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la Politique, La sociÉtÉ

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Les deux philosophes ont affronté des fanatismes semblables : Montaigne les guerres de religion, Karinthy les idéologies totalitaires. Ils ont réagi de façon semblable en défendant la modération et en déplorant l’extension du fanatisme.

Montaigne : « Le meilleur et le plus sain party est sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyvent, […] il s’en voit plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison. » ; « Ils nomment zele leur propension vers la malignité, et violence : Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur interest : Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est juste, mais par ce que c'est guerre. Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement : conduisez vous y d'une, sinon par tout esgale affection. »

Karinthy : « À bas les neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à bas cet ignoble ! - Oui ou non ? réponds ! Une réponse claire, sinon on en a fini avec toi. - …C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris de panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec toi. » ; « Ma conscience est pure car j’ai contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que je fais ne peut faire que du bien. »

Quant à la réflexion sur les lois qui régissent la société, Montaigne reste conforme à la modération qui est la sienne : « Or je tiens, qu'il faut vivre par droict, et par auctorité, non par recompence ny par grace.  » ; « Car c’est la regle des regles, et generale loy des loix, que chacun observe celles du lieu où il est. »

Karinthy est bien de cet avis, mais il lui arrive de le déplorer et de rêver autre chose : « S’il existait aussi une loi de récompense, il y aurait un moyen pour le bien et le mal en tant que forces contraires de s’équilibrer, créant ainsi une harmonie dans le monde. » pendant que Montaigne, bien conscient des limites de la société, observe : « De fonder la recompence des actions vertueuses, sur l'approbation d'autruy, c'est prendre un trop incertain et trouble fondement. » (En est-il désabusé ? il incrimine le siecle corrompu).

Leur réflexion débouche naturellement sur la fonction de l’homme public chargé de responsabilité, Montaigne à partir de son expérience personnelle (« Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville. ») analyse sa fonction : « [L’]aspreté et violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend. […] Celuy qui n’y employe que son jugement, et son addresse, il y procede plus gayement : il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions. ». Karinthy fait part de réflexions voisines à l’issue d’une rencontre avec un ministre autrichien : « Oui, ce monsieur jovial [Monsieur Kollmann] était en effet le ministre des finances d’Autriche et le maire de Baden […] un commerçant possédant un bon jugement, il semble aller de soi qu’en sa qualité de ministre des finances il fasse également un excellent travail, étant donné que ce dernier poste exige les mêmes qualités que le commerce […] On n’entendra pas dans sa bouche une théorie géniale des problèmes de l’économie mondiale. »

Enfin ces deux intellectuels ont été fascinés par le rôle des jeux dans la société, non à la façon philosophique de Pascal, mais plutôt par la relation qui s’établit à travers les jeux entre le peuple et le pouvoir. Comparons les propos :

« C’estoyent particuliers qui avoyent nourry ceste coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons : principallement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence. »

« Allons les enfants, allons nous amuser, nous sommes épuisés par le travail de la longue journée, nous avons touché la paye, notre maître et patron, le Capital, nous a libéré pour ce soir, allons nous réjouir, nous amuser. »

« C'estoit pourtant une belle chose, d'aller faire apporter et planter en la place aux arenes, une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans une grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie : Et le premier jour, jetter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et mille dains, les abandonnant à piller au peuple.  »

« Ne lésinons pas sur les moyens : l'art avant tout. On prévoit de nouvelles attractions pour la prochaine représentation : nous introduirons un écrivain qui écrit une pièce les mains et les pieds attachés. Et il y aura aussi un poète tombé sur le champ de bataille. »

« S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c'est, où l'invention et la nouveauté, fournit d'admiration, non pas la despence. » 

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(On retrouve l’emplacement exact des citations en en sélectionnant, puis copiant une partie.

Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F », puis  coller (CTRL+V) l’extrait dans la mire de recherche.)

