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Les sens, la perception, le rÊve
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
La notion de
perception a abondamment alimenté la réflexion de Montaigne, comme celle de Karinthy.
Cette réflexion a pris plusieurs directions :
1 – Existe-t-il
des sens ignorés ? demande Montaigne (« Je mets en doute que
l’homme soit pourvu de tous sens naturels. »), comment
un "génie qui découvre la vue" peut-il exprimer sa "vision"
à un peuple de non voyants ? demande Karinthy (« J'ai réalisé que
cette stimulation était causée par les objets eux-mêmes, y compris ceux que je
n'avais ni flairés ni touchés. »).
2 – Le rêve a préoccupé l’un comme l’autre. Montaigne pose
directement la question d’une plus grande vérité de la réalité éveillée
3 – L’autre acception du sens, la signification, apparaît
chez l’un comme chez l’autre par son altération, la folie, ainsi que par la
capacité d’abstraction que nous développons dans les expressions
symboliques :
« Qui ne sait combien
est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec les gaillardes élévations
d’un esprit libre et les effets d’une vertu suprême et extraordinaire ? »
observe Montaigne. Karinthy a souvent et longuement traité le
sujet ; dans l’exemple résumé ici il montre un aliéné
qui se prend pour un noble chevalier à Venise et qui se heurte à une réalité
obscure qui lui semble étrangère.
Quant au symbolisme : « Les âmes qui par stupidité ne voient les
choses qu'à demi, jouissent de cet heur que les nuisibles les blessent moins ;
c’est une ladrerie spirituelle qui a quelque air de santé. » alors que Karinthy les met en scène : « - Ma vie qui faiblit.
Le navire de ma vie qui sombre. - Quel navire ? Tu t'occupes des
actions de
(Les liens des
citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais
de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de
Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)
(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le
livre des éditions arléa (2002) selon l’adaptation de Claude pinganaud.)
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Existe-t-il des sens ignorés ? |
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Tu l'as lu […] [demanda
Symphon] le papier de ce demi crétin de Genius dans le "Tact
National" de ce matin ? - demanda-t-il avec une légère ironie dans
la voix. - À quoi fais-tu allusion ? - répondit Pomponni […] en
flairant dans sa direction. […] |
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- Sa
découverte ? Mais c'est quoi ? - […] Il
parle de la subjectivité des organes des sens, de la cognition absolue ou
relative. Il dit avoir depuis un certain temps des révélations étranges. Il
aurait découvert que nous ne disposons que de moyens passablement étroits,
subjectifs pour connaître et sentir les choses. Il dit qu'il faut que
l'Existence ait des propriétés inexplicables, d'importance colossale, dont
nous n'avions pas idée jusqu'à présent. […] Genius décrit un changement
étonnant, incompréhensible, survenu dans sa sensation perceptive, et il sait
de façon sûre que jamais personne en Miraudie n'a encore ressenti rien de
semblable. Il dit qu'il a perçu ces nouveaux phénomènes inconnus de la
substance de la nature. - Depuis
quelques temps, [dit-il] dans la partie supérieure de ma face, dans les deux
renflements plats au-dessus de mon nez, dont la destination n'est pas encore
parfaitement connue de nos savants – donc, dans ces deux renflements, je
ressentais un picotement particulier et une stimulation continuels. Vers le
matin, si je me tournais dans la direction du Chaudlever, cette stimulation
était si forte qu'elle était source de douleur. Et j'ai réalisé que cette stimulation était causée par
les objets eux-mêmes, y compris ceux que je n'avais ni flairés ni touchés.
