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la vieillesse

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

« On n’est vieux qu’une fois ! » a écrit Karinthy ; il a bien jugé à quel point la vieillesse n’est pas acceptée. Le texte dialogué, ci-dessous, en est une illustration humoristique (« J'sais bien que je suis un vieillard, j'ai pas besoin de toi pour le savoir, mais c'est pas une raison pour me le rappeler à chaque instant. »). Montaigne a abondamment traité le sujet et a formulé les mêmes conclusions : « Nos désirs rajeunissent sans cesse. Nous recommençons toujours à vivre. Notre étude et notre envie devraient quelquefois sentir la vieillesse. Nous avons le pied à la fosse, et nos appétits et poursuites ne font que naître. » ou encore : « Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moi à cette heure, et moi tantôt, sommes bien deux. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le livre des  éditions arléa (2002) selon  l’adaptation de Claude pinganaud.)

 

« Surtout les vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses passées demeure »

 Père Gyula s'installe auprès de moi : Bien le bonjour à toi, mon petit. (Père Gyula, du recueil « Les gens » (1914))

Ma modeste personne : Bien le bonjour, Père Gyula.

Père Gyula : Père ! Manquerait plus que ça, Père ! J'sais bien que je suis un vieillard, j'ai pas besoin de toi pour le savoir, mais c'est pas une raison pour me le rappeler à chaque instant.

Ma modeste personne : Mais non, Père Gyula, vous n'êtes pas du tout vieux. Vous êtes beaucoup plus jeune, Père Gyula, que bien des jeunes gens, Père Gyula.

Père Gyula : Ben, pour sûr. Je me conserve, tant bien que mal.

Ma modeste personne : Bien sûr. Et, écrivez-vous toujours, Père Gyula ?

Père Gyula : Halte là ! Parce que tu as l'idée évidemment qu'un vieux croulant comme moi a peut-être du mal à tenir sa plume. Hein ?

 

 Surtout les vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses passées demeure et ont perdu la souvenance de leurs redites. J’ai vu des récits bien plaisants devenir très ennuyeux en la bouche d’un seigneur, chacun de L’assistance en ayant été abreuvé cent fois. (p. 37)

 

Il me souvient que me rencontrant un jour à Toulouse chez un riche vieillard pulmonique, et traitant avec lui des moyens de sa guérison, il lui dit que c’en était l’un de me donner occasion de me plaire en sa compagnie, et que, fichant ses yeux sur 1a fraîcheur de mon visage, et sa pensée sur cette allégresse et vigueur qui regorgeaient de mon adolescence, et remplissant tous ses sens de cet état florissant en quoi j’étais, son habitude [état] s’en pourrait amender. Mais il oubliait dire que la mienne s’en pourrait empirer aussi. (p. 82)

Ma modeste personne : Mais non, Père Gyula, vous n'avez rien d'un vieux croulant, Père Gyula, vous avez le teint d'une jeune fille de vingt ans, Père Gyula.

Père Gyula : Ben, quant au teint et à la santé, je me plains pas, ça irait encore, mieux en tout cas que les jeunes d'aujourd'hui.

Ma modeste personne : Pour sûr. Heu, que dites-vous de ce bel automne, Père Gyula ?

Père Gyula : Il est beau, il est beau… beau pour les jeunes. Mais que doit faire une vieille rosse poussive comme moi… je me traîne, tant que ma vieille carcasse veut bien me porter.

Ma modeste personne : Mais non, Père Gyula, vous n'avez rien d'une vieille rosse poussive, Père Gyula. Vous êtes un fringant jeune homme de belle prestance, Père Gyula.

Père Gyula : C'est ce que tu crois, mon petit ?…

Ma modeste personne : Absolument, Père Gyula. Que pensez-vous, Père Gyula, de ces aviateurs ?

Père Gyula : Je n'en crois pas un mot, mon petit. Je sais bien ce que tu penses maintenant dans ta tête, mon petit, tu penses : "Évidemment tu n'en crois pas un mot, vieux paralytique, vieux crétin, toi qui es vieux comme Mathusalem." C'est ce que tu crois dans ta tête, je le vois bien dans tes yeux, même si tu n'avoues pas que tu le penses.

Ma modeste personne désespérée : Père Gyula, Père Gyula, Père Gyula, comment vous pouvez dire une chose pareille, Père Gyula, que je penserais ça de vous, alors que vous êtes aussi jeune qu'un jeune poulain fougueux, Père Gyula, vos yeux brillent comme ceux d'une jeune danseuse nubienne ; vos muscles, Père Gyula, gambadent de force vitale ; vous devez être enchanté de vous-même, Père Gyula.

Père Gyula : Hé, hé… Et cette longue barbe blanche… ?

Ma modeste personne : Oh, vous avez dû la teindre en blanc, Père Gyula, en réalité elle doit être bien noire, Père Gyula… Que pensez-vous de ces partis de l'opposition qui ont envie de se fédérer ?

Père Gyula : Opposition… opposition… à quoi ça sert ? à rien, personne n'en a besoin. Un vieil âne comme moi a besoin de café et d'une brique chaude sur le ventre. Tu as beau prétendre, mon petit, que ma barbe est simplement teinte en blanc, si j'étais jeune comme tu le prétends, ma barbe ne serait pas aussi longue, même en noir.

Ma modeste personne attristée : Je ne crois pas du tout que c'est une vraie barbe, Père Gyula. – Au demeurant, que pensez-vous, Père Gyula, de…

Père Gyula : Comment dis-tu, mon petit, tu crois que ce n'est pas ma barbe ?

Ma modeste personne : Bien sûr. Rêveusement. Elle doit être collée…

Père Gyula : Holà !… Tu dois pas penser ça sérieusement…

Ma modeste personne : Mais, ma fois, je le pense très sérieusement.

