Retour à la page d’accueil Accéder aux autres
chapitres : (aller à
la synthèse résumée)
Dieu et l’homme
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Pour
Montaigne la foi ne se discute pas, il n’y a place chez lui que pour la
critique des interprétations et des représentations que l’on se fait de
Dieu : « Ce sont
toutes agitations et émotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon
notre forme, ni nous l'imaginer selon
Plus que la
religion ou le dogme, c’est le divin qui préoccupe Karinthy autant que
Montaigne. Il est passionnant de comparer leurs approches de la Nature, de
soi-même, de la mort et de l’humanité par rapport à la notion du divin en
concluant sur l’idée que nous nous en faisons. Ni pour l’un, ni pour l’autre
Dieu ne se discute, il s’impose en tant que sujet de leur réflexion en rapport
avec nous et notre environnement.
Parlant de
la Nature, ils fustigent les prétentions que nous avons d’échapper à Dieu, de
le voir se mêler de nos affaires ou de le contourner par la connaissance :
« Mais la raison m'a instruit,
que de condamner ainsi résolument une chose pour fausse, et impossible, c’est
se donner l’avantage d’avoir dans la tête les bornes et limites de la volonté
de Dieu et de la puissance de notre mère nature. » ; « Des gens plus âgés
avaient encore coutume de dire il y a deux ans : le bon dieu ne permet pas
aux vilaines gens de monter en l’air parce qu’ils veulent plus que ce qu’il
leur a permis. » ; « Gens
si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes,
pronostiqueurs, judiciaires (astrologues judiciaires), chiromanciens, médecins
[…] interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu. » ;
« Combien de fois
dois-je encore répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu que tu
veux immobiliser ? » ; « J'avais présentement en la pensée, d'où nous
venait cette erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises. »
car : « Suffit à
un Chrétien croire toutes choses venir de Dieu. […]Mais je trouve
mauvais ce que je vois en usage : le chercher à fermir et appuyer notre
religion par le bonheur et prospérité de nos entreprises. »
Quand
Karinthy oppose l’homme à la Nature et à Dieu, c’est pour interpréter la
révolte d’un condamné à mort au pied de l’échafaud : « Lorsque Dieu est mort,
la Nature est tombée malade et c'est sa maladie qui s'appelle Homme. Et alors
la Maladie s'est mise à régner sur la Terre. » ; en fait sa
croyance en Dieu passe par des détours qui trouvent leur source dans les
développements de la psychologie et de la psychanalyse à son époque :
« Il y a deux choses
que je sais maintenant de façon certaine. Une première est qu’en dehors de moi
il existe lui qui est au courant de mon existence, qui sait mieux que moi qui
je suis. Une seconde est que le chercher ainsi est vain. » ;
« J’ai déjà évoqué
les deux acheminements possibles qui peuvent mener à Dieu : par
nous-mêmes, par le biais de la foi en
lui, et au-delà de nous-mêmes par le biais du doute en lui. » ;
« Peu importe si
c’est l’âme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de
savoir où nous nous sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur
nommé réalité qui nous pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a
créé on ne sait comment – ou bien les yeux fermés, en observant les remuements
de notre âme. […] Seigneur, je me suis entretenu avec un
grand nombre de mes congénères "à âme analysée", tes prêtres, et je
leur ai demandé qui je suis – mais, avec un sourire mystérieux, ils n’ont su me
répondre que : tu ne penses pas ce que tu veux, tu ne dis pas ce que tu
penses, tu ne fais pas ce que tu dis. C’est la trinité de l’Âme. Ce dieu est un
peu trop confus pour moi. Un dieu qui ne croit pas en lui-même – comment
pourrais-je y croire, moi ? »
Montaigne
disserte longuement et à maintes reprise de la mort "fin dernière de
l’homme" où Dieu joue le rôle principal et unique : « C’est à Dieu, qui
nous a ici envoyés non pour nous seulement, mais pour sa gloire et service
