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la synthèse résumée)
la vÉritÉ
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Karinthy
s’impose de dire la vérité quand il parle de lui : « La vérité, ou tout
au moins une troisième condition de la crédibilité, la plausibilité, est que,
comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se
révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné. ». Pour Montaigne la vérité va de soi, et il tient à dire le vrai
objectivement, sans orgueil ni vanité : « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de
soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut,
indifféremment. »
Mais
ils reconnaissent que la vérité est difficile à saisir, ils manifestent la même
inquiétude devant le jugement : « La science et la vérité peuvent loger chez
nous sans jugement, et le jugement y peut aussi être sans elles ; voire,
la reconnaissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus sûrs
témoignages de jugement que je trouve. Je n’ai point d’autre sergent de bande
[bataille] à ranger mes pièces, que la fortune. » écrit l’un, « Cet
homme, observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et
non son ombre, connaît bien la construction de l’âme humaine avec une de ses
lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne
disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. »
écrit l’autre.
Mais si Montaigne met en avant le jugement (« C’est, disait Épicharme, l’entendement qui voit
et qui entend, c’est l’entendement qui approfite [met à profit] tout, qui
dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne : toutes autres choses
sont aveugles, sourdes et sans âme. »), Karinthy introduit une
distinction entre comprendre et connaître : « Pour comprendre la
logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque chose de plus – or
pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais pas ? ».
Il
est intéressant de noter qu’ils ont tous les deux abordé un sujet plus
léger :
(Les liens des citations ici et dans les chapitres
successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de
Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)
(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le
livre des éditions arléa (2002) selon l’adaptation de Claude pinganaud.)
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Dire
et trouver la vérité |
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[…] |
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« Que ta parole soit ceci ou cela,
non, non – ce qui vient par-dessus, provient du mal. » Ainsi parle
l’Écriture. C’est bien beau mais la simplicité apostolique, le Verbe du
Christ, c’est le résultat filtré de profondes méditations et souffrances
intérieures – est-ce que c’était également simple dans la lutte de l’âme,
dans la conversation avec nous-même ? Ce n’est pas moi qui suis
compliqué, c’est le sujet dont je parle qui est compliqué, je l’ai dit un
jour à monsieur Kovács qui voyait toute cette question extrêmement simple –
évidemment ! La goutte de sang aussi est simple tant qu’on ne la met pas
sous un microscope, ou qu’on ne l’approche pas davantage des yeux. Et bien
que cela soit peu commode, nous sommes un tout petit peu trop près de
nous-même. […] Parce que tout cela n’est rien, ce que j’ai
pu dire la semaine dernière à propos de sincérité et de simplicité. La vérité, ou tout au moins une troisième
condition de la crédibilité, la plausibilité, est que, comparé à la réalité,
ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se révèle vrai ou, en
tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné. […] Le coup dans le mille d’un aphorisme bien
trouvé vaut quelquefois des volumes entiers – mais jamais aucun aphorisme n’a
encore rendu les volumes inutiles. Vaine est la violence pour chercher un
diamant, si on tombe dessus on a de la chance et la chose est réglée. C’est
différent déjà dans le cas du radium. Il convient d’arracher et de cracher
délibérément à la surface une misérable masse énorme de pechblende, le tout
doit être retravaillé pour en extraire quelques grammes de la pierre des
Sages, le Magisterium. Mais cela mérite sa peine, parce que le radium vaut
bien plus que le diamant – au lieu d’un scintillement mort, une force
vivante, un effet éternel, un élixir. […] je cherche partout le Logos vrai et absolu, contrairement à ceux qui croient
déjà l’avoir localisé quelque part.