Je ne sais pas comment vous expliquer mieux cela. Mirauds : je crains
que vous ne soyez pas en mesure de me comprendre. […] Je suis désormais
certain qu'à part leurs dimensions, leur son, leur odeur, les objets
possèdent également une autre propriété remarquable que je suis incapable de
rendre en paroles. […] Un nouveau monde s'est révélé à moi ; ce monde
n'a ni limites ni frontières : c'est l'empire supérieur des esprits. Des
centaines de milliers d'impressions essaiment et tourbillonnent dans mon
cerveau enivré. […] je jubile et je hurle, un cri inconnu en un langage
inconnu jaillit de mes lèvres : Clarté !… Clarté !…
Clarté !…" […] - Bien sûr, de la métaphysique –
chuchota le musicien qui découvrit une certaine beauté dans le mot. |
Penses-tu que l’ouïe peut
rectifier les défauts de la vue, Le toucher corriger ceux de
l’ouïe, le goût dénoncer l’erreur du toucher, L ‘odorat refuser le
témoignage des autres sens et la vue les convaincre d’erreur ? (Lucrèce, La Nature des
choses, IV, 486) Ils font trèstous [à eux
tous] la ligne extrême de notre faculté, chaque sens a son pouvoir
propre Et son domaine est limité. (Lucrèce, La Nature des
choses, IV, 489) Il est impossible de faire concevoir à un
homme naturellement aveugle qu’il n’y voit pas ; impossible de lui faire
désirer la vue et regretter son défaut. Par quoi nous ne devons prendre aucune assurance
de ce que notre âme est contente et satisfaite de ceux que nous avons, vu
qu’elle n’a pas de quoi sentir en cela sa maladie et son imperfection, si
elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aveugle, par discours,
argument ni similitude, qui loge en son imagination certaine appréhension de
lumière, de couleur et de vue. Il n’y a rien plus arrière qui puisse pousser
le sens en évidence. Les aveugles-nés, qu’on voit désirer à y voir, ce n’est
pas pour entendre [qu ‘ils comprennent] ce qu’ils demandent ? ils ont
appris de nous qu’ils ont à dire [sont privés de] quelque chose, qu’ils ont
quelque chose à désirer, qui est en nous, laquelle ils nomment bien, et ses
effets et conséquences, mais ils ne savent pourtant pas que [ce que] c’est, ni
ne l’appréhendent ni près, ni loin. J’ai vu un gentilhomme de bonne maison,
aveugle-né, au moins aveugle de tel âge qu’il ne sait que [ce que] c’est que
de vue; il entend si peu ce qui lui manque qu’il use et se sert comme nous
des paroles propres au voir, et les applique d’une mode toute sienne et
particulière. On lui présentait un enfant duquel il était parrain ; l’ayant
pris entre ses bras : « Mon Dieu! dit-il, le bel enfant! Qu’il le
fait beau voir! Qu’il a le visage gai ! » Il dira comme l’un
d’entre nous : « Cette salle a une belle vue ; il fait clair, il
fait beau soleil. » Il y a plus : car, parce que ce sont nos
exercices que la chasse, la paume, la butte [tir au but], et qu’il l’a
entendu dire, il s’y affectionne et s’y embesogne, et croit y avoir la même
part que nous y avons ; il s’y pique et s’y plaît, et ne les reçoit pourtant
que par les oreilles. On lui crie que voilà un lièvre, quand on est en
quelque belle esplanade où il puisse piquer [éperonner] ; et puis on lui dit
encore que voilà un lièvre pris le voilà aussi fier de sa prise, comme il
entend dire aux autres qu’ils le sont. L’esteuf [la balle], il le prend à la
main gauche et le pousse avec sa raquette; de l’arquebuse, il en tire à
l’aventure, et se paye de ce que ses gens lui disent qu’il est ou haut, ou
côtié [à côté]. Que sait-on si le genre humain fait une
sottise pareille à faute de quelque sens et que, par ce défaut, la plupart du
visage des choses nous soit caché ? Que sait-on si les difficultés que
nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature viennent de là, et si plusieurs
effets des animaux qui excèdent notre capacité sont produits par la faculté
de quelque sens que nous ayons à dire [qui nous ferait défaut], et si
certains d’entre eux ont une vie plus pleine par ce moyen et entière que la
nôtre ? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens; nous y
trouvons de la rougeur, de la polissure, de l’odeur et de la douceur; outre
cela, elle peut avoir d’autres vertus, comme d’assécher ou restreindre,
auxquelles nous n’avons point de sens qui se puisse rapporter. Les propriétés
que nous appelons occultes en plusieurs choses, comme a l’aimant d’attirer le
fer, n’est-il pas vraisemblable qu’il y a des facultés sensitives, en nature,
propres à les juger et à les apercevoir, et que le défaut de telles facultés
nous apporte l’ignorance de la vraie essence de telles choses ?
