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la synthèse résumée)
la Politique, La sociÉtÉ
Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous
dans leur contexte
Les deux
philosophes ont affronté des fanatismes semblables : Montaigne les guerres
de religion, Karinthy les idéologies totalitaires. Ils ont réagi de façon
semblable en défendant la modération et en déplorant l’extension du fanatisme.
Montaigne : « Le meilleur et le plus sain party est
sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays.
Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyvent, […] il s’en voit
plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison. » ;
« Ils nomment zele leur propension vers la malignité, et
violence : Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur
interest : Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est juste, mais par
ce que c'est guerre. Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter
commodément entre des hommes qui se sont
ennemis, et loyalement : conduisez vous y d'une, sinon par tout esgale
affection. »
Karinthy : « À bas les neutres – celui qui n’est pas avec
nous est contre nous – à bas cet ignoble ! - Oui ou non ?
réponds ! Une réponse claire, sinon on en a fini avec toi. - …C’est ainsi
que l’on crie après toi et tu es pris de panique, tu restes là planté, tête
baissée, le monde se met à tourner avec toi. » ; « Ma conscience est pure
car j’ai contribué à la transformation de
Quant à la réflexion sur les lois qui régissent la
société, Montaigne reste conforme à la modération qui est la sienne :
« Or je tiens, qu'il
faut vivre par droict, et par auctorité, non par recompence ny par grace. » ;
« Car c’est la regle
des regles, et generale loy des loix, que chacun observe celles du lieu où il
est. »
Karinthy est bien de cet avis, mais il lui arrive de
le déplorer et de rêver autre chose : « S’il existait aussi une loi de récompense, il y
aurait un moyen pour le bien et le mal en tant que forces contraires de
s’équilibrer, créant ainsi une harmonie dans le monde. » pendant que
Montaigne, bien conscient des limites de la société, observe : « De fonder la recompence
des actions vertueuses, sur l'approbation d'autruy, c'est prendre un trop
incertain et trouble fondement. » (En est-il désabusé ? il
incrimine le siecle corrompu).
Leur
réflexion débouche naturellement sur la fonction de l’homme public chargé de
responsabilité, Montaigne à partir de son expérience personnelle (« Messieurs de Bordeaux
m'esleurent Maire de leur ville. ») analyse sa fonction : « [L’]aspreté et violence
de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on
entreprend. […] Celuy qui n’y employe que son jugement, et son
addresse, il y procede plus gayement : il feint, il ploye, il differe tout à
son aise, selon le besoing des occasions. ». Karinthy fait part de
réflexions voisines à l’issue d’une rencontre avec un ministre
autrichien : « Oui, ce
monsieur jovial [Monsieur Kollmann] était en effet le ministre des
finances d’Autriche et le maire de Baden […] un commerçant
possédant un bon jugement, il semble aller de soi qu’en sa qualité de ministre
des finances il fasse également un excellent travail, étant donné que ce
dernier poste exige les mêmes qualités que le commerce […] On
n’entendra pas dans sa bouche une théorie géniale des problèmes de
l’économie mondiale. »
Enfin ces deux intellectuels ont été fascinés par le
rôle des jeux dans la société, non à la façon philosophique de Pascal, mais
plutôt par la relation qui s’établit à travers les jeux entre le peuple et le
pouvoir. Comparons les propos :
« C’estoyent
particuliers qui avoyent nourry ceste
coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons : principallement
sur leur bourse, par telle profusion et magnificence. »
« Allons
les enfants, allons nous amuser, nous sommes épuisés par le travail
de la longue journée, nous avons touché la paye, notre maître et patron, le
Capital, nous a libéré pour ce soir, allons nous réjouir, nous amuser. »
« C'estoit
pourtant une belle chose, d'aller
faire apporter et planter en la place aux arenes, une grande quantité de gros
arbres, tous branchus et tous verts, representans une grande forest ombrageuse,
despartie en belle symmetrie : Et le premier jour, jetter là dedans mille
austruches, mille cerfs, mille sangliers, et mille dains, les abandonnant à
piller au peuple. »
« Ne lésinons pas sur les
moyens : l'art avant tout. On prévoit de nouvelles attractions
pour la prochaine représentation : nous introduirons un écrivain qui écrit
une pièce les mains et les pieds attachés. Et il y aura aussi un poète tombé
sur le champ de bataille. »
« S’il y a quelque chose
qui soit excusable en tels excez,
c'est, où l'invention et la nouveauté, fournit d'admiration, non pas la
despence. »
(Les liens des citations ici et dans les chapitres
successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation, aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de
Jérôme Bosch)
(On retrouve l’emplacement exact des citations en en
sélectionnant, puis copiant une partie.
