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Se connaÎtre soi-mÊme, parler de soi

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Les lignes ci-dessous illustrent la même préoccupation de Montaigne et de Karinthy de se prendre eux-mêmes comme sujets d’une œuvre littéraire et philosophique. Encore que Montaigne revendique sa franchise sans prétendre à la vérité (« Mes opinions, je les trouve infiniement hardies et constantes à condamner mon insuffisance. », Karinthy ne prétend ni à la franchise ni à la vérité, « J’ai aussi peu confiance dans ma sincérité vers l’intérieur que dans celle vers l’extérieur. […] J’écris un journal – ne me demandez pas trop de franchise. »

Karinthy comme Montaigne consacre donc la majeure partie de son œuvre à se décrire, mais alors que Montaigne dit "voyez qui je suis, comment je suis", Karinthy n’a de cesse de se distancier par rapport à lui-même, de distinguer un "j’écris" et un "je suis". Il imagine un "petit moi" qui, à l’intérieur de lui-même ironise et casse tous ses effets, annihile ses efforts de paraître. Dans "Rencontre avec un jeune homme[*]", il rencontre, marié et établi, l’adolescent plein d’idéaux et de rêves qu’il était. Dans l’extrait ci-dessous, l’écriture d’un journal le conduit à observer : C’est un soi extérieur à soi qui cherche la vérité dans cette rédaction. « J’en suis arrivé à supposer que nous pensons nos pensées afin de les dissimuler à nous-mêmes, pour ne pas connaître nous-mêmes. » Cette conclusion lui semble être la seule issue au paradoxe qu’il a soulevé.

Après la célèbre proclamation du préambule des essais, Montaigne exprime aussi des doutes dans les lignes de son œuvre par rapport à lui-même. Déjà quand il oppose corps et âme, proposant à l’âme d’espouser [le corps] et luy servir de mary ! et il rencontre étonnamment Karinthy quand il écrit : « Nous sommes, je ne sçay comment, doubles en nous mesmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas : et ne nous pouvons deffaire de ce que nous condamnons. »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F », puis  coller (CTRL+V) l’extrait dans la mire de recherche.)

 

 J’ai mon avis sur la sincérité, sur la mienne comme sur celle des autres. J’ai aussi peu confiance dans ma sincérité vers l’intérieur que dans celle vers l’extérieur. Je connais déjà mes pensées, je connais mon « âme » - j’ai l’honneur de m’en occuper  depuis  suffisamment  longtemps.  Je  me  suis  mille  fois trompé moi-même – je me suis leurré, étourdi, embobiné – je suis prudent et soupçonneux. Je tiens « mon petit moi », mon âme, en laisse comme un animal domestique utile mais dangereux.

 

 C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dés l'entree, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privee : je n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. […] Je veux qu'on m'y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice : car c'est moy que je peins. Mes defauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a permis.

Nous avons un rapport de possesseur à possédé sans que je m’identifie à lui. Moi-même – je ne me connais pas, je suis en effet « secret et étrangeté » – je connais en revanche bien, fort bien ce qui s’efforce et se convulse, se tord en convulsions, là-bas dans la boule osseuse d’où un fin fil nerveux conduit au bout de ma langue et au bout de ma plume ! Laissez-le chercher la Vérité – moi j’attends et j’observe, puisqu’il la cherche pour mon compte – mais seulement avec modération – car jamais il n’a su ce que signifie aimer la vérité à en mourir, celui qui n’a fait que veiller à ce que soit vrai ce qu’il dit ou ce qu’il écrit. Moi j’attends et j’observe – je supporte mes pensées, colorées et ballottées par sentiment et emportement – je les supporte comme je supporte les battements de mon cœur, le fonctionnement de mon estomac, le halètement de mes poumons.

     […]

J’écris un journal – ne me demandez pas trop de franchise. Je parle à moi-même – je crains de vous assourdir si vous m’écoutez ; aux autres je m’adresse d’habitude plus doucement.

J’écris un journal – je discute avec moi-même. Mais je veillerai à ne pas oublier les cent mille personnes qui le liront – car il risque de devenir une proclamation si je l’oublie, ne serait-ce qu’une minute.

Laissez-moi enfiler une tenue de ville – ma robe de chambre est trop parée, trop brodée.

     […]

Mais pourquoi pas ? Et si tout le journal ne consistait en rien d’autre que son écriture, que l’analyse et l’exploration des confessions de l’âme – ce travail serait-il inutile ?

