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la vÉritÉ

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Karinthy s’impose de dire la vérité quand il parle de lui : « La vérité, ou tout au moins une troisième condition de la crédibilité, la plausibilité, est que, comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné. ». Pour Montaigne la vérité va de soi, et il tient à dire le vrai objectivement, sans orgueil ni vanité : « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut, indifféremment. »

Mais ils reconnaissent que la vérité est difficile à saisir, ils manifestent la même inquiétude devant le jugement : « La science et la vérité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi être sans elles ; voire, la reconnaissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus sûrs témoignages de jugement que je trouve. Je n’ai point d’autre sergent de bande [bataille] à ranger mes pièces, que la fortune. » écrit l’un, « Cet homme, observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre, connaît bien la construction de l’âme humaine avec une de ses lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. » écrit l’autre.

Mais si Montaigne met en avant le jugement (« C’est, disait Épicharme, l’entendement qui voit et qui entend, c’est l’entendement qui approfite [met à profit] tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. »), Karinthy introduit une distinction entre comprendre et connaître : « Pour comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais pas ? ».

Il est intéressant de noter qu’ils ont tous les deux abordé un sujet plus léger : la rumeur. Karinthy se contente d’une nouvelle humoristique ("Toute la ville en parle" : « Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle que de ça ! »). Montaigne, lui, analyse la rumeur avec sa finesse coutumière : « L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique, et, à son tour, après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce bâtiment, s’étoffant et formant de main en main, de manière que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin, et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrès naturel. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le livre des  éditions arléa (2002) selon  l’adaptation de Claude pinganaud.)

 

Dire et trouver la vérité

 Cette illusion, ce mirage est en rapport étroit avec la terrible légèreté sous le signe de laquelle nous sommes enclins à confondre sincérité et vérité. La plupart des gens croient que lorsqu’ils sont sincères, alors ils disent le vrai – c’est la raison pour laquelle quatre-vingt-dix pourcents des martyrs sacrifient leur vie pour des mensonges ou des erreurs. L’homme authentique, l’homme adulte qui ne considère pas la vie comme un passage éphémère allant de la naissance à la mort, mais comme occasion de la comprendre, une leçon dont il faudra un jour rendre compte à un examen – homme qui a en réalité l’âge de la civilisation humaine par son expérience de six mille années – cet homme, observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre, connaît bien la construction de l’âme humaine avec une de ses lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. Il sait qu’une Volonté inconnue vit en nous, pas forcément la nôtre, pas forcément une Poussée fonctionnant dans l’intérêt de notre vie – un jeu de forces indépendantes de notre ego inconnu, vers un but inconnu indépendant du nôtre, et cette chose inconnue chamboule toute espérance de créer une harmonie entre notre pensée, nos mots et nos actes.

[…]

 

 Ce ne sont mes gestes que j'écris ; c'est moi, c'est mon essence. Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut, indifféremment. Si je me semblais bon et sage, ou près de là, je l’entonnerais à pleine tête. De dire moins de soi qu’il n’y en a, c’est sottise, non modestie. Se payer de moins qu’on ne vaut, c’est lâcheté et pusillanimité, selon Aristote. Nulle vertu ne s’aide de la fausseté, et la vérité n’est jamais matière d’erreur. De dire de soi plus qu’il n’en y a, ce n’est pas toujours présomption, c’est encore souvent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu’on est, en tomber en amour de soi indiscrète, est, à mon avis, la substance de ce vice. Le suprême remède à le guérir, c’est faire tout le rebours de ce que ceux-ci ordonnent, qui, en défendant le parler de soi, défendent par conséquent encore plus de penser à soi. L’orgueil gît en la pensée. La langue n’y peut avoir qu’une bien légère part. De s’amuser à [s’occuper de] soi, il leur semble que c’est se plaire en soi ; de se hanter et pratiquer, que c’est se trop chérir. Il peut être. Mais cet excès naît seulement en ceux qui ne se tâtent que superficiellement qui se voient après leurs affaires, qui appellent rêveries et oisiveté s’entretenir de soi, et s’étoffer et bâtir faire des châteaux en Espagne : s’estimant chose tierce et étrangère à eux-mêmes. (p. 280)

 