(p. 430) |
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Le rêve |
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Nous veillons dormant et, veillant,
dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil; mais, quant au veiller, je
ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encore le sommeil en sa
profondeur endort parfois les songes. Mais notre veiller n’est jamais si éveillé
qu’il purge et dissipe bien à point les rêveries, qui sont les songes des
veillants, et pires que songes. |
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La
sueur dégoulinait lentement, chaude, sur ma figure. Tous mes muscles étaient tendus comme un arc et ils tremblaient.
J'ai attendu le temps qu'il fallait pour que le balancement de mon édifice
atteigne un point mort. Alors, dans le mortel silence, je me suis redressé,
j'ai dénoué mon maillot et j'en ai retiré le violon… les mains tremblantes
j'y ai posé mon archet… à ce moment, en tâtonnant d'un pied j'ai lentement
lâché le poteau. Je me suis penché en avant… je suis resté quelques minutes
en équilibre… et profitant du silence de la terreur qui en bas avait ouvert les bouches et serré les cœurs… lentement et en tremblant je me suis mis à jouer la mélodie
que jadis, il y a longtemps, très longtemps, j'ai entendue un jour résonner
et sangloter dans mon cœur. |
Notre raison et notre âme, recevant les
fantaisies et opinions qui leurs naissent en dormant, et autorisant les
actions de nos songes de pareille approbation qu’elles font celles du jour, pourquoi ne
mettons-nous en doute si
notre penser, notre agir ne sont pas autre songer, et notre veiller quelque
espèce de dormir ? |
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Perte du sens, la folie |
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Donna
Bianca l'attend près de Murano. Aujourd'hui ils se retrouveront… oui, c'est avec
cette idée qu'il s'est endormi hier, ils se retrouveront au château, au bord
de l'étang poissonneux… avec les cygnes… il s'est battu pour ça ! […] - Hé,
gondolier ! Où sont mes habits ? […] Il s'étire, baille, commence à descendre
les marches vers l'eau. |
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Quelle
bizarrerie ! Est-il
saoul ou incomplètement réveillé ? Sur la plus haute marche de l'escalier, directement devant la descente, il a heurté
quelque chose. Il l'a très bien senti, au niveau du ventre… mais comment
est-ce possible ? il n'y a rien là… et pourtant… ce n'est pas l'estomac
qui fait mal… c'est de l'extérieur qu'est
venu le coup… […] Décidément
il s'est cogné dans une table qui n'existe pas. […] L'image
est inchangée. Devant lui l'escalier au tapis de velours, Giuseppe debout à
la proue de la gondole, il marmonne et sourit, ne bouge pas, il lui fait
seulement signe de venir… Il n'entend pas ce qu'il dit. En
revanche, tout près de son oreille l'espace vide se met à parler fort et
distinctement. La voix est brute et grinçante : […] - Allons !
Qu'est-ce que c'est ce cirque ? À quoi vous jouez là au milieu de la pièce ?
Vous avez renversé la carafe ! [ …] Appelle
mes gardes… Qu'ils sonnent l'alarme… Moi, Prince de Castille… Une
voix nouvelle se mêle à la précédente : - Que
se passe-t-il ici ? […] - Monsieur
le Professeur, le prévenu n° 27… […] il a piqué une crise… […] Il ne se défend plus. Tout son corps
frissonne, il a envie de dormir. Il
aimerait dormir. Il se laisse immobiliser, attacher les mains dans le dos.
Avant que ses yeux se ferment il voit encore la gondole qui fait demi-tour et
s'éloigne sans lui… Vers le large |
Qui
ne sait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec
les gaillardes élévations d’un esprit libre et les effets d’une vertu suprême
et extraordinaire ?