d’autrui, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre. » ;
il avance aussi à quel point l’immortalité est inconcevable : « Imaginez, de vrai,
combien serait une vie perdurable [éternelle] moins supportable à l’homme et
plus pénible que n’est la vie que je lui ai donnée. Si vous n’aviez la mort,
vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. ». Karinthy
n’aborde pas la mort sous cet angle philosophique mais comme la faucheuse qui
nous ravit ceux qu’on aime ou admire, ou associée à la souffrance que l’homme
peut causer à l’homme : « Mon
Dieu, Seigneur inconnu et puissant, si ton visage était terrorisant
comme la tempête et ta parole celle du tonnerre, je voudrais te demander, gêné
et balbutiant : accueille maintenant cet homme tel un homme. » ;
« Quiconque donc
cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter le bonheur qu’au prix de le
lier à la souffrance et à la mort, n’est ni sage ni parfait, mais dérangé. » ;
« Voici la vérité :
c’est une honte que l’homme, la plus belle opportunité de la joie et de la
beauté sur cette Terre, dépérisse et disparaisse en quelques années, enterrant pour
toujours un monde qui est plus beau et meilleur que celui qui a été créé par un
dieu inconnu et sur lequel nous avons vue à travers les fenêtres de nos yeux. »
Quant à l’humanité telle qu’elle est et
le rôle que l’un ou l’autre dévolue à Dieu, Montaigne se place du côté de la
philosophie théologique : « La
fiance de [la confiance en] la bonté d'autrui, est un non léger
témoignage de la bonté propre : partant,
(Les liens des citations
ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de
Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)
(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le
livre des éditions arléa (2002) selon l’adaptation de Claude pinganaud.)
|
La
foi, Dieu et sa représentation |
|||
|
|
|
|
|
|
Mais il ne peut pas être non plus un être
bisexuel en sa personne, parce que… ce ne serait pas authentique… et il peut
encore moins être asexué. Je n'ai pas d'autre issue : je ne peux le
représenter qu'en deux personnages. Mais deux personnages immenses pour bien
remplir l'œil de celui qui les regarde ; des formes prodigieuses et des
couleurs éblouissantes… avec sur les deux visages de la puissance humaine, de
la passion… Ah ! si je t'ai expliqué tout cela c'est pour que tu
l'écrives, car moi, je suis incapable de le peindre. Oh oui, honorable éducateur
populaire, il existe en effet et on est en train de le cuisiner
dans le chaudron spirituel des plus grands esprits du monde, un certain effort pour souder ensemble foi et
savoir, pour trouver Dieu à la lumière de la Pensée et trouver la pensée dans
le verbe de Dieu – mais tant que ce plat merveilleux, le nectar et
l’ambroisie de l’esprit n’est pas achevé, l’âme pudique et fière ne peut
digérer ta tambouille simplette. - J’ai entendu dire,
Joséphine [Baker], que tu es croyante et tu vas régulièrement à - Oh oui, je l’ai toujours été. - Dis-moi franchement : comment voyais-tu Dieu ?
Blanc ou noir ? Elle lève sur moi un regard soupçonneux. - Dieu n’a pas de peau. Dieu est
invisible. Dieu est la pureté. - Tu m’as mal compris, Joséphine. J’ai
demandé comment tu t’imaginais Dieu quand tu étais enfant, quand tu ne savais
encore ni sentir ni croire, seulement imaginer. Mais elle s’entête et répète, soupçonneuse
et quasiment hostile : - Dieu est invisible. Dieu est la
pureté. Elle tient bon. Elle a des bases
métaphysiques solides, prière de ne pas l’embarrasser. J’abandonne
rapidement, je ne veux pas risquer qu’on déclare que Satan c’est moi. |
La justice, qui distribue à chacun ce qui
lui appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment
est-elle en Dieu ? La tempérance comment, qui est la modération des
voluptés corporelles, qui n’ont nulle place en la divinité ? La
fortitude à porter [fermeté à supporter] la douleur, le labeur, les dangers
lui appartiennent aussi peu, ces trois choses n’ayant nul accès près de lui.
