Retour à la page d’accueil                                                   Accéder aux autres chapitres : (aller à la synthèse résumée)

 

 

 

 

Dieu et l’homme

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Pour Montaigne la foi ne se discute pas, il n’y a place chez lui que pour la critique des interprétations et des représentations que l’on se fait de Dieu : « Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne : c'est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouvrages.  » ; « Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjecture ? ». La foi de Karinthi est plus critique : « Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. » ; il tente aussi d’assimiler la foi à la pensée en « un certain effort pour souder ensemble foi et savoir, pour trouver Dieu à la lumière de la Pensée et trouver la pensée dans le verbe de Dieu. ». Quant à la représentation de Dieu que Montaigne dédaigne ou critique, Karinthy, en philosophe humoriste, ne supporte pas que Dieu soit toujours représenté vieux et barbu : « Je n'ai jamais pu consentir avec une foi sincère que Dieu soit toujours représenté par toutes les religions comme un homme, un homme vieux et barbu par-dessus le marché. » ; il demande même à Joséphine Baker, dans une interview alors qu’elle est à Budapest : « Dis-moi franchement : comment voyais-tu Dieu [dans ton enfance] ? Blanc ou noir ? »

Plus que la religion ou le dogme, c’est le divin qui préoccupe Karinthy autant que Montaigne. Il est passionnant de comparer leurs approches de la Nature, de soi-même, de la mort et de l’humanité par rapport à la notion du divin en concluant sur l’idée que nous nous en faisons. Ni pour l’un, ni pour l’autre Dieu ne se discute, il s’impose en tant que sujet de leur réflexion en rapport avec nous et notre environnement.

Parlant de la Nature, ils fustigent les prétentions que nous avons d’échapper à Dieu, de le voir se mêler de nos affaires ou de le contourner par la connaissance : « Mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument une chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature. » ; « Des gens plus âgés avaient encore coutume de dire il y a deux ans : le bon dieu ne permet pas aux vilaines gens de monter en l’air parce qu’ils veulent plus que ce qu’il leur a permis. » ; « Gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens, Medecins […] interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu.  » ; « Combien de fois dois-je encore répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu que tu veux immobiliser. » ; « J'avoy presentement en la pensée, d'où nous venoit cett'erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises ? » car : « Suffit à un Chrestien croire toutes choses venir de Dieu. […] Mais je trouve mauvais ce que je vois en usage : le chercher à fermir et appuyer notre religion par le bonheur et prospérité de nos entreprises. »

Quand Karinthy oppose l’homme à la Nature et à Dieu, c’est pour interpréter la révolte d’un condamné à mort au pied de l’échafaud : « Lorsque Dieu est mort, la Nature est tombée malade et c'est sa maladie qui s'appelle Homme. Et alors la Maladie s'est mise à régner sur la Terre. » ; en fait sa croyance en Dieu passe par des détours qui trouvent leur source dans les développements de la psychologie et de la psychanalyse à son époque : « Il y a deux choses que je sais maintenant de façon certaine. Une première est qu’en dehors de moi il existe lui qui est au courant de mon existence, qui sait mieux que moi qui je suis. Une seconde est que le chercher ainsi est vain. » ; « J’ai déjà évoqué les deux acheminements possibles qui peuvent mener à Dieu : par nous-mêmes, par le biais de la foi en lui, et au-delà de nous-mêmes par le biais du doute en lui. » ; « Peu importe si c’est l’âme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de savoir où nous nous sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur nommé réalité qui nous pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a créé on ne sait comment – ou bien les yeux fermés, en observant les remuements de notre âme. […] Seigneur, je me suis entretenu avec un grand nombre de mes congénères "à âme analysée", tes prêtres, et je leur ai demandé qui je suis – mais, avec un sourire mystérieux, ils n’ont su me répondre que : tu ne penses pas ce que tu veux, tu ne dis pas ce que tu penses, tu ne fais pas ce que tu dis. C’est la trinité de l’Âme. Ce dieu est un peu trop confus pour moi. Un dieu qui ne croit pas en lui-même – comment pourrais-je y croire, moi ? »

