Retour à la page d’accueil Accéder aux autres
chapitres : (aller à
la synthèse résumée)
la vÉritÉ
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Karinthy
s’impose de dire la vérité quand il parle de lui : « La vérité, ou tout
au moins une troisième condition de la crédibilité, la plausibilité, est que,
comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se
révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné. ». Pour Montaigne la vérité va de soi, et il tient à dire le vrai
objectivement, sans orgueil ni vanité : « Je tien qu’il faut estre prudent à estimer de soy, et
pareillement conscientieux à en tesmoigner : soit bas, soit haut,
indifferemment. »
Mais
ils reconnaissent que la vérité est difficile à saisir, ils manifestent la même
inquiétude devant le jugement : « La science et la verité peuvent loger chez
nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans elles : voire
la reconnoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux et plus seurs
tesmoignages de jugement que je trouve. Je n'ay point d'autre sergent de bande,
à renger mes pieces, que la fortune. » écrit
l’un, « Cet homme,
observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre,
connaît bien la construction de l’âme humaine avec une de ses lois
fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons
pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. »
écrit l’autre.
Mais si Montaigne met en avant le jugement (« C’est, (disoit Épicharmus) l’entendement qui
voyt et qui oyt : c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose
tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont
aveugles, sourdes et sans ame. »), Karinthy introduit une distinction
entre comprendre et connaître : « Pour comprendre la logique suffit, mais pour
connaître, il faut quelque chose de plus – or pourquoi diable dois-je
comprendre ce que je ne connais pas ? ».
Il
est intéressant de noter qu’ils ont tous les deux abordé un sujet plus
léger :
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de
Jérôme Bosch)
(On retrouve l’emplacement exact des citations en en
sélectionnant, puis copiant une partie.
Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F »,
puis coller (CTRL+V) l’extrait dans la
mire de recherche.)
|
Dire
et trouver la vérité |
|||
|
[…] |
|
|
|
|
« Que ta parole soit ceci ou cela,
non, non – ce qui vient par-dessus, provient du mal. » Ainsi parle
l’Écriture. C’est bien beau mais la simplicité apostolique, le Verbe du Christ,
c’est le résultat filtré de profondes méditations et souffrances intérieures
– est-ce que c’était également simple dans la lutte de l’âme, dans la
conversation avec nous-même ? Ce n’est pas moi qui suis compliqué, c’est
le sujet dont je parle qui est compliqué, je l’ai dit un jour à monsieur
Kovács qui voyait toute cette question extrêmement simple – évidemment !
La goutte de sang aussi est simple tant qu’on ne la met pas sous un
microscope, ou qu’on ne l’approche pas davantage des yeux. Et bien que cela
soit peu commode, nous sommes un tout petit peu trop près de nous-même. […] Parce que tout cela n’est rien, ce que j’ai
pu dire la semaine dernière à propos de sincérité et de simplicité. La vérité, ou tout au moins une troisième
condition de la crédibilité, la plausibilité, est que, comparé à la réalité,
ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se révèle vrai ou, en
tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné. […] Le coup dans le mille d’un aphorisme bien
trouvé vaut quelquefois des volumes entiers – mais jamais aucun aphorisme n’a
encore rendu les volumes inutiles. Vaine est la violence pour chercher un
diamant, si on tombe dessus on a de la chance et la chose est réglée. C’est
différent déjà dans le cas du radium. Il convient d’arracher et de cracher
délibérément à la surface une misérable masse énorme de pechblende, le tout
doit être retravaillé pour en extraire quelques grammes de la pierre des
Sages, le Magisterium. Mais cela mérite sa peine, parce que le radium vaut
bien plus que le diamant – au lieu d’un scintillement mort, une force
vivante, un effet éternel, un élixir. […] je cherche partout le Logos vrai et absolu, contrairement à ceux qui croient
déjà l’avoir localisé quelque part.
