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la synthèse résumée)
Dieu et l’homme
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Pour
Montaigne la foi ne se discute pas, il n’y a place chez lui que pour la
critique des interprétations et des représentations que l’on se fait de Dieu :
« Ce sont toutes agitations
et esmotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous
l'imaginer selon la sienne : c'est à Dieu seul de se cognoistre et
interpreter ses ouvrages. » ; « Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de
vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjecture ? ». La foi
de Karinthi est plus critique : « Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le
simplet et le génie. » ; il tente aussi d’assimiler la foi à la
pensée en « un
certain effort pour souder ensemble foi et savoir, pour trouver Dieu
à la lumière de la Pensée et trouver la pensée dans le verbe de Dieu. ».
Quant à la représentation de Dieu que Montaigne dédaigne ou critique, Karinthy,
en philosophe humoriste, ne supporte pas que Dieu soit toujours représenté
vieux et barbu : « Je n'ai
jamais pu consentir avec une foi sincère que Dieu soit toujours
représenté par toutes les religions comme un homme, un homme vieux et barbu
par-dessus le marché. » ; il demande même à Joséphine Baker, dans
une interview alors qu’elle est à Budapest : « Dis-moi franchement :
comment voyais-tu Dieu [dans ton enfance] ? Blanc ou noir ? »
Plus que la
religion ou le dogme, c’est le divin qui préoccupe Karinthy autant que
Montaigne. Il est passionnant de comparer leurs approches de la Nature, de
soi-même, de la mort et de l’humanité par rapport à la notion du divin en
concluant sur l’idée que nous nous en faisons. Ni pour l’un, ni pour l’autre
Dieu ne se discute, il s’impose en tant que sujet de leur réflexion en rapport
avec nous et notre environnement.
Parlant de
la Nature, ils fustigent les prétentions que nous avons d’échapper à Dieu, de
le voir se mêler de nos affaires ou de le contourner par la connaissance :
« Mais la raison m'a instruit,
que de condamner ainsi resolument une chose pour fausse, et impossible, c'est
se donner l'advantage d'avoir dans la teste, les bornes et limites de la
volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature. » ; « Des gens plus âgés
avaient encore coutume de dire il y a deux ans : le bon dieu ne permet pas
aux vilaines gens de monter en l’air parce qu’ils veulent plus que ce qu’il
leur a permis. » ; « Gens
si asseurez, que ceux qui nous content des fables, comme
Alchymistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens, Medecins […]
interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu. » ;
« Combien de fois
dois-je encore répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu que tu
veux immobiliser. » ; « J'avoy presentement en la pensée, d'où nous
venoit cett'erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et
entreprises ? » car : « Suffit à un Chrestien croire toutes choses
venir de Dieu. […] Mais je trouve mauvais ce que je vois en usage : le
chercher à fermir et appuyer notre religion par le bonheur et prospérité de nos
entreprises. »
Quand
Karinthy oppose l’homme à la Nature et à Dieu, c’est pour interpréter la
révolte d’un condamné à mort au pied de l’échafaud : « Lorsque Dieu est mort,
la Nature est tombée malade et c'est sa maladie qui s'appelle Homme. Et alors
la Maladie s'est mise à régner sur la Terre. » ; en fait sa
croyance en Dieu passe par des détours qui trouvent leur source dans les
développements de la psychologie et de la psychanalyse à son époque :
« Il y a deux choses
que je sais maintenant de façon certaine. Une première est qu’en dehors de moi
il existe lui qui est au courant de mon existence, qui sait mieux que moi qui
je suis. Une seconde est que le chercher ainsi est vain. » ;
« J’ai déjà évoqué les
deux acheminements possibles qui peuvent mener à Dieu : par nous-mêmes,
par le biais de la foi en lui, et
au-delà de nous-mêmes par le biais du doute en lui. » ; « Peu importe si
c’est l’âme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de
