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Se connaÎtre soi-mÊme, parler de soi
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Les lignes ci-dessous
illustrent la même préoccupation de Montaigne et de Karinthy de se prendre
eux-mêmes comme sujets d’une œuvre littéraire et philosophique. Encore que
Montaigne revendique sa franchise sans prétendre à la vérité (« Mes opinions, je les
trouve infiniment hardies et constantes à condamner mon insuffisance.» Karinthy ne
prétend ni à la franchise ni à la vérité, « J’ai aussi peu confiance dans ma sincérité vers
l’intérieur que dans celle vers l’extérieur. […] J’écris un journal–
ne me demandez pas trop de franchise. »
Karinthy
comme Montaigne consacre donc la majeure partie de son œuvre à se décrire, mais
alors que Montaigne dit "voyez qui je suis, comment je suis",
Karinthy n’a de cesse de se distancier par rapport à lui-même, de distinguer un
"j’écris" et un "je suis". Il imagine un "petit
moi" qui, à l’intérieur de lui-même ironise et casse tous ses effets,
annihile ses efforts de paraître. Dans "Rencontre avec un jeune homme[*]", il rencontre,
marié et établi, l’adolescent plein d’idéaux et de rêves qu’il était. Dans l’extrait
ci-dessous, l’écriture d’un journal le conduit à observer : C’est un soi
extérieur à soi qui cherche la vérité dans cette rédaction. « J’en suis arrivé à supposer
que nous pensons nos pensées afin de les dissimuler à nous-mêmes, pour ne pas
connaître nous-mêmes. » Cette conclusion lui semble être la seule
issue au paradoxe qu’il a soulevé.
Après la
célèbre proclamation du préambule des essais, Montaigne exprime aussi des
doutes dans les lignes de son œuvre par rapport à lui-même. Déjà quand il
oppose corps et âme, proposant à l’âme d’épouser
le corps et lui servir de mari ! et il rencontre étonnamment Karinthy
quand il écrit : « Nous
sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui [ce qui] fait
que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas : et ne nous pouvons défaire de
ce que nous condamnons. »
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de
Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)
(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le
livre des éditions arléa (2002) selon l’adaptation de Claude pinganaud.)
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Nous avons un rapport de possesseur à possédé sans que je m’identifie à lui. Moi-même – je ne me connais pas, je suis en effet « secret et étrangeté » – je connais en revanche bien, fort bien ce qui s’efforce et se convulse, se tord en convulsions, là-bas dans la boule osseuse d’où un fin fil nerveux conduit au bout de ma langue et au bout de ma plume ! Laissez-le chercher la Vérité – moi j’attends et j’observe, puisqu’il la cherche pour mon compte – mais seulement avec modération – car jamais il n’a su ce que signifie aimer la vérité à en mourir, celui qui n’a fait que veiller à ce que soit vrai ce qu’il dit ou ce qu’il écrit. Moi j’attends et j’observe – je supporte mes pensées, colorées et ballottées par sentiment et emportement – je les supporte comme je supporte les battements de mon cœur, le fonctionnement de mon estomac, le halètement de mes poumons. […] J’écris un journal – ne me demandez pas trop de franchise. Je parle à moi-même – je crains de vous assourdir si vous m’écoutez ; aux autres je m’adresse d’habitude plus doucement. J’écris un journal – je discute avec moi-même. Mais je veillerai à ne pas oublier les cent mille personnes qui le liront – car il risque de devenir une proclamation si je l’oublie, ne serait-ce qu’une minute. Laissez-moi enfiler une tenue de ville – ma robe de chambre est trop parée, trop brodée. […] Mais pourquoi pas ? Et si tout le journal ne consistait en rien d’autre que son écriture, que l’analyse et l’exploration des confessions de l’âme – ce travail serait-il inutile ? Je supporte l’accusation et je m’accuse d’être un bavard. Les conditions de la communication, les différents styles, changent chaque instant selon la matière à laquelle nous avons affaire. Le coup dans le mille d’un aphorisme bien trouvé vaut quelquefois des volumes entiers – mais jamais aucun aphorisme n’a encore rendu les volumes inutiles. Vaine est la violence pour chercher un diamant, si on tombe dessus on a de la chance et la chose est réglée. C’est différent déjà dans le cas du radium. Il convient d’arracher et de cracher délibérément à la surface une misérable masse énorme de pechblende, le tout doit être retravaillé pour en extraire quelques grammes de la pierre des Sages, le Magisterium. Mais cela mérite sa peine, parce que le radium vaut bien plus que le diamant – au