Par quoi Aristote le tient également exempt de vertu et de vice. p. 366) […] Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu
par nos analogies et conjectures :
le régler, et le monde, à notre capacité et à nos lois, et nous servir aux
dépens de la divinité de ce petit échantillon de suffisance qu’il lui a plu
départir [distribuer] à notre naturelle condition ? Et, parce que nous
ne pouvons étendre notre vue jusqu’en son glorieux siège, l’avoir ramené
çà-bas à notre corruption et à nos misères ? De toutes les opinions
humaines et anciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir eu plus
de vraisemblance et plus d’excuse qui reconnaissait Dieu comme une puissance
incompréhensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté,
toute perfection, recevant et prenant en bonne part l’honneur et la révérence
que les humains lui rendaient sous quelque visage, sous quelque nom et en
quelque manière que ce fût. (p. 375) […] Il m'a toujours semblé qu'à
un homme chrétien cette sorte de parler est pleine d'indiscrétion
et d'irrévérence : « Dieu ne peut mourir » ; « Dieu ne se
peut dédire » ; « Dieu ne peut faire ceci ou cela. » Je ne
trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine sous les lois de notre
parole. Et l’apparence qui s’offre à nous en ces propositions, il la faudrait
représenter plus révéremment et plus religieusement. |
||
|
|
|||
|
Dieu,
la nature et soi-même |
|||
|
|
|
|
|
|
Pendant mille ans, tout le
monde croira la Science rationnelle et populaire qui ne prétend
que ce qu'elle peut aussi prouver, et qui n'admet que ce qu'elle voit de ses
yeux et entend de ses oreilles, car pendant mille ans œil et Oreille seront
des idoles, ô Paracelse, et ils s'inféodent à ces idoles de la même façon
qu'autrefois les Perses et les Assyriens s'étaient soumis à la puissance des
pierres. Nous seuls savons que toute idole est fausseté car Dieu, l'Essence,
est insaisissable. Mais eux croiront en la Science épaisse et palpable qui
flatte la racaille. Et en son honneur ils construiront des palais dans le
Monde Ancien comme sur la Terre Nouvelle : des palais et des machines.
Quand nous serons de retour, nous trouverons des machines à voltiger dans les
airs, à voler autour de la Terre et à claironner la petite gloire des savants
charlatans : des petites merveilles qu'auront pu produire de minables
petits Christs sauveurs. Holà, Monsieur le
curé ! de la sincérité s'il vous plaît ! trêve de balivernes !
car cette fois je veux y voir clair. Ce n'est pas par Dieu que cet
être fut pétri de poussière – Dieu est mort le cinquième jour -, oh, je
vois ! oh, grâce, grâce, je vois enfin, enfin je comprends ! – une
fois qu'il a créé ce monde beau, heureux, propre, mort, il s'est endormi, il
est mort lui-même, parce que les montagnes propres et taciturnes n'avaient
plus besoin de lui, parce que les eaux profondes, sans fond avaient repris sa
sagesse. Mais la poussière délaissée, elle, a été atteinte d'une maladie et
il n'y avait plus de dieu pour la guérir, pour lui apporter la paix – il n'y
avait plus de dieu pour empêcher que se redresse la vile tumeur de la roche
et se mette en mouvement – lorsque Dieu est mort, la Nature est tombée malade et c'est sa maladie
qui s'appelle Homme. Et alors la Maladie s'est mise à régner sur la Terre. Combien de
fois dois-je
encore répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu
que tu veux immobiliser – elle
n’alterne pas ses connaissances, mais elle les élargit -, et si de nos jours
elle essaye de dépasser le darwinisme, cela ne signifie nullement qu’elle
veut autre chose, mais qu’elle veut quelque chose de plus, de plus complet.
