé, vergogne rouge du soleil lointain, incandescence apaisée de la planète reculée, vous, seulement vous comprenez mon âme, ensemble et séparément, c'est vous qui exprimez ce que je ressens !… Je ne vous abandonnerai jamais, pour mes yeux et mon cœur, vous êtes plus beaux que la plus belle femme du monde !… Enfin est arrivé l'instant suprême, l'instant de l'inspiration divine auquel je T'ai aperçue, ô suprême nature, quand tu as délacé ton linceul virginal afin que je voie, tu m'as donné voix et parole et pinceau pour que j'entonne ta louange, en reconnaissance de m'avoir réconcilié avec moi-même ! Je profère la voix, je trempe le pinceau dans un calice mille fois irisé, je cherche les paroles pour que tu trouves son et couleur et parole et que tu puisses à travers moi te révéler aux imbéciles, bien qu'ils ne soient toujours pas capables de te comprendre et qu'ils te renient ! Que ma voix soit ta cascade, que mon orgueil soit ton sommet enneigé que le flot de mon amour soit ton firmament, que l'éternel miracle de mon âme soit ton étoile ! Réponds-moi forêt, réponds-moi cime divine, réponds cascade assourdissante, réponds soleil plongeant, réponds verte étoile étincelante ! Réponds, révèle-moi le secret, dévoile-moi le verbe rédempteur qui fait éclater le sens de ta beauté ! Mon cœur est empli de ta beauté, rédime-moi, qu'il me soit permis de dire aux humains ce que tu représentes pour moi !… ce que tu es pour moi !…

L'artiste défaillit et se répandit au sol, le visage en avant, anhélant. Et il attendit.

Et mortel fut le silence.

Mortel fut le silence autour de lui… et lui tenta de flairer des bruits dans ce silence.

Et parla la montagne et héla la cascade :

- D'où ? pour où ?

Et la cascade répondit :

- De la profondeur vers les hauteurs, de la hauteur derechef aux profondeurs. Dans la grotte de cristal je fus le feu, ici je suis l'eau ; demain je franchirai la frontière, je serai le bleu du ciel ; puis la lueur magnétique. Je me sublime, je me dilate… vers là-bas !…

Et le soleil plongeant dit aux étoiles lointaines :

- Tourne cent milliards de fois, danse… je viens vers toi, pour m'unir à toi.

Et l'étoile répondit :

- Hâte-toi !

Et dit la forêt à la montagne :

- Nous aussi, nous y allons, nous allons avec lui, n'est-ce pas ?

Et le brin d'herbe dit à la forêt :

- Je viens aussi avec vous… je me hérisserais bien mais quelque chose m'a piétiné de son pied imbécile…

Et la cime acquiesça :

Je vois… là-bas sur le bord du rocher… cette prurigineuse poussière… elle a roulé par ici… ne crains rien, elle finira bien par ramper ailleurs. En bas, au-delà de la vallée, ordinairement elles gesticulent et pullulent entassées, là où la terre frissonne de froid. J'avertirai le Feu, sous mes pieds, d'y lancer quelques rayons pour que cela passe.

Ainsi tonnèrent et claironnèrent le ciel et la terre et le firmament étoilé. Mais autour de l'homme tout était silence car l'oreille de l'homme n'entend que le parler de l'intérieur.

 

 

Et qu’il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener [les bornes de la volonté de Dieu] à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appellons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement à nostre veuë ? Considerons au travers de quels nuages, et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains : certes nous trouverons que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste l'estrangeté.

 

Ay-je pas veu en Platon ce divin mot, que nature n'est rien qu'une poësie ainigmatique ? Comme, peut estre, qui diroit, une peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d'une infinie varieté de faux jours à exercer noz conjectures.

 

Ce que considerant, il m'est venu en fantasie, comme nature ne se dement point en cela de sa generale police : car les Physiciens tiennent, que la naissance, nourrissement, et augmentation de chasque chose, est l'alteration et corruption d'un'autre.

 

S'enquiert-on à Zenon que c'est que nature ? Un feu, dit-il, artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude : Le Soleil, dit-il, est un Dieu de fer enflammé. Voyla pas une belle imagination produicte de l'inevitable necessité des demonstrations geometriques ?

 

Mais ils sont plaisans, quand pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence : et de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins : signe, que c'est une marque aussi douteuse que le reste. Or ils sont si defortunez (car comment puis je nommer cela, sinon defortune, que d'un nombre de loix si infiny, il ne s'en rencontre aumoins une que la fortune et temerité du sort ait permis estre universellement receuë par le consentement de toutes les nations ?) ils sont, dis-je, si miserables, que de ces trois ou quatre loix choisies, il n'en y a une seule, qui ne soit contredite et desadvoüee, non par une nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vraysemblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l'université de l'approbation : car ce que nature nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuyvrions sans doubte d'un commun consentement : et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence, que luy feroit celuy, qui le voudroit pousser au contraire de ceste loy. Qu'ils m'en montrent pour voir, une de ceste condition.

 

Les loix de nature nous apprennent ce que justement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit, que selon elle personne n'est indigent, et que chacun l'est selon l'opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent d'elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie. Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent devant nous, et desquels nous ne pouvons joindre la fin, sont nostres. La pauvreté des biens, est aisée à guerir ; la pauvreté de l'ame, impossible.

 

Les inquisitions et contemplations Philosophiques, ne servent que d'aliment à nostre curiosité. Les Philosophes, avec grande raison, nous renvoyent aux regles de nature : Mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué : d'où naissent tant de divers pourtraits d'un subject si uniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse, robuste et pompeuse, comme celle de leur invention : mais à l'advenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que l'autre dit : en celuy, qui a l'heur, de sçavoir l'employer naïvement et ordonnément : c'est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à nature, c'est s'y commettre le plus sagement. O que c'est un doux et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une teste bien faicte.

 

 

 

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