Autrefois les gens voyaient une relation très simple et logique entre Jupiter
et la foudre – alors que le paysan, si le soleil brille et il pleut, se
contente parfaitement de l’explication qui répond suffisamment à tout
raisonnement logique pour comprendre ce phénomène particulier dans la
conclusion définitive que le diable bat sa femme. Je doute que soit la vision
du monde de Kant et de Laplace, soit celle de Darwin aient donné une
explication substantiellement plus
rassurante – elles ont simplement découvert et relié entre elles davantage de
tenants et aboutissants. Pour
comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque
chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais
pas ? En conséquence la route paraît toute tracée
– celui qui cherche plus de tenants et aboutissants, plus approfondis et plus
synthétiques, doit s’efforcer à acquérir plus de connaissances – d’abord
observer, l’œil et le cœur élargis pour mieux aspirer la vie et le monde – et
ensuite, un fois que l’œil et le cœur sont pleins, le mécanisme de la raison
peut tranquillement entreprendre sa
marche trépidante. […] Il était ordonné aux anciens de faire la
différence entre les deux : dans ton monde intérieur tempêtent des
orages, des désirs et des craintes – prends garde, tout cela n’est qu’une réaction, dehors, dans ton monde
extérieur, sévissent des forces, des grands Principes, l’électricité, la
chaleur, la gravitation et la Lutte pour la Survie – tu n’es que la caisse de
résonance réceptrice du jeu des forces tourbillonnant autour de toi, que le
miroir du monde, haut-parleur, goutte d’eau. La vérité, pour qui l’aime,
est présente en tout ce qui se crée
et se produit : seulement pas toujours là où on a l’habitude
de la chercher. Évidemment pas dans la parole ni dans la pensée de celui qui
ment ou qui se trompe – il n’empêche qu’il ne faut pas se sauver tout de
suite quand on le prend sur le fait. Une grande erreur, par ailleurs, est
parfois plus instructive que beaucoup de petites vérités – elle mène à des
sources inconnues, les sources de l’âme,
d’où – et c’est ce qui est important – elle n’avait pas jailli par hasard. |
De cecy suis-je tenu de respondre, si je m'empesche
moy-mesme, s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que je
ne sente point, ou que je ne soye capable de sentir en me le representant.
Car il eschappe souvent des fautes à nos yeux : mais la maladie du
jugement consiste à ne les pouvoir appercevoir, lors qu'un autre nous les
descouvre. La
science et la verité peuvent
loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans
elles : voire la reconnoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux
et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n'ay point d'autre
sergent de bande, à renger mes pieces, que J'ay un bon garçon de tailleur, à qui je n'ouy jamais dire une verité, non pas quand elle s'offre pour luy servir utilement. Si comme la verité, le mensonge n'avoit qu'un visage, nous serions en meilleurs termes : car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la verité a cent mille figures, et un champ indefiny. J'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit plus de certitude s'il y avoit regle et verité à mentir tousjours. Joint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis : et fait-on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Je tien moins hazardeux d'escrire les choses
passées, que presentes : d'autant que l'escrivain n'a à
rendre compte que d'une verité empruntée. Aucuns me convient d'escrire les
affaires de mon temps : estimants que je les voy d'une veuë moins
blessée de passion, qu'un autre, et de plus pres, pour l'accés que fortune
m'a donné aux chefs de divers partis. Je vy privément à Pise un honneste homme, mais si
Aristotelicien, que le plus general de ses dogmes est : Que
la touche et regle de toutes imaginations solides, et de toute verité, c'est
la conformité à la doctrine d'Aristote : que hors de là, ce ne sont que
chimeres et inanité : qu'il a tout veu et tout dict. Cette sienne
proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretee,
le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à
Rome. [...] La verité et la raison sont communes à un chacun,
et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu'à qui les dit apres.