Non seulement la science n’a pas honte de la perception qu’elle avait cent
ans plus tôt de l’histoire de l’évolution, mais elle en est fière quand elle
veut la rectifier et la développer – toi non plus, tu n’as pas à avoir honte
en son nom. Dans ton zèle de flatteries envers l’église tu n’as pas besoin
d’être plus papiste que le pape – crois-moi, je le connais, ça lui déplairait
plutôt. |
Point ne faut courroucer aux
affaires. Il ne leur chaut de toutes de
nos colères. (Traduction d’Amyot) Mais nous ne dirons jamais assez d’injures
au dérèglement de notre esprit. (p. 29) Mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi
résolument une chose pour fausse, et impossible, c’est se donner
l’avantage d’avoir dans la tête les bornes et limites de la volonté de Dieu
et de la puissance de notre mère nature ; et qu’il n’y a point de plus notable folie au monde que de
les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance. Si nous appelons
monstres ou miracles ce où notre raison ne peut aller, combien s’en
présente-t-il continuellement à notre vue ? Considérons au travers de
quels nuages et comment à tâtons on nous mène la connaissance de la plupart
des choses qui nous sont entre les mains; certes nous trouverons que c’est
plutôt accoutumance que science qui nous en ôte l’étrangeté, Aujourd’hui que, lassés d’une
vision constamment offerte, Nous ne daignons plus lever
les yeux sur ces lumineux espaces célestes, (Lucrèce, La Nature des
choses, 11, 1037) et que ces choses-là, si elles nous étaient
présentées de nouveau [pour la première fois], nous les trouverions autant ou
plus incroyables qu’aucunes autres. (p. 139) […] Il faut juger avec plus de
révérence de cette infinie puissance de nature, et plus de
reconnaissance [connaissance] de notre ignorance et faiblesse. Combien y
a-t-il de choses peu vraisemblables, témoignées par gens dignes de foi,
desquelles, si nous ne pouvons être persuadés, au moins les faut-il laisser
en suspens; car de les condamner impossibles, c’est se faire fort, par une
téméraire présomption, de savoir jusqu’où va Le vrai champ et sujet de
l'imposture, sont les choses inconnues : d'autant qu'en
premier lieu l’étrangeté même donne crédit; et puis, n’étant point sujettes à
nos discours [réflexions] ordinaires, elles nous ôtent le moyen de les
combattre. À cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire parlant
de la nature des dieux que de la nature des hommes, parce que l’ignorance des
auditeurs prête une belle et large carrière et toute liberté au maniement
d’une matière cachée. II advient de là qu’il n’est rien cru si
fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des
fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires (astrologues
judiciaires], chiromanciens, médecins, tous gens de cette espèce (Horace, Satires, 1, 2, 2). Auxquels je
joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins
de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de
voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de
ses œuvres; et quoique la variété et la discordance continuelle des
événements les rejettent de coin en coin, et d’orient en occident, ils ne
laissent de suivre pourtant leur esteuf [balle], et, de même crayon, peindre
le blanc et le noir. (p. 165) |
||
|
|
|||
|
|
|
||
|
J’ai déjà évoqué les deux acheminements possibles qui peuvent mener
à Dieu : par
nous-mêmes, par le biais de la foi en lui, et au-delà de nous-mêmes par le
biais du doute en lui. (Ce
dernier chemin, plus lent et plus complexe, mène tout aussi sûrement de lui
parce qu’on cherche partout celui que la foi situait dans l’au-delà.) Dieu est ici est il est aussi dans
l’au-delà. Mais la notion de Dieu est du ressort de la métaphysique, or il
découle de ce qui précède que pour nous l’au-delà ne peut être une question
de métaphysique mais seulement de psychologie, ici, dans cette vie présente. Nous ne pouvons construire sa notion qu’à
partir de notre âme, nous devons examiner nous-mêmes si nous doutons de la
possibilité de son existence. Nous devons observer notre âme, prudemment,
modestement, dans le silence du recueillement, en faisant taire pour un temps
le cliquetis de la logique du rêve. […] Une chose est probable et découle de la
nature même de l’âme, c’est que l’au-delà est le contraire de tout ce que