Autrefois les gens voyaient une relation très simple et logique entre Jupiter
et la foudre – alors que le paysan, si le soleil brille et il pleut, se
contente parfaitement de l’explication qui répond suffisamment à tout
raisonnement logique pour comprendre ce phénomène particulier dans la
conclusion définitive que le diable bat sa femme. Je doute que soit la vision
du monde de Kant et de Laplace, soit celle de Darwin aient donné une
explication substantiellement plus
rassurante – elles ont simplement découvert et relié entre elles davantage de
tenants et aboutissants. Pour
comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque
chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais
pas ? En conséquence la route paraît toute tracée
– celui qui cherche plus de tenants et aboutissants, plus approfondis et plus
synthétiques, doit s’efforcer à acquérir plus de connaissances – d’abord
observer, l’œil et le cœur élargis pour mieux aspirer la vie et le monde – et
ensuite, un fois que l’œil et le cœur sont pleins, le mécanisme de la raison
peut tranquillement entreprendre sa
marche trépidante. […] Il était ordonné aux anciens de faire la
différence entre les deux : dans ton monde intérieur tempêtent des
orages, des désirs et des craintes – prends garde, tout cela n’est qu’une réaction, dehors, dans ton monde
extérieur, sévissent des forces, des grands Principes, l’électricité, la
chaleur, la gravitation et la Lutte pour la Survie – tu n’es que la caisse de
résonance réceptrice du jeu des forces tourbillonnant autour de toi, que le
miroir du monde, haut-parleur, goutte d’eau. La vérité, pour qui l’aime,
est présente en tout ce qui se crée
et se produit : seulement pas toujours là où on a l’habitude
de la chercher. Évidemment pas dans la parole ni dans la pensée de celui qui
ment ou qui se trompe – il n’empêche qu’il ne faut pas se sauver tout de
suite quand on le prend sur le fait. Une grande erreur, par ailleurs, est
parfois plus instructive que beaucoup de petites vérités – elle mène à des
sources inconnues, les sources de l’âme,
d’où – et c’est ce qui est important – elle n’avait pas jailli par hasard. |
De ceci suis-je tenu de répondre, si je m'empêche
moi-même, s'il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne
sente point ou que je ne sois capable de sentir en me le représentant [quand
on me le représente]. Car il échappe souvent des fautes à nos yeux, mais la
maladie du jugement consiste à ne les pouvoir apercevoir lorsqu’un autre nous
les découvre. La science et la vérité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y
peut aussi être sans elles ; voire, la reconnaissance de l’ignorance est
l’un des plus beaux et plus sûrs témoignages de jugement que je trouve. Je
n’ai point d’autre sergent de bande [bataille] à ranger mes pièces, que la
fortune. À même [au fur et à mesure] que mes rêveries se présentent,
je les entasse; tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à
J'ay un bon garçon de tailleur, à qui je n'ouis jamais dire une vérité, non pas [même pas] quand elle s'offre pour lui servir utilement. Si, comme 1a vérité, le mensonge n’avait qu’un visage, nous serions en meilleurs termes, car nous prendrions pour certain l’opposé de ce que dirait le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indéfini. (p. 38) J'en vois qui étudient et glosent leurs Almanachs, et nous en allèguent l'autorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils disent et la vérité et le mensonge : En effet, quel est celui qui, s’exerçant tous les jours au javelot, n’atteindra pas une fois le but ? (Cicéron, La Divination, 11, 59). Je ne les estime de rien mieux pour les voir tomber en quelque rencontre [tomber juste] ce serait plus de certitude s’il y avait règle et vérité à mentir toujours. Joint [outre] que personne ne tient registre de leurs mécomptes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis; et fait-on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroyables et prodigieuses. (p. 43) Je tiens moins hasardeux d'écrire les choses
passées, que présentes : d'autant que l’écrivain n’a à rendre compte que d’une vérité empruntée. Certains
me convient d’écrire les affaires de mon temps, estimant que je les vois
d’une vue moins blessée de passion qu’un autre, et de plus près, pour l’accès
que fortune m’a donné aux chefs de divers partis. (p. 88) Je vis privément à Pise un honnête homme, mais si
aristotélicien, que le plus général de ses dogmes est : que
la touche [pierre de touche] et règle de toutes imaginations solides, et de