« Que ta parole soit ceci ou cela, non, non – ce qui vient par-dessus, provient du mal. » Ainsi parle l’Écriture. C’est bien beau mais la simplicité apostolique, le Verbe du Christ, c’est le résultat filtré de profondes méditations et souffrances intérieures – est-ce que c’était également simple dans la lutte de l’âme, dans la conversation avec nous-même ? Ce n’est pas moi qui suis compliqué, c’est le sujet dont je parle qui est compliqué, je l’ai dit un jour à monsieur Kovács qui voyait toute cette question extrêmement simple – évidemment ! La goutte de sang aussi est simple tant qu’on ne la met pas sous un microscope, ou qu’on ne l’approche pas davantage des yeux. Et bien que cela soit peu commode, nous sommes un tout petit peu trop près de nous-même. […]

Parce que tout cela n’est rien, ce que j’ai pu dire la semaine dernière à propos de sincérité et de simplicité. La vérité, ou tout au moins une troisième condition de la crédibilité, la plausibilité, est que, comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné.

 […]

Le coup dans le mille d’un aphorisme bien trouvé vaut quelquefois des volumes entiers – mais jamais aucun aphorisme n’a encore rendu les volumes inutiles. Vaine est la violence pour chercher un diamant, si on tombe dessus on a de la chance et la chose est réglée. C’est différent déjà dans le cas du radium. Il convient d’arracher et de cracher délibérément à la surface une misérable masse énorme de pechblende, le tout doit être retravaillé pour en extraire quelques grammes de la pierre des Sages, le Magisterium. Mais cela mérite sa peine, parce que le radium vaut bien plus que le diamant – au lieu d’un scintillement mort, une force vivante, un effet éternel, un élixir. […]

je cherche partout le Logos vrai et absolu, contrairement à ceux qui croient déjà l’avoir localisé quelque part. Autrefois les gens voyaient une relation très simple et logique entre Jupiter et la foudre – alors que le paysan, si le soleil brille et il pleut, se contente parfaitement de l’explication qui répond suffisamment à tout raisonnement logique pour comprendre ce phénomène particulier dans la conclusion définitive que le diable bat sa femme. Je doute que soit la vision du monde de Kant et de Laplace, soit celle de Darwin aient donné une explication substantiellement plus rassurante – elles ont simplement découvert et relié entre elles davantage de tenants et aboutissants.

Pour comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais pas ?

En conséquence la route paraît toute tracée – celui qui cherche plus de tenants et aboutissants, plus approfondis et plus synthétiques, doit s’efforcer à acquérir plus de connaissances – d’abord observer, l’œil et le cœur élargis pour mieux aspirer la vie et le monde – et ensuite, un fois que l’œil et le cœur sont pleins, le mécanisme de la raison peut tranquillement entreprendre sa  marche trépidante. […]

Il était ordonné aux anciens de faire la différence entre les deux : dans ton monde intérieur tempêtent des orages, des désirs et des craintes – prends garde, tout cela n’est qu’une réaction, dehors, dans ton monde extérieur, sévissent des forces, des grands Principes, l’électricité, la chaleur, la gravitation et la Lutte pour la Survie – tu n’es que la caisse de résonance réceptrice du jeu des forces tourbillonnant autour de toi, que le miroir du monde, haut-parleur, goutte d’eau.

 

La vérité, pour qui l’aime, est présente en tout ce qui se crée et se produit : seulement pas toujours là où on a l’habitude de la chercher. Évidemment pas dans la parole ni dans la pensée de celui qui ment ou qui se trompe – il n’empêche qu’il ne faut pas se sauver tout de suite quand on le prend sur le fait. Une grande erreur, par ailleurs, est parfois plus instructive que beaucoup de petites vérités – elle mène à des sources inconnues, les sources de l’âme, d’où – et c’est ce qui est important – elle n’avait pas jailli par hasard.

De ceci suis-je tenu de répondre, si je m'empêche moi-même, s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne sente point ou que je ne sois capable de sentir en me le représentant [quand on me le représente]. Car il échappe souvent des fautes à nos yeux, mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir apercevoir lorsqu’un autre nous les découvre. La science et la vérité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi être sans elles ; voire, la reconnaissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus sûrs témoignages de jugement que je trouve. Je n’ai point d’autre sergent de bande [bataille] à ranger mes pièces, que la fortune. À même [au fur et à mesure] que mes rêveries se présentent, je les entasse; tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire, ainsi détraqué qu’il est. Je me laisse aller comme je me trouve; aussi ne sont-ce pas ici matières qu’il ne soit pas permis d’ignorer, et d’en parler casuellement [fortuitement] et témérairement. (p. 302)

 

J'ay un bon garçon de tailleur, à qui je n'ouis jamais dire une vérité, non pas [même pas] quand elle s'offre pour lui servir utilement.