nous considérons comme mauvais. C’est le désir qui crée l’au-delà, le même
désir qui ressent tout obstacle entravant son assouvissement comme
souffrance, douleur, mort, prison de la vie et de la mort. L’au-delà signifie liberté, assouvissement
illimité de tout désir. Et comme le désir est une chose personnelle et
individuelle, l’au-delà ne peut pas être autre que le paradis d’une âme
unique, un cosmos dans lequel tout se passe comme cette âme le souhaiterait,
déjà ici, dans cette vie onirique ; un cosmos dont cette âme unique, qui
jusqu’à présent n’a fait qu’observer et subir le monde, deviendrait par la
suite le dieu créateur, récréant à sa propre image. Il est probable qu’en réalité l’au-delà
n’est autre que la prise de conscience du fait que c’est nous-mêmes qui
créons le monde, et nous le créons conforme à l’image du bonheur désiré. On dirait que deux hommes ont déjà deviné
quelque chose : Mahomet et Socrate. L’un a eu le courage d’affirmer que
l’au-delà et le paradis ne peuvent être que l’endroit où Allah, bien sûr,
mais surtout lui-même, Mahomet, se sent bien. L'autre a eu le courage de
déclarer qu’ils n’existent pas pour tout le monde, c’est le privilège des
seules âmes capables de les créer à partir de rien. Éveillé, face à moi-même,
dans la joie de vivre de ma minute la plus épanouie, la découverte
étincelante de moi-même et du monde a, en expression et en ton, choisi la
forme, le mot, que la sophistique menteuse nomme mensonge le plus recherché,
comédie et tricherie, c’est-à-dire pathos – oh oui, le pathos, le vrai, qui
nous effraie pour la seule raison que nous le confondons avec le faux pathos
– le pathos qui est le langage du théâtre et de l’église – le ton sur lequel
nous nous adressons à l’âme de l’homme éveillé et à Dieu qui lui est veille
éternelle. Et nous, telle l’autruche,
nous cachons notre tête sous la terre, du Dieu avec qui nous
sommes fâchés. Nous rejetons son « infinitude » dans
laquelle Il nous a destiné le rôle de limace. Nous rechercherons pour nous un
autre dieu qui reconnaîtra en nous son semblable. Dieu est le concepteur et le réalisateur – par
conséquent si Dieu a été conçu et réalisé par l’Âme Humaine, alors
appelons désormais l’âme humaine Dieu : il n’est pas moins inconnu et
invisible que Jéhovah ou Allah. Au
lieu d’une Certitude Extérieure, une Certitude Intérieure – l’important c’est
d’avoir une certitude. Comprenons enfin, ô philosophes, prêtres, athées,
savants et poètes, penseurs et croyants – tout enseignement qui reconnaît,
qui prend pour base que Quelque Chose Existe, est religieux et déiste – il
n’existe qu’une seule thèse impie et areligieuse, celle de celui qui affirme
que Rien n’existe. En conséquence une critique du credo
freudien ne peut prendre pour point de départ que la question : est-ce
que, oui ou non, il résume pour nous mieux, plus facilement, plus concisément
plus clairement et plus simplement le Grand Existant que les religions
dominantes ? Peu importe si
c’est l’âme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de
savoir où nous nous sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur
nommé réalité qui nous pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a
créé on ne sait comment – ou bien les yeux fermés, en observant les
remuements de notre âme. Eh bien, pour le moment, les yeux fermés ne
donnent pas apparemment ce sentiment de plus grande sécurité – nous vacillons
et nous tâtonnons. La psychanalyse n’est pas encore parvenue à reconstruire
ce qu’elle a démonté : or sans cela tout n’est que dissection de
cadavres, recherche, tentative, et non une réalité vivante conceptrice et
créatrice. On ne peut rien entreprendre avec une âme
démontée. Si l’Homme Surhumain, le Dieu Humain s’amenait maintenant du fond
des temps et se présentait devant moi comme le Dieu de Moïse dans le
buisson ardent pour me demander : qu’est-ce que tu sais de l’âme
humaine, mon fils ? je devrais lui répondre : Seigneur, je me suis entretenu
avec un grand nombre
de mes congénères « à âme analysée », tes prêtres, et je leur ai
demandé qui je suis – mais, avec un sourire mystérieux, ils n’ont su me
répondre que : tu ne penses pas ce que tu veux, tu ne dis pas ce que tu
penses, tu ne fais pas ce que tu dis. C’est la trinité de l’Âme. Ce dieu