Je supporte l’accusation et je m’accuse d’être un bavard. Les conditions de la communication, les différents styles, changent chaque instant selon la matière à laquelle nous avons affaire. Le coup dans le mille d’un aphorisme bien trouvé vaut quelquefois des volumes entiers – mais jamais aucun aphorisme n’a encore rendu les volumes inutiles. Vaine est la violence pour chercher un diamant, si on tombe dessus on a de la chance et la chose est réglée. C’est différent déjà dans le cas du radium. Il convient d’arracher et de cracher délibérément à la surface une misérable masse énorme de pechblende, le tout doit être retravaillé pour en extraire quelques grammes de la pierre des Sages, le Magisterium. Mais cela mérite sa peine, parce que le radium vaut bien plus que le diamant – au lieu d’un scintillement mort, une force vivante, un effet éternel, un élixir.

     […]

Mais alors, qu’est-ce que c’est que tout ça, si ce n’est ni sincérité, ni communication, ni connaissance de moi-même – car, n’est-ce pas, pour les expérimenter j’ai libéré les associations d’idées, et les formes qui se sont dégagées du chaos virevoltant étaient toutes différentes de celles qu’ont m’avait inculquées. Connais-toi toi-même allons donc !

Dans une phrase célèbre, Talleyrand en est arrivé jusqu’à prétendre que nous avons inventé la parole afin de cacher nos pensées. Quant à moi, si je me rappelle bien, la dernière fois j’en suis arrivé à supposer que nous pensons nos pensées afin de les dissimuler à nous-mêmes, pour ne pas connaître nous-mêmes, cette Chose inconnue, redoutable, la réalité sanglante que le temps ancien appelait monstre à pattes de cheval, le moyen âge diable, et qu’un psychanalyste allemand contemporain n’ose pas nommer autrement, chuchotant, impuissant, que ça – Quelqu’un avec qui nous souhaitons aussi peu nous trouver face à face, que nous ne souhaitons voir, nos intestins et notre cœur et la gelée tremblotante qui ballote dans le bol osseux de notre crâne.

 

Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fourvoye ; l'espouser en somme, et luy servir de mary

 

Mes opinions, je les trouve infiniement hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi un subject, auquel j'exerce mon jugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde tousjours vis à vis : moy, je replie ma veuë au dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soy, moy je regarde dedans moy : Je n'ay affaire qu'à moy, je me considere sans cesse, je me contrerolle, je me gouste. Les autres vont tousjours ailleurs, s'ils y pensent bien : ils vont tousjours avant, moy, je me roulle en moy-mesme. 

 

J'appelle tousjours raison, cette apparence de discours que chacun forge en soy :

 

Quand je me confesse à moy religieusement, je trouve que la meilleure bonté que j'aye, a quelque teinture vicieuse.

 

Il se faut reserver une arriereboutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes, et si privé, que nulle accointance ou communication de chose estrangere y trouve place : Discourir et y rire, comme sans femme, sans enfans, et sans biens, sans train, et sans valetz : afin que quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme ; elle se peut faire compagnie, elle a dequoy assaillir et dequoy deffendre, dequoy recevoir, et dequoy donner : ne craignons pas en cette solitude, nous croupir d'oisiveté ennuyeuse

     […]

Ce n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous-mesmes : Retirez vous en vous, mais preparez vous premierement de vous y recevoir : ce seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçavez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie : jusques à ce que vous vous soyez rendu tel, devant qui vous n'osiez clocher, et jusques à ce que vous ayez honte et respect de vous mesmes, presentez vous tousjours en l'imagination Caton, Phocion, et Aristides, en la presence desquels les fols mesme cacheroient leurs fautes, et establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions : Si elles se detraquent, leur reverence vous remettra en train : ils vous contiendront en cette voye, de vous contenter de vous mesmes, de n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en certaines et limitées cogitations, où elle se puisse plaire : et ayant entendu les vrays biens, desquels on jouyt à mesure qu'on les entend, s'en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom. Voyla le conseil de la vraye et naifve philosophie, non d'une philosophie ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers.

 

Par ce que Socrates avoit seul mordu à certes au precepte de son Dieu, de se connoistre, et par cest estude estoit arrivé à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.

 

Mais nous sommes, je ne sçay comment, doubles en nous mesmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas : et ne nous pouvons deffaire de ce que nous condamnons.

 

Il y a une autre sorte de gloire, qui est une trop bonne opinion, que nous concevons de nostre valeur. C'est un'affection inconsiderée, dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous mesmes, autres que nous ne sommes.

 

 

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[*] Editins V. Hamy, traduction Judith et Pierre Karinthy.