savoir où nous nous sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur
nommé réalité qui nous pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a
créé on ne sait comment – ou bien les yeux fermés, en observant les remuements
de notre âme. […] Seigneur, je me suis entretenu avec un
grand nombre de mes congénères "à âme analysée", tes prêtres, et je
leur ai demandé qui je suis – mais, avec un sourire mystérieux, ils n’ont su me
répondre que : tu ne penses pas ce que tu veux, tu ne dis pas ce que tu
penses, tu ne fais pas ce que tu dis. C’est la trinité de l’Âme. Ce dieu est un
peu trop confus pour moi. Un dieu qui ne croit pas en lui-même – comment
pourrais-je y croire, moi ? »
Montaigne
disserte longuement et à maintes reprise de la mort "fin dernière de
l’homme" où Dieu joue le rôle principal et unique : « C’est à Dieu, qui
nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service
d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre. » ;
il avance aussi à quel point l’immortalité est inconcevable : « Imaginez, de vray,
combien seroit une vie perdurable, moins supportable à l'homme, et plus
penible, que n'est la vie que je luy ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous
me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. ». Karinthy n’aborde
pas la mort sous cet angle philosophique mais comme la faucheuse qui nous ravit
ceux qu’on aime ou admire, ou associée à la souffrance que l’homme peut causer
à l’homme : « Mon Dieu,
Seigneur inconnu et puissant, si ton visage était terrorisant comme la tempête
et ta parole celle du tonnerre, je voudrais te demander, gêné et
balbutiant : accueille maintenant cet homme tel un homme. » ;
« Quiconque donc
cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter le bonheur qu’au prix de le
lier à la souffrance et à la mort, n’est ni sage ni parfait, mais dérangé. » ;
« Voici la vérité :
c’est une honte que l’homme, la plus belle opportunité de la joie et de la
beauté sur cette Terre, dépérisse et disparaisse en quelques années, enterrant
pour toujours un monde qui est plus beau et meilleur que celui qui a été créé
par un dieu inconnu et sur lequel nous avons vue à travers les fenêtres de nos
yeux. »
Quant à l’humanité telle qu’elle est et
le rôle que l’un ou l’autre dévolue à Dieu, Montaigne se place du côté de la
philosophie théologique : « La
fiance de la bonté d'autruy, est un non leger tesmoignage de la
bonté propre : partant
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de
Jérôme Bosch)
(On retrouve l’emplacement exact des citations en en
sélectionnant, puis copiant une partie.
Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F »,
puis coller (CTRL+V) l’extrait dans la
mire de recherche.)
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La
foi, Dieu et sa représentation |
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Mais il ne peut pas être non plus un être
bisexuel en sa personne, parce que… ce ne serait pas authentique… et il peut
encore moins être asexué. |
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Je n'ai pas d'autre issue : je ne peux
le représenter qu'en deux personnages. Mais deux personnages immenses pour
bien remplir l'œil de celui qui les regarde ; des formes prodigieuses et
des couleurs éblouissantes… avec sur les deux visages de la puissance
humaine, de la passion… Ah ! si je t'ai expliqué tout cela c'est pour
que tu l'écrives, car moi, je suis incapable de le peindre. Oh oui, honorable éducateur
populaire, il existe en effet et on est en train de le cuisiner
dans le chaudron spirituel des plus grands esprits du monde, un certain effort pour souder ensemble foi et
savoir, pour trouver Dieu à la lumière de la Pensée et trouver la pensée dans
le verbe de Dieu – mais tant que ce plat merveilleux, le nectar et
l’ambroisie de l’esprit n’est pas achevé, l’âme pudique et fière ne peut
digérer ta tambouille simplette. - J’ai entendu dire,
Joséphine [Baker], que tu es croyante et tu vas régulièrement à - Oh oui, je l’ai toujours été. - Dis-moi franchement : comment voyais-tu Dieu ?
