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les enfants

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Montaigne a abondamment disserté sur les enfants et leur éducation, Karinthy a plutôt fustigé le ridicule des adultes dans leur rapport avec les enfants ou l’enfance innocente victime de la dureté ou de l’incompréhension des adultes. Dans les lignes ci-dessous on trouvera d’une part une nouvelle de Karinthy ("Un enfant comme les autres") qui ridiculise l’adoration d’un père pour son bébé : il semble répondre à Montaigne : « Je ne puis recevoir cette passion de quoi on embrasse les enfants à peine encore nés, n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables » ; « Le plus communément, nous nous sentons plus émus des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos enfants, que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées. ».

On trouvera également ici de larges extraits d’une nouvelle de Karinthy ("L’avertissement" : « Il savait fort bien qu'en latin et en physique il n'avait aucune chance d'échapper à un avertissement. » ce qui le conduit au suicide) qui elle aussi reprend avec son style l’idée de Montaigne (« J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre. ») : « Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, qu’horreur et cruauté. Ôtez-moi la violence et la force; il n’est rien à mon avis qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le livre des  éditions arléa (2002) selon  l’adaptation de Claude pinganaud.)

 

Pères et enfants

 - Vous voyez bien, l’enfant est là, tout entier, il a quatre mois. Qu’est-ce que vous voulez que je vous montre ? Je sais bien que la plupart des jeunes pères s’aveuglent ; ils sont aux anges, vous savez comment c’est, un premier bébé, il n’y en a jamais eu de semblable au monde, comme il est intelligent, et comme il est beau ; moi, je ne suis pas comme ça. Moi je sais fort bien que c’est un bébé comme les autres…  (« Un enfant comme les autres » tiré du recueil « Oh, Charmant lecteur » (1916))

 

 S'il y a quelque loi vraiment naturelle, c'est à dire quelque instinct, qui se voie universellement et perpétuellement empreint aux bêtes et en nous (ce qui n’est pas sans controverse), je puis dire, à mon avis, qu’après le soin que chaque animal a de sa conservation et de fuir ce qui nuit, l’affection que l’engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce rang. Et, parce que nature semble nous l’avoir recommandée, regardant à étendre et faire aller avant les pièces successives de cette sienne machine, ce n’est pas merveille si, à reculons [inversement], des enfants aux pères, elle n’est pas si grande. (p. 285)

- Bon, d’accord, c’est vrai, peut-être un peu plus avancé. Un enfant bien portant, un point c’est tout. Et puis après ? Il se porte comme un charme. Il n’a aucun défaut, sinon un seul : c’est qu’il n’a aucun défaut, ce qui est loin d’être naturel. Justement, je disais à ma femme : cet enfant est bizarre, chaque bébé a un défaut ou un autre, l’un a six doigts à la main, l’autre a deux têtes, qui sait quoi encore, on ne lit que ça dans la presse médicale, or celui-ci a tout tellement à sa place que c’est déjà suspect. N’est-ce pas contre nature, je demandais à ma femme. C’est tout ce qu’on peut en dire, autrement c’est un enfant comme les autres.

- J’ai plutôt peur qu’il ne soit un peu trop en avance. Regardez, je vous prie, le regard de cet enfant. On dirait qu’il nous regarde.

- D’accord, d’accord, je sais bien que d’autres bébés regardent aussi. Mais on dirait que celui-ci regarde différemment des autres enfants. Celui-ci nous regarde droit au visage, avec ses yeux.

- Avec quoi donc devrait-il regarder ? Bien sûr que ce n’est pas avec les oreilles, il ne pourrait pas voir. Je ne voulais pas dire cela. Je voulais dire que cet enfant n’a même pas essayé de regarder avec les oreilles comme les autres enfants, mais dès le début il a commencé à regarder avec les yeux. Excusez-moi mais comment a-t-il pu savoir en venant au monde avec quoi il faut regarder ? Il avait aussi des pieds, pourtant il ne sait toujours pas que ça sert à marcher; ça prendra du temps. Ce n’est pas parce que je suis son père, mais regardez un peu comment il me suis des yeux quand je passe devant lui. Observez-le bien.