Puis, dans la nouvelle page affichée, taper « CTRL+F »,
puis coller (CTRL+V) l’extrait dans la
mire de recherche.)
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Fanatisme
ou modération |
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Assez d’arguties,
suffisamment ergoté – crois-tu, oui ou non, au grand enseignement ? Avoue, prononce-toi,
fais acte de foi, ne fais pas semblant, abats tes cartes, jette le masque –
tu marches avec nous, les rouges carmin ou avec ces salauds de rouge vermillon ?
Tu veux du demi brun ou du bleu clair
- oui ou non ? Marches-tu avec nous ou avec les autres – nous
allons manifester à la Gare de l’Est – ceux-là se propulsent dans la
direction de Filatori : parle, cette fois tu dois te déclarer ! Tu hésites, tu cherches tes mots, tu
bafouilles, tu es effrayé – tu n’as toujours pas répondu ? Oh, oh, c’est
suspect ! Que dissimules-tu ? – ma foi tu t’es inféodé à la
réaction ! |
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À
bas les neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à
bas cet ignoble ! Oui ou non ? réponds ! Une réponse claire,
sinon on en a fini avec toi. …C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris de panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec toi. Celui qui aujourd’hui répond par un oui ou par un non est un imposteur de mauvaise foi ou un fantasque outrecuidant. Si la boîte de Pandore est blanche ou noire, je peux le dire si je la vois – mais pour ce qu’il y a dedans, mon devoir est d’émettre des hypothèses, prétendre le savoir est pure ignorance. En conséquence je ne vais ni à l’ouest ni à l’est – je ne crie pas dans la rue, je n’épingle pas de cocarde et je ne fais de déclaration ni à droite ni à gauche – je me tiens au milieu du vide froid, j’ignore où est la droite et où est la gauche. Mais si par révolution vous entendez vouloir faire du bien aux hommes, j’assume avec fierté que je suis révolutionnaire. J’entends le sarcasme : bien sûr un lâche intellectuel qui ne se soucie que de lui-même, qui ne veut pas participer au grand œuvre de libération de la société. Il accepterait que tous vivent pour lui – mais il ne veut vivre pour personne. Il s’encoconne dans ses états d’âme, il nous méprise tous en s’attendant à ce que nous rendions pour lui ce monde habitable. Il est pire que le tyran – une âme d’esthète, il ne croit pas en l’avenir, il ne veut pas le bien de tous. […] Et dites : ma conscience est pure car j’ai contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que je fais ne peut faire que du bien. Quand je fabrique une chaussure, construis une maison, berce un enfant, écris un poème ou un roman, converse avec un voisin, je suis toujours un homme bon – et la chaussure et la maison et l’enfant et le poème et le roman et la parole intelligente feront à ma place ce que cent démagogues n’auront pas fait, n’auront pas calculé, n’auront pas décidé. Noir, blanc,
oui, non – ce sont des mots à ne pas prononcer dans le grand jeu de la
Société. |
Mais il ne faut pas appeller devoir, comme nous
faisons tous les jours, une aigreur et une intestine aspreté, qui
naist de l'interest et passion privee, ny courage, une conduitte traistresse
et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence : Ce n'est pas la
cause qui les eschauffe, c'est leur interest : Ils attisent la guerre,
non par ce qu'elle est juste, mais par ce que c'est guerre Rien
n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement :
conduisez vous y d'une, sinon par tout esgale affection (car elle peut
souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant à
l'un, qu'il puisse tout requerir de vous : Et vous contentez aussi d'une
moienne mesure de leur grace : et de couler en eau trouble, sans y
vouloir pescher. L'autre maniere
de s'offrir de toute sa force aux uns et aux autres, a encore moins de
prudence que de conscience. Celuy envers qui vous en trahissez un, duquel
vous estes pareillement bien venu : sçait-il pas, que de soy vous en
faites autant à son tour ? Il vous tient pour un meschant homme :
ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre
desloyauté : Car les hommes doubles sont utiles, en ce qu'ils
apportent : mais il se faut garder, qu'ils n'emportent que le moins
qu'on peut. Je ne dis rien à