 

Fanatisme ou modération

 Ne nous payes pas de mots, ne tergiverse pas – es-tu, oui ou non, avec nous ?

Assez d’arguties, suffisamment ergoté – crois-tu, oui ou non, au grand enseignement ?

Avoue, prononce-toi, fais acte de foi, ne fais pas semblant, abats tes cartes, jette le masque – tu marches avec nous, les rouges carmin ou avec ces salauds de rouge vermillon ? Tu veux du demi brun ou du bleu clair  - oui ou non ? Marches-tu avec nous ou avec les autres – nous allons manifester à la Gare de l’Est – ceux-là se propulsent dans la direction de Filatori : parle, cette fois tu dois te déclarer !

Tu hésites, tu cherches tes mots, tu bafouilles, tu es effrayé – tu n’as toujours pas répondu ? Oh, oh, c’est suspect ! Que dissimules-tu ? – ma foi tu t’es inféodé à la réaction !

 

 Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres vitieux. En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de guerres civiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyvent (car je ne parle point de ceux, qui s'en servent de pretexte, pour, ou exercer leurs vengeances particulieres, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des Princes : mais de ceux qui le font par vray zele envers leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de leur patrie) de ceux cy, dis je, il s'en voit plusieurs, que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre des conseils injustes, violents, et encore temeraires. 

À bas les neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à bas cet ignoble !

Oui ou non ? réponds ! Une réponse claire, sinon on en a fini avec toi.

…C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris de panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec toi.

Celui qui aujourd’hui répond par un oui ou par un non est un imposteur de mauvaise foi ou un fantasque outrecuidant. Si la boîte de Pandore est blanche ou noire, je peux le dire si je la vois – mais pour ce qu’il y a dedans, mon devoir est d’émettre des hypothèses, prétendre le savoir est pure ignorance.

En conséquence je ne vais ni à l’ouest ni à l’est – je ne crie pas dans la rue, je n’épingle pas de cocarde et je ne fais de déclaration ni à droite ni à gauche – je me tiens au milieu du vide froid, j’ignore où est la droite et où est la gauche. Mais si par révolution vous entendez vouloir faire du bien aux hommes, j’assume avec fierté que je suis révolutionnaire.

J’entends le sarcasme : bien sûr un lâche intellectuel qui ne se soucie que de lui-même, qui ne veut pas participer au grand œuvre de libération de la société. Il accepterait que tous vivent pour lui – mais il ne veut vivre pour personne. Il s’encoconne dans ses états d’âme, il nous méprise tous en s’attendant à ce que nous rendions pour lui ce monde habitable. Il est pire que le tyran – une âme d’esthète, il ne croit pas en l’avenir, il ne veut pas le bien de tous. […]

Et dites : ma conscience est pure car j’ai contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que je fais ne peut faire que du bien. Quand je fabrique une chaussure, construis une maison, berce un enfant, écris un poème ou un roman, converse avec un voisin, je suis toujours un homme bon – et la chaussure et la maison et l’enfant et le poème et le roman et la parole intelligente feront à ma place ce que cent démagogues n’auront pas fait, n’auront pas calculé, n’auront pas décidé.

Noir, blanc, oui, non – ce sont des mots à ne pas prononcer dans le grand jeu de la Société.

Mais il ne faut pas appeller devoir, comme nous faisons tous les jours, une aigreur et une intestine aspreté, qui naist de l'interest et passion privee, ny courage, une conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence : Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur interest : Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est juste, mais par ce que c'est guerre

Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement : conduisez vous y d'une, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant à l'un, qu'il puisse tout requerir de vous : Et vous contentez aussi d'une moienne mesure de leur grace : et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher.

L'autre maniere de s'offrir de toute sa force aux uns et aux autres, a encore moins de prudence que de conscience. Celuy envers qui vous en trahissez un, duquel vous estes pareillement bien venu : sçait-il pas, que de soy vous en faites autant à son tour ? Il vous tient pour un meschant homme : ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté : Car les hommes doubles sont utiles, en ce qu'ils apportent : mais il se faut garder, qu'ils n'emportent que le moins qu'on peut.