Ce n'est non plus selon Platon, que selon moy : puis que luy et moy
l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs,
mais elles en font apres le miel, qui est tout leur ; ce n'est plus thin, ny
marjolaine : Ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformera et
confondra, pour en faire un ouvrage tout sien : à sçavoir son jugement, son
institution, son travail et estude ne vise qu'à le former. [...] C'est
(disoit Epicharmus) l'entendement qui voyt et qui oyt : c'est
l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et
qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et coüard,
pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son
disciple ce qu'il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire, de telle ou
telle sentence de Ciceron ? On nous les placque en la memoire toutes
empennees, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la
substance de |
||
|
|
|||
|
La rumeur |
|||
|
|
|
|
|
|
(« Toute la ville en parle », du recueil
« Euréka », (1910)) Une voix gaie, devant la boucherie. - Hé, Timar ! Salut ! Pourquoi tu
rigoles dans ta barbe ? - Salut, mon vieux ! Je ne rigole pas,
je pense seulement à cet imbécile, je me disais qu’il l’aura bien méritée…
encore que je n’en suis pas sûr. À mon avis une gifle ne suffit pas à régler
une affaire pareille ! - Quelle gifle ? Qui a été giflé ? - Oh, pardon, tu ne connais sans doute
pas Morvay. - Morvay ? Bien sûr que je le connais,
tu déconnes ? Qui a-t-il giflé ? - Mais non, ce n’est pas lui, au
contraire, c’est Kocsis. - Tu m’en diras tant ! Qu’est-ce qui
c’est passé ? Il a appris quelque chose ? - J’en sais rien, moi… ce n’est
peut-être même pas vrai… on m’en a seulement parlé, comme moi à toi…
j’espérais que tu en saurais davantage… - Moi ? - Oui, tu vois plus de monde… tu
côtoies plus souvent la bonne société… - D’accord, mais par hasard je n’ai
pas eu le temps de passer au club hier… tout à fait par hasard… quel dommage
! Mais tu as raison, ça me dit quelque chose… - Oh, pardon, mon petit Nyurga, c’est
mon tram qui arrive, salut ! Je fais un tour au lac, je ne rentre que ce soir
! - Salut, vieux ! Au coin de la rue, devant la Banque de
Crédit. - Salut, Nyurga ! - Salut, Feri ! Que sais-tu de cette
affaire Morvay ? - L’affaire Morvay ? - Ah, tu ne sais pas ? Kocsis a flanqué
une gifle magistrale à Morvay… Toute la ville en parle… - Énorme ! Je savais bien que ça
tournerait comme ça ! Deux heures plus tard à la piscine. - Comment, mollo ? à toute volée
! Son nez a aussitôt giclé le sang ! Il n’a fait que « ha » et il
est tombé à la renverse. Kocsis est resté planté là encore un moment, les
mains dans les poches mais il n’a dit que : « Des belles femmes il y en
a partout, mais il n’y a qu’un seul Kocsis, et c’est moi ! » - Moi j’ai entendu qu’il avait dit ça
avant. - Celui qui t’a dit ça a menti ! Moi
je suis arrivé sur les lieux au moment même où il l’a dit, or la gifle avait
déjà été administrée, on était en train de ramasser Morvay. - Alors, qu’est-ce qui va se passer
maintenant ? - On dit qu’il part en voyage. C’est
seulement après qu’ils se battront. Salut, Olga ! Quoi de neuf ? - J’arrive de chez les Tercsi… Figurez
vous que Morvay est déjà parti. Il ne se battront pas, il lui fera un procès.
À mon avis Kocsis gagnera. À cinq heures, au café Csillag. - La femme ? Elle, mon cher, elle est
à l’hôpital, elle s’est empoisonnée. Mais elle va déjà mieux. - Sacré histoire, je te dis. Le soir à neuf heures à l’arrêt du train de
banlieue. - Tiens, Timar ! C’est vous ? D’où
venez-vous donc ? - On s’est promené un peu au lac. Quoi
de neuf ? - Comment, quoi de neuf ? Vous êtes
parti ce matin tôt ? - à
huit heures. - Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle que de ça !
Kocsis a giflé Morvay ce matin… Morvay, ce soir même, il y a à peine une
heure, l’a aggripé au café, il l’a roué de coups, tout ça parce que l’autre
avait raconté ce qui s’était passé. - Prodigieux ! ça alors ! Vraiment ? - Et comment ! - Tiens, j’avais justement eu un
pressentiment… je m’étais justement demandé ce matin même si quelque chose
n’allait pas arriver entre ces deux-là. Je l’aurais presque parié ! Mais
entre nous, vous savez, Morvay n’a pas tort ! Quel mauvais coucheur insolent
! Et ce petit Kocsis, quel culot ! Quel voyou ! Où pourrait-on en savoir
plus ? - Entrons au Csillag. Il s’y dirigent tout excités. Les joues
rouges, Timar presse le pas pour y arriver le plus vite possible, avant
d’éclater. - ça alors… quel scandale épouvantable !