l'un, que je ne puisse dire à l'autre, à son heure, l'accent seulement un peu
changé : et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou
qui servent en commun. Il n'y a point d'utilité, pour laquelle je me permette
de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, je le cele
religieusement : mais je prens à celer le moins que je puis : C'est
une importune garde, du secret des Princes, à qui n'en a que faire. Je
presente volontiers ce marché, qu'ils me fient peu : mais qu'ils se
fient hardiment, de ce que je leur apporte : J'en ay tousjours plus sceu
que je n'ay voulu. Un parler ouvert, ouvre un autre parler, et le tire hors,
comme fait le vin et l'amour. |
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Lois et société |
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Or je
tiens, qu'il
faut vivre par droict, et par auctorité, non par recompence ny par
grace. |
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[…] S’il
existait aussi une loi de récompense, il y aurait un moyen pour le bien
et le mal en tant que forces contraires de s’équilibrer, créant ainsi une
harmonie dans le monde. Car il est plus important d’avoir parmi
nous des hommes bons et utiles que d’éliminer les mauvais et les nuisibles. Je ne préconise pas, ô âmes clémentes et
emplies de foi, de ne pas pardonner à vos ennemis. J’aimerais seulement que
vous puissiez, une fois exceptionnellement, pardonner aussi à vos amis. […] Deux types de personnes peuvent avoir
besoin de Dieu – le simplet et le génie. Le premier ne comprend rien, le second
n’est compris par personne. Le premier utilise le truchement et la direction
de Dieu vers les hommes, le second se fait le truchement et guide les hommes
vers Dieu. Le premier ne fait confiance à personne et ressent comme
insuffisant tout ce qu’il pense – le second ressent comme non fiable et
insuffisant tout ce qui vient des hommes - il a besoin de quelqu’un qui le
comprenne mieux que les hommes. |
La societé
publique n'a que faire de nos pensees : mais le demeurant,
comme nos actions, nostre travail, nos fortunes et nostre vie, il la faut prester et abandonner à son En fin je vois par nostre exemple, que la societé
des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit :
En quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se
remuant et s'entassant : comme des corps mal unis qu'on empoche sans
ordre, trouvent d'eux mesmes la façon de se joindre, et s'emplacer, les uns
parmy les autres : souvent mieux, que l'art ne les eust sçeu disposer. Nous admirons et poisons mieux les choses
estrangeres que les ordinaires : et sans cela je ne me fusse
pas amusé à ce long registre : Car selon mon opinion, qui contrerollera
de pres ce que nous voyons ordinairement es animaux, qui vivent parmy nous,
il y a dequoy y trouver des effects autant admirables, que ceux qu'on va
recueillant és pays et siecles estrangers. [...] Tout ce qui nous semble
estrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. |
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L’homme public |
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[…] Une
fois que, grâce aux informations recueillies au cours de la conversation, on
découvre que Kollmann, commerçant de Norinberg, est un monsieur très sensé et
intelligent et logique et circonspect, un commerçant possédant un bon jugement, il semble aller de soi
qu’en sa qualité de ministre des finances il fasse également un excellent
travail, étant donné que ce dernier poste exige les mêmes qualités que le
commerce : raisonnement, honnêteté, jugeote, circonspection,
prudence. |
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[…] |
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La balance dans sa réalité incarnée qui
trône au milieu de l’épicerie ne diffère pas de la balance désignée par ce
terme abstrait qui équilibre la saine pulsation du budget d’un état. […] Ce monsieur jovial que tout le monde
appelle « Pepperl » justifie classiquement cette thèse simple de la
démocratie. Un homme intelligent, un homme honnête, un homme bon et un homme
vertueux. On
n’entendra pas dans
sa bouche une théorie géniale des problèmes de l’économie mondiale
quand on trinque avec lui à la petite table rouge de la buvette de Baden.