Je ne dis rien à l'un, que je ne puisse dire à l'autre, à son heure, l'accent seulement un peu changé : et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui servent en commun. Il n'y a point d'utilité, pour laquelle je me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, je le cele religieusement : mais je prens à celer le moins que je puis : C'est une importune garde, du secret des Princes, à qui n'en a que faire. Je presente volontiers ce marché, qu'ils me fient peu : mais qu'ils se fient hardiment, de ce que je leur apporte : J'en ay tousjours plus sceu que je n'ay voulu.

Un parler ouvert, ouvre un autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l'amour.

 

Lois et société

 Si [dans ce pays lointain] faire du mal comporte des risques, le cas échéant on peut même y être perdant, tandis qu’il est aussi possible d’y gagner en faisant le bien. Chez nous une bonne action est certainement notée seulement en haut, dans un pays inconnu, à la rubrique de ses « crédits » : ici, sur la Terre ça ne donne même pas le droit de toucher une avance. Et de son expérience désagréable, l’homme est contraint de tirer une conclusion désagréable, celle que dans la société humaine ce ne sont pas le bien et le mal qui livrent combat, mais le faible contre le fort, de la même façon que dans la nature – et si l’on poursuit le raisonnement, il en ressort que ce que nous appelons le bien, est en langage humain une faiblesse, et que ce que nous appelons le mal cela compte pour une force.

 

 

 De fonder la recompence des actions vertueuses, sur l'approbation d'autruy, c'est prendre un trop incertain et trouble fondement, signamment en un siecle corrompu et ignorant, comme cettuy cy la bonne estime du peuple est injurieuse. A qui vous fiez vous, de veoir ce qui est louable ? Dieu me garde d'estre homme de bien, selon la description que je voy faire tous les jours par honneur, à chacun de soy.

 

Or je tiens, qu'il faut vivre par droict, et par auctorité, non par recompence ny par grace. 

[…]

S’il existait aussi une loi de récompense, il y aurait un moyen pour le bien et le mal en tant que forces contraires de s’équilibrer, créant ainsi une harmonie dans le monde.

Car il est plus important d’avoir parmi nous des hommes bons et utiles que d’éliminer les mauvais et les nuisibles.

Je ne préconise pas, ô âmes clémentes et emplies de foi, de ne pas pardonner à vos ennemis. J’aimerais seulement que vous puissiez, une fois exceptionnellement, pardonner aussi à vos amis.

[…]

Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. Le premier ne comprend rien, le second n’est compris par personne. Le premier utilise le truchement et la direction de Dieu vers les hommes, le second se fait le truchement et guide les hommes vers Dieu. Le premier ne fait confiance à personne et ressent comme insuffisant tout ce qu’il pense – le second ressent comme non fiable et insuffisant tout ce qui vient des hommes - il a besoin de quelqu’un qui le comprenne mieux que les hommes.

 

 La societé publique n'a que faire de nos pensees : mais le demeurant, comme nos actions, nostre travail, nos fortunes et nostre vie, il la faut prester et abandonner à son service et aux opinions communes : comme ce bon et gra nd Socrates refusa de sauver sa vie par la desobeissance du magistrat, voire d'un magistrat tres-injuste et tres-inique. Car c'est la regle des regles, et generale loy des loix, que chacun observe celles du lieu où il est.

 

En fin je vois par nostre exemple, que la societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit : En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se remuant et s'entassant : comme des corps mal unis qu'on empoche sans ordre, trouvent d'eux mesmes la façon de se joindre, et s'emplacer, les uns parmy les autres : souvent mieux, que l'art ne les eust sçeu disposer.

