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Les sens, la perception, le rÊve
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
La notion de
perception a abondamment alimenté la réflexion de Montaigne, comme celle de
Karinthy. Cette réflexion a pris plusieurs directions :
1 – Existe-t-il
des sens ignorés ? demande Montaigne (« Je mets en doubte
que l'homme soit prouveu de tous sens naturels. ») comment un
"génie qui découvre la vue" peut-il exprimer sa "vision" à
un peuple de non voyants ? demande Karinthy (« J'ai réalisé que
cette stimulation était causée par les objets eux-mêmes, y compris ceux que je
n'avais ni flairés ni touchés. »).
2 – Le rêve a préoccupé l’un comme l’autre. Montaigne pose
directement la question d’une plus grande vérité de la réalité éveillée
3 – L’autre acception du sens, la signification, apparaît
chez l’un comme chez l’autre par son altération, la folie, ainsi que par la
capacité d’abstraction que nous développons dans les expressions
symboliques :
« Qui ne sçait combien
est imperceptible le voisinage d'entre la folie avec les gaillardes elevations
d'une esprit libre ; et les effects d'une vertu supreme et
extraordinaire ? » observe Montaigne. Karinthy a souvent et
longuement traité le sujet ; dans l’exemple
résumé ici il montre un aliéné qui se prend pour un noble chevalier à Venise et
qui se heurte à une réalité obscure qui lui semble étrangère.
Quant au symbolisme : « Les ames qui par stupidité ne voyent les
choses qu'à demy, jouissent de cet heur, que les nuisibles les blessent moins.
C'est une ladrerie spirituelle, qui a quelque air de santé. » alors
que Karinthy les met en scène : « - Ma
vie qui faiblit. Le navire de ma vie qui sombre. - Quel
navire ? Tu t'occupes des actions de
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de
Jérôme Bosch)
(On retrouve l’emplacement exact des citations en en
sélectionnant, puis copiant une partie.
Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F »,
puis coller (CTRL+V) l’extrait dans la
mire de recherche.)
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Existe-t-il des sens ignorés ? |
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Tu l'as lu […] [demanda
Symphon] le papier de ce demi crétin de Genius dans le "Tact
National" de ce matin ? - demanda-t-il avec une légère ironie dans
la voix. - à quoi fais-tu allusion ?
- répondit Pomponni […] en flairant dans sa direction. |
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Ils font trestous, la ligne extreme de
nostre faculté. |
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[…] - Sa
découverte ? Mais c'est quoi ? - […] Il
parle de la subjectivité des organes des sens, de la cognition absolue ou
relative. Il dit avoir depuis un certain temps des révélations étranges. Il aurait
découvert que nous ne disposons que de moyens passablement étroits,
subjectifs pour connaître et sentir les choses. Il dit qu'il faut que
l'Existence ait des propriétés inexplicables, d'importance colossale, dont
nous n'avions pas idée jusqu'à présent. […] Genius décrit un changement
étonnant, incompréhensible, survenu dans sa sensation perceptive, et il sait
de façon sûre que jamais personne en Miraudie n'a encore ressenti rien de
semblable. Il dit qu'il a perçu ces nouveaux phénomènes inconnus de la
substance de la nature. - Depuis
quelques temps, [dit-il] dans la partie supérieure de ma face, dans les deux
renflements plats au-dessus de mon nez, dont la destination n'est pas encore
parfaitement connue de nos savants – donc, dans ces deux renflements, je
ressentais un picotement particulier et une stimulation continuels. Vers le
matin, si je me tournais dans la direction du Chaudlever, cette stimulation
était si forte qu'elle était source de douleur. Et j'ai réalisé que cette stimulation était causée par
les objets eux-mêmes, y compris ceux que je n'avais ni flairés ni touchés.