Si, comme 1a vérité, le mensonge n’avait qu’un visage, nous serions en meilleurs termes, car nous prendrions pour certain l’opposé de ce que dirait le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indéfini. (p. 38)

 

J'en vois qui étudient et glosent leurs Almanachs, et nous en allèguent l'autorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils disent et la vérité et le mensonge : En effet, quel est celui qui, s’exerçant tous les jours au javelot, n’atteindra pas une fois le but ? (Cicéron, La Divination, 11, 59). Je ne les estime de rien mieux pour les voir tomber en quelque rencontre [tomber juste] ce serait plus de certitude s’il y avait règle et vérité à mentir toujours. Joint [outre] que personne ne tient registre de leurs mécomptes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis; et fait-on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroyables et prodigieuses. (p. 43)

 

Je tiens moins hasardeux d'écrire les choses passées, que présentes : d'autant que l’écrivain n’a à rendre compte que d’une vérité empruntée. Certains me convient d’écrire les affaires de mon temps, estimant que je les vois d’une vue moins blessée de passion qu’un autre, et de plus près, pour l’accès que fortune m’a donné aux chefs de divers partis. (p. 88)

 

Je vis privément à Pise un honnête homme, mais si aristotélicien, que le plus général de ses dogmes est : que la touche [pierre de touche] et règle de toutes imaginations solides, et de toute vérité, c’est la conformité à la doctrine d’Aristote ; que, hors de là, ce ne sont que chimères et inanité; qu’il a tout vu et tout dit. Cette proposition, pour avoir été un peu trop largement et iniquement interprétée, le mit autrefois et tint longtemps en grand accessoire [embarras] à l’Inquisition à Rome. [...]

La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi l’entendons et voyons de même. Les abeilles pillottent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n’est plus thym ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien, savoir son jugement. Son institution, son travail et étude ne visent qu’à le former. [...]

C’est, disait Épicharme, l’entendement qui voit et qui entend, c’est l’entendement qui approfite [met à profit] tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes nous le rendons servile et couard, pour ne lui laisser la liberté de rien faire de soi. Qui demanda jamais à son disciple ce qu’il lui semble de la rhétorique et de la grammaire de telle ou telle sentence [phrase] de Cicéron ? On nous les plaque en la mémoire tout empennées, comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. (p. 120)

 

La rumeur

 Le matin en descendant l’escalier Timar se ronge encore les sangs. Cette affaire entre Kocsis et Morvay le poursuit, ça le tracasse depuis hier soir, ça l’a empêché de dormir. Quel voyou, quel sale voyou, se dit-il pour la vingt-cinquième fois peut-être. Et si on lui dit un mot, si on l’avertit avec politesse et courtoisie, en gentleman, il se permet des airs supérieurs. C’est moi l’imbécile, les façons raffinées ne servent à rien avec des types comme ça, ces gens-là ne méritent pas qu’on se mêle de leurs affaires. Tant pis pour lui, il n’échappera pas longtemps à la gifle qu’il mérite…

 

 

 Je rêvassais présentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l’humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison qu’à en chercher la vérité : ils laissent là les choses, et s’amusent à traiter les causes.

Plaisants causeurs. La connaissance des causes appartient seulement à celui qui a la conduite des choses, non à nous qui n’en avons que la souffrance, et qui en avons l’usage parfaitement plein, selon notre nature, sans en pénétrer l’origine ni l’essence. Ni le vin n’en est plus plaisant à celui qui en sait les facultés premières.

C’est sûr qu’il l’aura sa gifle, peut-être de Kocsis lui- même… évidemment, c’est simple comme bonjour, ça ne peut pas être un autre que Kocsis… il l’aura cherché… ha, ha, ha, il l’aura bien méritée… (« Toute la ville en parle », du recueil « Euréka », (1910))

Une voix gaie, devant la boucherie.

- Hé, Timar ! Salut ! Pourquoi tu rigoles dans ta barbe ?

- Salut, mon vieux ! Je ne rigole pas, je pense seulement à cet imbécile, je me disais qu’il l’aura bien méritée… encore que je n’en suis pas sûr. À mon avis une gifle ne suffit pas à régler une affaire pareille !

- Quelle gifle ? Qui a été giflé ?

- Oh, pardon, tu ne connais sans doute pas Morvay.