Montaigne disserte longuement et à maintes reprise de la mort "fin dernière de l’homme" où Dieu joue le rôle principal et unique : « C’est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre. » ; il avance aussi à quel point l’immortalité est inconcevable : « Imaginez, de vray, combien seroit une vie perdurable, moins supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que je luy ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. ». Karinthy n’aborde pas la mort sous cet angle philosophique mais comme la faucheuse qui nous ravit ceux qu’on aime ou admire, ou associée à la souffrance que l’homme peut causer à l’homme : « Mon Dieu, Seigneur inconnu et puissant, si ton visage était terrorisant comme la tempête et ta parole celle du tonnerre, je voudrais te demander, gêné et balbutiant : accueille maintenant cet homme tel un homme. » ; « Quiconque donc cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter le bonheur qu’au prix de le lier à la souffrance et à la mort, n’est ni sage ni parfait, mais dérangé. » ; « Voici la vérité : c’est une honte que l’homme, la plus belle opportunité de la joie et de la beauté sur cette Terre, dépérisse et disparaisse en quelques années, enterrant pour toujours un monde qui est plus beau et meilleur que celui qui a été créé par un dieu inconnu et sur lequel nous avons vue à travers les fenêtres de nos yeux. »

Quant à l’humanité telle qu’elle est et le rôle que l’un ou l’autre dévolue à Dieu, Montaigne se place du côté de la philosophie théologique : « La fiance de la bonté d'autruy, est un non leger tesmoignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu volontiers. » ; « Que nous presche la vérité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie : quand elle nous inculque si souvent, que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu : que de toutes les vanitez la plus vaine c'est l'homme  ». Karinthy se place d’abord du côté de la condition  humaine et quand il évoque Dieu c’est pour espérer qu’elle s’améliore : « Est-il possible – serait-il tout de même possible que la force vainque la matière – que l’esprit soit une vérité plus forte et plus vraie que le corps – que la vie ait un sens qui survive à la vie – que le bien survive au mal, la vie survive à la mort – que Dieu soit quand même plus puissant que le diable ? »

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F », puis  coller (CTRL+V) l’extrait dans la mire de recherche.)

 

La foi, Dieu et sa représentation

 Je n'ai jamais pu consentir avec une foi sincère que Dieu soit toujours représenté par toutes les religions comme un homme, un homme vieux et barbu par-dessus le marché. Ce qui est éternel ne peut pas être vieux… et ne peut pas être seulement masculin ce qui est une représentation de la race humaine… ce qui ressemble à l'humain ou ce à quoi l'humain ressemble… puisque l'humain est à la fois masculin et féminin… donc dieu ne peut pas être seulement masculin ou seulement féminin

Mais il ne peut pas être non plus un être bisexuel en sa personne, parce que… ce ne serait pas authentique… et il peut encore moins être asexué.

 

 

 Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne : c'est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouvrages : et le fait en nostre langue, improprement, pour s'avaller et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut elle convenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal : veu que nul mal ne le touche ? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous servons pour par les choses obscures arriver aux apparentes :veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu ? la justice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la societé et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu ?

Je n'ai pas d'autre issue : je ne peux le représenter qu'en deux personnages. Mais deux personnages immenses pour bien remplir l'œil de celui qui les regarde ; des formes prodigieuses et des couleurs éblouissantes… avec sur les deux visages de la puissance humaine, de la passion… Ah ! si je t'ai expliqué tout cela c'est pour que tu l'écrives, car moi, je suis incapable de le peindre.

 

Oh oui, honorable éducateur populaire, il existe en effet et on est en train de le cuisiner dans le chaudron spirituel des plus grands esprits du monde, un certain effort pour souder ensemble foi et savoir, pour trouver Dieu à la lumière de la Pensée et trouver la pensée dans le verbe de Dieu – mais tant que ce plat merveilleux, le nectar et l’ambroisie de l’esprit n’est pas achevé, l’âme pudique et fière ne peut digérer ta tambouille simplette.

 

- J’ai entendu dire, Joséphine [Baker], que tu es croyante et tu vas régulièrement à la messe. Es-tu pratiquante depuis l’enfance ?

- Oh oui, je l’ai toujours été.