 

Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires : et sans cela je ne me fusse pas amusé à ce long registre : Car selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement es animaux, qui vivent parmy nous, il y a dequoy y trouver des effects autant admirables, que ceux qu'on va recueillant és pays et siecles estrangers. [...] Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. 

 

 

L’homme public

 Oui, ce monsieur jovial [Monsieur Kollmann] était en effet le ministre des finances d’Autriche et le maire de Baden – au demeurant propriétaire en ville d’une boutique de marchandises de Norinberg, et sa femme est maintenant encore assise là à la caisse.

[…]

Une fois que, grâce aux informations recueillies au cours de la conversation, on découvre que Kollmann, commerçant de Norinberg, est un monsieur très sensé et intelligent et logique et circonspect, un commerçant possédant un bon jugement, il semble aller de soi qu’en sa qualité de ministre des finances il fasse également un excellent travail, étant donné que ce dernier poste exige les mêmes qualités que le commerce : raisonnement, honnêteté, jugeote, circonspection, prudence.

 

 

 Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville, estant esloigné de France ; et encore plus esloigné d'un tel pensement. Je m'en excusay. Mais on m'apprint que j'avois tort ; le commandement du Roy s'y interposant aussi. C'est une charge, qui doit sembler d'autant plus belle, qu'elle n'a, ny loyer ny gain, autre que l'honneur de son execution. Elle dure deux ans ; mais elle peut estre continuée par seconde eslection. Ce qui advient tresrarement. Elle le fut à moy ; et ne l'avoit esté que deux fois auparavant : Quelques années y avoit, à Monsieur de Lansac ; et fraichement à Monsieur de Biron Mareschal de France. En la place duquel je succeday ; et laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de France. Glorieux de si noble assistance.

[…]

La balance dans sa réalité incarnée qui trône au milieu de l’épicerie ne diffère pas de la balance désignée par ce terme abstrait qui équilibre la saine pulsation du budget d’un état.

[…]

Ce monsieur jovial que tout le monde appelle « Pepperl » justifie classiquement cette thèse simple de la démocratie. Un homme intelligent, un homme honnête, un homme bon et un homme vertueux. On n’entendra pas dans sa bouche une théorie géniale des problèmes de l’économie mondiale quand on trinque avec lui à la petite table rouge de la buvette de Baden. Mais si on élargit le regard et on étudie un peu les institutions qui ressortissent de sa compétence, on commence à changer d’idée, et on a un peu honte au nom des « grands hommes d’état » rêvant des utopies dont chaque parole entrera dans l’histoire, mais au-delà il ne restera rien derrière eux.

L’histoire ne retiendra pas d’aphorismes talleyrandiens ou machiavéliens de « Pepperl ». En revanche, pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres, celui que j’ai par hasard vu de mes propres yeux, allez faire un tour dans les nouveaux bains de Baden récemment terminés. Sans aucun diplôme d’économie ou de science politique vous comprendrez, peut-être pour la première fois, que payer des impôts municipaux n’est pas une sorte de cérémonie religieuse ou une pieuse tradition ancestrale, mais cela peut être une très bonne affaire bien concrète dont vous pourrez bénéficier personnellement. Ce qui a été fait ici, c’est pur bénéfice et résultat direct pour tous les citoyens de Baden.

En trois mois on a construit ici quelque chose qui sert l’intérêt général de la population. Deux bassins longs de cent mètres chacun à l’eau bleue thermale sulfureuse, équipés des moyens les plus modernes de confort et de bien être – tout autour des cabines palais pour quatre mille personnes, tout un lotissement, une ville de bains en terre ferme, véritable piscine. Baden a beaucoup d’hôtels touristiques et thermaux – ils entrent en âpre concurrence entre eux et il s’ensuit que le public peut choisir à sa guise entre les opportunités de convalescences et de vacances pour pas cher. Ça ne nuira à personne.