est un peu trop confus pour moi. Un dieu qui ne croit pas en lui-même –
comment pourrais-je y croire, moi ? |
Suffit à un Chrétien croire toutes choses venir de Dieu : les recevoir avec
reconnaissance de sa divine et inscrutable sapience, pourtant [partant], les
prendre en bonne part, en quelque visage qu’elles lui soient envoyées. Mais je trouve mauvais ce que je
vois en usage : le chercher à fermir et appuyer notre religion par le
bonheur et prospérité de nos entreprises. Notre croyance a assez
d’autres fondements sans l’autoriser par les événements; car, le peuple
accoutumé à ces arguments plausibles et proprement de son goût, il est
danger, quand les événements viennent leur tour contraires et désavantageux,
qu’il en ébranle sa foi. Comme aux guerres où nous sommes pour la religion,
ceux qui eurent l’avantage à la rencontre de La Roche-l’Abeille, faisant
grande fête de cet accident et se servant de cette fortune pour certaine
[sûre] approbation de leur parti, quand ils viennent après à excuser leurs
défortunes de Montcontour et de Jarnac sur ce que ce sont verges et
châtiments paternels, s’ils n’ont un peuple du tout [tout à fait] h leur
merci, ils lui font assez aisément sentir que c’est prendre d’un sac deux
moutures, et de même bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudrait mieux
l’entretenir des vrais fondements de J'avais présentement en la pensée, d'où nous
venait cette erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et
entreprises, et l’appeler à
toute sorte de besoin et en quelque lieu que notre faiblesse veut de l’aide,
sans considérer si l’occasion est juste ou injuste ; et d’écrier son nom et
sa puissance en quelque état et action que nous soyons, pour vicieux qu’ils
soient. Il est bien notre seul et
unique protecteur, et peut toutes choses à nous aider; mais, encore qu’il
daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant
autant juste comme il est bon et comme il est puissant. Mais il use bien plus
souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison de
celle-ci, non selon nos demandes. (p. 237) Toutefois je juge ainsi,
qu'à une chose si divine et si hautaine, et surpassant de si loin
l’humaine intelligence, comme est cette vérité de laquelle il a plu à la
bonté de Dieu nous éclairer, il est bien besoin qu’il nous prête encore son
secours, d’une faveur extraordinaire et privilégiée, pour la pouvoir
concevoir et loger en nous; et ne crois pas que les moyens purement humains
en soient aucunement capables ; et, s’ils l’étaient, tant d’âmes rares et
excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles dans les siècles
anciens, n’eussent pas failli par leur discours d’arriver à cette
connaissance. C’est la foi seule qui embrasse vivement et certainement les
hauts mystères de notre religion. Mais ce n’est pas à dire que ce ne soit une
très belle et très louable entreprise d’accommoder encore au service de notre
foi les outils naturels et humains que Dieu nous donnés. Il ne faut pas
douter que ce ne soit l’usage le plus honorable que nous leur saurions
donner, et qu’il n’est occupation ni dessein plus digne d’un homme chrétien
que de viser par tous ses études et pensements à embellir, étendre et
amplifier la vérité de sa croyance. Nous ne nous contentons point de servir
Dieu d’esprit et d’âme; nous lui devons encore et rendons une révérence
corporelle; nous appliquons nos membres mêmes, et nos mouvements, et les
choses externes à l’honorer. Il en faut faire de même, et accompagner notre
foi de toute la raison qui est en nous, mais toujours avec cette réservation
[réserve] de n’estimer pas que ce soit de nous qu’elle dépende, ni que nos
efforts et arguments puissent atteindre à une si super- naturelle et divine
science. (p. 323) Il nous faut noter, qu'à
chaque chose, il n'est rien plus cher, et plus estimable que son
être, le lion, l’aigle, le dauphin ne prisent rien au-dessus de leur espèce),
et que chacune rapporte les qualités de toutes autres choses à ses propres
qualités, lesquelles nous pouvons bien étendre et raccourcir, mais c’est
tout; car, hors de ce rapport et de ce principe, notre imagination ne peut
aller, ne peut rien deviner autre, et est impossible qu’elle sorte de là et
qu’elle passe au-delà. D’où naissent ces anciennes conclusions :
« De toutes les formes, la plus belle est celle de l’homme ; Dieu donc