toute vérité, c’est la conformité à la doctrine d’Aristote ; que, hors de là,
ce ne sont que chimères et inanité; qu’il a tout vu et tout dit. Cette
proposition, pour avoir été un peu trop largement et iniquement interprétée,
le mit autrefois et tint longtemps en grand accessoire [embarras] à
l’Inquisition à Rome. [...] La vérité et la raison sont communes à un
chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement qu’à qui les dit
après. Ce n’est non plus selon Platon que selon moi, puisque lui et moi
l’entendons et voyons de même. Les abeilles pillottent deçà delà les fleurs,
mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n’est plus thym ni
marjolaine : ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera
et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien, savoir son jugement. Son
institution, son travail et étude ne visent qu’à le former. [...] C’est,
disait Épicharme, l’entendement qui voit et qui entend, c’est
l’entendement qui approfite [met à profit] tout, qui dispose tout, qui agit,
qui domine et qui règne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et
sans âme. Certes nous le
rendons servile et couard, pour ne lui laisser la liberté de rien faire de
soi. Qui demanda jamais à son disciple ce qu’il lui semble de la rhétorique
et de la grammaire de telle ou telle sentence [phrase] de Cicéron ? On
nous les plaque en la mémoire tout empennées, comme des oracles où les lettres
et les syllabes sont de la substance de |
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La rumeur |
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Plaisants causeurs. La connaissance des
causes appartient seulement à celui qui a la conduite des choses, non à nous
qui n’en avons que la souffrance, et qui en avons l’usage parfaitement plein,
selon notre nature, sans en pénétrer l’origine ni l’essence. Ni le vin n’en
est plus plaisant à celui qui en sait les facultés premières. |
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C’est sûr qu’il l’aura sa gifle, peut-être
de Kocsis lui- même… évidemment, c’est simple comme bonjour, ça ne peut pas
être un autre que Kocsis… il l’aura cherché… ha, ha, ha, il l’aura bien
méritée… (« Toute la ville en
parle », du recueil « Euréka », (1910)) Une voix gaie, devant la boucherie. - Hé, Timar ! Salut ! Pourquoi tu
rigoles dans ta barbe ? - Salut, mon vieux ! Je ne rigole pas,
je pense seulement à cet imbécile, je me disais qu’il l’aura bien méritée…
encore que je n’en suis pas sûr. À mon avis une gifle ne suffit pas à régler
une affaire pareille ! - Quelle gifle ? Qui a été giflé ? - Oh, pardon, tu ne connais sans doute
pas Morvay. - Morvay ? Bien sûr que je le connais,
tu déconnes ? Qui a-t-il giflé ? - Mais non, ce n’est pas lui, au
contraire, c’est Kocsis. - Tu m’en diras tant ! Qu’est-ce qui
c’est passé ? Il a appris quelque chose ? - J’en sais rien, moi… ce n’est
peut-être même pas vrai… on m’en a seulement parlé, comme moi à toi…
j’espérais que tu en saurais davantage… - Moi ? - Oui, tu vois plus de monde… tu
côtoies plus souvent la bonne société… - D’accord, mais par hasard je n’ai
pas eu le temps de passer au club hier… tout à fait par hasard… quel dommage
! Mais tu as raison, ça me dit quelque chose… - Oh, pardon, mon petit Nyurga, c’est
mon tram qui arrive, salut ! Je fais un tour au lac, je ne rentre que ce soir
! - Salut, vieux ! Au coin de la rue, devant la Banque de
Crédit. - Salut, Nyurga ! - Salut, Feri ! Que sais-tu de cette
affaire Morvay ? - L’affaire Morvay ? - Ah, tu ne sais pas ? Kocsis a
flanqué une gifle magistrale à Morvay… Toute la ville en parle… - Énorme ! Je savais bien que ça
tournerait comme ça ! Deux heures plus tard à la piscine. - Comment, mollo ? à toute volée
! Son nez a aussitôt giclé le sang ! Il n’a fait que « ha » et il
est tombé à la renverse. Kocsis est resté planté là encore un moment, les
mains dans les poches mais il n’a dit que : « Des belles femmes il y en
a partout, mais il n’y a qu’un seul Kocsis, et c’est moi ! » - Moi j’ai entendu qu’il avait dit ça
avant. - Celui qui t’a dit ça a menti ! Moi
je suis arrivé sur les lieux au moment même où il l’a dit, or la gifle avait
déjà été administrée, on était en train de ramasser Morvay. - Alors, qu’est-ce qui va se passer
maintenant ? - On dit qu’il part en voyage. C’est
seulement après qu’ils se battront. Salut, Olga ! Quoi de neuf ? - J’arrive de chez les Tercsi… Figurez
vous que Morvay est déjà parti. Il ne se battront pas, il lui fera un procès.
