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le rire
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Le rire a préoccupé un grand nombre de philosophes et d’écrivains. On peut se demander si c’est à juste titre. Montaigne se contente de décrire le rire (« Nature nous descouvre cette confusion : Les peintres tiennent, que les mouvemens et plis du visage, qui servent au pleurer, servent aussi au rire. ») de préférer le visage riant (« J’ayme mieux la premiere humeur [riante], non par ce qu'il est plus plaisant de rire que de pleurer : mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse, et qu'elle nous condamne plus que l'autre. ») pour faire face au malheur : « Combien voit-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslee de honte, et quelquefois de griefs tourmens […] y meslans quelquefois des mots pour rire. » ; « Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. » ; « Toutes autres femmes sont bruslees aux funerailles des leurs : non constamment seulement, mais gaïement. ».
Karinthy
entreprend de découvrir la signification profonde du rire (« Qu’est-ce qui se passe
en nous quand nous rions ? ») :
« Dégoût et peur –
c’est de ces deux émotions désagréables qu’est né, après évolution et
raffinement, jusqu’à devenir méconnaissable, l’état d’âme qui nous conduit au
rire. » ; « Et
le rire éclate – la protestation d’origine crispée, pénible – refus
et rejet. Au prix du court supplice de la crampe du rire nous nous libérons,
nous éjectons de nous l’image que notre raison a jugée absurde. »
Il y a finalement une parenté entre les observations de Montaigne qui
place le rire (ou la gaîté) dans les situations les plus dramatiques et Karinthy qui ne le place que là !
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de
Jérôme Bosch)
(On retrouve l’emplacement exact des citations en en
sélectionnant, puis copiant une partie.
Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F »,
puis coller (CTRL+V) l’extrait dans la
mire de recherche.)
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Voilà un terrain vierge, une page blanche dans
l’encyclopédie des définitions, des notions. Cela mériterait qu’on y consacre
des livres, mais si je m’y prends bien, quelques allusions ad hoc en diront
peut-être autant. Voyons un peu : |
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Je
commence par la fin, par le soupçon paradoxal qui s’est fait jour en moi tout à l’heure, quand je songeais à
analyser les pleurs. On prend en général les pleurs pour une expression de la
douleur, et le rire pour celle de la joie, cela en partant de l’expérience
qu’un dommage subi nous fait pleurer et un bénéfice nous fait
rire ! Bien sûr, mais nous avons négligé quelque chose. Le dommage ne
suscite pas directement les larmes.
D’abord il attriste, et les pleurs
atténuent En revanche, qu’est-ce que je vois vraiment
si je scrute objectivement (donc sans rire avec lui) le visage de l’homme qui
rit ? Une bouche péniblement tendue, des gencives
qui se contractent en une crampe. Des yeux dissimulés derrière des paupières
convergentes, enflées, des tempes ridées des deux côtés. Si je cherche les similitudes, que m’évoque
cette expression, je suis forcé de reconnaître que cela me rappelle surtout
un visage tordu sous l’emprise d’une forte douleur physique. Lors de graves
interventions chirurgicales, le malade qui se maîtrise affiche des grimaces
de la sorte, grinçant des dents entre des gencives comprimées, les yeux
contractés. Il est étonnant que personne encore n’ait découvert à quel point
l’expression de la victime soufrant sur le banc de torture rappelle celle que
nous connaissons comme celle du rire ou du
rictus, alors qu’elle est l’expression typique d’un homme à l’agonie,
aux affres de la mort – ce qu’on appelle le
faciès hippocratique attire notre
attention sur cette ressemblance. Enfin, je cite encore une image pour
terminer, le symbole final de toute horreur et toute panique, l’emblème de la
mort irrévocable – la tête de mort,
avec sur son visage le large rictus manifeste, non méconnaissable, ferme,
explicite – définitif, figé pour l’éternité. C’est terrible, n’est-ce pas ? C’est
pourtant comme ça. Ajoutons maintenant le
bruit du rire, les hoquets
haletants, rapides, éructés de la gorge – et le paradoxe est là : À l’opposé du plaisir des pleurs, on est
acculé au supplice du rire. C’était jusqu’ici une image
extérieure ; ce que nous en avons déduit, pourrait sembler pure
impression, idée arbitraire ! Voyons ce qui se déroule à l’intérieur de l’homme qui rit. D’un point de vue physique, le rire est physiologiquement facile à définir. Le