est de cette forme » ; « Nul ne peut être heureux sans vertu, ni la
vertu être sans raison, et nulle raison loger ailleurs qu’en l’humaine figure
Dieu est donc revêtu de l’humaine figure.» (P. 389) |
||
|
|
|||
|
Dieu, la mort et la souffrance |
|||
|
|
|
[…] Ni les hommes ni leurs vies
ne se mesurent à l'aune. Chiron refusa l’immortalité, informé des conditions de celle-ci par
le dieu même du temps et de la durée, Saturne, son père. Imaginez, de vrai, combien serait une vie
perdurable [éternelle] moins supportable à l’homme et plus pénible que n’est
la vie que je lui ai donnée. Si vous n’aviez la mort, vous me maudiriez sans
cesse de vous en avoir privé. J’y ai escient mêlé quelque peu d’amertume
pour vous empêcher, voyant la commodité de son usage, de l’embrasser trop
avidement et indiscrètement [sans discernement]. |
|
|
Un homme frappe chez toi, qui est encore si
près de la terre qu'il nous est impossible de l'imaginer esprit ou fantôme – il
y a quelques jours encore il était assis, jeune et fort, parmi nous, et en
pensant à lui nous voyons seulement un très cher visage aimable et des yeux
qui rient. Mon
Dieu, Seigneur
inconnu et puissant, si ton visage était terrorisant comme la tempête et ta
parole celle du tonnerre, je voudrais te demander, gêné et balbutiant :
accueille maintenant cet homme tel un homme ; comme si toi aussi
tu étais un homme, prends-le par la main, souris-lui et parle-lui en langage
humain pour qu'il puisse sentir que tu l'aimes toi aussi, avec chaleur et
émotion, comme nous l'aimions. Prends-le par la main, caresse son cher visage
comme si tu étais son père – console-le pour ce qu'il a perdu ici sur la
terre. Mon Dieu, j'ignore si tu le connais tel que nous le connaissions – si
tu as vu son rire pur et chaud comme celui d'un enfant – si tu as vu ses yeux
sérieux lorsqu'il prenait des ailes afin de ne pas laisser moisir le talent,
ce métal noble que tu lui as donné, le laisser moisir sur terre comme un
marchand lâche et couard – mais de l'élever parmi les nuages, le laisser
briller dans le soleil brillant. Mon Dieu, je sais bien qu'il n'était qu'un
homme et à un homme il n'est pas donné d'être autre que poussière – mais tu
sais que ce n'est pas toi qu'il tentait lorsque de ses ailes il battait ton
ciel bleu. Il voulait te voir de près – pardonne-le d'avoir beaucoup aimé la
vie. Accueille-le chaleureusement. Dis "bienvenue" à celui à qui
nous disons adieu. Quiconque donc cause de la souffrance,
quiconque ne peut apporter le bonheur qu’au prix de le lier à la
souffrance et à la mort, n’est ni sage ni parfait, mais dérangé, il l’est dans chacun de ses actes, et les
conséquences de ces actes doivent être corrigées non pas par elle, la sage
nature, mais par l’Homme et avec l’aide de Dieu se situant au dessus de la
sage nature, par l’Homme avec sa foi contre-nature dans le bien, la négation
contre-nature du mal. |
Pour vous loger en cette
modération - ni de fuir la vie, ni de refuir [reculer devant] la mort - que
je demande de vous, j’ai tempéré l’une et l’autre entre la douceur et
l’aigreur. (p. 80) Puis que Dieu nous donne
loisir de disposer de notre délogement, préparons nous y ;
plions bagage; prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous
de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous. Il
faut dénouer ces obligations si fortes, et désormais aimer ceci et cela, mais
n’épouser rien que soi. C’est-à-dire : le reste soit à nous, mais non
pas joint et collé en façon qu’on ne le puisse déprendre sans nous écorcher
ni arracher ensemble quelque pièce du nőtre. La plus grande chose du
monde, c’est de savoir être à soi. (p. 184) Mais cela ne s'en va pas
sans contraste [débat]. Car plusieurs tiennent, que nous ne
pouvons abandonner cette garnison du monde sans le commandement exprès de
celui qui nous y a mis; et que c’est à Dieu, qui nous a ici envoyés non pour nous seulement, mais
pour sa gloire et service d’autrui, de nous donner congé quand il lui plaira,
non à nous de le prendre; que nous ne sommes pas nés pour nous, mais
aussi pour notre pays; les lois nous redemandent compte de nous pour leur
intérêt, et ont action d’homicide contre nous ; autrement, comme déserteurs
de notre charge, nous sommes punis et en celui-ci et en l’autre monde.