Blanc ou noir ? Elle lève sur moi un regard soupçonneux. - Dieu n’a pas de peau. Dieu est
invisible. Dieu est la pureté. - Tu m’as mal compris, Joséphine. J’ai
demandé comment tu t’imaginais Dieu quand tu étais enfant, quand tu ne savais
encore ni sentir ni croire, seulement imaginer. Mais elle s’entête et répète, soupçonneuse
et quasiment hostile : - Dieu est invisible. Dieu est la
pureté. Elle tient bon. Elle a des bases
métaphysiques solides, prière de ne pas l’embarrasser. J’abandonne
rapidement, je ne veux pas risquer qu’on déclare que Satan c’est moi. |
La temperance,
comment ? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont
nulle place en la divinité ? La fortitude à porter la douleur, le
labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu : ces trois choses
n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de
vertu et de vice. […] Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu
par nos analogies et conjectures :
le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir
aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy
a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne
pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça
bas à nostre corruption et à nos miseres ? De toutes les opinions
humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus
de vraysemblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance
incomprehensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté,
toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la
reverence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque
nom et en quelque maniere que ce fust. […] Il m'a tousjours semblé qu'à un homme Chrestien
cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et
d'irreverence : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne
peut faire cecy, ou cela. Je ne trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance
divine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence qui s'offre à nous,
en ces propositions, il la faudroit representer plus reveremment et plus
religieusement. |
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Dieu,
la nature et soi-même |
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Mais
nous ne dirons jamais assez d'injures au
desreglement de nostre esprit |
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Pendant mille ans, tout le
monde croira la Science rationnelle et populaire qui ne prétend
que ce qu'elle peut aussi prouver, et qui n'admet que ce qu'elle voit de ses
yeux et entend de ses oreilles, car pendant mille ans œil et Oreille seront
des idoles, ô Paracelse, et ils s'inféodent à ces idoles de la même façon
qu'autrefois les Perses et les Assyriens s'étaient soumis à la puissance des
pierres. Nous seuls savons que toute idole est fausseté car Dieu, l'Essence,
est insaisissable. Mais eux croiront en la Science épaisse et palpable qui
flatte la racaille. Et en son honneur ils construiront des palais dans le
Monde Ancien comme sur la Terre Nouvelle : des palais et des machines.
Quand nous serons de retour, nous trouverons des machines à voltiger dans les
airs, à voler autour de la Terre et à claironner la petite gloire des savants
charlatans : des petites merveilles qu'auront pu produire de minables
petits Christs sauveurs. Holà, Monsieur le
curé ! de la sincérité s'il vous plaît ! trêve de balivernes !
car cette fois je veux y voir clair. Ce n'est pas par Dieu que cet
être fut pétri de poussière – Dieu est mort le cinquième jour -, oh, je
vois ! oh, grâce, grâce, je vois enfin, enfin je comprends ! – une
fois qu'il a créé ce monde beau, heureux, propre, mort, il s'est endormi, il
est mort lui-même, parce que les montagnes propres et taciturnes n'avaient
plus besoin de lui, parce que les eaux profondes, sans fond avaient repris sa
sagesse. Mais la poussière délaissée, elle, a été atteinte d'une maladie et
il n'y avait plus de dieu pour la guérir, pour lui apporter la paix – il n'y
avait plus de dieu pour empêcher que se redresse la vile tumeur de la roche
et se mette en mouvement – lorsque Dieu est mort, la Nature est tombée malade et c'est sa maladie
qui s'appelle Homme. Et alors la Maladie s'est mise à régner sur la Terre. Combien de
fois dois-je
encore répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu
que tu veux immobiliser – elle
n’alterne pas ses connaissances, mais elle les élargit -, et si de nos jours
elle essaye de dépasser le darwinisme, cela ne signifie nullement qu’elle
veut autre chose, mais qu’elle veut quelque chose de plus, de plus complet.
Non seulement la science n’a pas honte de la perception qu’elle avait cent
ans plus tôt de l’histoire de l’évolution, mais elle en est fière quand elle
veut la rectifier et la développer – toi non plus, tu n’as pas à avoir honte
en son nom. Dans ton zèle de flatteries envers l’église tu n’as pas besoin
d’être plus papiste que le pape – crois-moi, je le connais, ça lui déplairait
plutôt. |
Mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi
resolument une chose pour fausse, et impossible, c'est se donner
l'advantage d'avoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de
Dieu, et de la puissance de nostre mere nature : Et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde, que de
les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appellons
monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en
presente il continuellement à nostre veuë ? Considerons au travers de
quels nuages, et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la
pluspart des choses qui nous sont entre mains : certes nous trouverons
que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste
l'estrangeté : et que ces choses là, si elles nous estoyent presentees
de nouveau, nous les trouverions autant ou plus incroyables qu'aucunes
autres. […] Il faut juger avec plus de reverence de cette
infinie puissance de nature, et plus de recognoissance de nostre
ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables,
tesmoignees par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouvons estre
persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens : car de les
condamner impossibles, c'est se faire fort, par une temeraire presumption, de
sçavoir jusques où va Le vray champ et subject de
l'imposture, sont les choses inconnües : d'autant qu'en
premier lieu l'estrangeté mesme donne credit, et puis n'estants point
subjectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les
combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire,
parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes : par ce que
l'ignorance des auditeurs preste une belle et large carriere, et toute
liberté, au maniement d'une matiere cachee.