diaphragme se contracte, il essaye par ses spasmes d’inverser la direction
normale des mouvements dits péristaltiques de l’estomac. Les
poumons contrebalancent les hoquets ainsi provoqués par des expirations
rapides. Qu’est-ce que cela rappelle ? Hélas nous ne pouvons pas éviter de le
dire : cela rappelle manifestement des vomissements d’un déroulement modéré – le pénible état physique
où l’estomac, n’arrivant pas à digérer des substances impropres ingurgitées,
tâche de s’en libérer par la voie la plus courte, en retournant par la bouche
ce que cette bouche n’aurait jamais du avaler. Ce processus, surtout chez des
sujets nerveux, démarre même si la
substance indigeste n’est pas effectivement
entrée dans l’estomac, c’est seulement son
image qui s’est projetée dans notre conscience, avec la crainte qu’elle pourrait éventuellement y
entrer – ou éventuellement même pas son image, mais seulement son évocation : cela peut suffire
pour nous faire vomir ou au moins nous retourner l’estomac. Cette nausée, ce
haut-le-cœur, cette réaction à l’évocation désagréable parvenue à la
conscience, nous l’appelons vulgairement écœurement. Voilà donc le premier résultat décevant, le
premier lien qu’offre une analyse comparative du rire conduisant à creuser
davantage, à viser ce qui est substantiel. Par son origine végétale et animale
l’instinct humain approche tout objet du monde avec la tendance à l’engloutir
– à l’instar de son ancêtre commun, le protozoaire unicellulaire qui tout
simplement s’aplanit et entoure, ingurgite les corpuscules rencontrés sur son
chemin. Physiquement cette tendance se réalise dans le manger et le boire –
et psychiquement dans l’effort de vouloir connaître,
autrement dit annexer dans sa conscience, tout phénomène, toute relation,
tous les tenants et aboutissants du monde extérieur, comme une réalité absorbable. Ayant compris au cours de l’évolution
qu’une partie des objets engloutis est cause de malheur et de mort, un
appareil de défense s’est formé pour le tri et Pour l’heure, sur ce point, comme ce n’est
pas un livre que nous comptons écrire, nous pouvons arrêter la sonde engagée vers la racine des choses.
Nous avons trouvé une continuité directe entre deux émotions purement animales,
le dégoût et la peur, et une manifestation carrément humaine. Dégoût et peur – c’est de ces deux émotions
désagréables qu’est né, après évolution et raffinement, jusqu’à devenir
méconnaissable, l’état d’âme qui nous conduit au rire. (Il nous y
conduit – car nous voulons pleurer,
mais nous sommes forcés de rire.)
Durant son évolution cet emportement a reçu des signes contraires, tout au
moins pour un observateur superficiel – d’un sentiment désagréable il est
devenu apparemment agréable. Le rire, nous le souhaitons et l’exigeons
alors que nous haïssons et refusons les pleurs. Pourtant, encore une fois, quel est donc la
substance du rire ? Nous sommes désormais en mesure de
répondre. Notre conscience affamée étale au grand jour
tous les orifices des organes sensoriels vers le monde extérieur. Elle
s’efforce avidement de ramasser, connaître, comprendre et lier logiquement
(physiologiser, digérer) tout ce qu’elle trouve sur son chemin. À transformer
le mal en bien, le laid en beau, l’insensé en raisonnable. Alors intervient une chose qui est
fondamentalement inapte à une telle transformation. Une chose, un événement,
un symptôme, n’importe quoi qui tenacement et obstinément résiste à
l’ambition d’en faire un composant organique de la raison humaine –
tenacement et obstinément il veut rester ce qu’il était, ce qu’il était
initialement dans le monde extérieur, il refuse de participer à l’ordre du
monde anthropocentrique, il ne veut pas se disloquer, il ne veut pas perdre
sa substance. Et
le rire éclate – la protestation d’origine crispée, pénible – refus et
rejet. Au prix du court supplice de la crampe du rire nous nous libérons,
nous éjectons de nous l’image que notre raison a jugée absurde. Plus la chose est absurde, plus elle a du
mal à s’éjecter – plus fort, plus long sera le rire. Après vient un
apaisement, mais pas l’apaisement fredonnant, berçant, reposant qui
ordinairement suit les pleurs. Observez-le : après des heures de
rigolade, restés seuls, nous portons alentour un regard morne, insatisfait
(déjà Bergson a démontré que pour bien rire il faut de la compagnie – seul un fou rit tout
seul), le monde nous déplaît, nous aspirons à le changer, à mieux nous y
positionner, à en transformer les conditions.
Une de mes connaissances ayant essuyé une longue peine de prison m’a
un jour reproché de lui avoir envoyé pour lecture un livre humoristique.