À mon avis Kocsis gagnera. À cinq heures, au café Csillag. - La femme ? Elle, mon cher, elle est
à l’hôpital, elle s’est empoisonnée. Mais elle va déjà mieux. - Sacré histoire, je te dis. Le soir à neuf heures à l’arrêt du train de
banlieue. - Tiens, Timar ! C’est vous ? D’où
venez-vous donc ? - On s’est promené un peu au lac. Quoi
de neuf ? - Comment, quoi de neuf ? Vous êtes
parti ce matin tôt ? - à
huit heures. - Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle que de ça !
Kocsis a giflé Morvay ce matin… Morvay, ce soir même, il y a à peine une
heure, l’a aggripé au café, il l’a roué de coups, tout ça parce que l’autre
avait raconté ce qui s’était passé. - Prodigieux ! ça alors ! Vraiment ? - Et comment ! - Tiens, j’avais justement eu un
pressentiment… je m’étais justement demandé ce matin même si quelque chose
n’allait pas arriver entre ces deux-là. Je l’aurais presque parié ! Mais
entre nous, vous savez, Morvay n’a pas tort ! Quel mauvais coucheur insolent
! Et ce petit Kocsis, quel culot ! Quel voyou ! Où pourrait-on en savoir
plus ? - Entrons au Csillag. Il s’y dirigent tout excités. Les joues
rouges, Timar presse le pas pour y arriver le plus vite possible, avant
d’éclater. - ça alors… quel scandale épouvantable !
Quelle honte, quelle infamie, il s’en passe des choses dans cette ville quand
on ne fait que mettre un peu les pieds dehors ! |
Au contraire ! Et le
corps et l’âme interrompent et altèrent le droit qu’ils ont de l’usage du
monde, y mêlant l’opinion de science. Le déterminer et le savoir, comme le
donner, appartiennent à la régence et à la maîtrise ; à l’infériorité,
sujétion et apprentissage appartiennent le jouir, l’accepter. Revenons à
notre coutume. Ils passent par-dessus les effets, mais ils en examinent
curieusement les conséquences. Ils commencent ordinairement ainsi :
« Comment est-ce que cela se fait ? » ; « Mais se fait-il ? »
faudrait-il dire. Notre discours est capable d’étoffer cent autres mondes et
d’en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut ni matière ni
base ; laissez-le courre : il bâtit aussi bien sur le vide que sur le
plein, et de l’inanité que de matière, Capable de donner du poids à
la fumée. (Perse, V, 20) Je trouve quasi partout
qu’il faudrait dire : « Il n’en est rien » ; et emploierais
souvent cette réponse, mais je n’ose, car ils crient que c’est une défaite
produite de faiblesse d’esprit et d’ignorance. Et me faut ordinairement
bateler par compagnie à traiter des sujets et contes frivoles, que je mécrois
entièrement. Joint qu’à la vérité il est un peu rude et querelleux de nier
tout sec une proposition de fait. Et peu de gens faillent, notamment aux
choses malaisées à persuader, d’affirmer qu’ils l’ont vu, ou d’alléguer des
témoins desquels l’autorité arrête notre contradiction. Suivant cet Usage,
nous savons les fondements et les causes de mille choses qui ne furent
jamais. Et s’escarmouche le monde en mille questions, desquelles et le pour
et le contre sont faux. Le faux est si voisin du vrai que le sage ne se doit
pas aventurer en terrain si escarpé (Cicéron, Académiques, 11, 21). La vérité et le mensonge ont
leurs visages conformes, le port, le goût et les allures pareilles; nous les
regardons de même oeil. Je trouve que nous ne sommes pas seulement lâches à
nous défendre de la piperie, mais que nous cherchons et convions à nous y
enferrer. Nous aimons à nous embrouiller en la vanité, comme conforme à notre
être. J’ai vu la naissance de
plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’étouffent en naissant, nous
ne laissons pas de prévoir le train qu’ils eussent pris s’ils eussent vécu
leur âge. Car il n’est que de trouver le bout du fil, on en dévide tant qu’on
veut. Et y a plus loin de rien à la plus petite chose du monde qu’il n’y a de
celle-là jusqu’à la plus grande. Or les premiers qui sont abreuvés de ce
commencement d’étrangeté, venant à semer leur histoire, sentent par les
oppositions qu’on leur fait où loge la difficulté de la persuasion, et vont
calfeutrant cet endroit de quelque pièce fausse. Outre ce que, par la
tendance innée en nous d’amplifier les rumeurs (Tite-Live, XXVIII, 24), nous
faisons naturellement conscience de rendre ce qu’on nous a prêté, sans quelque
usure ni accession de notre cru. L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique, et, à son tour,
après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce
bâtiment, s’étoffant et formant de main en main, de manière que le plus
éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin, et le dernier
informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrès naturel. Car
quiconque croit quelque chose estime que c’est ouvrage de charité de la
persuader à un autre; et, pour ce faire, ne craint point d’ajouter de son
invention, autant qu’il voit être nécessaire en son conte, pour Suppléer à la
résistance et au défaut qu’il pense être en la conception d’autrui. Moi-même, qui fais
singulière conscience de mentir et qui ne me soucie guère de donner croyance
et autorité à ce que je dis, m’aperçois toutefois, aux propos que j’ai en
main, qu’étant échauffé ou par la résistance d’un autre, ou par la Propre
chaleur de la narration, je grossis et enfle mon sujet par voix, mouvements,
vigueur et force de paroles, et, encore par extension et amplification, non
sans intérêt de [dommage pour] la vérité naïve. Mais je le fais en condition,
pourtant, qu’au premier qui me ramène et qui me demande la vérité nue et crue
je quitte soudain mon effort et la lui donne, sans exagération, sans emphase
ni remplissage. La parole vive et bruyante, comme est la mienne ordinaire,
s’emporte volontiers à l’hyperbole. Il n’est rien à quoi
communément les hommes soient plus tendus qu’à donner voire à leurs opinions
Où le moyen ordinaire nous faut [manque], nous y ajoutons le commandement, la
force, le fer et le feu. Il y a du malheur d’en être là, que la meilleure
touche de la vérité ce soit la multitude des croyants [ceux qui y croient],
en une presse où les fous surpassent de tant les sages en nombre.
(p. 738) Par où je
m'avise, que c'est une qualité inséparable des erreurs populaires. Après la
première qui part, les opinions s’entrepoussent, suivant le vent comme les
flots. On n’est pas du corps si on s’en peut dédire, si on ne vague le train
commun. Mais certes on fait tort aux partis justes quand on les veut secourir
de fourbes, J’y ai toujours contredit. Ce moyen ne porte qu’envers les têtes
malades; envers les saines, il y a des voies plus sûres, et non seulement
plus honnêtes, à maintenir les courages et excuser les accidents contraires.
(p. 729) Cette
aisance que les bons esprits ont, de rendre ce qu'ils veulent vraisemblable,
et qu’il n’est rien si étrange à quoi ils n’entreprennent de donner assez de
couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre
évidemment la faiblesse de leur preuve. (p. 417) |
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