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la synthèse résumée)
les enfants
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Montaigne a
abondamment disserté sur les enfants et leur éducation, Karinthy a plutôt
fustigé le ridicule des adultes dans leur rapport avec les enfants ou l’enfance
innocente victime de la dureté ou de l’incompréhension des adultes. Dans les
lignes ci-dessous on trouvera d’une part une nouvelle de Karinthy ("Un enfant comme les autres") qui
ridiculise l’adoration d’un père pour son bébé : il semble répondre à
Montaigne : « Je ne puis recevoir cette passion, dequoy on embrasse les enfans à
peine encore naiz, n'ayants ny mouvement en l'ame, ny forme recognoissable au corps,
par où ils se puissent rendre aimables. » ; « Le plus communement,
nous nous sentons plus esmeuz des trepignemens, jeux et niaiseries pueriles de
noz enfans, que nous ne faisons apres, de leurs actions toutes formées. ».
On trouvera
également ici de larges extraits d’une autre nouvelle de Karinthy ("L’avertissement" : « Il
savait fort bien qu'en latin et en physique il n'avait aucune chance
d'échapper à un avertissement. » ce qui le conduit au suicide) qui elle aussi reprend avec son style
l’idée de Montaigne (« J'accuse toute violence en l'education d'une
ame tendre. ») : « Au lieu de convier les enfans aux lettres,
on ne leur presente à la verité, qu'horreur et cruauté : Ostez moy la
violence et la force ; il n'est rien à mon advis qui abatardisse et
estourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la
honte et le chastiement, ne l'y endurcissez pas. »
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de
Jérôme Bosch)
(On retrouve l’emplacement exact des citations en en
sélectionnant, puis copiant une partie.
Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F »,
puis coller (CTRL+V) l’extrait dans la
mire de recherche.)
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Pères
et enfants |
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- Bon, d’accord, c’est vrai, peut-être
un peu plus avancé. |
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Un enfant bien portant, un point c’est
tout. Et puis après ? Il se porte comme un charme. Il n’a aucun défaut,
sinon un seul : c’est qu’il n’a aucun défaut, ce qui est loin d’être naturel.
Justement, je disais à ma femme : cet enfant est bizarre, chaque bébé a
un défaut ou un autre, l’un a six doigts à la main, l’autre a deux têtes, qui
sait quoi encore, on ne lit que ça dans la presse médicale, or celui-ci a
tout tellement à sa place que c’est déjà suspect. N’est-ce pas contre nature,
je demandais à ma femme. C’est tout ce qu’on peut en dire, autrement c’est un
enfant comme les autres. - J’ai plutôt peur qu’il ne soit un
peu trop en avance. Regardez, je vous prie, le regard de cet enfant. On
dirait qu’il nous regarde. - D’accord, d’accord, je sais bien que
d’autres bébés regardent aussi. Mais on dirait que celui-ci regarde
différemment des autres enfants. Celui-ci nous regarde droit au visage, avec
ses yeux. - Avec quoi donc devrait-il
regarder ? Bien sûr que ce n’est pas avec les oreilles, il ne pourrait
pas voir. Je ne voulais pas dire cela. Je voulais dire que cet enfant n’a
même pas essayé de regarder avec
les oreilles comme les autres enfants, mais dès le début il a commencé à
regarder avec les yeux. Excusez-moi mais comment a-t-il pu savoir en venant
au monde avec quoi il faut regarder ? Il avait aussi des pieds, pourtant
il ne sait toujours pas que ça sert à marcher; ça prendra du temps. Ce n’est
pas parce que je suis son père, mais regardez un peu comment il me suis des
yeux quand je passe devant lui. Observez-le bien. L’enfant
ne le suit pas des yeux. - Vous voyez, qu’est-ce que je disais.
Il fait exprès de ne pas me regarder. Exprès, il ne veut pas me regarder.
