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Hommes et femmes

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Être une femme ne peut bien sûr pas avoir le même sens au XVIe et au XXe siècle, et pourtant quand Montaigne donne des conseils de comportement aux femmes (peut-être pas condescendants, mais encore…), et quand Karinthy donne des conseils de comportement plutôt aux hommes, ils se rejoignent dans ce qu’on peut voir comme un "éternel féminin". « C'est qu'elles ne se connaissent point assez : le monde n'a rien de plus beau. » écrit l’un dans les années 1580, et l’autre en 1928 : « Les femmes, elles, trouveront bien d’elles-mêmes, sans l’aide de Lucifer et compagnie, ce qu’elles peuvent faire avec leur corps et avec leur âme. ».

Dans la "passion au quotidien", ils se rencontrent étrangement puisque Montaigne évoque les relations de Thalès avec un femme de Milet : [Elle l’avertit] « qu'il seroit temps d’amuser [occuper] son pensement aux choses qui étaient dans les nues quand il aurait pourvu à celles qui étaient à ses pieds. » tandis que Karinthy évoque celle de Képler pris de passion pour une Borbala qui lui répond « Johannes, n'oublie pas l'argent pour demain matin. ».

L’attirance que la beauté inspire trouve ses limites chez l’un comme chez l’autre dans l’excès : « "Car parmi toutes les belles, c'est le scintillement humide de ton pancréas qui miroite dans la nuit de mon désir comme là-haut Alcyon quand la Lune se lève." -  J'ai flanqué le livre par terre et je me suis réveillé avec dégoût. » ("Radioscopia", où il imagine un pays où l’on voit les organes internes du corps). Il n’est pas surprenant de trouver le même sujet chez Montaigne (qui l’avait pris chez Ovide) : « Les maîtres du métier ordonnent pour remède aux passions amoureuses l’entière vue et libre du corps qu’on recherche. »

Pour ce qui est du mariage, là encore, pour Karinthy par un humour cynique, pour Montaigne par une analyse des besoins de la société, ils convergent vers la constatation que le mariage d’amour ne vaut pas grand-chose : « Je ne vois point de mariages qui faillent plutôt, et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté et désirs amoureux ;.[…] cette bouillante allégresse n’y vaut rien. » et « [Le mariage est un] contrat réciproque entre un homme et une femme par lequel ils se mettent réciproquement d’accord qu’à compter de la signature du contrat ils ne s’informeront plus sur les liaisons qu’ils auront. »

Quant aux méfaits de l’abondance : « Quel appétit ne se rebuterait à voir trois cents femmes à sa merci, comme les a le Grand Seigneur [Grand Turc] en son sérail ? » écrit l’un ; « [Le] Padischah Aladár, cinquante fois mari sans jamais porter la culotte. » écrit l’autre…

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le livre des  éditions arléa (2002) selon  l’adaptation de Claude pinganaud.)

 

Être une femme ?

 Le Moyen-Âge a placé la femme sur un piédestal. Situation suspecte et ambiguë du point de vue de l’homme, compte tenu du caractère particulier de l’habillement féminin, si j’admets que l’homme fixe vers le haut son regard plein de recueillement en direction de ce piédestal. On dirait que toute la chose est devenue plus pudique du fait que la femme en soit descendue.

 

  Si les bien-nées me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses. Elles cachent et couvrent leurs beautés sous des beautés étrangères. C’est grande simplesse [naïveté] d’étouffer sa clarté pour luire d’une lumière empruntée ; elles sont enterrées et ensevelies sous l’art. Tout entières sorties d’un coffret de toilette (Sénèque, Lettres à Lucilius, CXV)

[…]

Le corps d’une femme lui appartient. La femme dispose librement de son corps, d’un corps comme ça. Les femmes, aujourd’hui, pensent librement à l’amour.

Et [l’hédoniste de la plage] poursuit son libre exposé en hennissant et en bégayant – il se laisse emporter par l’idéal de la libération de l’amour de la femme : à ses yeux de l’esprit apparaît la Femme Libérée, il s’emporte avec des yeux dangereusement exorbités, un sourire ironique, en gigotant dans sa nudité, chevauchant vers les étoiles un manche à balai harnaché de rênes de diamant, dans le faisceau des projecteurs terrestres.

La brave bourgeoise pouffe de rire – puis saute coquettement de sa place – que vous êtes gentil, vous êtes un artiste de la vie ! En tout cas l’hédoniste de la plage a au moins atteint un résultat : […] serais-je allé faire carrément la cocotte, comme le suggérait ce type, j’aurais plus d’ennuis sur la plage. Ça vaut mieux comme ça.