« Comment pourrais-tu savoir, ainsi m’a-t-il apostrophé, a quel point il
est épouvantable de rigoler un bon coup dans sa cellule, puis jeter le livre,
prendre conscience du lieu où on se trouve – et avoir honte d’avoir
ri ! » Car les pleurs, c’est paix, apaisement,
résignation, mort, nirvana, bonheur – le rire, c’est combat, résistance,
souffrance, vie. C’est pourquoi nous dénions la béatitude
aux pleurs – c’est pourquoi nous exigeons la souffrance du rire. |
Nous voyons bien que le
doigt se meut, et que le pied se meut, qu'aucunes parties se
branslent d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres nous les agitons
par nostre ordonnance, que certaine apprehension engendre la rougeur,
certaine autre la palleur, telle imagination agit en la rate seulement, telle
autre au cerveau, l'une nous cause le rire, l'autre le pleurer, telle autre
transit et estonne tous noz sens, et arreste le mouvement de noz membres, à
tel object l'estomach se sousleve, à tel autre quelque partie plus basse.
Mais comme une impression spirituelle, face une telle faucée dans un subject
massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables
ressorts, jamais homme ne l'a sçeu. Democritus et Heraclitus ont
esté deux philosophes, desquels le premier trouvant vaine et
ridicule l'humaine condition, ne sortoit en public, qu'avec un visage moqueur
et riant : Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme
condition nostre, en portoit le visage continuellement triste, et les yeux
chargez de larmes. J'ayme
mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant de
rire que de pleurer : mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse, et
qu'elle nous condamne plus que l'autre : et il me semble, que nous ne pouvons jamais estre assez
mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à
quelque estimation de la chose qu'on plaint : les choses dequoy on se
moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu'il y ait tant de malheur
en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise :
nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité : nous ne sommes
pas si miserables, comme nous sommes vils. Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit
apart soy, roulant son tonneau, et hochant du nez le grand Alexandre, nous
estimant des mouches, ou des vessies pleines de vent, estoit bien juge plus
aigre et plus poingnant, et par consequent, plus juste à mon humeur que
Timon, celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait, on
le prend à coeur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné du desir
de nostre ruine, fuioit nostre conversation comme dangereuse, de meschans, et
de nature depravée : l'autre nous estimoit si peu, que nous ne pourrions
ny le troubler, ny l'alterer par nostre contagion, nous laissoit de compagnie,
non pour la crainte, mais pour le desdain de nostre commerce : il ne
nous estimoit capables ny de bien ny de mal faire. Combien voit-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et
non à une mort simple, mais meslee de honte, et quelquefois de
griefs tourmens, y apporter
une telle asseurance, qui par opiniatreté, qui par simplesse naturelle, qu'on
n'y apperçoit rien de changé de leur estat ordinaire : establissans
leurs affaires domestiques, se recommandans à leurs amis, chantans, preschans
et entretenans le peuple : voire y meslans quelquefois des mots pour rire, et
beuvans à leurs cognoissans, aussi bien que Socrates ? Un qu'on menoit
au gibet, disoit que ce ne fust pas par telle ruë, car il y avoit danger
qu'un marchant luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux
debte. Un
autre disoit au
bourreau qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir
de rire, tant il estoit chatouilleux : l'autre respondit à son
confesseur, qui luy promettoit qu'il soupperoit ce jour là avec nostre
Seigneur, Allez vous y en vous, car de ma part je jeusne. Un autre ayant
demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dit ne vouloir boire
apres luy, de peur de prendre Au Royaume de Narsingue encores
aujourd'huy, les femmes de leurs prestres sont vives ensevelies avec le corps
de leurs maris. Toutes autres femmes sont bruslees aux funerailles des leurs : non constamment
seulement, mais gaïement. A la mort du Roy, ses femmes et concubines,
ses mignons et tous ses officiers et serviteurs, qui font un peuple, se
presentent si allegrement au feu ou son corps est bruslé, qu'ils montrent
prendre à grand honneur d'y accompaigner leur maistre. […] Il est aisé à voir, que ce qui aiguise en nous la
douleur et la volupté, c'est la pointe de nostre esprit. Les
bestes, qui le tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments
libres et naifs : et par consequent uns, à peu pres, en chasque espece,
ainsi qu'elles montrent par la semblable application de leurs mouvements. Si
nous ne troublions en noz membres, la jurisdiction qui leur appartient en
cela : il est à croire, que nous en serions mieux, et que nature leur a
donné un juste et moderé temperament, envers la volupté et envers […] Et celuy, qui s'obstina à se mocquer et à rire à
l'envy des maux, qu'on luy faisoit : de façon que la cruauté
irritée des bourreaux qui le tenoyent, et toutes les inventions des tourmens
redoublez les uns sur les autres luy donnerent gaigné ? Mais c'estoit un
Philosophe. Quoy ? un gladiateur de Cæsar, endura tousjours riant qu'on
luy sondast et detaillast ses playes. |
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