C’est incroyable, un bébé de quatre mois qui a déjà une volonté
autonome !! Il veut ne pas regarder et il accomplit sa volonté. C’est de
la suite dans les idées, c’est ça qui est bizarre. - Et vous savez qu’il entend ? Il
entend chaque mot et il les écoute. Mais pas de façon à entendre simplement
des sons, non, il distingue les mots : écoutez, je n’ai pas dis qu’il
les comprend, ce n’est pas parce que je suis son père, comment pourrait-il
les comprendre, c’est ridicule, un bébé de quatre mois, mais qu’il distingue
les mots et que de chacun des mots il sait ce qu’il signifie. - Vous ne le croyez pas ? Alors,
écoutez-moi ça : chaque fois que je lui dit « didon-doudou »,
il me regarde et il éclate de rire ! Hein ? Pourquoi rit-il chaque
fois que je le lui dit ? Ne rit-il pas parce qu’il me comprend ? - Vous ne comprenez pas ? Vous
voyez, c’est justement ce qui est merveilleux, que cet enfant-là, lui, il
comprend. On va vous le montrer : Didon-doudou !!
Didon-doudou !! L’enfant ne
regarde pas et ne rit pas non plus. - Vous avez vu ? Sa petite bouche
a trembloté. Vous l’avez remarqué ? Il avait envie de rire, mais il l’a
réprimé. Les autres enfants, quand ils ont envie de rire, ils rient comme des
petits fous. Et celui-ci réfrène son rire, resserre la bouche, fronce les
sourcils, mais ne rit pas ! Ce n’est pas parce que je suis son père,
mais cet enfant a de l’amour propre. Je ne pense pas me tromper en disant que
cet enfant a de la pudeur ou quelque chose de semblable, Dieu sait
quoi ; j’ai bien observé qu’il ne s’est pas laissé aller, il n’a pas
rit, il attendait que je m’en aille, et plus tard, quand il a cru que je ne
le voyais plus, il a commencé à rire doucement en silence. En lui-même.
N’est-ce pas étrange ? Et maintenant, regardez, je vais lui tendre un
hochet, regardez comme il tendra la main… L’enfant
tend le bras bien au-dessus du hochet, il ferme la main sur du vide. - À votre avis, est-ce que d’autres
enfants font cela ? Les autres enfants, stupides comme des animaux,
attrapent tout, mais pas celui-ci. Ce bébé attend, observe, puis il vise les
objets avec sa petite main parce qu’il veut être sûr de son affaire ; il
les vise, avez-vous vu ? Puis quelques fois il arrive qu’il ne les
attrape pas. Mais le plus souvent il les attrape. - Je le répète, ce n’est pas parce que
je suis son père, mais tout de même, n’avez-vous pas entendu des cas
intéressants d’hérédité ? Cet enfant a hérité de tout un tas de choses,
on n'y penserait même pas !… Mon grand-père aussi, c’était un homme
curieux, on disait de lui qu’il savait hypnotiser, il fixait son regard sur
quelqu’un, celui-ci lui posait une question, lui, il ne répondait pas, il
regardait seulement fixement et alors l’autre comprenait quelle était la
réponse à sa question. N’est-ce pas curieux ? - Pourquoi ai-je pensé à lui ? Eh
bien, j’ai remarqué des choses tellement curieuses chez cet enfant ;
quelquefois, quand je le prends dans mes bras, comme ça, vous voyez, je le
regarde et je lui parle… mais le bébé ne répond pas, bien sûr qu’il ne répond
pas, mais il me regarde dans les yeux comme s’il voulait me dire quelque
chose. Je pense que si je… Ce sont des choses mystérieuses ! - Je pense que si j’étais très
attentif… à mon avis il n’est pas impossible… tenez, je vais tout de suite
faire un essai ; suivez-moi bien. - Didon-doudou… regarde… (voyez comme
il regarde, comme il est intelligent, comme il se concentre), dis-moi
didon-doudou, dis… que-pen-se-tu-de-la-lit-té-ra-tu-re-de-guer-re ?… - Oh, mon Dieu… nourrice !