L’enfant ne le suit pas des yeux.

- Vous voyez, qu’est-ce que je disais. Il fait exprès de ne pas me regarder. Exprès, il ne veut pas me regarder. C’est incroyable, un bébé de quatre mois qui a déjà une volonté autonome !! Il veut ne pas regarder et il accomplit sa volonté. C’est de la suite dans les idées, c’est ça qui est bizarre.

- Et vous savez qu’il entend ? Il entend chaque mot et il les écoute. Mais pas de façon à entendre simplement des sons, non, il distingue les mots : écoutez, je n’ai pas dis qu’il les comprend, ce n’est pas parce que je suis son père, comment pourrait-il les comprendre, c’est ridicule, un bébé de quatre mois, mais qu’il distingue les mots et que de chacun des mots il sait ce qu’il signifie.

- Vous ne le croyez pas ? Alors, écoutez-moi ça : chaque fois que je lui dit « didon-doudou », il me regarde et il éclate de rire ! Hein ? Pourquoi rit-il chaque fois que je le lui dit ? Ne rit-il pas parce qu’il me comprend ?

- Vous ne comprenez pas ? Vous voyez, c’est justement ce qui est merveilleux, que cet enfant-là, lui, il comprend. On va vous le montrer : Didon-doudou !! Didon-doudou !! L’enfant ne regarde pas et ne rit pas non plus.

- Vous avez vu ? Sa petite bouche a trembloté. Vous l’avez remarqué ? Il avait envie de rire, mais il l’a réprimé. Les autres enfants, quand ils ont envie de rire, ils rient comme des petits fous. Et celui-ci réfrène son rire, resserre la bouche, fronce les sourcils, mais ne rit pas ! Ce n’est pas parce que je suis son père, mais cet enfant a de l’amour propre. Je ne pense pas me tromper en disant que cet enfant a de la pudeur ou quelque chose de semblable, Dieu sait quoi ; j’ai bien observé qu’il ne s’est pas laissé aller, il n’a pas rit, il attendait que je m’en aille, et plus tard, quand il a cru que je ne le voyais plus, il a commencé à rire doucement en silence. En lui-même. N’est-ce pas étrange ? Et maintenant, regardez, je vais lui tendre un hochet, regardez comme il tendra la main…

L’enfant tend le bras bien au-dessus du hochet, il ferme la main sur du vide.

- À votre avis, est-ce que d’autres enfants font cela ? Les autres enfants, stupides comme des animaux, attrapent tout, mais pas celui-ci. Ce bébé attend, observe, puis il vise les objets avec sa petite main parce qu’il veut être sûr de son affaire ; il les vise, avez-vous vu ? Puis quelques fois il arrive qu’il ne les attrape pas. Mais le plus souvent il les attrape.

- Je le répète, ce n’est pas parce que je suis son père, mais tout de même, n’avez-vous pas entendu des cas intéressants d’hérédité ? Cet enfant a hérité de tout un tas de choses, on n'y penserait même pas !… Mon grand-père aussi, c’était un homme curieux, on disait de lui qu’il savait hypnotiser, il fixait son regard sur quelqu’un, celui-ci lui posait une question, lui, il ne répondait pas, il regardait seulement fixement et alors l’autre comprenait quelle était la réponse à sa question. N’est-ce pas curieux ?

- Pourquoi ai-je pensé à lui ? Eh bien, j’ai remarqué des choses tellement curieuses chez cet enfant ; quelquefois, quand je le prends dans mes bras, comme ça, vous voyez, je le regarde et je lui parle… mais le bébé ne répond pas, bien sûr qu’il ne répond pas, mais il me regarde dans les yeux comme s’il voulait me dire quelque chose. Je pense que si je… Ce sont des choses mystérieuses !

- Je pense que si j’étais très attentif… à mon avis il n’est pas impossible… tenez, je vais tout de suite faire un essai ; suivez-moi bien.