[…] Les femmes, elles, trouveront bien d’elles-mêmes, sans l’aide de Lucifer et compagnie, ce qu’elles peuvent faire avec leur corps et avec leur âme dans cet été hellène éblouissant, dans cette douce mélancolie d’automne.

 

 C’est qu’elles ne se connaissent point assez : le monde n’a rien de plus beau. C’est à elles d’honorer les arts et de farder le fard. Que leur faut-il que vivre aimées et honorées ? Elles n’ont et ne savent que trop pour cela. Il ne faut qu’éveiller un peu et réchauffer les facultés qui sont en elles. Quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin, j’entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent le fassent pour avoir loi de les régenter sous ce titre. Car quelle autre excuse leur trouverais-je ? Baste [il suffit] qu’elles peuvent, sans nous, ranger la grâce de leurs yeux à la gaieté, à la sévérité et à la douceur, assaisonner un nenni de rudesse, de doute et de faveur, et qu’elles ne cherchent point d’interprète aux discours qu’on fait pour leur service. Avec cette science, elles commandent à baguette et régentent les régents et l’école. Si toutefois il leur fâche de nous céder en quoi que ce soit, et veulent par curiosité avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leur besoin; c’est un art folâtre et subtil, déguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diverses commodités de l’histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et conditions, à se défendre de nos trahisons, à régler la témérité de leurs propres désirs, à ménager leur liberté, allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l’inconstance d’un serviteur, la rudesse d’un mari et l’importunité des ans et des rides ; et choses semblables. Voilà, pour le plus, la part que je leur assignerais aux sciences. (p. 598) 

 

 

 

 

Beauté, amour, passion

 Il la croise en descendant, il a dû sortir la minute précédente. Tous deux s'arrêtent figés. L'astronome [Kepler] retrouve le premier la parole. Sa voix tremble.

- Non… ce n'est pas possible… Borbala… Borbala Müller…

- C'est bien moi, Maître. Cela vous étonne-t-il tant ?

Mais le maître ne fait que trembler et bégayer, on a du mal à le comprendre.

- Oui… Car miracle… miracle… Parce qu'alors… je dois dire… que moi… que moi… justement je voulais… chez toi… aller aussi… vers toi… descendre… madone… devant ta fenêtre… je n'en peux plus… je deviens fou… je ne comprends pas… ce qui m'arrive… à moi… cela ne m'est jamais… arrivé… cette nuit… je regardais… pour la millième fois… la Lune… dans ma lunette… et à la place de la Lune… je n'ai vu que toi… constamment toi… tes épaules nues… tes seins nus… entre les brocards… brocards chuchotant des nuages… je n'en peux plus… j'ai perdu la raison… je voulais aller t'épier… sous ta fenêtre… pardonne-moi… je n'en peux plus…

- « Johannes, n'oublie pas l'argent pour demain matin. »

 

 

 

 Je sais bon gré à la garce milésienne [jeune fille de Milet] qui, voyant le philosophe Thalès s’amuser continuellement [perdre son temps] à la contemplation de la voûte céleste et tenir toujours les yeux élevés contre-mont, lui mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l’avertir qu’il serait temps d’amuser [occuper] son pensement aux choses qui étaient dans les nues quand il aurait pourvu à celles qui étaient à ses pieds. Elle lui conseillait certes bien de regarder plutôt à soi qu’au ciel. […]

Comme dit Socrate en Platon, qu’à quiconque se mêle de la philosophie on peut faire le reproche que fait cette femme à Thalès, qu’il ne voit rien de ce qui est devant lui. (p. 394)

Un homme à monocle, grand, blond que j'ai croisé sur le trottoir faisait des signes vers l'autre côté de la rue.

- Je baise la circonvolution de votre cerveau, chère Madame.

- Bonjour, Feri - a répondu en souriant sous son ombrelle une charmante jeune femme à fossettes. - Qu'est-ce qui vous amène par ici ? On ne vous a pas vu hier au bridge. Qu'est qui vous arrive à l'anneau d'œsophage ? Pourquoi êtes-vous si rouge ? Vous avez encore bu ?

- Mais pas du tout, chère Madame ! On s'est couché sagement de bonne heure !…

- À d'autres !… Vous avez presque fini de digérer votre croissant du matin, alors qu'on voit encore par dessus les traces de champagne !