(p. 260) |
||
|
|
|||
|
Dieu et l’humanité |
|||
|
|
|
Certains de ces peuples
ayant été battus par luy, envoyèrent le reconnaître [faire sa connaissance] et rechercher
d’amitié; les messagers présentèrent trois sortes de présents, en cette
manière : « Seigneur, voilà cinq esclaves ; si tu es un dieu fier
[farouche] qui te paisses de chair et de sang, mange-les et nous t’en
amènerons davantage; si tu es un dieu
débonnaire, voilà de l’encens et des plumes ; si tu es homme, prends les
oiseaux et les fruits que voici. » (p. 155) |
|
|
Or la vérité est que l’homme est la source
de toute joie, beauté, bonté, il périt vilainement et cruellement, il n’a pas
autant de force dans l’existence que la pierre stupide ou l’air froid. Notre
cerveau, nos nerfs, notre cœur sont l’instrument le plus précieux et le plus
superbe de la joie et de la conscience infinies sur cette Terre, un exemple
impossible du trésor le plus sensible, le plus noble, le plus parfait, pour
de sales petites bêtes, des germes humides – ça ne dure même pas aussi
longtemps que le rude récipient osseux dans lequel il s’est caché pour se
protéger. Voici la vérité : c’est
une honte que l’homme, la plus belle opportunité de la joie et de la beauté
sur cette Terre, dépérisse et disparaisse en quelques années, enterrant pour
toujours un monde qui est plus beau et meilleur que celui qui a été créé par
un dieu inconnu et sur lequel nous avons vue à travers les fenêtres de nos
yeux. Frappé du désir et de la foi que le bon est beau et
le beau est bon, l'homme naît par nature uniquement pour traverser
tout ce qui est laid et mauvais. Quelque dieu cruel a mêlé à notre corps
pétri de boue une pincée d'or de beauté, de joie et d'harmonie – dans cette
boue et cette souillure, cette pincée d'or ne sert qu'à démanger et provoquer
de continuelles et cuisantes douleurs. Est-il possible – serait-il tout de même possible que la force vainque
la matière –
que l’esprit soit une vérité plus forte et plus vraie que le corps – que la
vie ait un sens qui survive à la vie – que le bien survive au mal, la vie
survive à la mort – que Dieu soit quand même plus puissant que le
diable ? Car on peut mesurer une oreille, un œil, un cœur et le sens d’un homme
entier, mais
l’homme entier ne peut être mesuré que par rapport à Dieu s’il existe. Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. Le premier ne comprend rien, le second n’est compris par
personne. Le premier utilise le truchement et la direction de Dieu vers les
hommes, le second se fait le truchement et guide les hommes vers Dieu. Le
premier ne fait confiance à personne et ressent comme insuffisant tout ce
qu’il pense – le second ressent comme non fiable et insuffisant tout ce qui
vient des hommes - il a besoin de quelqu’un qui le comprenne mieux que les
hommes. |
La fiance de [la confiance en] la
bonté d'autrui, est un non léger témoignage de la bonté propre : partant, Que nous prêche la vérité, quand elle nous prêche de
fuir la mondaine
philosophie, quand elle nous inculque si souvent que notre sagesse n’est que
folie devant Dieu ; que, de toutes les vanités, la plus vaine c’est l’homme ; que l’homme qui présume de son savoir ne
sait pas encore que [ce quel c’est que savoir; et que l’homme, qui n’est
rien, s’il pense être quelque chose, se séduit soi-même et se trompe ?
Ces sentences du Saint-Esprit expriment si clairement et si vivement ce que
je veux maintenir, qu’il ne me faudrait aucune autre preuve contre des gens
qui se rendraient avec toute soumission et obéissance à son autorité. Mais
ceux-ci veulent être fouettés à leurs propres dépens et ne veulent souffrir
qu’on combatte leur raison que par elle-même. (p. 330) |
||
|
|
|||