Dis-moi franchement : comment voyais-tu Dieu ? Blanc ou noir ?

Elle lève sur moi un regard soupçonneux.

- Dieu n’a pas de peau. Dieu est invisible. Dieu est la pureté.

- Tu m’as mal compris, Joséphine. J’ai demandé comment tu t’imaginais Dieu quand tu étais enfant, quand tu ne savais encore ni sentir ni croire, seulement imaginer.

Mais elle s’entête et répète, soupçonneuse et quasiment hostile :

- Dieu est invisible. Dieu est la pureté.

Elle tient bon. Elle a des bases métaphysiques solides, prière de ne pas l’embarrasser. J’abandonne rapidement, je ne veux pas risquer qu’on déclare que Satan c’est moi.

La temperance, comment ? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont nulle place en la divinité ? La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu : ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice.

[…]

Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures : le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres ?

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vraysemblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incomprehensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la reverence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust.

[…]

Il m'a tousjours semblé qu'à un homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et d'irreverence : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Je ne trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer plus reveremment et plus religieusement.

 

 

Dieu, la nature et soi-même

 Ainsi parla notre Mère Protectrice, la nature, et elle fit encore une pichenette à Latham quand celui-ci voulut voler par dessus la Manche. – Des gens plus âgés avaient encore coutume de dire il y a deux ans : le bon dieu ne permet pas aux vilaines gens de monter en l’air parce qu’ils veulent plus que ce qu’il leur a permis.

 

 

 Car ceux la surpassent toute follie, d'autant que l'impieté y est joincte, qui s'en adressent à Dieu mesmes, ou à la fortune, comme si elle avoit des oreilles subjectes à nostre batterie. A l'exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou esclaire, se mettent à tirer contre le ciel d'une vengeance Titanienne, pour renger Dieu à raison, à coups de fleche.

Mais nous ne dirons jamais assez d'injures au  desreglement de  nostre esprit

Pendant mille ans, tout le monde croira la Science rationnelle et populaire qui ne prétend que ce qu'elle peut aussi prouver, et qui n'admet que ce qu'elle voit de ses yeux et entend de ses oreilles, car pendant mille ans œil et Oreille seront des idoles, ô Paracelse, et ils s'inféodent à ces idoles de la même façon qu'autrefois les Perses et les Assyriens s'étaient soumis à la puissance des pierres. Nous seuls savons que toute idole est fausseté car Dieu, l'Essence, est insaisissable. Mais eux croiront en la Science épaisse et palpable qui flatte la racaille. Et en son honneur ils construiront des palais dans le Monde Ancien comme sur la Terre Nouvelle : des palais et des machines. Quand nous serons de retour, nous trouverons des machines à voltiger dans les airs, à voler autour de la Terre et à claironner la petite gloire des savants charlatans : des petites merveilles qu'auront pu produire de minables petits Christs sauveurs.

 

Holà, Monsieur le curé ! de la sincérité s'il vous plaît ! trêve de balivernes ! car cette fois je veux y voir clair. Ce n'est pas par Dieu que cet être fut pétri de poussière – Dieu est mort le cinquième jour -, oh, je vois ! oh, grâce, grâce, je vois enfin, enfin je comprends ! – une fois qu'il a créé ce monde beau, heureux, propre, mort, il s'est endormi, il est mort lui-même, parce que les montagnes propres et taciturnes n'avaient plus besoin de lui, parce que les eaux profondes, sans fond avaient repris sa sagesse. Mais la poussière délaissée, elle, a été atteinte d'une maladie et il n'y avait plus de dieu pour la guérir, pour lui apporter la paix – il n'y avait plus de dieu pour empêcher que se redresse la vile tumeur de la roche et se mette en mouvement – lorsque Dieu est mort, la Nature est tombée malade et c'est sa maladie qui s'appelle Homme. Et alors la Maladie s'est mise à régner sur la Terre.