[…]

Sa femme est toujours assise à sa place dans la boutique. Dans ce brave pays travailleur. Elle dit que c’est une affaire solide. Dans un brave pays travailleur, les remaniements ministériels sont plus fréquents que les faillites.

Cette aspreté et violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on entreprend. Nous remplit d'impatience envers les evenemens, ou contraires, ou tardifs : et d'aigreur et de soupçon envers ceux, avec qui nous negotions. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts. Celuy qui n'y employe que son jugement, et son addresse, il y procede plus gayement : il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions : il faut d'atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour une nouvelle entreprise : il marche tousjours la bride à la main. En celuy qui est enyvré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d'imprudence et d'injustice. L'impetuosité de son desir l'emporte. Ce sont mouvemens temeraires, et, si fortune n'y preste beaucoup, de peu de fruict.

[…]

Le Maire et Montaigne, ont tousjours esté deux, d'une separation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n'en faut pas mescognoistre la fourbe, qu'il y a en telles vacations. Un honneste homme n'est pas comtable du vice ou sottise de son mestier ; et ne doit pourtant en refuser l'exercice. C'est l'usage de son pays, et il y a du proffit : Il faut vivre du monde, et s'en prevaloir, tel qu'on le trouve. Mais le jugement d'un Empereur, doit estre au dessus de son Empire ; et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçavoir jouyr de soy à part ; et se communicquer comme Jacques et Pierre : au moins à soymesmes.

 

On recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont eu certains livres en particuliere recommandation, comme le grand Alexandre, Homere : Scipion Aphricain, Xenophon : Marcus Brutus, Polybius : Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce temps, que Machiavel est encores ailleurs en credit : Mais le feu Mareschal Strossy, qui avoit pris Cæsar pour sa part, avoit sans doubte bien mieux choisi : car à la verité ce devroit estre le breviaire de tout homme de guerre, comme estant le vray et souverain patron de l'art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle beauté il a fardé ceste riche matiere, d'une façon de dire si pure, si delicate, et si parfaicte, qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits au monde, qui puissent estre comparables aux siens, en ceste partie.

 

Le peuple et les jeux

 Allons les enfants, allons nous amuser, nous sommes épuisés par le travail de la longue journée, nous avons touché la paye, notre maître et patron, le Capital, nous a libéré pour ce soir, allons nous réjouir, nous amuser. Capricieux salaire journalier, pacotille diabolique, plante bizarre qui fond d'elle même si elle est chétive – alors qu'elle se multiplie si elle est abondante – qu'est-ce que tu vaux, toi, moins que rien, qu'aurais-je en échange qu'on ne puisse pas me prendre ?

à qui je le donne ?

 

 Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs jeux et montres publiques, de ce que leur authorité dependoit aucunement (aumoins par apparence) de la volonté du peuple Romain : lequel avoit de tout temps accoustumé d'estre flaté par telle sorte de spectacles et d'excez. Mais c'estoyent particuliers qui avoyent nourry ceste coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons : principallement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence. Elle eut tout autre goust, quand ce furent les maistres qui vindrent à l'imiter. […]

Ainsi parle l'ouvrier, et le Capital qui a prévu cette atmosphère profite du moment pour vite se changer – il ôte ses lunettes, il essuie l'encre de ses doigts, ferme le bureau. Le cinéma, le cabaret, le parc, la femme à barbe on achevé leurs préparatifs du soir – le rusé Capital maquille son visage, s'habille en clown, met un bonnet pointu sur sa tête et se plante devant sa porte et dit : je suis là, mon cher, viens, tu en auras pour ton argent – tu auras joie et amusement, personne ne pourra te les reprendre – tu vois, moi, je me sacrifie pour toi, j'accepte tes maigres billets qui, tu le sais bien, ne font pas le bonheur. Alors à quoi ils me servent, qu'est-ce que je compte en faire ? Dieu seul le sait, je les collecte, je les collectionne. C'est ma passion, je sais même pas pourquoi, je ne suis qu'un petit imbécile. Une mauvaise habitude, je ne peux plus m'en passer, je t'envie toi qui n'en es pas l'esclave. […]

Mais je devine que tu préfères le cirque. Le programme est plus splendide que jamais.