lieu d’un scintillement mort, une force vivante, un effet éternel, un élixir. […] Mais alors, qu’est-ce que c’est que tout ça, si ce n’est ni sincérité, ni communication, ni connaissance de moi-même – car, n’est-ce pas, pour les expérimenter j’ai libéré les associations d’idées, et les formes qui se sont dégagées du chaos virevoltant étaient toutes différentes de celles qu’ont m’avait inculquées. Connais-toi toi-même – allons donc ! Dans une phrase célèbre, Talleyrand en est arrivé jusqu’à prétendre que nous avons inventé la parole afin de cacher nos pensées. Quant à moi, si je me rappelle bien, la dernière fois j’en suis arrivé à supposer que nous pensons nos pensées afin de les dissimuler à nous-mêmes, pour ne pas connaître nous-mêmes, cette Chose inconnue, redoutable, la réalité sanglante que le temps ancien appelait monstre à pattes de cheval, le moyen âge diable, et qu’un psychanalyste allemand contemporain n’ose pas nommer autrement, chuchotant, impuissant, que ça – Quelqu’un avec qui nous souhaitons aussi peu nous trouver face à face, que nous ne souhaitons voir, nos intestins et notre cœur et la gelée tremblotante qui ballote dans le bol osseux de notre crâne. |
Si
c’eűt été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et
me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu’on m’y voie en ma faon
simple, naturelle et ordinaire, sans contention [effort] ni artifice: car
c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, et ma forme naïve
[naturelle], autant que la révérence publique me l’a permis. (p. 11) Il faut ordonner à l’âme non
de se tirer à quartier, de s’entretenir à part, de mépriser et
abandonner le corps (aussi ne le saurait-elle faire que par quelque singerie
contrefaite), mais de se rallier à lui, de l’embrasser, le chérir, lui
assister, le contrôler, le conseiller, le redresser et ramener quand il
fourvoie, l’épouser en somme et lui servir de mari. (p. 467) Mes opinions, je les trouve infiniment hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vrai, c’est aussi un sujet auquel j’exerce mon jugement autant qu’à nul autre. Le monde regarde toujours vis-à-vis ; moi, je replie ma vue au-dedans, je la plante, je l’amuse là. Chacun regarde devant soi; moi, je regarde dedans moi : je n’ai affaire qu’à moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte. Les autres vont toujours ailleurs, s’ils y pensent bien; ils vont toujours avant, personne ne tente de descendre en
soi-même, (Perse, IV, 20) moi je me
roule en moi-même. (p. 481) J'appelle toujours raison, cette apparence de discours que chacun forge en soy (p 413) Quand je me confesse à moy religieusement, je trouve que la meilleure bonté que j'aye, a quelque teinture vicieuse. Il se faut réserver une arrière-boutique toute nőtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté, et principale retraite et solitude. En celle-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien de nous à nous-même, et si privé que nulle accointance ou communication étrangère y trouve place; discourir et y rire comme sans femme, sans enfants et sans biens, sans train et sans valets, afin que, quand l’occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une âme contournable en soi-même; elle se peut faire compagnie; elle a de quoi assaillir et de quoi défendre, de quoi recevoir et de quoi donner; ne craignons pas en cette solitude mous croupir d’oisiveté ennuyeuse. (p. 183) […] Ce n’est plus ce qu’il faut chercher,
que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez
vous-même. Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement de vous y
recevoir; ce serait folie de vous fier à vous-même si vous ne vous savez
gouverner. II y a moyen de faillir en la solitude comme en Voilà le conseil de la vraie et naïve philosophie, non d’une philosophie ostentatrice et parlière, comme est celle des deux premiers [Pline et Cicéron]. (p. 188) Parce que Socrate avait seul mordu à certes [sérieusement] au précepte de son Dieu - de se connaître et par cette étude était arrivé à se mépriser, il fut estimé seul digne du surnom de Sage. Qui se connaîtra ainsi, qu’il se donne hardiment à connaître par sa bouche. (p. 281) Mais nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui [ce qui] fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas : et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons. (p. 453) Il y a une autre sorte de gloire, qui est une trop bonne opinion, que nous concevons de notre valeur. C'est une affection inconsidérée, de quoi nous nous chérissons, qui nous représente à nous-même, autres que nous ne sommes. (p. 462) |
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