emportez cet enfant, mais vite, sacré nom… mon nouveau veston… ---------------------------------------------------------------- - Après
tout, si on y pense, ça aussi c’est une opinion. |
[…] Puis qu'il a pleu à Dieu
nous doüer de quelque capacité de discours, affin que comme les
bestes nous ne fussions pas servilement assubjectis aux lois communes, ains
que nous nous y appliquassions par jugement et liberté volontaire : nous
devons bien prester un peu à la simple authorité de nature : mais non
pas nous laisser tyranniquement emporter à elle : la seule raison doit
avoir la conduite de nos inclinations. J'ay de ma part le goust estrangement
mousse à ces propensions, qui sont produites en nous sans l'ordonnance et
entremise de nostre jugement. Comme sur ce subject, duquel je parle, je ne puis
recevoir cette passion,
dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n'ayants ny mouvement en
l'ame, ny forme recognoissable au corps, par où ils se puissent rendre
aimables : et ne les ay pas souffert volontiers nourrir pres de
moy. Une vraye affection et bien reglée, devroit naistre, et s'augmenter avec
la cognoissance qu'ils nous donnent d'eux ; et lors, s'ils le valent, la
propension naturelle marchant quant et quant la raison, les cherir d'une
amitié vrayement paternelle ; et en juger de mesme s'ils sont autres,
nous rendans tousjours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va
fort souvent au rebours, et le plus communement nous nous sentons plus esmeuz des trepignemens, jeux et
niaiseries pueriles de noz enfans, que nous ne faisons apres, de leurs
actions toutes formées : comme si nous les avions aymez pour
nostre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit
bien liberalement de jouëts à leur enfance, qui se trouve resserré à la
moindre despence qu'il leur faut estans en aage. Voire il semble que la
jalousie que nous avons de les voir paroistre et jouyr du monde, quand nous
sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et restrains envers
eux : Il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour
nous solliciter de sortir : Et si nous avions à craindre cela, puis que
l'ordre des choses porte qu'ils ne peuvent, à dire verité, estre, ny vivre,
qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne devions pas nous
mesler d'estre peres. […] Au demeurant il est aisé à
voir par experience, que cette affection naturelle, à qui nous
donnons tant d'authorité, a les racines bien foibles. Pour un fort leger
profit, nous arrachons tous les jours leurs propres enfans d'entre les bras
des meres, et leur faisons prendre les nostres en charge : nous leur
faisons abandonner les leurs à quelque chetive nourrisse, à qui nous ne
voulons pas commettre les nostres, ou à quelque chevre ; leur deffendant
non seulement de les allaiter, quelque danger qu'ils en puissent
encourir : mais encore d'en avoir aucun soin, pour s'employer du tout au
service des nostres. Et voit-on en la plus part d'entre elles, s'engendrer
bien tost par accoustumance un' affection bastarde, plus vehemente que la
naturelle, et plus grande sollicitude de la conservation des enfans
empruntez, que des leurs propres. Et ce que j'ay parlé des chevres, c'est
d'autant qu'il est ordinaire autour de chez moy, de voir les femmes de
village, lors qu'elles ne peuvent nourrir les enfans de leurs mammelles,
appeller des chevres à leurs secours. Et j'ay à cette heure deux lacquais,
qui ne tetterent jamais que huict jours laict de femmes. Ces chevres sont
incontinent duites à venir allaicter ces petits enfans, recognoissent leur
voix quand ils crient, et y accourent : si on leur en presente un autre
que leur nourrisson, elles le refusent, et l'enfant en fait de mesme d'une
autre chevre. J'en vis un l'autre jour, à qui on osta la sienne, par ce que
son pere ne l'avoit qu'empruntée d'un sien voisin, il ne peut jamais