C'est par cette dernière phrase qu'un déclic s'est produit en moi. Comme sur un coup de tonnerre j'ai compris dans quel pays singulier et merveilleux j'avais débarqué. Il est devenu évident que la nudité des habitants n'était nullement le signe d'un manque de culture et encore moins d'impudeur. Dans ce pays il est tout simplement inutile de porter des vêtements parce que les gens voient les uns à travers les autres comme à travers le verre, ou plutôt à travers une bouteille remplie d'un liquide rouge et délicat dans lequel flottent à la manière d'objets transparents, multicolores, nos organes intérieurs, notre squelette, nos reins, nos intestins, notre cœur.

Au même instant où j'en ai pris conscience j'ai été rempli d'une joie et d'un enthousiasme infinis. Quoi, Radioscopia, me suis-je dit, c'est le pays de la vérité, le pays de la Cognition de la Réalité habité par la clairvoyante sagesse ! où les coulisses barbouillées d'un extérieur mensonger sont enfin tombées et où l'Homme, la Raison Pure, se tient devant son congénère dans son authenticité, c'est ici le monde de l'Imperativus Categoricus qui a su secouer le vernis abject dont l'avait habillé le regard bigleux, embrouillé de sottes illusions, de notre vie de misère. Ici un homme n'a aucune chance de tromper son semblable avec un sourire feint, un maquillage sale, une apparence trompeuse. Ici on n'a pas besoin de mentir pour embellir la réalité, parce que toute beauté devient grise et insignifiante par rapport à la source et au but de toute beauté : la lueur éblouissante du soleil de la Vérité !

Ici on connaît la vérité. Ici enfin je peux apprendre moi-même ce à quoi je m'efforce péniblement depuis l'éveil de ma conscience : à qui m'adresser, où aller ? car je dois savoir cela sur le champ, j'ai attendu suffisamment longtemps !

Un éclair illumine mon esprit. La bibliothèque ! la bibliothèque de Radioscopia, source de toutes les Sagesses ! je vais m'y rendre sans tarder.

Sur les indications de mon guide, quelques minutes plus tard j'étais assis dans la salle de lecture de l'immeuble immense. Je me suis jeté sur le catalogue ; peu importe l'auteur ou le sujet du livre, tout est instructif pour moi.

J'ai demandé au hasard l'œuvre la plus grandiose d'un poète nommé Abradabra, selon le catalogue le livre de toutes les fiertés de Radioscopia que ses contemporains et la postérité ont placé au-dessus de Gœthe ou de Dante.

Le magnifique livre renfermait une multitude de poèmes. Tant mieux, ai-je pensé, ici enfin je recevrai la déclaration prophétique dont notre cœur et notre raison sont assoiffées de la part d'un poète. D'un poète qui n'a pas besoin du conseil de János Arany (János Arany, poète hongrois (1817-1882)) : "mens, poète !", parce qu'il ne voit pas l'apparence mais l'essentiel.

Un joli petit poème a attiré mon attention sur la page de droite du livre ouvert. Il parlait d'une certaine Lélia à qui, comme on le comprend à la fin, le poète mendiait un baiser. Pour appuyer sa demande, il décrit la belle et tout les charmes corporels qui ont "troublé et subjugué" le cœur du poète. "Car ton foie est plus beau que le bourgeon tumescent du rosier", écrit le poète, "et je donnerais le monde entier pour la courbure jaune pâle de ton côlon… ô, si une seule fois je pouvais épingler la turquoise de ta vésicule biliaire… ô, s'il m'était permis de toucher tes roses amygdales… ô, si je pouvais reposer ma tête sur ton diaphragme… Car parmi toutes les belles, c'est le scintillement humide de ton pancréas qui miroite dans la nuit de mon désir comme là-haut Alcyon quand la Lune se lève."

J'ai flanqué le livre par terre et je me suis réveillé avec dégoût.

 

Quant à la beauté du corps, avant passer outre, il me faudrait savoir si nous sommes d’accord de sa description. Il est vraisemblable que nous ne savons guère que c’est [ce que c’est] que beauté en nature et général, puisqu’à l’humaine et nôtre beauté nous donnons tant de formes diverses : de laquelle, s’il y avait quelque prescription naturelle, nous la reconnaîtrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à notre poste [nous en imaginons les canons à notre guise].  (p. 353)

[…]

Certes, quand j’imagine l’homme tout nu (oui [même] en ce sexe qui semble avoir plus de part à la beauté), ses tares, sa sujétion naturelle et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal de nous couvrir. Nous avons été excusables d’emprunter ceux que nature avait favorisés en cela plus qu’à nous, pour nous parer de leur beauté et nous cacher sous leur dépouille, laine, plume, poil, soie.

