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la vÉritÉ

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Karinthy s’impose de dire la vérité quand il parle de lui : « La vérité, ou tout au moins une troisième condition de la crédibilité, la plausibilité, est que, comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné. ». Pour Montaigne la vérité va de soi, et il tient à dire le vrai objectivement, sans orgueil ni vanité : « Je tien qu’il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner : soit bas, soit haut, indifferemment. »

Mais ils reconnaissent que la vérité est difficile à saisir, ils manifestent la même inquiétude devant le jugement : « La science et la verité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans elles : voire la reconnoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n'ay point d'autre sergent de bande, à renger mes pieces, que la fortune. » écrit l’un, « Cet homme, observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre, connaît bien la construction de l’âme humaine avec une de ses lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. » écrit l’autre.

Mais si Montaigne met en avant le jugement (« C’est, (disoit Épicharmus) l’entendement qui voyt et qui oyt : c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. »), Karinthy introduit une distinction entre comprendre et connaître : « Pour comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais pas ? ».

Il est intéressant de noter qu’ils ont tous les deux abordé un sujet plus léger : la rumeur. Karinthy se contente d’une nouvelle humoristique ("Toute la ville en parle" : « Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle que de ça ! »). Montaigne, lui, analyse la rumeur avec sa finesse coutumière : « L’erreur particulier fait premierement l'erreur publique : et à son tour apres, l'erreur publique fait l'erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s'estoffant et formant, de main en main : de maniere que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le plus voisin : et le dernier informé, mieux persuadé que le premier. C'est un progrez naturel. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

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Dire et trouver la vérité

 Cette illusion, ce mirage est en rapport étroit avec la terrible légèreté sous le signe de laquelle nous sommes enclins à confondre sincérité et vérité. La plupart des gens croient que lorsqu’ils sont sincères, alors ils disent le vrai – c’est la raison pour laquelle quatre-vingt-dix pourcents des martyrs sacrifient leur vie pour des mensonges ou des erreurs. L’homme authentique, l’homme adulte qui ne considère pas la vie comme un passage éphémère allant de la naissance à la mort, mais comme occasion de la comprendre, une leçon dont il faudra un jour rendre compte à un examen – homme qui a en réalité l’âge de la civilisation humaine par son expérience de six mille années – cet homme, observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre, connaît bien la construction de l’âme humaine avec une de ses lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. Il sait qu’une Volonté inconnue vit en nous, pas forcément la nôtre, pas forcément une Poussée fonctionnant dans l’intérêt de notre vie – un jeu de forces indépendantes de notre ego inconnu, vers un but inconnu indépendant du nôtre, et cette chose inconnue chamboule toute espérance de créer une harmonie entre notre pensée, nos mots et nos actes.

[…]

 

 Ce ne sont mes gestes que j'escris ; c'est moy, c'est mon essence. Je tien qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner : soit bas, soit haut, indifferemment. Si je me sembloy bon et sage tout à fait, je l'entonneroy à pleine teste. De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie : se payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté : et la verité n'est jamais matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est pas tousjours presomption, c'est encore souvent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy indiscrete, est à mon advis la substance de ce vice. Le supreme remede à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent, qui en defendant le parler de soy, defendent par consequent encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée : la langue n'y peut avoir qu'une bien legere part. De s'amuser à soy, il leur semble que c'est se plaire en soy : de se hanter et prattiquer, que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires, qui appellent resverie et oysiveté de s'entretenir de soy, et s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne : s'estimants chose tierce et estrangere à eux mesmes.

 

« Que ta parole soit ceci ou cela, non, non – ce qui vient par-dessus, provient du mal. » Ainsi parle l’Écriture. C’est bien beau mais la simplicité apostolique, le Verbe du Christ, c’est le résultat filtré de profondes méditations et souffrances intérieures – est-ce que c’était également simple dans la lutte de l’âme, dans la conversation avec nous-même ? Ce n’est pas moi qui suis compliqué, c’est le sujet dont je parle qui est compliqué, je l’ai dit un jour à monsieur Kovács qui voyait toute cette question extrêmement simple – évidemment ! La goutte de sang aussi est simple tant qu’on ne la met pas sous un microscope, ou qu’on ne l’approche pas davantage des yeux. Et bien que cela soit peu commode, nous sommes un tout petit peu trop près de nous-même. […]

Parce que tout cela n’est rien, ce que j’ai pu dire la semaine dernière à propos de sincérité et de simplicité. La vérité, ou tout au moins une troisième condition de la crédibilité, la plausibilité, est que, comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné.