s'adonner à l'autre qu'on luy presenta, et mourut sans doute, de faim. Les
bestes alterent et abbastardissent aussi aisément que nous, l'affection
naturelle. Je croy qu'en ce que recite Herodote de
certain destroit de la Lybie, il y a souvent du mesconte : il dit qu'on
s'y mesle aux femmes indifferemment : mais que l'enfant ayant force de
marcher, trouve son pere celuy, vers lequel, en la presse, la naturelle
inclination porte ses premiers pas. Or à considerer cette simple occasion
d'aymer noz enfans, pour les avoir engendrez, pour laquelle nous les
appellons autres nous mesmes : il semble qu'il y ait bien une autre
production venant de nous, qui ne soit pas de moindre recommendation. Car ce
que nous engendrons par l'ame, les enfantemens de nostre esprit, de nostre
courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la
corporelle, et sont plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette
generation : ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent
plus d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres
enfans, est beaucoup plus leur, que nostre : la part que nous y avons
est bien legere : mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la grace et
prix est nostre. Par ainsin ils nous representent et nous rapportent bien
plus vivement que les autres. […] Pensons nous qu'Epicurus qui
en mourant tourmenté, comme il dit, des extremes douleurs de la
cholique, avoit toute sa consolation en sa beauté de la doctrine qu'il
laissoit au monde, eust receu autant de contentement d'un nombre d'enfans
bien nais et bien eslevez, s'il en eust eu, comme il faisoit de la production
de ses riches escrits ? et que s'il eust esté au chois de laisser apres
luy un enfant contrefaict et mal nay, ou un livre sot et inepte, il ne
choisist plustost, et non luy seulement, mais tout homme de pareille
suffisance, d'encourir le premier mal'heur que l'autre ? Ce seroit à
l'adventure impieté en Sainct Augustin (pour exemple) si d'un costé on luy
proposoit d'enterrer ses escrits, dequoy nostre religion reçoit un si grand
fruict, ou d'enterrer ses enfans au cas qu'il en eust, s'il n'aymoit mieux
enterrer ses enfans. Et je ne sçay si je n'aymerois pas mieux
beaucoup en avoir produict un parfaictement bien formé, de l'accointance des
Muses, que de l'accointance de ma femme. A cettuy-cy tel qu'il est, ce que je donne,
je le donne purement et irrevocablement, comme on donne aux enfans corporels.
Ce peu de bien, que je luy ay faict, il n'est plus en ma disposition. Il peut
sçavoir assez de choses que je ne sçay plus, et tenir de moy ce que je n'ay
point retenu : et qu'il faudroit que tout ainsi qu'un estranger,
j'empruntasse de luy, si besoin m'en venoit. Si je suis plus sage que luy, il
est plus riche que moy. |
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« J'accuse toute violence en l'education d'une ame
tendre » |
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Mais le soir, quand le crépuscule de mai
couvrit progressivement la rive du Danube dans une pénombre grise et humide,
Béla tomba dans une torpeur et une faiblesse indicibles |
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Ainsi
sans doubte il choumera moins, que les autres : Mais comme les
pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoy qu'il y en ait
trois fois autant, ne nous lassent pas, comme ceux que nous mettons à quelque chemin
dessigné aussi nostre leçon se passant comme par rencontre, sans obligation
de temps et de lieu, et se meslant à toutes noz actions, se coulera sans se
faire sentir. |
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. Il descendit jusqu'à la place Erzsébet et
la seule chose qu'il souhaitait c'était de se savoir après, après tout cela. La
fanfare militaire jouait merveilleusement bien et soufflaient de douces
brises muettes. Des grisettes amoureuses se frottaient contre leur petit