 

Combien de fois dois-je encore répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu que tu veux immobiliser – elle n’alterne pas ses connaissances, mais elle les élargit -, et si de nos jours elle essaye de dépasser le darwinisme, cela ne signifie nullement qu’elle veut autre chose, mais qu’elle veut quelque chose de plus, de plus complet. Non seulement la science n’a pas honte de la perception qu’elle avait cent ans plus tôt de l’histoire de l’évolution, mais elle en est fière quand elle veut la rectifier et la développer – toi non plus, tu n’as pas à avoir honte en son nom. Dans ton zèle de flatteries envers l’église tu n’as pas besoin d’être plus papiste que le pape – crois-moi, je le connais, ça lui déplairait plutôt.

 

Mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument une chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature : Et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appellons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement à nostre veuë ? Considerons au travers de quels nuages, et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains : certes nous trouverons que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste l'estrangeté : et que ces choses là, si elles nous estoyent presentees de nouveau, nous les trouverions autant ou plus incroyables qu'aucunes autres. […]

Il faut juger avec plus de reverence de cette infinie puissance de nature, et plus de recognoissance de nostre ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouvons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens : car de les condamner impossibles, c'est se faire fort, par une temeraire presumption, de sçavoir jusques où va la possibilité. Si lon entendoit bien la difference qu'il y a entre l'impossible et l'inusité ; et entre ce qui est contre l'ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement : on observeroit la regle de Rien trop, commandee par Chilon.

 

Le vray champ et subject de l'imposture, sont les choses inconnües : d'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit, et puis n'estants point subjectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes : par ce que l'ignorance des auditeurs preste une belle et large carriere, et toute liberté, au maniement d'une matiere cachee.  

Il advient de là, qu'il n'est rien creu si fermement, que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens, Medecins, id genus omne. Ausquels je joindrois volontiers, si j'osois, un tas de gens, interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouver les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté divine, les motifs incomprehensibles de ses oeuvres. Et quoy que la varieté et discordance continuelle des evenemens, les rejette de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur esteuf, et de mesme creon peindre le blanc et le noir.

 

 Il y a deux choses que je sais maintenant de façon certaine. Une première est qu’en dehors de moi il existe lui qui est au courant de mon existence, qui sait mieux que moi qui je suis. Une seconde est que le chercher ainsi est vain – il est plus puissant que moi, seul lui peut me trouver – si nous cherchons tous deux à l’aveugle, en tâtonnant, nous risquons de nous rater, de passer l’un à côté de l’autre sans nous trouver. L’un de nous doit se tenir tranquille – laisse-moi être celui-là, moi, plus faible et plus las. Je dois rester patient et attentif – je dois attendre sans perdre patience – et dès que je sentirai près de moi sa main qui tâte, je serai libre de chuchoter doucement : je suis ici, je suis ici, je suis ici, c’est moi ici – mon Dieu, comme tout est simple, comme tout est clair, mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu à moi.

 Où chacun faict un Dieu de ce qu'il luy plaist, le chasseur d'un Lyon où d'un Renard, le pescheur de certain poisson : et des Idoles de chaque action ou passion humaine : le soleil, la lune, et la terre, sont les dieux principaux : la forme de jurer, c'est toucher la terre regardant le soleil : et y mange l'on la chair et le poisson crud. Où le grand serment, c'est jurer le nom de quelque homme trespassé, qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa tumbe. Où les estrenes que le Roy envoye aux Princes ses vassaux, tous les ans, c'est du feu, lequel apporté, tout le vieil feu est esteint : et de ce nouveau sont tenus les peuples voisins venir puiser chacun pour soy, sur peine de crime de leze majesté.

 

J’ai déjà évoqué les deux acheminements possibles qui peuvent mener à Dieu : par nous-mêmes, par le biais de la foi en lui, et au-delà de nous-mêmes par le biais du doute en lui. (Ce dernier chemin, plus lent et plus complexe, mène tout aussi sûrement de lui parce qu’on cherche partout celui que la foi situait dans l’au-delà.)

Dieu est ici est il est aussi dans l’au-delà. Mais la notion de Dieu est du ressort de la métaphysique, or il découle de ce qui précède que pour nous l’au-delà ne peut être une question de métaphysique mais seulement de psychologie, ici, dans cette vie présente.

Nous ne pouvons construire sa notion qu’à partir de notre âme, nous devons examiner nous-mêmes si nous doutons de la possibilité de son existence.