Je paye mille couronnes par soirée rien que pour le premier numéro : les deux frères Brothers qui marchent sur les mains et mangent avec les pieds.

On peut voir aussi la femme à barbe et l'homme aux cheveux de Lorelei.

On peut voir aussi le poisson qui se promène sur la terre ferme et la dactylographe qui tape sous l'eau.

On peut voir aussi la guépard de Nubie mettant bas un lâche petit lapin.

On peut voir aussi le plus grand nain et le plus petit géant du monde. (Deux hommes normaux.)

On peut voir aussi un virtuose de piano qui n'a pas de main, il joue avec les pieds.

On peut voir aussi un artiste peintre qui peint avec ses cheveux et dessine avec son nez.

On peut voir aussi un violoniste qui, avec deux tonneaux sur la tête et une table dans la bouche, joue l'ouverture des "Maîtres chanteurs".

En outre un sculpteur qui laisse sortir la fumée par les oreilles.

Ne lésinons pas sur les moyens : l'art avant tout. On prévoit de nouvelles attractions pour la prochaine représentation : nous introduirons un écrivain qui écrit une pièce les mains et les pieds attachés. Et il y aura aussi un poète tombé sur le champ de bataille.

C'estoit pourtant une belle chose, d'aller faire apporter et planter en la place aux arenes, une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans une grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie : Et le premier jour, jetter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et mille dains, les abandonnant à piller au peuple : le lendemain faire assommer en sa presence, cent gros lyons, cent leopards, et trois cens ours : et pour le troisiesme jour, faire combatre à outrance, trois cens pairs de gladiateurs, comme fit l'Empereur Probus. C'estoit aussi belle chose à voir, ces grands amphitheatres encroustez de marbre au dehors, labouré d'ouvrages et statues, le dedans reluisant de rares enrichissemens.

Tous les costez de ce grand vuide, remplis et environnez depuis le fons jusques au comble, de soixante ou quatre vingts rangs d'eschelons, aussi de marbre couvers de carreaux, où se peussent renger cent mille hommes, assis à leur aise : Et la place du fons, où les jeux se jouoyent, la faire premierement par art, entr'ouvrir et fendre en crevasses, representant des antres qui vomissoient les bestes destinees au spectacle : et puis secondement, l'inonder d'une mer profonde, qui charioit force monstres marins, chargee de vaisseaux armez à representer une bataille navalle : et tiercement, l'applanir et assecher de nouveau, pour le combat des gladiateurs : et pour la quatriesme façon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d'arene, pour y dresser un festin solemne, à tout ce nombre infiny de peuple : le dernier acte d'un seul jour.

Quelquefois on y a faict naistre, une haute montaigne pleine de fruitiers et arbres verdoyans, rendant par son feste, un ruisseau d'eau, comme de la bouche d'une vive fontaine. Quelquefois on y promena un grand navire, qui s'ouvroit et desprenoit de soy mesmes, et apres avoir vomy de son ventre, quatre ou cinq wette place, ils faisoient eslancer des surgeons et filets d'eau, qui rejallissoient contremont, et à cette hauteur infinie, alloient arrousant et embaumant cette infinie multitude. Pour se couvrir de l'injure du temps, ils faisoient tendre cette immense capacité, tantost de voyles de pourpre labourez à l'eguille, tantost de soye, d'une ou autre couleur, et les avançoyent et retiroyent en un moment, comme il leur venoit en fantasie,

Les rets aussi qu'on mettoit au devant du peuple, pour le defendre de la violence de ces bestes eslancees, estoient tyssus d'or. S'il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c'est, où l'invention et la nouveauté, fournit d'admiration, non pas la despence. 

 

 

 

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