troufion. Béla savait ce que cela signifiait, et il pensa, jaloux, horrifié,
angoissé, à la vie qui est si terrifiante mais source d'infinis plaisirs et
dans laquelle il y a les eaux du large, des bateaux, des trains rapides qui
filent et encore quelque chose, plus mystérieux encore. En ce moment tout
cela lui paraissait incroyablement lointain, inaccessible. Il se traîna
encore un moment en rasant les murs, l'esprit confus, puis il rentra à la
maison. […] L'escalier n'était pas encore éclairé, tout
était noir au rez-de-chaussée. Il monta lentement les étages en zigzag,
veillant à ne mettre les pieds que sur une marche sur deux. Il trouva dommage
que le soir tombe si tôt. Il regretta qu'en juin, quand les jours sont les
plus longs, on soit généralement en vacances. Tout à coup il fut pris d'une
mélancolie douce-amère, l'image du village lui apparut, son calme paisible et
doux, l'été, les vacances : l'herbe, les abricotiers, le canotage. Ces
longues, longues journées paradisiaques, sans école, sans torture mentale
quand le bonheur insouciant se fond avec le silence, le calme, le jaune
brouillard des crépuscules. […] Alors il eut l'idée de négocier avec le
facteur. Oui, tout pourrait peut-être encore s'arranger. Il lui parlerait, il
expliquerait tout. Et quand il se coucha dans la chambre noire, il tira sur
lui la couette, et d'un coup il oublia ses soucis et le silence et la nuit
noire revinrent et Béla revit la femme à jupe noire qui longeait le quai du
Danube en blanc froufroutant, elle s'arrête et regarde dans l'eau. II. Et Béla rentra de l'école mais ne monta
pas, il demeura deux heures durant dans la cage de l'escalier en attendant le
facteur. Il ne ressentait plus rien de ce qui hier encore avait un effet
apaisant sur lui. Son esprit était envahi d'une angoisse froide et humide
pendant qu'il attendait, il regarda vers le bas et eut l'impression que ça ne
finirait jamais. Au premier on faisait les poussières. Le facteur entra d'abord au deuxième. Béla
eut le cœur serré, il craignit de ne pas pouvoir parler et prit de longues
respirations. Le facteur réapparut sur le palier, rangea ses lettres. Puis il
se mit à monter à l'étage suivant. Il s'approcha lentement, fouilla dans sa
sacoche et passa devant Béla. Il l'avait dépassé de deux bons mètres quand le
garçon le suivit. - Monsieur… le facteur… Le facteur le regarda. - S'il vous plaît, pour les Zaborszky… Le facteur s'arrêta, se mit à chercher, le
cœur de Béla battait la chamade. Le facteur sortit un enveloppe bleu pâle et
lut allègrement d'une voix de baryton. - Maître Zaborszky… C'est pour votre
père. - Passez-le moi, s'il vous plaît, je
le transmettrai… Le facteur regarda le garçon, puis
l'enveloppe. "Lycée d'état" – figurait sur l'enveloppe. Il sourit,
apparemment il avait déjà rencontré le cas. - Mais la bonne est là, dit-il en
regardant la porte de la cuisine avec son rideau bonne femme blanc. Je la lui
donnerai. Béla blêmit et suivit le facteur comme un
chien battu. Il entendit un large bonjour, puis le facteur passer la lettre à
Marie. Puis la porte claqua et déjà le facteur dévalait l'escalier de service
en sifflant. Béla ouvrit lentement la porte de la cuisine
depuis l'antichambre, il entra. Marie, debout sur un escabeau devant
l'étagère, les jupons retroussés, rangeait méticuleusement les marmites. Une
petite flaque d'eau se formait autour de ses jambes fortes et bronzées, de
l'eau qui ruisselait. Une odeur lourde et pénétrante envahissait tout, les
brocs, l'auge, le bac à vaisselle. Elle se retourna. - Tiens donc, d'où il sort le jeune
homme ? - se mit-elle à crier. Si vous aviez vu Monsieur en colère quand
il est parti ! Béla fit quelques pas hésitant, regarda
autour de lui et découvrit l'enveloppe bleue devant Marie, près d'une
marmite. Il enjamba le sofa, s'approcha et tendit la main pour la saisir.