Il advient de là, qu'il n'est rien creu si
fermement, que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des
fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens,
Medecins, id genus omne. Ausquels je joindrois volontiers, si j'osois,
un tas de gens, interpretes
et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de
trouver les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la
volonté divine, les motifs incomprehensibles de ses oeuvres. Et quoy que la
varieté et discordance continuelle des evenemens, les rejette de coin en
coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur
esteuf, et de mesme creon peindre le blanc et le noir. |
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J’ai déjà évoqué les deux acheminements possibles qui peuvent mener
à Dieu : par
nous-mêmes, par le biais de la foi en lui, et au-delà de nous-mêmes par le
biais du doute en lui. (Ce
dernier chemin, plus lent et plus complexe, mène tout aussi sûrement de lui
parce qu’on cherche partout celui que la foi situait dans l’au-delà.) Dieu est ici est il est aussi dans
l’au-delà. Mais la notion de Dieu est du ressort de la métaphysique, or il
découle de ce qui précède que pour nous l’au-delà ne peut être une question
de métaphysique mais seulement de psychologie, ici, dans cette vie présente. Nous ne pouvons construire sa notion qu’à
partir de notre âme, nous devons examiner nous-mêmes si nous doutons de la
possibilité de son existence. Nous devons observer notre âme, prudemment,
modestement, dans le silence du recueillement, en faisant taire pour un temps
le cliquetis de la logique du rêve. […] Une chose est probable et découle de la
nature même de l’âme, c’est que l’au-delà est le contraire de tout ce que
nous considérons comme mauvais. C’est le désir qui crée l’au-delà, le même
désir qui ressent tout obstacle entravant son assouvissement comme
souffrance, douleur, mort, prison de la vie et de la mort. L’au-delà signifie liberté, assouvissement
illimité de tout désir. Et comme le désir est une chose personnelle et
individuelle, l’au-delà ne peut pas être autre que le paradis d’une âme
unique, un cosmos dans lequel tout se passe comme cette âme le souhaiterait,
déjà ici, dans cette vie onirique ; un cosmos dont cette âme unique, qui
jusqu’à présent n’a fait qu’observer et subir le monde, deviendrait par la
suite le dieu créateur, récréant à sa propre image. Il est probable qu’en réalité l’au-delà
n’est autre que la prise de conscience du fait que c’est nous-mêmes qui
créons le monde, et nous le créons conforme à l’image du bonheur désiré. On dirait que deux hommes ont déjà deviné
quelque chose : Mahomet et Socrate. L’un a eu le courage d’affirmer que
l’au-delà et le paradis ne peuvent être que l’endroit où Allah, bien sûr,
mais surtout lui-même, Mahomet, se sent bien. L'autre a eu le courage de déclarer
qu’ils n’existent pas pour tout le monde, c’est le privilège des seules âmes
capables de les créer à partir de rien. Éveillé, face à moi-même,
dans la joie de vivre de ma minute la plus épanouie, la découverte
étincelante de moi-même et du monde a, en expression et en ton, choisi la
forme, le mot, que la sophistique menteuse nomme mensonge le plus recherché,
comédie et tricherie, c’est-à-dire pathos – oh oui, le pathos, le vrai, qui
nous effraie pour la seule raison que nous le confondons avec le faux pathos
– le pathos qui est le langage du théâtre et de l’église – le ton sur lequel
nous nous adressons à l’âme de l’homme éveillé et à Dieu qui lui est veille
éternelle. Et nous, telle l’autruche,
nous cachons notre tête sous la terre, du Dieu avec qui nous
sommes fâchés. Nous rejetons son « infinitude »
dans laquelle Il nous a destiné le rôle de limace. Nous rechercherons pour
nous un autre dieu qui reconnaîtra en nous son semblable. Dieu est le concepteur et le réalisateur – par
conséquent si Dieu a été conçu et réalisé par l’Âme Humaine, alors
appelons désormais l’âme humaine Dieu : il n’est pas moins inconnu et
invisible que Jéhovah ou Allah. Au
lieu d’une Certitude Extérieure, une Certitude Intérieure – l’important c’est
d’avoir une certitude. Comprenons enfin, ô philosophes, prêtres, athées,
savants et poètes, penseurs et croyants – tout enseignement qui reconnaît,
qui prend pour base que Quelque Chose Existe, est religieux et déiste – il
n’existe q’une seule thèse impie et areligieuse, celle de celui qui affirme
que Rien n’existe. En conséquence une critique du credo
freudien ne peut prendre pour point de départ que la question : est-ce
que, oui ou non, il résume pour nous mieux, plus facilement, plus concisément
plus clairement et plus simplement le Grand Existant que les religions
dominantes ? Peu importe si
c’est l’âme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de
savoir où nous nous sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur
nommé réalité qui nous pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a
créé on ne sait comment – ou bien les yeux fermés, en observant les
remuements de notre âme. Eh bien, pour le moment, les yeux fermés ne
donnent pas apparemment ce sentiment de plus grande sécurité – nous vacillons
et nous tâtonnons. La psychanalyse n’est pas encore parvenue à reconstruire
ce qu’elle a démonté : or sans cela tout n’est que dissection de cadavres,
recherche, tentative, et non une réalité vivante conceptrice et créatrice. On ne peut rien entreprendre avec une âme
démontée. Si l’Homme Surhumain, le Dieu Humain s’amenait maintenant du fond
des temps et se présentait devant moi comme le Dieu de Moïse dans le
buisson ardent pour me demander : qu’est-ce que tu sais de l’âme
humaine, mon fils ? je devrais lui répondre : Seigneur, je me suis entretenu
avec un grand nombre
de mes congénères « à âme analysée », tes prêtres, et je leur ai
demandé qui je suis – mais, avec un sourire mystérieux, ils n’ont su me
répondre que : tu ne penses pas ce que tu veux, tu ne dis pas ce que tu
penses, tu ne fais pas ce que tu dis. C’est la trinité de l’Âme. Ce dieu
est un peu trop confus pour moi. Un dieu qui ne croit pas en lui-même –
comment pourrais-je y croire, moi ? |
Suffit à un Chrestien croire
toutes choses venir de Dieu : les recevoir avec recognoissance de sa divine et
inscrutable sapience : pourtant les prendre en bonne part, en quelque
visage qu'elles luy soient envoyees. Mais je trouve mauvais ce que je voy en usage, de chercher à fermir et
appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises. Nostre
creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser par les
evenemens : Car le peuple accoustumé à ces argumens plausibles, et
proprement de son goust, il est danger, quand les evenemens viennent à leur
tour contraires et des-avantageux, qu'il en esbranle sa foy : Comme aux
guerres où nous sommes pour la Religion, ceux qui eurent l'avantage au
rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se
servans de cette fortune, pour certaine approbation de leur party :
quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de
Jarnac, sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils n'ont un
peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c'est
prendre d'un sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le chaud et le
froid. Il vaudroit mieux l'entretenir des vrays fondemens de J'avoy presentement en la pensée, d'où nous
venoit cett'erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et
entreprises, et l'appeller à
toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de
l'aide, sans considerer si l'occasion est juste ou injuste ; et
d'escrier son nom, et sa puissance, en quelque estat, et action que nous
soyons, pour vitieuse qu'elle soit. Il est bien nostre seul et
unique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder : mais encore
qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant
autant juste, comme il est bon, et comme il est puissant : mais il use
bien plus souvent de sa justice, que de son pouvoir, et nous favorise selon
la raison d'icelle, non selon noz demandes. Toutefois je juge ainsi,
qu'à une chose si divine et si haultaine, et surpassant de si
loing l'humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à
la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore
son secours, d'une faveur extraordinaire et privilegiée, pour la pouvoir
concevoir et loger en nous : et ne croy pas que les moyens purement humains
en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames rares et
excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles
anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriver à cette
cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les
hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n'est pas à dire, que ce ne soit
une tresbelle et treslouable entreprinse, d'accommoder encore au service de
nostre foy, les utils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne
fault pas doubter que ce ne soit l'usage le plus honorable, que nous leur
sçaurions donner : et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'un
homme Chrestien, que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir,
estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point
de servir Dieu d'esprit et d'ame : nous luy devons encore, et rendons
une reverence corporelle : nous appliquons noz membres mesmes, et noz
mouvements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et
accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous : mais
tousjours avec cette reservation, de n'estimer pas que ce soit de nous
qu'elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à une si
supernaturelle et divine science. Il nous faut noter, qu'à
chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus estimable que son
estre (Le Lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur
espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses
propres qualitez : Lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir,
mais c'est tout ; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre
imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible
qu'elle sorte de là, et qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes
conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme :
Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu : ny
la vertu estre sans raison : et nulle raison loger ailleurs qu'en
l'humaine figure : Dieu est donc revestu de l'humaine figure. |
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Dieu, la mort et la souffrance |
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Un homme frappe chez toi, qui est encore si
près de la terre qu'il nous est impossible de l'imaginer esprit ou fantôme –
il y a quelques jours encore il était assis, jeune et fort, parmi nous, et en
pensant à lui nous voyons seulement un très cher visage aimable et des yeux
qui rient. |
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[…] Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à l'aune.
Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle, par le Dieu
mesme du temps, et de la durée, Saturne son pere : Imaginez de vray, combien seroit une vie
perdurable, moins supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie
que je luy ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse
de vous en avoir privé. J'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume,
pour vous empescher ; voyant la commodité de son
usage, de l'embrasser
trop avidement et indiscretement : Pour vous loger en
ceste moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que je demande
de vous ; j'ay temperé l'une et l'autre entre la douceur et l'aigreur. |
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Mon
Dieu, Seigneur inconnu et puissant, si ton visage était terrorisant comme
la tempête et ta parole celle du tonnerre, je voudrais te demander, gêné et
balbutiant : accueille maintenant cet homme tel un homme ; comme si toi aussi tu étais un
homme, prends-le par la main, souris-lui et parle-lui en langage humain pour
qu'il puisse sentir que tu l'aimes toi aussi, avec chaleur et émotion, comme
nous l'aimions. Prends-le par la main, caresse son cher visage comme si tu
étais son père – console-le pour ce qu'il a perdu ici sur la terre. Mon Dieu,
j'ignore si tu le connais tel que nous le connaissions – si tu as vu son rire
pur et chaud comme celui d'un enfant – si tu as vu ses yeux sérieux lorsqu'il
prenait des ailes afin de ne pas laisser moisir le talent, ce métal noble que
tu lui as donné, le laisser moisir sur terre comme un marchand lâche et
couard – mais de l'élever parmi les nuages, le laisser briller dans le soleil
brillant. Mon Dieu, je sais bien qu'il n'était qu'un homme et à un homme il
n'est pas donné d'être autre que poussière – mais tu sais que ce n'est pas
toi qu'il tentait lorsque de ses ailes il battait ton ciel bleu. Il voulait
te voir de près – pardonne-le d'avoir beaucoup aimé la vie. Accueille-le
chaleureusement. Dis "bienvenue" à celui à qui nous disons adieu. Quiconque donc cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter
le bonheur
qu’au prix de le lier à la souffrance et là la mort, n’est ni sage ni
parfait, mais dérangé, il
l’est dans chacun de ses actes, et les conséquences de ces actes doivent être
corrigées non pas par elle, la sage nature, mais par l’Homme et avec l’aide
de Dieu se situant au dessus de la sage nature, par l’Homme avec sa foi
contre-nature dans le bien, la négation contre-nature du mal. |
Puis que Dieu nous donne
loisir de disposer de nostre deslogement ; preparons nous
y ; plions bagage ; prenons de bon'heure congé de la compagnie ;
despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et
esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si fortes : et
meshuy aymer cecy et cela, mais n'espouser rien que soy : C'est à dire,
le reste soit à nous : mais non pas joint et colé en façon, qu'on ne le
puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du
nostre. La plus grande chose du monde c'est de sçavoir estre à soy. Mais cecy ne s'en va pas
sans contraste : Car plusieurs tiennent, que nous ne pouvons
abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres de celuy, qui
nous y a mis ; et que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ains
pour sa gloire et service d'autruy, de nous donner congé, quand il luy
plaira, non à nous de le prendre : Que nous ne sommes pas nays
pour nous, ains aussi pour nostre païs : les loix nous redemandent
compte de nous, pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous.
