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la vieillesse

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

« On n’est vieux qu’une fois ! » a écrit Karinthy ; il a bien jugé à quel point la vieillesse n’est pas acceptée. Le texte dialogué, ci-dessous, en est une illustration humoristique (« J'sais bien que je suis un vieillard, j'ai pas besoin de toi pour le savoir, mais c'est pas une raison pour me le rappeler à chaque instant. »). Montaigne a abondamment traité le sujet et a formulé les mêmes conclusions : « Noz desirs rajeunissent sans cesse : nous recommençons tousjours à vivre : Nostre estude et nostre envie devroyent quelque fois sentir la vieillesse : Nous avons le pied à la fosse ; et noz appetis et poursuites ne font que naistre. » ou encore : « Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

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« Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses passees demeure »

 Père Gyula s'installe auprès de moi : Bien le bonjour à toi, mon petit. (Père Gyula, du recueil « Les gens » (1914))

Ma modeste personne : Bien le bonjour, Père Gyula.

Père Gyula : Père ! Manquerait plus que ça, Père ! J'sais bien que je suis un vieillard, j'ai pas besoin de toi pour le savoir, mais c'est pas une raison pour me le rappeler à chaque instant.

Ma modeste personne : Mais non, Père Gyula, vous n'êtes pas du tout vieux. Vous êtes beaucoup plus jeune, Père Gyula, que bien des jeunes gens, Père Gyula.

Père Gyula : Ben, pour sûr. Je me conserve, tant bien que mal.

Ma modeste personne : Bien sûr. Et, écrivez-vous toujours, Père Gyula ?

Père Gyula : Halte là ! Parce que tu as l'idée évidemment qu'un vieux croulant comme moi a peut-être du mal à tenir sa plume. Hein ?

 

 Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses passees demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redites. J'ay veu des recits bien plaisants, devenir tres-ennuyeux, en la bouche d'un seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté abbreuvé cent fois.

 

Il me souvient que me rencontrant un jour à Thoulouse chez un riche vieillard pulmonique, et traittant avec luy des moyens de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'un, de me donner occasion de me plaire en sa compagnie : et que fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur, qui regorgeoit de mon adolescence : et remplissant tous ses sens de cet estat florissant en quoy j'estoy lors, son habitude s'en pourroit amender : Mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit empirer aussi.

Ma modeste personne : Mais non, Père Gyula, vous n'avez rien d'un vieux croulant, Père Gyula, vous avez le teint d'une jeune fille de vingt ans, Père Gyula.

Père Gyula : Ben, quant au teint et à la santé, je me plains pas, ça irait encore, mieux en tout cas que les jeunes d'aujourd'hui.

Ma modeste personne : Pour sûr. Heu, que dites-vous de ce bel automne, Père Gyula ?

Père Gyula : Il est beau, il est beau… beau pour les jeunes. Mais que doit faire une vieille rosse poussive comme moi… je me traîne, tant que ma vieille carcasse veut bien me porter.

Ma modeste personne : Mais non, Père Gyula, vous n'avez rien d'une vieille rosse poussive, Père Gyula. Vous êtes un fringant jeune homme de belle prestance, Père Gyula.

Père Gyula : C'est ce que tu crois, mon petit ?…

Ma modeste personne : Absolument, Père Gyula. Que pensez-vous, Père Gyula, de ces aviateurs ?

Père Gyula : Je n'en crois pas un mot, mon petit. Je sais bien ce que tu penses maintenant dans ta tête, mon petit, tu penses : "Évidemment tu n'en crois pas un mot, vieux paralytique, vieux crétin, toi qui es vieux comme Mathusalem." C'est ce que tu crois dans ta tête, je le vois bien dans tes yeux, même si tu n'avoues pas que tu le penses.

Ma modeste personne désespérée : Père Gyula, Père Gyula, Père Gyula, comment vous pouvez dire une chose pareille, Père Gyula, que je penserais ça de vous, alors que vous êtes aussi jeune qu'un jeune poulain fougueux, Père Gyula, vos yeux brillent comme ceux d'une jeune danseuse nubienne ; vos muscles, Père Gyula, gambadent de force vitale ; vous devez être enchanté de vous-même, Père Gyula.

Père Gyula : Hé, hé… Et cette longue barbe blanche… ?

Ma modeste personne : Oh, vous avez dû la teindre en blanc, Père Gyula, en réalité elle doit être bien noire, Père Gyula… Que pensez-vous de ces partis de l'opposition qui ont envie de se fédérer ?

Père Gyula : Opposition… opposition… à quoi ça sert ? à rien, personne n'en a besoin. Un vieil âne comme moi a besoin de café et d'une brique chaude sur le ventre. Tu as beau prétendre, mon petit, que ma barbe est simplement teinte en blanc, si j'étais jeune comme tu le prétends, ma barbe ne serait pas aussi longue, même en noir.