Remarquons, au demeurant, que nous sommes le seul animal duquel le défaut [imperfection physique] offense nos propres compagnons, et seuls qui avons à nous dérober, en nos actions naturelles, de notre espèce. Vraiment c’est aussi un effet digne de considération, que les maîtres du métier ordonnent pour remède aux passions amoureuses l’entière vue et libre du corps qu’on recherche; que, pour refroidir l’amitié, il ne faille que voir librement ce qu’on aime,

Comme celui qui, découvrant au grand jour

Les parties secrètes du corps de son aimée,

A vu sa passion s’éteindre au milieu des transports.

(Ovide, Remèdes à l’amour, 429)

Et, encore que cette recette [façon de faire] puisse à l’aventure partir d’une humeur un peu délicate et refroidie, si est-ce [c’est pourtant] un merveilleux signe de notre défaillance que l’usage et la connaissance nous dégoûtent les uns des autres. Ce n’est pas tant pudeur qu’art et prudence qui rendent nos dames si circonspectes à nous refuser l’entrée de leurs cabinets avant qu’elles soient peintes et parées pour la montre publique. (p. 355)

 

La beauté est une pièce de grande recommandation au commerce des hommes : C'est le premier moyen de conciliation des uns aux autres, et n’est homme si barbare et si rechigné qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps ‘a une grande part à notre être; il y tient un grand rang; ainsi sa structure et composition sont de bien juste considération. (p. 467)

 

Qui peut dire comment il brûle d’un feu léger,

(Pétrarque, Sonnet CXXXVII)

disent les amoureux, qui veulent représenter une passion insupportable :

Bonheur qui vole ma pauvre âme

L ‘usage de tous mes sens :

À peine t’ai-je aperçue, Lesbie,

Que ma voix se meurt en ma bouche,

Ma langue est percluse, un feu brûle en mes membres,

Un bourdonnement subtil résonne à mes oreilles

Et une double nuit recouvre mes yeux.

(Catulle, 111, 5)

Aussi n’est-ce pas en la vive et plus cuisante chaleur de l’accès que nous sommes propres à déployer nos plaintes et nos persuasions ; l’âme est alors aggravée [alourdie] de profondes pensées, et le corps abattu et languissant d’amour. (p. 21)

 

Mais au sujet de l'amour, sujet qui principalement se rapporte à la vue et à l’attouchement, on fait quelque chose sans les grâces de l’esprit, rien sans les grâces corporelles. C’est le vrai avantage des dames que la beauté. Elle est si leur que la nôtre, quoiqu’elle désire des traits un peu autres, n’est en son point que confuse avec la leur : puérile et imberbe. On dit que chez le Grand Seigneur [Grand Turc] ceux qui le servent sous titre de beauté, qui sont en nombre infini, ont leur congé, au plus loin, à vingt-deux ans. (p. 601)

 

 

 

Le mariage

 [Le mariage est un] contrat réciproque entre un homme et une femme par lequel ils se mettent réciproquement d’accord qu’à compter de la signature du contrat ils ne s’informeront plus sur les liaisons qu’ils auront. Celui ou celle qui transgresse cette clause, soit en rapportant à l’autre une liaison qu’il entretiendrait avec un tel ou une telle, soit en le lui faisant savoir par une voie détournée, soit encore qu’il ne veille pas suffisamment à ce que l’autre cesse de l’ignorer ; celui-là ou celle-là commet l’adultère que le code pénal réprime d’un châtiment singulier, appelé sacrifice humain. La femme surprise dans l’adultère est punie par le mari lui-même.  Dès qu’il surprend  sa femme, il saisit un bâton et avec celui-ci il transperce le séducteur, le canapé et le trou de la serrure à travers lequel il a été témoin de cet adultère. (Extrait de « Dictionnaire simplet »)

 

 

 

 Je ne vois point de mariages qui faillent plustôt, et se troublent que ceux qui s acheminent par la beauté et désirs amoureux. Il y faut des fondements plus solides et plus constants, et y marcher d’aguet [avec précaution] ; cette bouillante allégresse n’y vaut rien.