Père Gyula : Mais je n'ai pas l'air si jeune que ça… Je suis vieux, un vieux bouc, je ne suis qu'une vieille carne…

Ma modeste personne : Mais, Père Gyula…

Père Gyula : Tu ne m'appellerais pas Père Gyula si je n'étais pas un vieux birbe…

Ma modeste personne fatiguée : C'est pour rire que je vous appelais Père Gyula… Moi, appeler Père Gyula un jeune homme comme vous…

Père Gyula grommelle : Ouais, ouais…

Ma modeste personne : Un gamin comme vous… Fâché. Un jeunot… un… un petit morveux… comme toi… Je donne une chiquenaude à sa barbe. Une gamine… Je lui tiraille l'oreille. Un baveux comme toi… une môme… une petite pipelette comme toi… Je lui tapote la tête. Un petit bout d'homme, un minuscule bambin comme toi… petit moins que rien, nourrisson immature, débarrasse-moi le plancher, ton père a du travail, lui, morpion… sinon je t'attrape et je te jure que je te fous dehors, qu'est-ce que c'est que ce misérable petit emmerdeur qui ne laisse pas travailler une grande personne… ça va comme ça ?

Père Gyula heureux, il s'en va rassuré.  

 

 

Quant à moi je tiens pour certain que depuis cet âge, et mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu'augmenté, et plus reculé qu’avancé. Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps la science et l’expérience croissent avec la vie; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles se fanent et s’alanguissent.

Un peu plus tard, avec l’affaiblissement du corps

Malmené par la vigoureuse attaque du temps,

Quand nos forces s ‘émoussent et que nos membres chancellent,

L ‘intelligence, elle aussi, devient boiteuse,

Le langage délirant, la pensée fuyante.

(Lucrèce, La Nature des choses, III, 451)

Tantôt c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse ; parfois, c’est aussi l’âme; et en ai assez vu qui ont eu la cervelle affaiblie avant l’estomac et les jambes ; et d’autant que c’est un mal peu sensible à qui le souffre, et d’une obscure montre [manifestation cachée], d’autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des lois non pas de quoi elles nous laissent trop tard à la besogne, mais de quoi elles nous y emploient trop tard. Il me semble que, considérant la faiblesse de notre vie, et à combien d’écueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en devrait pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiveté et à l’apprentissage. (p. 244)

 

Les incommodités de la vieillesse, qui ont besoin de quelque appui et rafraîchissement, pourraient m’engendrer avec raison désir de cette faculté; car c’est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous dérobe. La chaleur naturelle, disent les bons compagnons, se prend premièrement aux pieds ; celle-là touche l’enfance. De là elle monte à la moyenne région, où elle se plante longtemps et y produit, selon moi, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle ; les autres voluptés dorment au prix. Sur la fin, à la mode d’une vapeur qui va montant et s’exhalant, elle arrive au gosier, où elle fait sa dernière pose.

Je ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l’imagination un appétit artificiel et contre nature. Mon estomac n’irait pas jusque-là; il est assez empêché à venir à bout de ce qu’il prend pour son besoin. Ma constitution est de ne faire cas du boire que pour la suite du manger; et bois à cette cause le dernier coup quasi toujours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de rhume, ou altéré par quelque autre mauvaise constitution, le vin nous semble meilleur, à même que nous avons ouvert et lavé nos pores. (255)

 

Qui vit jamais vieillesse qui ne louât le temps passé, et ne blâmât le présent, chargeant le monde et les moeurs des hommes, de sa misère et de son chagrin ? (p. 442)

 

Le jeune doit faire ses apprêts, le vieux en jouir, disent les sages. Et le plus grand vice qu’ils remarquent en notre nature, c’est que nos désirs rajeunissent sans cesse. Nous recommençons toujours à vivre. Notre étude et notre envie devraient quelquefois sentir la vieillesse. Nous avons le pied à la fosse, et nos appétits et poursuites ne font que naître: (p. 513)

 

Mais il me semble qu'en la vieillesse, nos âmes sont sujettes à des maladies et imperfections plus importunes, qu’en la jeunesse. Je le disais étant jeune; alors on me donnait de mon menton par le nez. Je le dis encore à cette heure que mon poil gris m’en donne le crédit. Nous appelons sagesse la difficulté de nos humeurs, le dégoût des choses présentes. Mais, à la vérité, nous ne quittons pas tant les vices comme nous les changeons, et, à mon opinion, en pis. Outre une sotte et caduque fierté, un babil ennuyeux, ces humeurs épineuses et inassociables, et la superstition, et un soin ridicule des richesses lorsque l’usage en est perdu, j’y trouve plus d’envie, d’injustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage; et ne se voit point d’âmes, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent à l’aigre et u moisi. L’homme marche entier vers son croît et vers son décroît. (p. 595)

 

Platon ordonne aux vieillards d'assister aux exercices, danses, et jeux de la jeunesse, pour se réjouir en autrui de la souplesse et beauté du corps qui n’est plus en eux, et rappeler en leur souvenance la grâce et faveur de cet âge fleurissant, et veut qu’en ces ébats ils attribuent l’honneur de la victoire au jeune homme qui aura le plus ébaudi et réjoui, et plus grand nombre d’entre eux. (p. 612)

 

Je suis envieilli de nombre d'ans, depuis mes premiers publications, qui furent l'an mille cinq cent quatre vingt. Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moi à cette heure, et moi tantôt, sommes bien deux. Quand meilleur, je n'en puis rien dire. Il ferait beau être vieux, si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’ivrogne titubant, vertigineux, informe, ou des jonchets [joncs] que l’air manie casuellement selon soi. (p.696)

 

 

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