Mais il sentit bien que c'était vain, que les gestes et les mots mécaniques
qui allaient suivre ne pourraient que conduire dans le tunnel mortellement
noir et inconnu du désespoir. - Laissez donc ça tranquille, c'est
pour Monsieur, brailla la bonne. - Je la lui donnerai, dit Béla,
incertain, et tout à coup il se senti envahi d'une haine étouffante et
impuissante. - Vous n'avez pas à y toucher, hurla
Marie en faisant un saut par dessus la flaque. Elle voulut lui arracher la
lettre, mais Béla la retint. Une lutte imbécile et invraisemblable
s'ensuivit : la bonne sentant l'eau de vaisselle, devint furieuse, elle
se sentait répugnante et ça la rendait enragée. Elle haletait en attrapant le
bras du garçon et le tordit. Quand enfin elle saisit la lettre, elle repoussa
l'enfant. Béla la fixa, blanc et haletant. Il dit d'une voix éraillée : - Rendez-la moi ! Rendez-la
moi ! Vous n'êtes qu'une bonne ! - Ouste, rentrez dans votre
chambre ! Vous n'avez rien à faire dans la cuisine. Elle poussa Béla d'un seul élan de son bras
musclé. Quand il résista en s'accrochant à la poignée de la porte, Marie
donna un fort coup à la porte, le poussa dehors et ferma à clé. Béla s'attarda un moment puis fit
demi-tour, courut le long de la pénombre de l'antichambre et pénétra dans la
salle à manger déserte. Les persiennes étaient baissées, une torpeur âpre
rendait confus les contours des meubles. Il trébucha dans une chaise et se
cogna à la table. Comme c'est dur, cette pensée traversa son esprit
désorienté et désespéré. Comme tout est dur. Les objets raides et hostiles
qui résistent à notre main tremblante, l'air du dehors qui nous frappe, le
soleil aux contours contrastés jaunes et mornes qui s'élève intraitable entre
les murs rigides des immeubles. Les tableaux inamicaux sur le mur le
regardaient de haut et les murs sonnaient creux, béants de dureté et de
sourde indifférence. Tout, partout, était dur : les pavés gris sonores
des rues, les dures leçons torturantes à l'école, les bancs, les livres, les
visages durs et jaunes des professeurs, les bonnes brutales et les auges desséchées.
Dure était la crosse froide du pistolet, le tiroir grinçant de la table dont
il le sortit, la petite gâchette luisante que ses doigts tremblants
tripotaient, pendant que ses lèvres blêmes, ouvertes, telles un trou noir,
tremblaient face à la gorge dure et noire du canon. |
Les jeux mesmes et les exercices seront une
bonne partie de l'estude : la course, la lucte, la musique, la danse, la
chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bien-seance
exterieure, et l'entregent, et la disposition de la personne se façonne quant
et quant l'ame. Ce n'est pas une ame, ce n'est pas un corps qu'on dresse,
c'est un homme, il n'en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne
faut pas les dresser l'un sans l'autre, mais les conduire également, comme une
couple de chevaux attelez à mesme timon. Et à l'ouïr semble il pas prester
plus de temps et de solicitude, aux exercices du corps : et estimer que
l'esprit s'en exerce quant et quant, et non au contraire ? Au demeurant, cette institution se doit
conduire par une severe douceur, non comme il se fait. Au lieu de convier les enfans aux lettres, on ne leur
presente à la verité, qu'horreur et cruauté : Ostez moy la violence et
la force ; il n'est rien à mon advis qui abatardisse et estourdisse si
fort une nature bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le
chastiement, ne l'y endurcissez pas : Endurcissez le à la sueur
et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il luy faut
mespriser : Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher,
au manger et au boire : accoustumez le à tout : que ce ne soit pas
un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. Enfant, homme,
vieil, j'ay tousjours creu et jugé de mesme. Mais entre autres choses, cette
police de la plus part de noz colleges, m'a tousjours despleu. On eust failly
à l'adventure moins dommageablement, s'inclinant vers l'indulgence. C'est une