Ceux qui pensent faire honneur au mariage pour y joindre l’amour font, ce me semble, de même ceux qui, pour faire faveur à la vertu, tiennent que la noblesse n’est autre chose que vertu. Ce sont choses qui ont quelque cousinage, mais il y a beaucoup de diversité : on n’a que faire de troubler [mêler] leurs noms et leurs titres ; on fait tort à l’une ou à l’autre de les confondre. (p. 617)

[…]

Comme on peut le constater, cette punition se base sur la jurisprudence archaïque et naturelle en vertu de laquelle, si moi, quelqu’un me frappe avec sa canne, alors je lui prends sa canne et je lui rends la pareille. Ou encore un autre exemple : mettons que j’aie une tumeur sur le ventre, alors je sépare mon ventre de la tumeur, et alors la tumeur peut aller se cacher de honte, elle n’aura plus rien sur quoi faire mal. Ou bien, si c’est ma dent qui me fait mal, j’arrache ma bouche de ma dent. Ou encore, si quelqu’un me vole ma montre en or et l’emporte au mont de piété, moi, je vais gifler le mont de piété en tous sens, j’en casse les cheminées, j’en brise les carreaux, je le provoque en duel, je le tue d’une balle, je le poignarde. Cette procédure est très vieille et très juste ; dans le cadre de la vie conjugale on la retrouve jusqu’à nos jours dans sa forme archaïque ; si par exemple un petit garçon vole une prune par gourmandise, sa maman le prend par la main et lui dit : « Gosse dépravé, c’est avec cette main que tu as pêché par gourmandise ? Hein ? » Elle lui frappe la main par punition. Ou si l’enfant fourre son doigt dans son nez, sa mère attrapera le doigt et dira ces mots : « C’est ce doigt que tu t’es fourré dans le nez ? Hein ? » Elle lui frappe le doigt par punition. Le mari trompé procède de la même façon avec un sens juridique que l’on n’admire pas suffisamment lorsque, après que sa femme lui ai planté des cornes, il attrape l’amant et dit à sa femme : « Femme dépravée, c’est avec celui-là que tu m’as trompé, hein ? » Et il poignarde l’amant par punition.

Le code pénal reconnaît également l’absolue légitimité et la pertinence judiciaire de cette procédure, en octroyant a posteriori sa bénédiction distinguée à la sentence de mort exécutée par le mari. D’éminents juristes sont en train de plancher sur un projet de loi qui, dans le but de raccourcir cette procédure actuellement un peu laborieuse, se baserait sur une inversion de la procédure présente pour lui assurer un déroulement plus rapide. En effet, en vertu du nouveau code du mariage le tribunal commencera par acquitter les maris, au cas où ; ensuite le mari, en tant qu’exécuteur, la sentence d’acquittement du tribunal à la main, remplissant tout à la fois la fonction d’autorisation de port d’arme, d’attestation de la police, de laissez-passer militaire, de carte d’accès gratuit au tramway et d’abonnement demi-tarif au cinéma, rentre tranquillement chez lui et, faisant appel à une intervention éventuelle de l’armée, exécute la sentence sur la personne de l’amant ; après tout cela la femme pourra s’adonner à l’adultère, et la procédure légale en sera achevée.

2. D’une manière générale on distingue deux types de mariage, à savoir, le mariage simple et le mariage mixte. Ce dernier s’entend par l’union entre un homme et une femme. Dans de tels mariages l’adultère est également mixte dans la mesure où la femme trompe son mari dans la mixité. Le mariage est précédé par des fiançailles, procédure au cours de laquelle le fiancé présente un anneau ayant une signification symbolique : Dieu me torde tel cet anneau si je suis indigne. Une maladie caractéristique des gens mariés est l’éruption nommée enfant, qui se manifeste à un moment donné à la surface de l’épiderme et qu’il est très difficile d’éliminer. C’est une maladie contagieuse que les mariés attrapent l’un de l’autre en période de forte chaleur.

 

 

 

J'ai pris le rapide du soir pour l'Europe. Je n'ai jamais raconté à personne mon aventure dans le harem du Padischah Aladár, cinquante fois mari sans jamais porter la culotte. (du « Harem du Padischah Aladár »)

J'ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guérir honteusement et déshonnêtement l’amour par le mariage; les considérations sont trop autres. Nous aimons, sans nous empêcher, deux choses diverses et qui se contrarient. Isocrate disait que la ville d’Athènes plaisait à la mode que font les dames qu’on sert par amour. Chacun aimait à s’y venir promener et y passer son temps ; nul ne l’aimait pour l’épouser, c’est-à-dire pour s’y habituer et domicilier. J’ai avec dépit vu des maris haïr leurs femmes de ce seulement qu’ils leur font tort ; au moins ne les faut-il pas moins aimer de notre faute; par repentance et compassion au moins, elles nous en devraient être plus chères.