Autrement comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre
monde. |
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Dieu et l’humanité |
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Aucuns de ces peuples ayants
esté battuz par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher
d'amitié : les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en
cette maniere : Seigneur voyla cinq esclaves : si tu és. un Dieu
fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'avantage : si tu és un Dieu
debonnaire, voyla de l'encens et des plumes : si tu és homme, prens les
oiseaux et les fruicts que voicy. |
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Or la vérité est que l’homme est la source de
toute joie, beauté, bonté, il périt vilainement et cruellement, il n’a pas
autant de force dans l’existence que la pierre stupide ou l’air froid. Notre
cerveau, nos nerfs, notre cœur sont l’instrument le plus précieux et le plus
superbe de la joie et de la conscience infinies sur cette Terre, un exemple
impossible du trésor le plus sensible, le plus noble, le plus parfait, pour
de sales petites bêtes, des germes humides – ça ne dure même pas aussi
longtemps que le rude récipient osseux dans lequel il s’est caché pour se
protéger. Voici la vérité : c’est une honte que l’homme, la
plus belle opportunité de la joie et de la beauté sur cette Terre, dépérisse
et disparaisse en quelques années, enterrant pour toujours un monde qui est
plus beau et meilleur que celui qui a été créé par un dieu inconnu et sur
lequel nous avons vue à travers les fenêtres de nos yeux. Frappé du désir et de la foi que le bon est beau et
le beau est bon, l'homme naît par nature uniquement pour traverser
tout ce qui est laid et mauvais. Quelque dieu cruel a mêlé à notre corps
pétri de boue une pincée d'or de beauté, de joie et d'harmonie – dans cette
boue et cette souillure, cette pincée d'or ne sert qu'à démanger et provoquer
de continuelles et cuisantes douleurs. Est-il possible – serait-il tout de même
possible que la force vainque la matière – que l’esprit soit une
vérité plus forte et plus vraie que le corps – que la vie ait un sens qui
survive à la vie – que le bien survive au mal, la vie survive à la mort – que
Dieu soit quand même plus puissant que le diable ? Car on peut mesurer une
oreille, un œil, un cœur et le sens d’un homme entier, mais l’homme
entier ne peut être mesuré que par rapport à Dieu s’il existe. Deux types de personnes peuvent
avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. Le premier ne comprend rien, le second
n’est compris par personne. Le premier utilise le truchement et la direction
de Dieu vers les hommes, le second se fait le truchement et guide les hommes
vers Dieu. Le premier ne fait confiance à personne et ressent comme
insuffisant tout ce qu’il pense – le second ressent comme non fiable et
insuffisant tout ce qui vient des hommes - il a besoin de quelqu’un qui le
comprenne mieux que les hommes. |
La fiance de la bonté d'autruy, est
un non leger tesmoignage de la bonté propre : partant Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la
mondaine
philosophie : quand elle nous inculque si souvent, que nostre sagesse
n'est que folie devant Dieu : que de toutes les vanitez la plus vaine
c'est l'homme : que
l'homme qui presume de son sçavoir, ne sçait pas encore que c'est que
sçavoir : et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense estre quelque
chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe ? Ces sentences du sainct
Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il
ne me faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rendroient avec
toute submission et obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre
fouëtez à leurs propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur
raison que par elle mesme. |
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