Nous devons observer notre âme, prudemment, modestement, dans le silence du recueillement, en faisant taire pour un temps le cliquetis de la logique du rêve.

[…]

Une chose est probable et découle de la nature même de l’âme, c’est que l’au-delà est le contraire de tout ce que nous considérons comme mauvais. C’est le désir qui crée l’au-delà, le même désir qui ressent tout obstacle entravant son assouvissement comme souffrance, douleur, mort, prison de la vie et de la mort.

L’au-delà signifie liberté, assouvissement illimité de tout désir. Et comme le désir est une chose personnelle et individuelle, l’au-delà ne peut pas être autre que le paradis d’une âme unique, un cosmos dans lequel tout se passe comme cette âme le souhaiterait, déjà ici, dans cette vie onirique ; un cosmos dont cette âme unique, qui jusqu’à présent n’a fait qu’observer et subir le monde, deviendrait par la suite le dieu créateur, récréant à sa propre image.

Il est probable qu’en réalité l’au-delà n’est autre que la prise de conscience du fait que c’est nous-mêmes qui créons le monde, et nous le créons conforme à l’image du bonheur désiré.

On dirait que deux hommes ont déjà deviné quelque chose : Mahomet et Socrate. L’un a eu le courage d’affirmer que l’au-delà et le paradis ne peuvent être que l’endroit où Allah, bien sûr, mais surtout lui-même, Mahomet, se sent bien. L'autre a eu le courage de déclarer qu’ils n’existent pas pour tout le monde, c’est le privilège des seules âmes capables de les créer à partir de rien.

 

Éveillé, face à moi-même, dans la joie de vivre de ma minute la plus épanouie, la découverte étincelante de moi-même et du monde a, en expression et en ton, choisi la forme, le mot, que la sophistique menteuse nomme mensonge le plus recherché, comédie et tricherie, c’est-à-dire pathos – oh oui, le pathos, le vrai, qui nous effraie pour la seule raison que nous le confondons avec le faux pathos – le pathos qui est le langage du théâtre et de l’église – le ton sur lequel nous nous adressons à l’âme de l’homme éveillé et à Dieu qui lui est veille éternelle.

 

Et nous, telle l’autruche, nous cachons notre tête sous la terre, du Dieu avec qui nous sommes fâchés.

Nous rejetons son « infinitude » dans laquelle Il nous a destiné le rôle de limace. Nous rechercherons pour nous un autre dieu qui reconnaîtra en nous son semblable.

 

 Dieu est le concepteur et le réalisateur – par conséquent si Dieu a été conçu et réalisé par l’Âme Humaine, alors appelons désormais l’âme humaine Dieu : il n’est pas moins inconnu et invisible que Jéhovah  ou Allah. Au lieu d’une Certitude Extérieure, une Certitude Intérieure – l’important c’est d’avoir une certitude. Comprenons enfin, ô philosophes, prêtres, athées, savants et poètes, penseurs et croyants – tout enseignement qui reconnaît, qui prend pour base que Quelque Chose Existe, est religieux et déiste – il n’existe q’une seule thèse impie et areligieuse, celle de celui qui affirme que Rien n’existe.

En conséquence une critique du credo freudien ne peut prendre pour point de départ que la question : est-ce que, oui ou non, il résume pour nous mieux, plus facilement, plus concisément plus clairement et plus simplement le Grand Existant que les religions dominantes ? Peu importe si c’est l’âme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de savoir où nous nous sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur nommé réalité qui nous pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a créé on ne sait comment – ou bien les yeux fermés, en observant les remuements de notre âme.

Eh bien, pour le moment, les yeux fermés ne donnent pas apparemment ce sentiment de plus grande sécurité – nous vacillons et nous tâtonnons. La psychanalyse n’est pas encore parvenue à reconstruire ce qu’elle a démonté : or sans cela tout n’est que dissection de cadavres, recherche, tentative, et non une réalité vivante conceptrice et créatrice.

