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la synthèse résumée)
l’humanitÉ, l’Âme, la vertu
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Ils ont tous
les deux abordé la notion d’humanité au sens le plus large, Montaigne pour
afficher une ignorance ontologique (« Que
l’homme [ne] se monte au-dessus de soi et de l’humanité car il ne
peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. »), Karinthy
exprime une opinion voisine en traitant l’humanité par la satire : « L’Humanité Organisée
a rédigé ses conditions voilà déjà trois ans face à
Ceci les ramène à l’homme individu et à sa vie intérieure :
« Jamais il
n’a su ce que signifie aimer la vérité à en mourir, celui qui n’a
fait que veiller à ce que soit vrai ce qu’il dit ou ce qu’il écrit. » Déclare Karinthy après avoir démonté le fonctionnement de l’âme humaine
selon lui (« Nous ne
pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous
pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. »). Montaigne se
contente d’observer que l’âme (l’esprit) se concentre sur son sujet ou sa
passion : « Elle se
couche entière sur chaque matière, et s’y exerce entière, et n’en
traite jamais plus d’une à
Alors comment être par rapport à "l’immense inconnu" ?
Montaigne ironise : « Est-il
possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive
créature, qui n’est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de
toutes choses, se dise maîtresse et impératrice de l’univers. », mais
l’ironie de Karinthy n’est pas moins mordante quand il semble prêcher le
contraire : « Oh oui,
nous en avons assez de cet enseignement monotone, désespérant, selon
lequel nous sommes limaces et poussières à l’ombre de quelque sagesse
"infinie". »
Et si nous prétendons être modestes et sages, comment juger la vertu
dans la société, puisque enfin l’homme est un être social ? Là les deux se
rencontrent, Montaigne, dans la ligne de modération qui est la sienne :
« On peut et trop aimer la vertu,
et se porter excessivement en une action juste. À ce biais s’accommode la voix
divine : Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement
sages. », Karinthy prend l’exemple d’un boulanger considéré comme fou
par excès de charité : « Il
s’est imaginé être maître boulanger dans le sens authentique et
complet du terme selon lequel un maître boulanger est un homme qui cuit du pain
et des croissants pour des gens affamés de pain et de croissants afin
d’assouvir leur faim. » et Montaigne insiste lui aussi pour qualifier
de folie les excès en société : « Qui ne sait combien est imperceptible le
voisinage d'entre la folie avec les gaillardes élévations d'une esprit
libre ; et les effets d'une vertu suprême et extraordinaire ? ».
(Les liens des citations ici et dans les
chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de
Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)
(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le
livre des éditions arléa (2002) selon l’adaptation de Claude pinganaud.)
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Qui sommes-nous ? |
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L’homme authentique, l’homme
adulte qui ne considère pas la vie comme un passage éphémère
allant de la naissance à la mort, mais comme occasion de la comprendre, une
leçon dont il faudra un jour rendre compte à un examen – homme qui a en
réalité l’âge de la civilisation humaine par son expérience de six mille
années – cet homme, observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre, connaît bien la
construction de l’âme humaine avec une de ses lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne
disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. Il sait qu’une Volonté inconnue vit en nous, pas forcément la
nôtre, pas forcément une Poussée fonctionnant dans l’intérêt de notre vie –
un jeu de forces indépendantes de notre ego inconnu, vers un but inconnu
indépendant du nôtre, et cette chose inconnue chamboule toute espérance de
créer une harmonie entre notre pensée, nos mots et nos actes. […] Je dois savoir cela, je dois comprendre
cela lorsque j’écris le mot « journal » au-dessus de la fixation des
événements extérieurs et intérieurs. J’ai mon avis sur la sincérité, sur la
mienne comme sur celle des autres. J’ai aussi peu confiance dans ma sincérité
vers l’intérieur que dans celle vers l’extérieur. Je connais déjà mes
pensées, je connais mon « âme » - j’ai l’honneur de m’en occuper
depuis suffisamment longtemps. Je me suis mille fois trompé moi-même – je me
suis leurré, étourdi, embobiné – je suis prudent et soupçonneux. Je tiens
« mon petit moi », mon âme, en laisse comme un animal domestique
utile mais dangereux. Nous avons un rapport de possesseur à possédé sans que
je m’identifie à lui. Moi-même – je ne me connais pas, je suis en effet
« secret et étrangeté » – je connais en revanche bien, fort bien ce
qui s’efforce et se convulse, se tord en convulsions, là-bas dans la boule
osseuse d’où un fin fil nerveux conduit au bout de ma langue et au bout de ma
plume ! Laissez-le chercher la Vérité – moi j’attends et j’observe,
puisqu’il la cherche pour mon compte – mais seulement avec modération – car jamais il n’a
su ce que signifie
aimer la vérité à en mourir, celui qui n’a fait que veiller à ce que soit
vrai ce qu’il dit ou ce qu’il écrit. Moi j’attends et j’observe – je
supporte mes pensées, colorées et ballottées par sentiment et emportement –
je les supporte comme je supporte les battements de mon cœur, le
fonctionnement de mon estomac, le halètement de mes poumons. |
Entre les fonctions de l'âme, il en est de
basses : Qui ne la voit encor par là, n'achève pas de |
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Faire face à l’infini |
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Oh oui, nous en avons assez de cet enseignement monotone, désespérant,
selon lequel nous sommes limaces et poussières à l’ombre de quelque sagesse
"infinie".