- Didon-doudou… regarde… (voyez comme il regarde, comme il est intelligent, comme il se concentre), dis-moi didon-doudou, dis… que-pen-se-tu-de-la-lit-té-ra-tu-re-de-guer-re ?…

- Oh, mon Dieu… nourrice ! emportez cet enfant, mais vite, sacré nom… mon nouveau veston…

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     - Après tout, si on y pense, ça aussi c’est une opinion.

 

[…]

Puis qu'il a plu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, [raisonnement] afin que, comme les bêtes, nous ne fussions pas servilement assujettis aux lois communes, mais que nous nous appliquassions par jugement et liberté volontaire, nous devons bien prêter un peu à la simple autorité de nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle. La seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. J’ai, de ma part, le goût étrangement mousse [émoussé] à ces propensions qui sont produites en nous sans l’ordonnance et entremise de notre jugement. Comme, sur ce sujet de quoi je parle, je ne puis recevoir cette passion de quoi on embrasse les enfants à peine encore nés, n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables. Et ne les ai pas soufferts volontiers nourris [élevés] près de moi. Une vraie affection et bien réglée devrait naître et s’augmenter avec la connaissance qu’ils nous donnent d’eux; et alors, s’ils le valent, la propension naturelle marchant avec la raison, les chérir d’une amitié vraiment paternelle ; et en juger de même, s’ils sont autres, nous rendant toujours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souvent au rebours; et, le plus communément, nous nous sentons plus émus des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos enfants, que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées, comme si nous les avions aimés pour notre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit bien libéralement de jouets à leur enfance, qui se trouve resserré [pingre] à la moindre dépense qu’il leur faut étant en âge. Voire, il semble que la jalousie que nous avons de les voir paraître et jouir du monde, quand nous sommes à même de le quitter, nous rende plus épargnants et restreints [avares] envers eux; il nous fâche qu’ils nous marchent sur les talons comme pour nous solliciter de sortir. Et, si nous avions à craindre cela — puisque l’ordre des choses porte qu’ils ne peuvent, à dire vérité, être ni vivre qu’aux dépens de notre être et de notre vie — nous ne devions pas nous mêler d’être pères.  (p. 286) […]

Au demeurant il est aisé à voir par expérience que cette affection naturelle, à qui nous donnons tant d’autorité, a les racines bien faibles. Pour un fort léger profit, nous arrachons tous les jours leurs propres enfants d’entre les bras des mères, et leur faisons prendre les nôtres en charge; nous leur faisons abandonner les leurs à quelque chétive nourrice à qui nous ne voulons pas commettre les nôtres, ou à quelque chèvre, leur défendant non seulement de les allaiter, quelque danger qu’ils en puissent encourir, mais encore d’en avoir aucun soin, pour s’employer du tout [entièrement] au service des nôtres. Et voit-on, en la plupart d’entre elles, s’engendrer bientôt par accoutumance une affection bâtarde, plus véhémente que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conservation des enfants empruntés que des leurs propres. Et ce que j’ai parlé des chèvres, c’est d’autant qu’il est ordinaire, autour de chez moi, de voir les femmes de village, lorsqu’elles ne peuvent nourrir les enfants de leurs mamelles, appeler des chèvres à leur secours — et j’ai à cette heure deux laquais qui ne tétèrent jamais que huit jours lait de femme. Ces chèvres sont incontinent duites [habituées] à venir allaiter ces petits enfants, reconnaissent leur voix quand ils crient et y accourent ; si on leur présente un autre que leur nourrisson, elles le refusent, et l’enfant en fait de même d’une autre chèvre. J’en vis un, l’autre jour, à qui on ôta la sienne parce que son père ne l’avait qu’empruntée d’un sien voisin : il ne put jamais s’adonner à l’autre qu’on lui présenta, et mourut sans doute de faim. Les bêtes altèrent et abâtardissent aussi aisément que nous l’affection naturelle.