On ne peut rien entreprendre avec une âme démontée. Si l’Homme Surhumain, le Dieu Humain s’amenait maintenant du fond des temps et se présentait devant moi comme le Dieu de Moïse dans le buisson ardent pour me demander : qu’est-ce que tu sais de l’âme humaine, mon fils ? je devrais lui répondre : Seigneur, je me suis entretenu avec un grand nombre de mes congénères « à âme analysée », tes prêtres, et je leur ai demandé qui je suis – mais, avec un sourire mystérieux, ils n’ont su me répondre que : tu ne penses pas ce que tu veux, tu ne dis pas ce que tu penses, tu ne fais pas ce que tu dis. C’est la trinité de l’Âme.

Ce dieu est un peu trop confus pour moi. Un dieu qui ne croit pas en lui-même – comment pourrais-je y croire, moi ?

 

Suffit à un Chrestien croire toutes choses venir de Dieu : les recevoir avec recognoissance de sa divine et inscrutable sapience : pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient envoyees. Mais je trouve mauvais ce que je voy en usage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises. Nostre creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser par les evenemens : Car le peuple accoustumé à ces argumens plausibles, et proprement de son goust, il est danger, quand les evenemens viennent à leur tour contraires et des-avantageux, qu'il en esbranle sa foy : Comme aux guerres où nous sommes pour la Religion, ceux qui eurent l'avantage au rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se servans de cette fortune, pour certaine approbation de leur party : quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de Jarnac, sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils n'ont un peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c'est prendre d'un sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l'entretenir des vrays fondemens de la verité. C'est une belle bataille navale qui s'est gaignee ces mois passez contre les Turcs, soubs la conduite de dom Joan d'Austria : mais il a bien pleu à Dieu en faire autres fois voir d'autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aisé de ramener les choses divines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en divers temps, de morts si pareilles et si estranges (car retirez de la dispute par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame) et exaggerer cette vengeance divine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adjouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en un retraict. Mais quoy ? Irenee se trouve engagé en mesme fortune : Dieu nous voulant apprendre, que les bons ont autre chose à esperer : et les mauvais autre chose à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde : il les manie et applique selon sa disposition occulte : et nous oste le moyen d'en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui s'en veulent prevaloir selon l'humaine raison. Ils n'en donnent jamais une touche, qu'ils n'en reçoivent deux. Sainct Augustin en fait une belle preuve sur ses adversaires. C'est un conflict, qui se decide par les armes de la memoire, plus que par celles de la raison. Il se faut contenter de la lumiere qu'il plaist au Soleil nous communiquer par ses rayons, et qui eslevera ses yeux pour en prendre une plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouve pas estrange, si pour la peine de son outrecuidance il y perd la veuë.

 

J'avoy presentement en la pensée, d'où nous venoit cett'erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l'appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l'aide, sans considerer si l'occasion est juste ou injuste ; et d'escrier son nom, et sa puissance, en quelque estat, et action que nous soyons, pour vitieuse qu'elle soit.

Il est bien nostre seul et unique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder : mais encore qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant autant juste, comme il est bon, et comme il est puissant : mais il use bien plus souvent de sa justice, que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison d'icelle, non selon noz demandes.

 

Toutefois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'une faveur extraordinaire et privilegiée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous : et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriver à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n'est pas à dire, que ce ne soit une tresbelle et treslouable entreprinse, d'accommoder encore au service de nostre foy, les utils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne fault pas doubter que ce ne soit l'usage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner : et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'un homme Chrestien, que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'ame : nous luy devons encore, et rendons une reverence corporelle : nous appliquons noz membres mesmes, et noz mouvements et les choses externes à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous : mais tousjours avec cette reservation, de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à une si supernaturelle et divine science.

 

Il nous faut noter, qu'à chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus estimable que son estre (Le Lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez : Lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c'est tout ; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme : Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu : ny la vertu estre sans raison : et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine figure : Dieu est donc revestu de l'humaine figure.