Quelle honte, quelle infamie, il s’en passe des choses dans cette ville quand
on ne fait que mettre un peu les pieds dehors ! |
Au
contraire : et le corps et l'ame,interrompent et alterent le droit qu'ils ont de l'usage du monde, et
de soy-mesmes, y meslant l'opinion de science. Les effectz nous touchent,
mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la
maistrise, et à la regence : comme à la subjection et apprentissage,
l'accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement
ainsi : Comment est-ce que cela se fait ? mais, se fait-il ?
faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer cent
autres mondes, et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut
ny matiere ny baze. Laissez le courre : il bastit aussi bien sur le
vuide que sur le plain, et de l'inanité que de matiere, Je trouve quasi par tout, qu'il faudroit
dire : Il n'en est rien. Et employerois souvent ceste responce :
mais je n'ose : car ils crient, que c'est une deffaicte produicte de
foiblesse d'esprit et d'ignorance. Et me faut ordinairement basteler par
compaignie, à traicter des subjects, et contes frivoles, que je mescrois
entierement. Joinct qu'à la verité, il est un peu rude et quereleux, de nier
tout sec, une proposition de faict : Et peu de gens faillent :
notamment aux choses malaysées à persuader, d'affermer qu'ils l'ont
veu : ou d'alleguer des tesmoins, desquels l'authorité arreste nostre
contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens, et les moyens,
de mille choses qui ne furent onques. Et s'escarmouche le monde, en mille
questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux.La verité et le
mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures
pareilles : nous les regardons de mesme oeil. Je trouve que nous ne
sommes pas seulement lasches à nous defendre de la piperie : mais que
nous cherchons, et convions à nous y enferrer : Nous aymons à nous
embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre. J'ay veu la naissance de plusieurs miracles
de mon temps. Encore qu'ils s'estouffent en naissant, nous ne laissons pas de
prevoir le train qu'ils eussent pris, s'ils eussent vescu leur aage. Car il
n'est que de trouver le bout du fil, on en desvide tant qu'on veut : Et
y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de
celle la, jusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuvez de ce
commencement d'estrangeté, venans à semer leur histoire, sentent par les
oppositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont
calfeutrant cet endroict de quelque piece fauce. Outre ce que nous faisons
naturellement conscience, de rendre ce qu'on nous a presté, sans quelque
usure, et accession de nostre creu. L'erreur particulier, fait premierement l'erreur
publique : et à son tour apres, l'erreur publique fait l'erreur
particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s'estoffant et formant, de main en
main : de maniere que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict
que le plus voisin : et le dernier informé, mieux persuadé que le
premier. C'est un progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose,
estime que c'est ouvrage de charité, de la persuader à un autre : Et
pour ce faire, ne craint point d'adjouster de son invention, autant qu'il
voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au
deffaut qu'il pense estre en la conception d'autruy. Moy-mesme, qui fais
singuliere conscience de mentir : et qui ne me soucie guere de donner
creance et authorité à ce que je dis, m'apperçoy toutesfois, aux propos que
j'ay en main, qu'estant eschauffé ou par la resistance d'un autre, ou par la
propre chaleur de ma narration, je grossis et enfle mon subject, par voix,
mouvemens, vigueur et force de parolles : et encore par extention et
amplification : non sans interest de la verité nayfve : Mais je le
fais en condition pourtant, qu'au premier qui me rameine, et qui me demande
la verité nuë et cruë : je quitte soudain mon effort, et la luy donne,
sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole vive et bruyante,
comme est la mienne ordinaire, s'emporte volontiers à l'hyperbole. Il n'est rien à quoy
communement les hommes soyent plus tendus, qu'à donner voye à leurs opinions.
Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adjoustons, le commandement, la
force, le fer, et le feu. Il y a du mal'heur, d'en estre là, que la meilleure
touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en une presse où les
fols surpassent de tant, les sages, en nombre. Par où je m'advise, que c'est une qualité
inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part,
les opinions s'entrepoussent, suivant le vent, comme les flotz. On n'est pas
du corps, si on s'en peut desdire : si on ne vague le train commun. Mais
certes on faict tort aux partis justes, quand on les veut secourir de
fourbes. J'y ay tousjours contredict. Ce moyen ne porte qu'envers les testes
malades. Envers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement
plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser les accidents
contraires. Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre
ce qu'ils veulent vraysemblable ; et qu'il n'est rien si
estrange, à quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper
une simplicité pareille à la mienne, cela montre evidemment la foiblesse de
leur preuve. |
||
|
|
|||