Je ne sais pas comment vous expliquer mieux cela. Mirauds : je crains
que vous ne soyez pas en mesure de me comprendre. […] Je suis désormais
certain qu'à part leurs dimensions, leur son, leur odeur, les objets
possèdent également une autre propriété remarquable que je suis incapable de
rendre en paroles. […] Un nouveau monde s'est révélé à moi ; ce monde
n'a ni limites ni frontières : c'est l'empire supérieur des esprits. Des
centaines de milliers d'impressions essaiment et tourbillonnent dans mon
cerveau enivré. […] je jubile et je hurle, un cri inconnu en un langage
inconnu jaillit de mes lèvres : Clarté !… Clarté !…
Clarté !…" […] - Bien sûr, de la métaphysique –
chuchota le musicien qui découvrit une certaine beauté dans le mot. |
Il est impossible de faire
concevoir à un homme naturellement aveugle, qu'il n'y void pas, impossible de
luy faire desirer la veuë et regretter son defaut. Parquoy, nous ne devons
prendre aucune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de
ceux que nous avons : veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela sa
maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à
cet aveugle, par discours, argument, ny similitude, qui loge en son
imagination aucune apprehension, de lumiere, de couleur, et de veuë. Il n'y a
rien plus arriere, qui puisse pousser le sens en evidence. Les aveugles nais,
qu'on void desirer à voir, ce n'est pas pour entendre ce qu'ils
demandent : ils ont appris de nous, qu'ils ont à dire quelque chose,
qu'ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, laquelle ils nomment
bien, et ses effects et consequences : mais ils ne sçavent pourtant pas
que c'est, ny ne l'apprehendent ny pres ny loing. J'ay veu un gentilhomme de bonne maison,
aveugle nay, aumoins aveugle de tel aage, qu'il ne sçait que c'est que de
veuë : il entend si peu ce qui luy manque, qu'il use et se sert comme
nous, des paroles propres au voir, et les applique d'une mode toute sienne et
particuliere. On luy presentoit un enfant duquel il estoit parrain, l'ayant
pris entre ses bras : Mon Dieu, dit-il, le bel enfant, qu'il le fait
beau voir, qu'il a le visage gay. Il dira comme l'un d'entre nous, Ceste sale
a une belle veuë, il fait clair, il fait beau soleil. Il y a plus : car
par ce que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il
l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne : et croid y avoir la
mesme part, que nous y avons : il s'y picque et s'y plaist, et ne les
reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie, que voyla un liévre, quand
on est en quelque belle splanade, où il puisse picquer : et puis on luy
dit encore, que voyla un lievre pris : le voyla aussi fier de sa prise,
comme il oit dire aux autres, qu'ils le sont. L'esteuf, il le prend à la main
gauche, et le pousse à tout sa raquette : de la harquebouse, il en tire
à l'adventure, et se paye de ce que ses gens luy disent, qu'il est ou haut,
ou costier. Que sçait-on si le genre humain fait une
sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut, la plus part
du visage des choses nous soit caché ? Que sçait-on, si les difficultez
que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature, viennent de là ? et
si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont produicts
par la faculté de quelque sens, que nous ayons à dire ? et si aucuns
d'entre eux ont une vie plus pleine par ce moyen, et entiere que la
nostre ? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens : nous y
trouvons de la rougeur, de la polisseure, de l'odeur et de la douceur :
outre cela, elle peut avoir d'autres vertus, comme d'asseicher ou restreindre,
ausquelles nous n'avons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez
que nous appellons occultes en plusieurs choses, comme à l'aymant d'attirer
le fer, n'est-il pas vraysemblable qu'il y a des facultez sensitives en
nature propres à les juger et à les appercevoir, et que le defaut de telles
facultez, nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles
choses ? |
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Le rêve |
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Nous veillons dormants, et veillants
dormons. Je ne voy pas si clair dans le sommeil : mais quant au veiller,
je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encore le sommeil en sa
profondeur, endort par fois les songes : mais nostre veiller n'est
jamais si esveillé, qu'il purge et dissipe bien à poinct les resveries, qui
sont les songes des veillants, et pires que songes. |
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La
sueur dégoulinait lentement, chaude, sur ma figure. Tous mes muscles étaient tendus comme un arc et ils tremblaient. J'ai
attendu le temps qu'il fallait pour que le balancement de mon édifice
atteigne un point mort. Alors, dans le mortel silence, je me suis redressé,
j'ai dénoué mon maillot et j'en ai retiré le violon… les mains tremblantes
j'y ai posé mon archet… à ce moment, en tâtonnant d'un pied j'ai lentement
lâché le poteau. Je me suis penché en avant… je suis resté quelques minutes
en équilibre… et profitant du silence de la terreur qui en bas avait ouvert les bouches et serré les cœurs… lentement et en tremblant je me suis mis à jouer la mélodie
que jadis, il y a longtemps, très longtemps, j'ai entendue un jour résonner
et sangloter dans mon cœur. |
Nostre raison et nostre ame recevant les
fantasies et opinions, qui luy nayssent en dormant, et authorizant les actions
de noz songes de pareille approbation, qu'elle fait celles du jour : pourquoy ne
mettons nous en
doubte, si nostre penser, nostre agir, est pas un autre songer, et nostre
veiller, quelque espece de dormir ? |
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Perte du sens, la folie |
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Donna
Bianca l'attend près de Murano. Aujourd'hui ils se retrouveront… oui, c'est
avec cette idée qu'il s'est endormi hier, ils se retrouveront au château, au
bord de l'étang poissonneux… avec les cygnes… il s'est battu pour ça !