Je crois qu’en ce que récite [raconte] Hérodote de certain détroit [région] de la Libye, qu’on s’y mêle aux femmes indifféremment, mais que l’enfant ayant force de marcher trouve son père : celui vers lequel, en la presse, la naturelle inclination porte ses premiers pas ; il y a souvent du mécompte.

Or, à considérer cette simple occasion d’aimer nos enfants pour les avoir engendrés, pour laquelle nous les appelons autres nous-mêmes, il semble qu’il y ait bien une autre production venant de nous, qui ne soit pas de moindre recommandation : car ce que nous engendrons par l’âme, les enfantements de notre esprit, de notre courage et suffisance [capacité] sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nôtres ; nous sommes père et mère ensemble en cette génération ; ceux-ci nous coûtent bien plus cher, et nous apportent plus d’honneur s’ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfants est beaucoup plus leur que nôtre; la part que nous y avons est bien légère; mais de ceux-ci toute la beauté, toute la grâce et prix sont nôtres. Par ainsi, ils nous représentent et nous rapportent [représentent] bien plus vivement que les autres. (p. 295)

 […]

Pensons nous qu'Épicure qui en mourant tourmenté, comme il dit, des extrêmes douleurs de la colique avait toute sa consolation en la beauté de sa doctrine qu’il laissait au monde, eût reçu autant de contentement d’un nombre d’enfants bien nés et bien élevés, s’il en eût eu, comme il faisait de la production de ses riches écrits ? Et que, s’il eût été au choix de laisser après lui un enfant contrefait et mal né, ou un livre sot et inepte, il ne choisît plutôt, et non lui seulement mais tout homme de pareille suffisance, d’encourir le premier malheur que l’autre ? Ce serait à l’aventure impiété, en saint Augustin (pour exemple), si d’un côté on lui proposait d’enterrer ses écrits, de quoi notre religion reçoit un si grand fruit, ou d’enterrer ses enfants, au cas qu’il en eût, s’il n’aimait mieux enterrer ses enfants.

Et je ne sais si je n’aimerais pas mieux beaucoup en avoir produit un parfaitement bien formé de l’accointance des muses, que de l’accointance de ma femme.

À celui-ci [les Essais], tel qu’il est, ce que je donne, je le donne purement et irrévocablement, comme on donne aux enfants corporels; ce peu de bien que je lui ai fait, il n’est plus en ma disposition ; il peut savoir assez de choses que je ne sais plus, et tenir de moi ce que je n’ai point retenu et qu’il faudrait que, tout ainsi qu’un étranger, j’empruntasse de lui si besoin m’en venait. Il est plus riche que moi, si je suis plus sage que lui. (p. 297)

 

« J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre »

 Béla, le lycéen, rentra de l'école mais ne monta pas, il resta deux heures dans la cage de l'escalier et attendit le facteur. Béla se débattait depuis trois jours déjà dans cet état d'esprit qui lui pesait sur la gorge, pesait sur sa poitrine, l'étouffait, le fouettait. La conférence pédagogique avait eu lieu mercredi et il savait fort bien qu'en latin et en physique il n'avait aucune chance d'échapper à un avertissement, écrit, qui plus est. Hier après-midi il était encore hanté par certaines idées fantastiques et bizarres qu'il avait vivement colorées, selon lesquelles il monterait par exemple au domicile du professeur Launer et il lui exposerait sur un ton froid et dépassionné ce qu'il comptait commettre si cette chose devait se produire, en latin.

 

 J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre, qu'on dresse pour l’honneur et la liberté. 11 y a je ne sais quoi de servile en la rigueur et en la contrainte; et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence et adresse, ne se fait jamais par la force, On m’a ainsi élevé. Ils disent qu’en tout mon premier âge je n’ai tâté des verges qu’à deux coups, et bien mollement. (p. 288)

 

Ainsi sans doubte il chômera moins, que les autres : Mais comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoiqu’il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas comme ceux que nous mettons à quelque chemin desseigné [assigné], aussi notre leçon, se passant comme par rencontre [hasard] sans obligation de temps ni de lieu, et se mêlant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir.