 […]

Le coup dans le mille d’un aphorisme bien trouvé vaut quelquefois des volumes entiers – mais jamais aucun aphorisme n’a encore rendu les volumes inutiles. Vaine est la violence pour chercher un diamant, si on tombe dessus on a de la chance et la chose est réglée. C’est différent déjà dans le cas du radium. Il convient d’arracher et de cracher délibérément à la surface une misérable masse énorme de pechblende, le tout doit être retravaillé pour en extraire quelques grammes de la pierre des Sages, le Magisterium. Mais cela mérite sa peine, parce que le radium vaut bien plus que le diamant – au lieu d’un scintillement mort, une force vivante, un effet éternel, un élixir. […]

je cherche partout le Logos vrai et absolu, contrairement à ceux qui croient déjà l’avoir localisé quelque part. Autrefois les gens voyaient une relation très simple et logique entre Jupiter et la foudre – alors que le paysan, si le soleil brille et il pleut, se contente parfaitement de l’explication qui répond suffisamment à tout raisonnement logique pour comprendre ce phénomène particulier dans la conclusion définitive que le diable bat sa femme. Je doute que soit la vision du monde de Kant et de Laplace, soit celle de Darwin aient donné une explication substantiellement plus rassurante – elles ont simplement découvert et relié entre elles davantage de tenants et aboutissants.

Pour comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais pas ?

En conséquence la route paraît toute tracée – celui qui cherche plus de tenants et aboutissants, plus approfondis et plus synthétiques, doit s’efforcer à acquérir plus de connaissances – d’abord observer, l’œil et le cœur élargis pour mieux aspirer la vie et le monde – et ensuite, un fois que l’œil et le cœur sont pleins, le mécanisme de la raison peut tranquillement entreprendre sa  marche trépidante. […]

Il était ordonné aux anciens de faire la différence entre les deux : dans ton monde intérieur tempêtent des orages, des désirs et des craintes – prends garde, tout cela n’est qu’une réaction, dehors, dans ton monde extérieur, sévissent des forces, des grands Principes, l’électricité, la chaleur, la gravitation et la Lutte pour la Survie – tu n’es que la caisse de résonance réceptrice du jeu des forces tourbillonnant autour de toi, que le miroir du monde, haut-parleur, goutte d’eau.

 

La vérité, pour qui l’aime, est présente en tout ce qui se crée et se produit : seulement pas toujours là où on a l’habitude de la chercher. Évidemment pas dans la parole ni dans la pensée de celui qui ment ou qui se trompe – il n’empêche qu’il ne faut pas se sauver tout de suite quand on le prend sur le fait. Une grande erreur, par ailleurs, est parfois plus instructive que beaucoup de petites vérités – elle mène à des sources inconnues, les sources de l’âme, d’où – et c’est ce qui est important – elle n’avait pas jailli par hasard.

De cecy suis-je tenu de respondre, si je m'empesche moy-mesme, s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne sente point, ou que je ne soye capable de sentir en me le representant. Car il eschappe souvent des fautes à nos yeux : mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir appercevoir, lors qu'un autre nous les descouvre. La science et la verité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans elles : voire la reconnoissance de l'ignorance est l'un des plus beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n'ay point d'autre sergent de bande, à renger mes pieces, que la fortune. A mesme que mes resveries se presentent, je les entasse : tantost elles se pressent en foule, tantost elles se trainent à la file. Je veux qu'on voye mon pas naturel et ordinaire ainsi detraqué qu'il est. Je me laisse aller comme je me trouve. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu'il ne soit pas permis d'ignorer, et d'en parler casuellement et temerairement.

 

J'ay un bon garçon de tailleur, à qui je n'ouy jamais dire une verité, non pas quand elle s'offre pour luy servir utilement.

Si comme la verité, le mensonge n'avoit qu'un visage, nous serions en meilleurs termes : car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la verité a cent mille figures, et un champ indefiny.

 

J'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit plus de certitude s'il y avoit regle et verité à mentir tousjours. Joint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis : et fait-on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses.

 

Je tien moins hazardeux d'escrire les choses passées, que presentes : d'autant que l'escrivain n'a à rendre compte que d'une verité empruntée. Aucuns me convient d'escrire les affaires de mon temps : estimants que je les voy d'une veuë moins blessée de passion, qu'un autre, et de plus pres, pour l'accés que fortune m'a donné aux chefs de divers partis.

 

Je vy privément à Pise un honneste homme, mais si Aristotelicien, que le plus general de ses dogmes est : Que la touche et regle de toutes imaginations solides, et de toute verité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote : que hors de là, ce ne sont que chimeres et inanité : qu'il a tout veu et tout dict. Cette sienne proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretee, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à Rome. [...]

La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu'à qui les dit apres. Ce n'est non plus selon Platon, que selon moy : puis que luy et moy l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur ; ce n'est plus thin, ny marjolaine : Ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien : à sçavoir son jugement, son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former.  [...]