Cette sagesse « infinie » est à tel point obscure et amorphe que
nous percevons son impact sur notre vie comme nul – nous avons perdu l’espoir
de nous identifier un jour à elle. |
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[…] |
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À
la place de ce Monde Gigantesque, inutilisable pour notre foi à moitié mûre, à
moitié comprise, donnez-nous plutôt un Monde Minuscule dans lequel nous serons chez nous, que nous
maîtriserons, qui nous sera familier. Que ce monde soit tout juste assez
grand pour nous contenir – pas plus grand qu’une grotte, qu’une tanière, nous
ne voudrons plus savoir ce qui se passe au dehors – nous attendrons que Dieu
se mette d’accord avec lui-même et qu’il nous appelle de nouveau, signifiant
qu’il a un but nous concernant : « Où es-tu, Adam ? » Nous ne voulons plus entendre cette blague
triviale : « Monsieur, qu’est ceci par rapport au miroir infini de
la mer ? » Il n’est même pas infini. À l’endroit où Dante supposait l’enfer,
dans les tréfonds de la Terre, c’est là que désormais devra se trouver notre
paradis. Et nous, telle l’autruche, nous cachons
notre tête sous la terre, du Dieu avec qui nous sommes fâchés. Nous rejetons son « infinitude »
dans laquelle Il nous a destiné le rôle de limace. Nous rechercherons pour
nous un autre dieu qui reconnaîtra en nous son semblable |
Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la
voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête,
les mouvements épouvantables de cette mer infinie soient établis et se
continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service ? Est-il
possible de rien
imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n’est pas
seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de toutes choses, se dise
maîtresse et impératrice de l’univers, duquel il n’est pas en sa
puissance de connaître la moindre partie, tant s’en faut de la
commander ? Et ce privilège qu’il s’attribue d’être seul, en ce grand
bâtiment, qui ait la suffisance d’en reconnaître la beauté et les pièces,
seul qui en puisse rendre grâces à l’architecte et tenir compte de la recette
et mise du monde, qui lui a scellé ce privilège ? Qu’il nous montre
lettres [lettres patentes] de cette belle et grande charge. (p. 330) […] Or rien du nôtre ne se peut assortir ou rapporter
en quelque façon que ce soit à la nature divine, qui ne la tache
et marque d’autant d’imperfection. Cette infinie beauté, puissance et bonté,
comment peut-elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si
abjecte que nous sommes sans un extrême intérêt et déchet [dommage et
déchéance] de sa divine grandeur ? |
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Vertu et société |
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[…] Un
matin il fit imprimer une lettre circulaire qu’il adressa à la population
environnante pour lui annoncer qu’il souhaitait vendre les petits pains et
les croissants moins cher, substantiellement moins cher – il voulait vendre
petits pains et croissants avec un manque à gagner, quasi gratuitement. Et il
expliquait pourquoi : il voulait aider les gens dans leur misère. […] |
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Toutes actions hors les bornes ordinaires sont
sujettes à sinistre interprétation : d'autant que notre goût
n'advient [convient] non plus à ce qui est au dessus de lui, qu'à ce qui est
au dessous. (p 257) |
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Il s’est imaginé être maître boulanger dans le sens
authentique et complet du terme selon lequel un maître boulanger est un homme
qui cuit du pain et des croissants pour des gens affamés de pain et de
croissants afin d’assouvir leur faim. […] Car aussi longtemps qu’on ne pourra pas
démontrer les altérations des tissus cérébraux, nous seront contraints de
définir l’aliénation comme suit : est aliéné celui qui exécute ce qu’il pense, même si on n’a
pas l’habitude d’exécuter cela à
l’époque et à l’endroit où on vit – est aliéné celui qui agit comme il le