Mais le soir, quand le crépuscule de mai couvrit progressivement la rive du Danube dans une pénombre grise et humide, Béla tomba dans une torpeur et une faiblesse indicibles. Il descendit jusqu'à la place Erzsébet et la seule chose qu'il souhaitait c'était de se savoir après, après tout cela. La fanfare militaire jouait merveilleusement bien et soufflaient de douces brises muettes. Des grisettes amoureuses se frottaient contre leur petit troufion. Béla savait ce que cela signifiait, et il pensa, jaloux, horrifié, angoissé, à la vie qui est si terrifiante mais source d'infinis plaisirs et dans laquelle il y a les eaux du large, des bateaux, des trains rapides qui filent et encore quelque chose, plus mystérieux encore. En ce moment tout cela lui paraissait incroyablement lointain, inaccessible. Il se traîna encore un moment en rasant les murs, l'esprit confus, puis il rentra à la maison. […]

L'escalier n'était pas encore éclairé, tout était noir au rez-de-chaussée. Il monta lentement les étages en zigzag, veillant à ne mettre les pieds que sur une marche sur deux. Il trouva dommage que le soir tombe si tôt. Il regretta qu'en juin, quand les jours sont les plus longs, on soit généralement en vacances. Tout à coup il fut pris d'une mélancolie douce-amère, l'image du village lui apparut, son calme paisible et doux, l'été, les vacances : l'herbe, les abricotiers, le canotage. Ces longues, longues journées paradisiaques, sans école, sans torture mentale quand le bonheur insouciant se fond avec le silence, le calme, le jaune brouillard des crépuscules. […]

Alors il eut l'idée de négocier avec le facteur. Oui, tout pourrait peut-être encore s'arranger. Il lui parlerait, il expliquerait tout. Et quand il se coucha dans la chambre noire, il tira sur lui la couette, et d'un coup il oublia ses soucis et le silence et la nuit noire revinrent et Béla revit la femme à jupe noire qui longeait le quai du Danube en blanc froufroutant, elle s'arrête et regarde dans l'eau.

 

II.

 

Et Béla rentra de l'école mais ne monta pas, il demeura deux heures durant dans la cage de l'escalier en attendant le facteur. Il ne ressentait plus rien de ce qui hier encore avait un effet apaisant sur lui. Son esprit était envahi d'une angoisse froide et humide pendant qu'il attendait, il regarda vers le bas et eut l'impression que ça ne finirait jamais. Au premier on faisait les poussières.

Le facteur entra d'abord au deuxième. Béla eut le cœur serré, il craignit de ne pas pouvoir parler et prit de longues respirations. Le facteur réapparut sur le palier, rangea ses lettres. Puis il se mit à monter à l'étage suivant. Il s'approcha lentement, fouilla dans sa sacoche et passa devant Béla. Il l'avait dépassé de deux bons mètres quand le garçon le suivit.

- Monsieur… le facteur…

Le facteur le regarda.

- S'il vous plaît, pour les Zaborszky…

Le facteur s'arrêta, se mit à chercher, le cœur de Béla battait la chamade. Le facteur sortit un enveloppe bleu pâle et lut allègrement d'une voix de baryton.

- Maître Zaborszky… C'est pour votre père.

- Passez-le moi, s'il vous plaît, je le transmettrai…

Le facteur regarda le garçon, puis l'enveloppe. "Lycée d'état" – figurait sur l'enveloppe. Il sourit, apparemment il avait déjà rencontré le cas.

- Mais la bonne est là, dit-il en regardant la porte de la cuisine avec son rideau bonne femme blanc. Je la lui donnerai.

Béla blêmit et suivit le facteur comme un chien battu. Il entendit un large bonjour, puis le facteur passer la lettre à Marie. Puis la porte claqua et déjà le facteur dévalait l'escalier de service en sifflant.