Ce sont fins différentes et pourtant compatibles, dit-il [Virgile], en quelque façon. Le mariage a pour sa part l’utilité, la justice, l’honneur et la constance : un plaisir plat, mais plus universel. L’amour se fonde au seul plaisir, et l’a, de vrai, plus chatouillant, plus vif et plus aigu; un plaisir attisé par la difficulté. Il y faut de la piqûre et de la cuisson. Ce n’est plus amour s’il est sans flèches et sans feu. La libéralité des dames est trop profuse au mariage et émousse la pointe de l’affection et du désir. Pour fuir à cet inconvénient voyez la peine qu’y prennent en leurs lois Lycurgue et Platon.

Les femmes n’ont pas tort du tout quand elles refusent les règles de vie qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles. Il y a naturellement de la brigue et riotte [dispute] entre elles et nous le plus étroit consentement que nous ayons avec elles encore est-il tumultuaire et tempétueux. À l’avis de notre auteur, nous les traitons inconsidérément en ceci : après que nous avons connu qu’elles sont, sans comparaison, plus capables et ardentes aux effets de l’amour que nous. (P. 620) […]

Et que sur le différend advenu à Catalogne, entre une femme se plaignant des efforts trop assidus de son mari - non tant, à mon avis, qu’elle en fût incommodée (car je ne crois les miracles qu’en foi), comme pour retrancher sous ce prétexte et brider, en cela même qui est l’action fondamentale du mariage, l’autorité des maris envers leurs femmes, et pour montrer que leurs hargnes et leur malignité passent outre la couche nuptiale et foulent aux pieds les grâces et douceurs mêmes de Vénus, à laquelle plainte le mari répondait, homme vraiment brutal et dénaturé, qu’aux jours mêmes de jeûne il ne s’en saurait passer à moins de dix —, intervint ce notable arrêt de la reine d’Aragon par lequel, après mûre délibération de conseil, cette bonne reine, pour donner règle et exemple à tout temps de la modération et modestie requises en un juste mariage, ordonna pour bornes légitimes et nécessaires le nombre de six par jour. […] (p. 621)

Qu'elles se dispensent un peu de la cérémonie, qu’elles entrent en liberté de discours, nous ne sommes qu’enfants au prix d’elles en cette science. Écoutez-les représenter nos poursuites et nos entretiens, elles vous font bien connaître que nous ne leur apportons rien qu’elles n’aient su et digéré sans nous. Serait-ce ce que dit Platon : qu’elles aient été garçons débauchés autrefois ? Mon oreille se rencontra un jour en lieu où elle pouvait dérober certains des discours faits entre elles sans soupçon : que ne puis-je le dire ? « Notre-Dame! (fis-je) allons à cette heure étudier des phrases d’Amadis et des registres [recueils] de Boccace et de l’Arétin pour faire les habiles; nous employons vraiment bien notre temps ! Il n’est ni parole, ni exemple, ni démarche qu’elles ne sachent mieux que nos livres c’est une discipline qui naît dans leurs veines ». […] (p. 622)

Je sais cent honnêtes hommes cocus, honnêtement et peu indécemment. Un galant homme en est plaint, non pas désestimé. Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en maudissent l’occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le penser. Et puis, de qui ne parle-t-on en ce sens, depuis le petit jusqu’au plus grand ?

Jusqu ‘à celui qui commanda à tant de légions...

Et qui valait mieux que toi, vaurien.

(Lucrèce, La Nature des choses, III, 1028 et 1026)

Vois-tu qu’on engage en ce reproche tant d’honnêtes hommes en ta présence ? Pense qu’on ne t’épargne non plus ailleurs. « Mais jusqu’aux dames, elles s’en moqueront ! » Et de quoi se moquent-elles en ce temps plus volontiers que d’un mariage paisible et bien composé ? Chacun de vous a fait quelqu’un cocu : or nature est toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La fréquence de cet accident en doit désormais avoir modéré l’aigreur ; le voilà tantôt passé en coutume. (p. 631) 

 

Il n'est rien si empêchant, si dégoûté que l'abondance. Quel appétit ne se rebuterait, à voir trois cents femmes à sa merci, comme les a le Grand Seigneur [Grand Turc] en son sérail ? (p. 199)

 

 

 

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