[…] - Hé,
gondolier ! Où sont mes habits ? […] Il
s'étire, baille, commence à descendre les marches vers l'eau. Quelle bizarrerie ! |
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Est-il
saoul ou incomplètement réveillé ? Sur
la plus haute marche de l'escalier, directement devant la descente, il a
heurté quelque chose. Il l'a très bien senti, au niveau du ventre… mais
comment est-ce possible ? il n'y a rien là… et pourtant… ce n'est pas
l'estomac qui fait mal… c'est de l'extérieur
qu'est venu le coup… […] Décidément il s'est cogné dans
une table qui n'existe pas. […] L'image est inchangée. Devant lui
l'escalier au tapis de velours, Giuseppe debout à la proue de la gondole, il
marmonne et sourit, ne bouge pas, il lui fait seulement signe de venir… Il
n'entend pas ce qu'il dit. En
revanche, tout près de son oreille l'espace vide se met à parler fort et
distinctement. La voix est brute et grinçante : […] - Allons !
Qu'est-ce que c'est ce cirque ? À quoi vous jouez là au milieu de la
pièce ? Vous avez renversé la carafe ! [ …] Appelle
mes gardes… Qu'ils sonnent l'alarme… Moi, Prince de Castille… Une
voix nouvelle se mêle à la précédente : - Que
se passe-t-il ici ? […] - Monsieur
le Professeur, le prévenu n° 27… […] il a piqué une crise… […] Il ne se défend plus. Tout son corps
frissonne, il a envie de dormir. Il
aimerait dormir. Il se laisse immobiliser, attacher les mains dans le dos.
Avant que ses yeux se ferment il voit encore la gondole qui fait demi-tour et
s'éloigne sans lui… Vers le large |
Platon dit les melancholiques plus
disciplinables et excellent : aussi n'en est-il point qui ayent tant de
propension à Voulez vous un homme sain,
le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture ? affublez le de
tenebres d'oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous
assagir : et nous esblouir, pour nous guider. Et si on me dit que la
commodité d'avoir l'appetit froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire
apres soy cette incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz
et frians, à la jouyssance des biens et des plaisirs : Cela est
vray : mais la misere de nostre condition porte, que nous n'avons tant à
jouyr qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas comme une legere
douleur. Nous ne sentons point l'entiere santé, comme la moindre des
maladies |
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Symboles et abstraction |
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- Ma
vie qui faiblit. Le navire de ma vie qui sombre. - Quel
navire ? Tu t'occupes des actions de - Je ne m'occupe de plus rien. Moi,
mon ami, je m'occupe du Rien. - Ha, ha, ha !
C'est excellent ! Tu es
toujours aussi drôle. - Je ne resterai plus longtemps aussi
drôle, mon pauvre ami. […] - Je ne suis pas pauvre, j'ai une
bonne planque au bureau des tampons. Pourquoi tu t'installes pas dans une
bonne planque quelque part ? |
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- Oui. Je m'installerai bientôt
quelque part, moi… - Tu as décroché une bonne
place ? - Oui. Une place définitive.
Définitive. Définitive. - À la bonne heure ! Je dis
toujours qu'il est important de trouver une bonne occupation. C'est ici, en
ville ? - Non. C'est loin. C'est très loin. - Ce n'est pas grave, tu verras du
monde. Tu t'expatries ? Quand pars-tu ? […] - Peut-être aujourd'hui même… - Et où donc pars-tu ? […] - Là où je pars, on y va sans bagages.
[…] - Ah, ah, alors ça ne
doit pas être très loin d'ici. […]Tu sais, ça dépend toujours des trains.
Personnellement je préfère les rapides qui ont des wagons restaurants, alors
si tu as un petit creux, tu sais où t'adresser, n'est-ce pas ?
Ha, ha, ha. […]
- Dans ce train-là on ne distribue
qu'un seul plat […] une bille de plomb, mon pauvre ami. […] ça se fait avaler
tout seul… cette bille de plomb… […] - Une bille de plomb ? Ah
bon ! Je comprends ! C'est un revolver ! C'est excellent. Ha,
ha ![…] Mais, tu m'as pas dit à l'instant que tu partais en
voyage ?… Et c'est là qu'on va te donner ce revolver ? - Non… le revolver sera sur moi… sur
moi… - Sur toi ? Pour quoi
faire ? […] - Pour tirer avec, pour soulever le
chien, appuyer sur la détente, pour faire sortir la balle du revolver vers
moi-même ! Tu comprends pas ?! Tu comprends pas ?! - Ah bon ! Tu veux te tirer une
balle dans la tête avec le revolver ? Pourquoi tu me parles pas
clairement ? Va te faire pendre. Bon, salut ! |
Mais les ames qui auront à
voir les evenemens contraires, et les injures de la fortune, en leur
profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster, selon leur aigreur
naturelle, et leur charge, qu'elles emploient leur art, à se garder d'en
enfiler les causes, et en destournent les advenues. Que fit le Roy
Cotys ? il paya liberalement la belle et riche vaisselle qu'on lui avoit
presentée : mais parce qu'elle estoit singulierement fragile, il la
cassa incontinent luy-mesme ; pour s'oster de bonne heure une si aisée
matiere de courroux contre ses serviteurs. |
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