Béla ouvrit lentement la porte de la cuisine depuis l'antichambre, il entra. Marie, debout sur un escabeau devant l'étagère, les jupons retroussés, rangeait méticuleusement les marmites. Une petite flaque d'eau se formait autour de ses jambes fortes et bronzées, de l'eau qui ruisselait. Une odeur lourde et pénétrante envahissait tout, les brocs, l'auge, le bac à vaisselle. Elle se retourna.

- Tiens donc, d'où il sort le jeune homme ? - se mit-elle à crier. Si vous aviez vu Monsieur en colère quand il est parti !

Béla fit quelques pas hésitant, regarda autour de lui et découvrit l'enveloppe bleue devant Marie, près d'une marmite. Il enjamba le sofa, s'approcha et tendit la main pour la saisir. Mais il sentit bien que c'était vain, que les gestes et les mots mécaniques qui allaient suivre ne pourraient que conduire dans le tunnel mortellement noir et inconnu du désespoir.

- Laissez donc ça tranquille, c'est pour Monsieur, brailla la bonne.

- Je la lui donnerai, dit Béla, incertain, et tout à coup il se senti envahi d'une haine étouffante et impuissante.

- Vous n'avez pas à y toucher, hurla Marie en faisant un saut par dessus la flaque. Elle voulut lui arracher la lettre, mais Béla la retint. Une lutte imbécile et invraisemblable s'ensuivit : la bonne sentant l'eau de vaisselle, devint furieuse, elle se sentait répugnante et ça la rendait enragée. Elle haletait en attrapant le bras du garçon et le tordit. Quand enfin elle saisit la lettre, elle repoussa l'enfant. Béla la fixa, blanc et haletant. Il dit d'une voix éraillée :

- Rendez-la moi ! Rendez-la moi ! Vous n'êtes qu'une bonne !

- Ouste, rentrez dans votre chambre ! Vous n'avez rien à faire dans la cuisine.

Elle poussa Béla d'un seul élan de son bras musclé. Quand il résista en s'accrochant à la poignée de la porte, Marie donna un fort coup à la porte, le poussa dehors et ferma à clé.

Béla s'attarda un moment puis fit demi-tour, courut le long de la pénombre de l'antichambre et pénétra dans la salle à manger déserte. Les persiennes étaient baissées, une torpeur âpre rendait confus les contours des meubles. Il trébucha dans une chaise et se cogna à la table. Comme c'est dur, cette pensée traversa son esprit désorienté et désespéré. Comme tout est dur. Les objets raides et hostiles qui résistent à notre main tremblante, l'air du dehors qui nous frappe, le soleil aux contours contrastés jaunes et mornes qui s'élève intraitable entre les murs rigides des immeubles. Les tableaux inamicaux sur le mur le regardaient de haut et les murs sonnaient creux, béants de dureté et de sourde indifférence. Tout, partout, était dur : les pavés gris sonores des rues, les dures leçons torturantes à l'école, les bancs, les livres, les visages durs et jaunes des professeurs, les bonnes brutales et les auges desséchées. Dure était la crosse froide du pistolet, le tiroir grinçant de la table dont il le sortit, la petite gâchette luisante que ses doigts tremblants tripotaient, pendant que ses lèvres blêmes, ouvertes, telles un trou noir, tremblaient face à la gorge dure et noire du canon.

Les jeux mêmes et les exercices seront une bonne partie de l’étude : la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienséance extérieure, et l’entregent [civilité], et la disposition [élégance] de la personne se façonnent en même temps que l’âme. Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme; il n’en faut pas faire à deux [traiter séparément]. Et, comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également, comme un couple de chevaux attelés même timon. Et, à l’ouïr, semble-t-il pas prêter plus de temps et plus de sollicitude aux exercices du corps, et estimer que l’esprit s’en exerce en même temps, et non au rebours ?