 

 

Dieu, la mort et la souffrance

 Mon Dieu - je ne suis pas prêtre et je n'ai pas la parole éloquente -, pas plus que je n'ai vu ton visage et j'ignore comment tu es. Quand j'étais enfant on m'a appris des prières mais j'ai déjà oublié les paroles de la prière car je vivais au milieu de gens et l'on ne peut communiquer avec eux qu'en langage humain. Je me trouve ici au bord de cette tombe, je regarde autour de moi, hésitant, gêné, car je sens que je devrais m'adresser à quelqu'un, à quelqu'un ou à quelque chose qui n'a pas de nom – qui est brouillard ou nuage ou ciel bleu ou soleil éblouissant ou nuit noire – quelque chose qui englobe tout, chose que l'on sent quand on soupire ou on pleure. Si cette chose s'appelle Dieu – mon Dieu, si tu es celui que j'ai senti que tu étais quand j'étais enfant, celui qui comprend l'homme mieux que l'homme – fais que je puisse croire en toi, fais que je puisse te parler, pas pour moi, mais pour quelqu'un qui n'a plus la parole.

Un homme frappe chez toi, qui est encore si près de la terre qu'il nous est impossible de l'imaginer esprit ou fantôme – il y a quelques jours encore il était assis, jeune et fort, parmi nous, et en pensant à lui nous voyons seulement un très cher visage aimable et des yeux qui rient.

 

 Ce n'est pas de merveille s'il est si souvent pris au piege. On fait peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main, que le medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le patissent.

[…]

Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à l'aune. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle, par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son pere : Imaginez de vray, combien seroit une vie perdurable, moins supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que je luy ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. J'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume, pour vous empescher ; voyant la commodité  de son  usage,  de  l'embrasser  trop avidement et indiscretement : Pour vous loger en ceste moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que je demande de vous ; j'ay temperé l'une et l'autre entre la douceur et l'aigreur.

 

Mon Dieu, Seigneur inconnu et puissant, si ton visage était terrorisant comme la tempête et ta parole celle du tonnerre, je voudrais te demander, gêné et balbutiant : accueille maintenant cet homme tel un homme ; comme si toi aussi tu étais un homme, prends-le par la main, souris-lui et parle-lui en langage humain pour qu'il puisse sentir que tu l'aimes toi aussi, avec chaleur et émotion, comme nous l'aimions. Prends-le par la main, caresse son cher visage comme si tu étais son père – console-le pour ce qu'il a perdu ici sur la terre. Mon Dieu, j'ignore si tu le connais tel que nous le connaissions – si tu as vu son rire pur et chaud comme celui d'un enfant – si tu as vu ses yeux sérieux lorsqu'il prenait des ailes afin de ne pas laisser moisir le talent, ce métal noble que tu lui as donné, le laisser moisir sur terre comme un marchand lâche et couard – mais de l'élever parmi les nuages, le laisser briller dans le soleil brillant. Mon Dieu, je sais bien qu'il n'était qu'un homme et à un homme il n'est pas donné d'être autre que poussière – mais tu sais que ce n'est pas toi qu'il tentait lorsque de ses ailes il battait ton ciel bleu. Il voulait te voir de près – pardonne-le d'avoir beaucoup aimé la vie. Accueille-le chaleureusement. Dis "bienvenue" à celui à qui nous disons adieu.

 

Quiconque donc cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter le bonheur qu’au prix de le lier à la souffrance et là la mort, n’est ni sage ni parfait, mais dérangé, il l’est dans chacun de ses actes, et les conséquences de ces actes doivent être corrigées non pas par elle, la sage nature, mais par l’Homme et avec l’aide de Dieu se situant au dessus de la sage nature, par l’Homme avec sa foi contre-nature dans le bien, la négation contre-nature du mal.

Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement ; preparons nous y ; plions bagage ; prenons de bon'heure congé de la compagnie ; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si fortes : et meshuy aymer cecy et cela, mais n'espouser rien que soy : C'est à dire, le reste soit à nous : mais non pas joint et colé en façon, qu'on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre. La plus grande chose du monde c'est de sçavoir estre à soy.

 

Mais cecy ne s'en va pas sans contraste : Car plusieurs tiennent, que nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres de celuy, qui nous y a mis ; et que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre : Que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre païs : les loix nous redemandent compte de nous, pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous. Autrement comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre monde.