juge bon, même si ce faisant, à l’endroit et à l’époque donnés, il peut
occasionner des ennuis à lui-même ou à autrui. […] Il voulait dormir, le maître boulanger,
comme s’il s’était rendu compte qu’il avait raté quelque chose en voulant
remédier à une autre erreur, à l’erreur de la société. Il ne voulait pas mourir, il voulait
seulement dormir. Il a été interné un vendredi. Je ne profite pas de la comparaison bon
marché et de mauvais goût qui s’offre. La comparaison avec cet autre Maître
qui était maître boulanger aussi entre autres, quand avec cinq pains cinq
mille hommes ont pu manger à leur faim, alors qu’à l’endroit et au moment
donné on convenait que cinq pains ne pouvaient suffire qu’à cinq personnes. Contentons-nous de dire qu’il existe des
signes qui montrent qu’au plus profond de son âme divine aussi il a bien
accepté l’horrible malentendu, la sentence impossible et malfaisante
« qui était écrite dès le début ». Car cette impossibilité et cette
ineptie et ce malentendu faisaient l’ordre et la paix dans son âme où une
petite et faible lueur de soupçon s’était nichée, face à lui-même, la veille,
lorsque dans le bosquet de fraîcheur il disait au spectre éveillé dans son
âme : « Bon, d’accord, qu’il ne soit pas fait selon ma volonté,
mais qu’il soit fait selon sa volonté ». Ce soupçon de savoir, est-ce qu’une bonne
action est vraiment une bonne action toujours et partout – il n’y avait
qu’une seule façon de le dissiper : dormir un bon coup là-dessus. Dormir
une nuit, ou trois nuits, ou trois cents ans, ou trois mille ans. Dans l’histoire de la rédemption j’ai le
sentiment que notre époque a trop souligné l’importance de la croix, au
détriment de la résurrection. |
Comme si nous avions l'attouchement infect, nous
corrompons par notre maniement les choses qui d’elles-mêmes sont
belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de façon qu’elle en deviendra
vicieuse si nous l’embrassons d’un désir trop âpre et violent. Ceux qui
disent qu’il n’y a jamais d’excès en la vertu, d’autant que ce n’est plus
vertu si l’excès y est, se jouent des paroles Le
sage doit être appelé insensé et le juste injuste S’ils
vont trop loin dans leur effort pour atteindre la vertu. (Horace,
Epîtres, 1, 6, 15) C’est une subtile
considération de la philosophie. On peut et trop aimer la vertu, et se porter excessivement en
une action juste. À ce biais s’accommode la voix divine : « Ne
soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages. » J’ai vu tel grand blesser la
réputation de sa religion pour se montrer religieux outre tout exemple des
hommes de sa sorte. J’aime les natures tempérées
et moyennes. L’immodération vers le bien même, si elle ne m’offense, elle
m’étonne et me met en peine de la baptiser. […] L’archer qui outrepasse le blanc [cœur de
la cible] faut [manque], comme celui qui n’arrive pas. Et les yeux me
troublent à monter coup [tout à coup] vers une grande lumière également comme
à dévaler à l’ombre. Calliclès, en Platon, dit l’extrémité de la philosophie
être dommageable, et conseille de ne s’y enfoncer outre les bornes du profit;
que, prise avec modération, elle est plaisante et commode, mais qu’enfin [à
la fin] elle rend un homme sauvage et vicieux, dédaigneux des religions et
lois communes, ennemi de la conversation civile [relations sociales], ennemi
des voluptés humaines, incapable de toute administration politique, et de
secourir autrui et de se secourir à soi, propre à être impunément souffleté.
II dit vrai car, en son excès, elle esclave notre naturelle liberté, et nous
dévoie, par une importune subtilité, du beau et plain [plat] chemin que
nature nous a tracé. (p. 152) Aux actions des hommes insensés, nous voyons
combien proprement s'advient la folie, avec les plus vigoureuses
opérations de notre âme. Qui ne sait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie
avec les gaillardes élévations d'une esprit libre ; et les effets d'une
vertu suprême et extraordinaire ? (p. 360) |
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