Au demeurant, cette institution se doit conduire par une sévère douceur, non comme il se fait. Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, qu’horreur et cruauté. Ôtez-moi la violence et la force; il n’est rien à mon avis qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards [risques] qu’il lui faut mépriser; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et coucher, au manger et au boire; accoutumez-le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieux, j’ai toujours cru et jugé de même. Mais, entre autres choses, cette police [discipline] de la plupart de nos collèges m’a toujours déplu. On eût failli à l’aventure moins dommageablement, s’inclinant vers l’indulgence. C’est une vraie geôle de jeunesse captive. On la rend débauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur office [travail] vous n’entendez que cris et d’enfants suppliciés, et de maîtres enivrés en leur colère. Quelle manière pour éveiller l’appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes et craintives, de les y guider d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets ? Inique et pernicieuse forme [habitude]. Joint ce que Quintilien en a très bien remarqué, que cette impérieuse autorité tire des suites périlleuses, et nommément à notre façon de châtiment. Combien leurs classes seraient plus décemment jonchées de fleurs et de feuilles que de tronçons d’osier sanglants ! J’y ferais portraiturer la joie, l’allégresse, et Flora, et les Grâces, comme fit en son école le philosophe Speusippe. Où est leur profit, que ce fűt aussi leur ébat. On doit ensucrer les viandes salubres l’enfant, et enfieller celles qui lui sont nuisibles. (p. 130)

[…]

Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la répétera en ses actions. On verra s’il y a de la prudence en ses entreprises, s’il a de la bonté et de la justice en ses déportements [conduite], s’il a du jugement et de la grâce en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptés, de l’indifférence en son goût - soit chair, poisson, vin ou eau – de l’ordre en son économie :

Qui fait de l’éducation qu ‘il a reçue non un sujet d’ostentation mais une règle de vie; qui sait obéir à soi-même et se soumettre à ses propres principes (Cicéron, Tusculanes, 11, 4).

Le vrai miroir de nos discours [pensées] est le cours de nos vies.

Zeuxidamos répondit à un qui lui demanda pourquoi les Lacédémoniens ne rédigeaient par écrit les ordonnances de la prouesse [vaillance] et ne les donnaient à lire à leurs jeunes gens « que c’était parce qu’ils les voulaient accoutumer aux faits, non pas aux paroles ». Comparez, au bout de quinze ou seize ans, à celui-ci, un de ces latineurs de collège qui aura mis autant de temps à n’apprendre simplement qu’à parler ! Le monde n’est que babil, et ne vis jamais homme qui ne dise plutôt plus que moins qu’il ne doit. Toutefois la moitié de notre âge s’en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses [phrases] ; encore autant à en proportionner un grand corps, étendu en quatre ou cinq parties; et autres cinq, pour le moins, les savoir brièvement mêler et entrelacer de quelque subtile façon. Laissons-le à ceux qui en font profession expresse. […]

Mais que notre disciple soit bien pourvu de choses, les paroles ne suivront que trop : il les traînera, si elles ne veulent suivre. J’en entends qui s’excusent de ne se pouvoir exprimer, et font contenance d’avoir la tête pleine de plusieurs belles choses, mais, faute d’éloquence, ne les pouvoir mettre en évidence. C’est une baye [plaisanterie]. Savez-vous, à mon avis, [ce] que c’est que cela ? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuvent démêler ni éclaircir au-dedans, ni, par conséquent, produire au-dehors : ils ne s’entendent pas encore eux-mêmes. Et voyez-les un peu bégayer sur le point de l’enfanter, vous jugez que leur travail n’est point à l’accouchement, mais à la conception, et qu’ils ne font que lécher cette matière imparfaite. De ma part, je tiens, et Socrate l’ordonne, que, qui a en l’esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mines s’il est muet. (p. 132)

[…]

Voire mais que fera-il, si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme ? le jambon fait boire, le boire désaltère, par quoi le jambon désaltère ? Qu’il s’en moque ! Il est plus subtil de s’en moquer que d’y répondre. […]

Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf [naturel], tel sur le papier qu’à la bouche; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque. (p. 134)

[…]

Pour revenir à mon propos, il n'y a tel, que d'allécher l'appétit et l'affection, autrement on ne fait que des ânes chargés de livres. On leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science, laquelle, pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soi, il la faut épouser. (p. 138)

 

 

 

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