Ma modeste personne attristée : Je ne crois pas du tout que c'est une vraie barbe, Père Gyula. – Au demeurant, que pensez-vous, Père Gyula, de…

Père Gyula : Comment dis-tu, mon petit, tu crois que ce n'est pas ma barbe ?

Ma modeste personne : Bien sûr. Rêveusement. Elle doit être collée…

Père Gyula : Holà !… Tu dois pas penser ça sérieusement…

Ma modeste personne : Mais, ma fois, je le pense très sérieusement.

Père Gyula : Mais je n'ai pas l'air si jeune que ça… Je suis vieux, un vieux bouc, je ne suis qu'une vieille carne…

Ma modeste personne : Mais, Père Gyula…

Père Gyula : Tu ne m'appellerais pas Père Gyula si je n'étais pas un vieux birbe…

Ma modeste personne fatiguée : C'est pour rire que je vous appelais Père Gyula… Moi, appeler Père Gyula un jeune homme comme vous…

Père Gyula grommelle : Ouais, ouais…

Ma modeste personne : Un gamin comme vous… Fâché. Un jeunot… un… un petit morveux… comme toi… Je donne une chiquenaude à sa barbe. Une gamine… Je lui tiraille l'oreille. Un baveux comme toi… une môme… une petite pipelette comme toi… Je lui tapote la tête. Un petit bout d'homme, un minuscule bambin comme toi… petit moins que rien, nourrisson immature, débarrasse-moi le plancher, ton père a du travail, lui, morpion… sinon je t'attrape et je te jure que je te fous dehors, qu'est-ce que c'est que ce misérable petit emmerdeur qui ne laisse pas travailler une grande personne… ça va comme ça ?

Père Gyula heureux, il s'en va rassuré.  

 

Quant à moy je tien pour certain que depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu'augmenté, et plus reculé, qu'avancé. Il est possible qu'à ceux qui employent bien le temps, la science, et l'experience croissent avec la vie : mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s'allanguissent.

Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse : par fois aussi c'est l'ame : et en ay assez veu, qui ont eu la cervelle affoiblie, avant l'estomach et les jambes : Et d'autant que c'est un mal peu sensible à qui le souffre, et d'une obscure montre, d'autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besongne, mais dequoy elles nous y employent trop tard. Il me semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d'escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en devroit pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiveté et à l'apprentissage.

 

Les incommoditez de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement, pourroyent m'engendrer avecq raison desir de ceste faculté : car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se prent premierement aux pieds : celle la touche l'enfance. De-là elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps, et y produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle : Les autres voluptez dorment au prix. Sur la fin, à la mode d'une vapeur qui va montant et s'exhalant, ell'arrive au gosier, où elle fait sa derniere pose.

Je ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination un appetit artificiel, et contre nature. Mon estomach n'iroit pas jusques là : il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il prend pour son besoing : Ma constitution est, ne faire cas du boire que pour la suitte du manger : et boy à ceste cause le dernier coup tousjours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de reume, ou alteré par quelque autre mauvaise constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous avons ouvert et lavé noz pores.

 

Qui vit jamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast le present, chargeant le monde et les moeurs des hommes, de sa misere et de son chagrin ?

 

Le jeune doit faire ses apprests, le vieil en jouïr, disent les sages : Et le plus grand vice qu'ils remerquent en nous, c'est que noz desirs rajeunissent sans cesse : Nous recommençons tousjours à vivre : Nostre estude et nostre envie devroyent quelque fois sentir la vieillesse : Nous avons le pied à la fosse ; et noz appetis et poursuites ne font que naistre.

 

Mais il me semble qu'en la vieillesse, nos ames sont subjectes à des maladies et imperfections plus importunes, qu'en la jeunesse : Je le disois estant jeune, lors on me donnoit de mon menton par le nez : je le dis encore à cette heure, que mon poil gris m'en donne le credit : Nous appellons sagesse, la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses presentes : mais à la verité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les changeons : et, à mon opinion, en pis. Outre une sotte et caduque fierté, un babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et un soin ridicule des richesses, lors que l'usage en est perdu, j'y trouve plus d'envie, d'injustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage : et ne se void point d'ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi. L'homme marche entier, vers son croist et vers son décroist.

 

Platon ordonne aux vieillards d'assister aux exercices, danses, et jeux de la jeunesse, pour se resjouyr en autruy, de la soupplesse et beauté du corps, qui n'est plus en eux : et rappeller en leur souvenance, la grace et faveur de cet aage verdissant. Et veut qu'en ces esbats, ils attribuent l'honneur de la victoire, au jeune homme, qui aura le plus esbaudi et resjoui, et plus grand nombre d'entre eux.

 

Je suis euvieilly de nombre d'ans, depuis mes premiers publications, qui furent l'an mille cinq cens quatre vingts. Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, je n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l'amendement. C'est un mouvement d'yvroigne, titubant, vertigineux, informe : ou des jonchez, que l'air manie casuellement selon soy.

 

 

 

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