vraye geaule de jeunesse captive. On la rend desbauchée, l'en punissant avant
qu'elle le soit. Arrivez y sur le point de leur office ; vous n'oyez que
cris, et d'enfants suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholere. Quelle
maniere, pour esveiller l'appetit envers leur leçon, à ces tendres ames, et
craintives, de les y guider d'une troigne effroyable, les mains armées de
fouets ? Inique et pernicieuse forme. Joint ce que Quintilian en a
tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité, tire des suittes
perilleuses : et nommément à nostre façon de chastiement. Combien leurs
classes seroient plus decemment jonchées de fleurs et de feuillées, que de
tronçons d'osiers sanglants ? J'y feroy pourtraire la joye,
l'allegresse, et Flora, et les Graces : comme fit en son eschole le
philosophe Speusippus. Où est leur profit, que là fust aussi leur esbat. On
doit ensucrer les viandes salubres à l'enfant : et enfieller celles qui
luy sont nuisibles. […] Il ne dira pas tant sa
leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra
s'il y a de la prudence en ses entreprises : s'il y a de la bonté, de la
justice en ses deportements : s'il a du jugement et de la grace en son
parler : de la vigeur en ses maladies : de la modestie en ses
jeux : de la temperance en ses voluptez : de l'ordre en son
oeconomie : de l'indifference en son goust, soit chair, poisson, vin ou
eau. […] Zeuxidamus respondit à un
qui luy demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par
escrit les ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs
jeunes gens ; que c'estoit par ce qu'ils les vouloient accoustumer aux
faits, non pas aux parolles. Comparez au bout de 15 ou 16 ans, à cettuy-cy,
un de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps à n'apprendre
simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil, et ne vis jamais homme, qui
ne die plustost plus, que moins qu'il ne doit : toutesfois la moitié de
nostre aage s'en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots
et les coudre en clauses, encores autant à en proportionner un grand corps
estendu en quatre ou cinq parties, autres cinq pour le moins à les sçavoir
brefvement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux
qui en font profession expresse. […] Mais que nostre disciple
soit bien pourveu de choses, les parolles ne suivront que
trop : il les trainera, si elles ne veulent suivre. J'en oy qui
s'excusent de ne se pouvoir exprimer ; et font contenance d'avoir la
teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d'eloquence, ne les
pouvoir mettre en evidence : c'est une baye. Sçavez vous à mon advis que
c'est que cela ? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques
conceptions informes, qu'ils ne peuvent démesler et esclarcir au dedans, ny
par consequent produire au dehors : Ils ne s'entendent pas encore eux
mesmes : et voyez les un peu begayer sur le point de l'enfanter, vous
jugez que leur travail n'est point à l'accouchement, mais à la conception, et
qu'ils ne font que lecher encores cette matiere imparfaicte. De ma part, je
tiens, et Socrates ordonne, que qui a dans l'esprit une vive imagination et
claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s'il est muet. […] Voire mais que fera-il, si
on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme ?
Le jambon fait boire, le boire desaltere, parquoi le jambon desaltere. Qu'il
s'en mocque. Il est plus subtil de s'en mocquer, que d'y respondre. […] Le parler que j'ayme, c'est un parler
simple et naif, tel sur le papier qu'à la bouche : un parler succulent
et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et
brusque. […] Pour revenir à mon propos,
il n'y a tel, que d'allecher l'appetit et l'affection, autrement
on ne fait que des asnes chargez de livres : on leur donne à coups de
foüet en garde leur pochette pleine de science. Laquelle pour bien faire, il
ne faut pas seulement loger chez soy, il la faut espouser. |
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