- Morvay ? Bien sûr que je le connais, tu déconnes ? Qui a-t-il giflé ?

- Mais non, ce n’est pas lui, au contraire, c’est Kocsis.

- Tu m’en diras tant ! Qu’est-ce qui c’est passé ? Il a appris quelque chose ?

- J’en sais rien, moi… ce n’est peut-être même pas vrai… on m’en a seulement parlé, comme moi à toi… j’espérais que tu en saurais davantage…

- Moi ?

- Oui, tu vois plus de monde… tu côtoies plus souvent la bonne société…

- D’accord, mais par hasard je n’ai pas eu le temps de passer au club hier… tout à fait par hasard… quel dommage ! Mais tu as raison, ça me dit quelque chose…

- Oh, pardon, mon petit Nyurga, c’est mon tram qui arrive, salut ! Je fais un tour au lac, je ne rentre que ce soir !

- Salut, vieux !

Au coin de la rue, devant la Banque de Crédit.

- Salut, Nyurga !

- Salut, Feri ! Que sais-tu de cette affaire Morvay ?

- L’affaire Morvay ?

- Ah, tu ne sais pas ? Kocsis a flanqué une gifle magistrale à Morvay… Toute la ville en parle…

- Énorme ! Je savais bien que ça tournerait comme ça !

Deux heures plus tard à la piscine.

- Comment, mollo ? à toute volée ! Son nez a aussitôt giclé le sang ! Il n’a fait que « ha » et il est tombé à la renverse. Kocsis est resté planté là encore un moment, les mains dans les poches mais il n’a dit que : « Des belles femmes il y en a partout, mais il n’y a qu’un seul Kocsis, et c’est moi ! »

- Moi j’ai entendu qu’il avait dit ça avant.

- Celui qui t’a dit ça a menti ! Moi je suis arrivé sur les lieux au moment même où il l’a dit, or la gifle avait déjà été administrée, on était en train de ramasser Morvay.

- Alors, qu’est-ce qui va se passer maintenant ?

- On dit qu’il part en voyage. C’est seulement après qu’ils se battront. Salut, Olga ! Quoi de neuf ?

- J’arrive de chez les Tercsi… Figurez vous que Morvay est déjà parti. Il ne se battront pas, il lui fera un procès. À mon avis Kocsis gagnera.

À cinq heures, au café Csillag.

- La femme ? Elle, mon cher, elle est à l’hôpital, elle s’est empoisonnée. Mais elle va déjà mieux.

- Sacré histoire, je te dis.

Le soir à neuf heures à l’arrêt du train de banlieue.

- Tiens, Timar ! C’est vous ? D’où venez-vous donc ?

- On s’est promené un peu au lac. Quoi de neuf ?

- Comment, quoi de neuf ? Vous êtes parti ce matin tôt ?

à huit heures.

Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle que de ça ! Kocsis a giflé Morvay ce matin… Morvay, ce soir même, il y a à peine une heure, l’a aggripé au café, il l’a roué de coups, tout ça parce que l’autre avait raconté ce qui s’était passé.

- Prodigieux ! ça alors ! Vraiment ?

- Et comment !

- Tiens, j’avais justement eu un pressentiment… je m’étais justement demandé ce matin même si quelque chose n’allait pas arriver entre ces deux-là. Je l’aurais presque parié ! Mais entre nous, vous savez, Morvay n’a pas tort ! Quel mauvais coucheur insolent ! Et ce petit Kocsis, quel culot ! Quel voyou ! Où pourrait-on en savoir plus ?

- Entrons au Csillag.

Il s’y dirigent tout excités. Les joues rouges, Timar presse le pas pour y arriver le plus vite possible, avant d’éclater.

- ça alors… quel scandale épouvantable ! Quelle honte, quelle infamie, il s’en passe des choses dans cette ville quand on ne fait que mettre un peu les pieds dehors !

Au contraire ! Et le corps et l’âme interrompent et altèrent le droit qu’ils ont de l’usage du monde, y mêlant l’opinion de science. Le déterminer et le savoir, comme le donner, appartiennent à la régence et à la maîtrise ; à l’infériorité, sujétion et apprentissage appartiennent le jouir, l’accepter. Revenons à notre coutume. Ils passent par-dessus les effets, mais ils en examinent curieusement les conséquences. Ils commencent ordinairement ainsi : « Comment est-ce que cela se fait ? » ; « Mais se fait-il ? » faudrait-il dire. Notre discours est capable d’étoffer cent autres mondes et d’en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut ni matière ni base ; laissez-le courre : il bâtit aussi bien sur le vide que sur le plein, et de l’inanité que de matière,

Capable de donner du poids à la fumée.