C'est (disoit Epicharmus) l'entendement qui voyt et qui oyt : c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et coüard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de Ciceron ? On nous les placque en la memoire toutes empennees, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir : c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire.

 

La rumeur

 Le matin en descendant l’escalier Timar se ronge encore les sangs. Cette affaire entre Kocsis et Morvay le poursuit, ça le tracasse depuis hier soir, ça l’a empêché de dormir. Quel voyou, quel sale voyou, se dit-il pour la vingt-cinquième fois peut-être. Et si on lui dit un mot, si on l’avertit avec politesse et courtoisie, en gentleman, il se permet des airs supérieurs. C’est moi l’imbécile, les façons raffinées ne servent à rien avec des types comme ça, ces gens-là ne méritent pas qu’on se mêle de leurs affaires. Tant pis pour lui, il n’échappera pas longtemps à la gifle qu’il mérite… C’est sûr qu’il l’aura sa gifle, peut-être de Kocsis lui- même… évidemment, c’est simple comme bonjour, ça ne peut pas être un autre que Kocsis… il l’aura cherché… ha, ha, ha, il l’aura bien méritée…

 

 Je resvassois presentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l'humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu'à en chercher la verité : Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses : non à nous, qui n'en avons que la souffrance. Et qui en avons l'usage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l'origine et l'essence. Ny le vin n'en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres.

(« Toute la ville en parle », du recueil « Euréka », (1910))

Une voix gaie, devant la boucherie.

- Hé, Timar ! Salut ! Pourquoi tu rigoles dans ta barbe ?

- Salut, mon vieux ! Je ne rigole pas, je pense seulement à cet imbécile, je me disais qu’il l’aura bien méritée… encore que je n’en suis pas sûr. À mon avis une gifle ne suffit pas à régler une affaire pareille !

- Quelle gifle ? Qui a été giflé ?

- Oh, pardon, tu ne connais sans doute pas Morvay.

- Morvay ? Bien sûr que je le connais, tu déconnes ? Qui a-t-il giflé ?

- Mais non, ce n’est pas lui, au contraire, c’est Kocsis.

- Tu m’en diras tant ! Qu’est-ce qui c’est passé ? Il a appris quelque chose ?

- J’en sais rien, moi… ce n’est peut-être même pas vrai… on m’en a seulement parlé, comme moi à toi… j’espérais que tu en saurais davantage…

- Moi ?

- Oui, tu vois plus de monde… tu côtoies plus souvent la bonne société…

- D’accord, mais par hasard je n’ai pas eu le temps de passer au club hier… tout à fait par hasard… quel dommage ! Mais tu as raison, ça me dit quelque chose…

- Oh, pardon, mon petit Nyurga, c’est mon tram qui arrive, salut ! Je fais un tour au lac, je ne rentre que ce soir !

- Salut, vieux !

Au coin de la rue, devant la Banque de Crédit.

- Salut, Nyurga !

- Salut, Feri ! Que sais-tu de cette affaire Morvay ?

- L’affaire Morvay ?

- Ah, tu ne sais pas ? Kocsis a flanqué une gifle magistrale à Morvay… Toute la ville en parle…

- Énorme ! Je savais bien que ça tournerait comme ça !

Deux heures plus tard à la piscine.

- Comment, mollo ? à toute volée ! Son nez a aussitôt giclé le sang ! Il n’a fait que « ha » et il est tombé à la renverse. Kocsis est resté planté là encore un moment, les mains dans les poches mais il n’a dit que : « Des belles femmes il y en a partout, mais il n’y a qu’un seul Kocsis, et c’est moi ! »

- Moi j’ai entendu qu’il avait dit ça avant.

- Celui qui t’a dit ça a menti ! Moi je suis arrivé sur les lieux au moment même où il l’a dit, or la gifle avait déjà été administrée, on était en train de ramasser Morvay.

- Alors, qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

- On dit qu’il part en voyage. C’est seulement après qu’ils se battront. Salut, Olga ! Quoi de neuf ?

- J’arrive de chez les Tercsi… Figurez vous que Morvay est déjà parti. Il ne se battront pas, il lui fera un procès. À mon avis Kocsis gagnera.

À cinq heures, au café Csillag.

- La femme ? Elle, mon cher, elle est à l’hôpital, elle s’est empoisonnée. Mais elle va déjà mieux.

- Sacré histoire, je te dis.

Le soir à neuf heures à l’arrêt du train de banlieue.

- Tiens, Timar ! C’est vous ? D’où venez-vous donc ?

- On s’est promené un peu au lac. Quoi de neuf ?

- Comment, quoi de neuf ? Vous êtes parti ce matin tôt ?

à huit heures.

Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle que de ça ! Kocsis a giflé Morvay ce matin… Morvay, ce soir même, il y a à peine une heure, l’a aggripé au café, il l’a roué de coups, tout ça parce que l’autre avait raconté ce qui s’était passé.

- Prodigieux ! ça alors ! Vraiment ?

- Et comment !

- Tiens, j’avais justement eu un pressentiment… je m’étais justement demandé ce matin même si quelque chose n’allait pas arriver entre ces deux-là. Je l’aurais presque parié ! Mais entre nous, vous savez, Morvay n’a pas tort ! Quel mauvais coucheur insolent ! Et ce petit Kocsis, quel culot ! Quel voyou ! Où pourrait-on en savoir plus ?

- Entrons au Csillag.

Il s’y dirigent tout excités. Les joues rouges, Timar presse le pas pour y arriver le plus vite possible, avant d’éclater.

- ça alors… quel scandale épouvantable ! Quelle honte, quelle infamie, il s’en passe des choses dans cette ville quand on ne fait que mettre un peu les pieds dehors !

Au contraire : et le corps et l'ame,interrompent et alterent le droit qu'ils ont de l'usage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l'opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence : comme à la subjection et apprentissage, l'accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi : Comment est-ce que cela se fait ? mais, se fait-il ? faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes, et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre : il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de matiere,

Je trouve quasi par tout, qu'il faudroit dire : Il n'en est rien. Et employerois souvent ceste responce : mais je n'ose : car ils crient, que c'est une deffaicte produicte de foiblesse d'esprit et d'ignorance. Et me faut ordinairement basteler par compaignie, à traicter des subjects, et contes frivoles, que je mescrois entierement. Joinct qu'à la verité, il est un peu rude et quereleux, de nier tout sec, une proposition de faict : Et peu de gens faillent : notamment aux choses malaysées à persuader, d'affermer qu'ils l'ont veu : ou d'alleguer des tesmoins, desquels l'authorité arreste nostre contradiction. Suyvant cet usage, nous sçavons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s'escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux.La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles : nous les regardons de mesme oeil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lasches à nous defendre de la piperie : mais que nous cherchons, et convions à nous y enferrer : Nous aymons à nous embrouïller en la vanité, comme conforme à nostre estre.

J'ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu'ils s'estouffent en naissant, nous ne laissons pas de prevoir le train qu'ils eussent pris, s'ils eussent vescu leur aage. Car il n'est que de trouver le bout du fil, on en desvide tant qu'on veut : Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle la, jusques à la plus grande. Or les premiers qui sont abbreuvez de ce commencement d'estrangeté, venans à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroict de quelque piece fauce. Outre ce que nous faisons naturellement conscience, de rendre ce qu'on nous a presté, sans quelque usure, et accession de nostre creu. L'erreur particulier, fait premierement l'erreur publique : et à son tour apres, l'erreur publique fait l'erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment, s'estoffant et formant, de main en main : de maniere que le plus eslongné tesmoin, en est mieux instruict que le plus voisin : et le dernier informé, mieux persuadé que le premier. C'est un progrez naturel. Car quiconque croit quelque chose, estime que c'est ouvrage de charité, de la persuader à un autre : Et pour ce faire, ne craint point d'adjouster de son invention, autant qu'il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au deffaut qu'il pense estre en la conception d'autruy. 

Moy-mesme, qui fais singuliere conscience de mentir : et qui ne me soucie guere de donner creance et authorité à ce que je dis, m'apperçoy toutesfois, aux propos que j'ay en main, qu'estant eschauffé ou par la resistance d'un autre, ou par la propre chaleur de ma narration, je grossis et enfle mon subject, par voix, mouvemens, vigueur et force de parolles : et encore par extention et amplification : non sans interest de la verité nayfve : Mais je le fais en condition pourtant, qu'au premier qui me rameine, et qui me demande la verité nuë et cruë : je quitte soudain mon effort, et la luy donne, sans exaggeration, sans emphase, et remplissage. La parole vive et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s'emporte volontiers à l'hyperbole.

Il n'est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus, qu'à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adjoustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal'heur, d'en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en une presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre.

 

Par où je m'advise, que c'est une qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s'entrepoussent, suivant le vent, comme les flotz. On n'est pas du corps, si on s'en peut desdire : si on ne vague le train commun. Mais certes on faict tort aux partis justes, quand on les veut secourir de fourbes. J'y ay tousjours contredict. Ce moyen ne porte qu'envers les testes malades. Envers les saines, il y a des voyes plus seures, et non seulement plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser les accidents contraires.

 

Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre ce qu'ils veulent vraysemblable ; et qu'il n'est rien si estrange, à quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre evidemment la foiblesse de leur preuve.

 

 

 

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