 

Dieu et l’humanité

 Clown des manuels scolaires, cible des caricatures, barbu farfelu, tu as concocté des sucs inconnus parmi de petites flammes vertes, tu cherchais le produit miracle de la jeunesse souriante et tu as trouvé à sa place la poudre à canon – reviens dans ton atelier et reprends ton travail. Tu étais le seul à te préoccuper de ce qui est le plus important, qu’il ne faudrait jamais repousser au bénéfice d’autres activités, les hommes, ces malheureux. Tu aimes le réel, le substantiel, le véridique – comment avons-nous pu t’oublier ? Nous avons écouté bouche bée un passionné qui a désigné des étoiles lointaines et qui nous a jalonné des chemins, cet aliéné – nous avons applaudi un poète qui a trouvé des métaphores de nos douleurs, nous  avons célébré un orateur qui a enterré le pauvre pécheur mort avec des mots emphatiques : c’est à cela que nous avons gaspillé notre force et notre temps.

 

 Quand les vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pepie en tienne des-ja les Cannibales. A voir nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse, et que le jour du jugement nous prent au collet : sans s'aviser que plusieurs pires choses se sont veuës, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant ?

 

Aucuns de ces peuples ayants esté battuz par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié : les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere : Seigneur voyla cinq esclaves : si tu és. un Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'avantage : si tu és un Dieu debonnaire, voyla de l'encens et des plumes : si tu és homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy.

Or la vérité est que l’homme est la source de toute joie, beauté, bonté, il périt vilainement et cruellement, il n’a pas autant de force dans l’existence que la pierre stupide ou l’air froid. Notre cerveau, nos nerfs, notre cœur sont l’instrument le plus précieux et le plus superbe de la joie et de la conscience infinies sur cette Terre, un exemple impossible du trésor le plus sensible, le plus noble, le plus parfait, pour de sales petites bêtes, des germes humides – ça ne dure même pas aussi longtemps que le rude récipient osseux dans lequel il s’est caché pour se protéger. Voici la vérité : c’est une honte que l’homme, la plus belle opportunité de la joie et de la beauté sur cette Terre, dépérisse et disparaisse en quelques années, enterrant pour toujours un monde qui est plus beau et meilleur que celui qui a été créé par un dieu inconnu et sur lequel nous avons vue à travers les fenêtres de nos yeux.

 

Frappé du désir et de la foi que le bon est beau et le beau est bon, l'homme naît par nature uniquement pour traverser tout ce qui est laid et mauvais. Quelque dieu cruel a mêlé à notre corps pétri de boue une pincée d'or de beauté, de joie et d'harmonie – dans cette boue et cette souillure, cette pincée d'or ne sert qu'à démanger et provoquer de continuelles et cuisantes douleurs.

 

Est-il possible – serait-il tout de même possible que la force vainque la matière – que l’esprit soit une vérité plus forte et plus vraie que le corps – que la vie ait un sens qui survive à la vie – que le bien survive au mal, la vie survive à la mort – que Dieu soit quand même plus puissant que le diable ?

 

Car on peut mesurer une oreille, un œil, un cœur et le sens d’un homme entier, mais l’homme entier ne peut être mesuré que par rapport à Dieu s’il existe.

 

Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. Le premier ne comprend rien, le second n’est compris par personne. Le premier utilise le truchement et la direction de Dieu vers les hommes, le second se fait le truchement et guide les hommes vers Dieu. Le premier ne fait confiance à personne et ressent comme insuffisant tout ce qu’il pense – le second ressent comme non fiable et insuffisant tout ce qui vient des hommes - il a besoin de quelqu’un qui le comprenne mieux que les hommes.

 

La fiance de la bonté d'autruy, est un non leger tesmoignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu volontiers. Et pour son regard, je ne voy point d'ordre de maison, ny plus dignement ny plus constamment conduit que le sien. Heureux, qui ait reiglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement : et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d'autres occupations, qu'il suit, plus convenables, plus tranquilles, et selon son coeur.

 

Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie : quand elle nous inculque si souvent, que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu : que de toutes les vanitez la plus vaine c'est l'homme : que l'homme qui presume de son sçavoir, ne sçait pas encore que c'est que sçavoir : et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe ? Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rendroient avec toute submission et obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre fouëtez à leurs propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle mesme.

 

 

 

 

 

 

 

 

retour au haut de la page