(Perse, V, 20)

Je trouve quasi partout qu’il faudrait dire : « Il n’en est rien » ; et emploierais souvent cette réponse, mais je n’ose, car ils crient que c’est une défaite produite de faiblesse d’esprit et d’ignorance. Et me faut ordinairement bateler par compagnie à traiter des sujets et contes frivoles, que je mécrois entièrement. Joint qu’à la vérité il est un peu rude et querelleux de nier tout sec une proposition de fait. Et peu de gens faillent, notamment aux choses malaisées à persuader, d’affirmer qu’ils l’ont vu, ou d’alléguer des témoins desquels l’autorité arrête notre contradiction. Suivant cet Usage, nous savons les fondements et les causes de mille choses qui ne furent jamais. Et s’escarmouche le monde en mille questions, desquelles et le pour et le contre sont faux. Le faux est si voisin du vrai que le sage ne se doit pas aventurer en terrain si escarpé (Cicéron, Académiques, 11, 21).

La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goût et les allures pareilles; nous les regardons de même oeil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lâches à nous défendre de la piperie, mais que nous cherchons et convions à nous y enferrer. Nous aimons à nous embrouiller en la vanité, comme conforme à notre être.

J’ai vu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’étouffent en naissant, nous ne laissons pas de prévoir le train qu’ils eussent pris s’ils eussent vécu leur âge. Car il n’est que de trouver le bout du fil, on en dévide tant qu’on veut. Et y a plus loin de rien à la plus petite chose du monde qu’il n’y a de celle-là jusqu’à la plus grande. Or les premiers qui sont abreuvés de ce commencement d’étrangeté, venant à semer leur histoire, sentent par les oppositions qu’on leur fait où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cet endroit de quelque pièce fausse. Outre ce que, par la tendance innée en nous d’amplifier les rumeurs (Tite-Live, XXVIII, 24), nous faisons naturellement conscience de rendre ce qu’on nous a prêté, sans quelque usure ni accession de notre cru. L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique, et, à son tour, après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce bâtiment, s’étoffant et formant de main en main, de manière que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin, et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrès naturel. Car quiconque croit quelque chose estime que c’est ouvrage de charité de la persuader à un autre; et, pour ce faire, ne craint point d’ajouter de son invention, autant qu’il voit être nécessaire en son conte, pour Suppléer à la résistance et au défaut qu’il pense être en la conception d’autrui.

Moi-même, qui fais singulière conscience de mentir et qui ne me soucie guère de donner croyance et autorité à ce que je dis, m’aperçois toutefois, aux propos que j’ai en main, qu’étant échauffé ou par la résistance d’un autre, ou par la Propre chaleur de la narration, je grossis et enfle mon sujet par voix, mouvements, vigueur et force de paroles, et, encore par extension et amplification, non sans intérêt de [dommage pour] la vérité naïve. Mais je le fais en condition, pourtant, qu’au premier qui me ramène et qui me demande la vérité nue et crue je quitte soudain mon effort et la lui donne, sans exagération, sans emphase ni remplissage. La parole vive et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s’emporte volontiers à l’hyperbole.

Il n’est rien à quoi communément les hommes soient plus tendus qu’à donner voire à leurs opinions Où le moyen ordinaire nous faut [manque], nous y ajoutons le commandement, la force, le fer et le feu. Il y a du malheur d’en être là, que la meilleure touche de la vérité ce soit la multitude des croyants [ceux qui y croient], en une presse où les fous surpassent de tant les sages en nombre. (p. 738)

 

Par où je m'avise, que c'est une qualité inséparable des erreurs populaires. Après la première qui part, les opinions s’entrepoussent, suivant le vent comme les flots. On n’est pas du corps si on s’en peut dédire, si on ne vague le train commun. Mais certes on fait tort aux partis justes quand on les veut secourir de fourbes, J’y ai toujours contredit. Ce moyen ne porte qu’envers les têtes malades; envers les saines, il y a des voies plus sûres, et non seulement plus honnêtes, à maintenir les courages et excuser les accidents contraires. (p. 729)

 

Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre ce qu'ils veulent vraisemblable, et qu’il n’est rien si étrange à quoi ils n’entreprennent de donner assez de couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre évidemment la faiblesse de leur preuve. (p. 417)

 

 

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