Platon dit les mélancoliques plus disciplinables et excellents : aussi
n’en est-il point qui aient tant de propension à la folie. Infinis esprits se
trouvent ruinés par leur propre force et souplesse. Quel saut vient de
prendre, de sa propre agitation et allégresse, l’un des plus judicieux,
ingénieux et plus formés à l’air de cette antique et pure poésie, qu’autre
poète italien ait de longtemps été ? N’a-t-il pas de quoi savoir gré à
cette sienne vivacité meurtrière, à cette clarté qui l’a aveuglé, à cette
exacte et tendue appréhension de la raison qui l’a mis sans raison, à la curieuse
et laborieuse quête des sciences qui l’a conduit à la bêtise, à cette rare
aptitude aux exercices de l’âme qui l’a rendu sans exercice et sans
âme ? J’eus plus de dépit encore que de compassion de le voir, à
Ferrare, en si piteux état, survivant à soi-même, méconnaissant et soi et ses
ouvrages, lesquels, sans son su, et toutefois à sa vue, on a mis en lumière
[publiés] incorrigés et informes. Voulez-vous un homme sain, le voulez-vous
réglé et en ferme et sûre posture Affublez-le de ténèbres, d’oisiveté et de
pesanteur. Il nous faut abêtir pour nous assagir, et nous éblouir [aveugler]
pour nous guider. Et, si on me dit que la commodité d’avoir
le goût froid et mousse [insensible] aux douleurs et aux maux tire après soi
cette incommodité de nous rendre aussi, par conséquent, moins aigus et
friands à la jouissance des biens et des plaisirs, cela est vrai ; mais la
misère de notre condition porte que nous n’avons pas tant à jouir qu’à fuir,
et que l’extrême volupté ne nous touche pas comme une légère douleur. Les hommes sont moins sensibles aux
plaisirs qu’à la douleur (Tite-Live, XXX, 21). Nous ne sentons point
l’entière santé comme la moindre des maladies. (p. 360) |
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Symboles et abstraction |
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- Ma vie qui faiblit. Le navire de ma vie qui sombre. - Quel
navire ? Tu t'occupes des actions de la Navigation Fluviale
Danubienne ? - Je ne m'occupe de plus rien. Moi,
mon ami, je m'occupe du Rien. - Ha, ha, ha !
C'est excellent ! Tu es
toujours aussi drôle. - Je ne resterai plus longtemps aussi
drôle, mon pauvre ami. […] - Je ne suis pas pauvre, j'ai une
bonne planque au bureau des tampons. Pourquoi tu t'installes pas dans une
bonne planque quelque part ? |
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- Oui. Je m'installerai bientôt
quelque part, moi… - Tu as décroché une bonne
place ? - Oui. Une place définitive.
Définitive. Définitive. - À la bonne heure ! Je dis
toujours qu'il est important de trouver une bonne occupation. C'est ici, en
ville ? - Non. C'est loin. C'est très loin. - Ce n'est pas grave, tu verras du
monde. Tu t'expatries ? Quand pars-tu ? […] - Peut-être aujourd'hui même… - Et où donc pars-tu ? […] - Là où je pars, on y va sans bagages.
[…] - Ah, ah, alors ça
ne doit pas être très loin d'ici. […]Tu sais, ça dépend toujours des trains.
Personnellement je préfère les rapides qui ont des wagons restaurants, alors
si tu as un petit creux, tu sais où t'adresser, n'est-ce pas ?
Ha, ha, ha. […]
- Dans ce train-là on ne distribue
qu'un seul plat […] une bille de plomb, mon pauvre ami. […] ça se fait avaler
tout seul… cette bille de plomb… […] - Une bille de plomb ? Ah
bon ! Je comprends ! C'est un revolver ! C'est excellent. Ha,
ha ![…] Mais, tu m'as pas dit à l'instant que tu partais en
voyage ?… Et c'est là qu'on va te donner ce revolver ? - Non… le revolver sera sur moi… sur
moi… - Sur toi ? Pour quoi
faire ? […] - Pour tirer avec, pour soulever le
chien, appuyer sur la détente, pour faire sortir la balle du revolver vers
moi-même ! Tu comprends pas ?! Tu comprends pas ?! - Ah bon ! Tu veux te tirer une
balle dans la tête avec le revolver ? Pourquoi tu me parles pas
clairement ? Va te faire pendre. Bon, salut ! |
Mais les âmes qui auront à
voir les événements contraires et les injures de la fortune en leur
profondeur et âpreté, qui auront à les peser et goûter selon leur aigreur
naturelle et leur charge, qu’elles emploient leur art à se garder d’en
enfiler les causes, et en détournent les avenues. Ce que fit le roi Cotys. Il
paya libéralement la belle et riche vaisselle qu’on lui avait présentée,
mais, parce qu’elle était singulièrement fragile, il la cassa incontinent
lui-même pour s’ôter de bonne heure une si aisée matière de courroux contre
ses serviteurs. (p. 730) |
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