Mais si on élargit le regard et on étudie un peu les institutions qui
ressortissent de sa compétence, on commence à changer d’idée, et on a un peu
honte au nom des « grands hommes d’état » rêvant des utopies dont
chaque parole entrera dans l’histoire, mais au-delà il ne restera rien
derrière eux. L’histoire ne retiendra pas d’aphorismes
talleyrandiens ou machiavéliens de « Pepperl ». En revanche, pour
ne citer qu’un exemple parmi d’autres, celui que j’ai par hasard vu de mes
propres yeux, allez faire un tour dans les nouveaux bains de Baden récemment
terminés. Sans aucun diplôme d’économie ou de science politique vous
comprendrez, peut-être pour la première fois, que payer des impôts municipaux
n’est pas une sorte de cérémonie religieuse ou une pieuse tradition ancestrale,
mais cela peut être une très bonne affaire bien concrète dont vous pourrez
bénéficier personnellement. Ce qui a été fait ici, c’est pur bénéfice et
résultat direct pour tous les citoyens de Baden. En trois mois on a construit ici quelque
chose qui sert l’intérêt général de la population. Deux bassins longs de cent
mètres chacun à l’eau bleue thermale sulfureuse, équipés des moyens les plus
modernes de confort et de bien être – tout autour des cabines palais pour
quatre mille personnes, tout un lotissement, une ville de bains en terre
ferme, véritable piscine. Baden a beaucoup d’hôtels touristiques et thermaux
– ils entrent en âpre concurrence entre eux et il s’ensuit que le public peut
choisir à sa guise entre les opportunités de convalescences et de vacances
pour pas cher. Ça ne nuira à personne. […] Sa femme est toujours assise à sa place
dans la boutique. Dans ce brave pays travailleur. Elle dit que c’est une
affaire solide. Dans un brave pays travailleur, les remaniements ministériels
sont plus fréquents que les faillites. |
Cette
aspreté et
violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on
entreprend. Nous remplit
d'impatience envers les evenemens, ou contraires, ou tardifs : et
d'aigreur et de soupçon envers ceux, avec qui nous negotions. Nous ne
conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et
conduicts. Celuy
qui n'y employe que
son jugement, et son addresse, il y procede plus gayement : il feint, il
ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions : il
faut d'atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour une
nouvelle entreprise : il marche tousjours la bride à […] Le Maire et Montaigne, ont tousjours esté deux,
d'une separation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il
n'en faut pas mescognoistre la fourbe, qu'il y a en telles vacations. Un
honneste homme n'est pas comtable du vice ou sottise de son mestier ; et
ne doit pourtant en refuser l'exercice. C'est l'usage de son pays, et il y a
du proffit : Il faut vivre du monde, et s'en prevaloir, tel qu'on le
trouve. Mais le jugement d'un Empereur, doit estre au dessus de son Empire ;
et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçavoir jouyr
de soy à part ; et se communicquer comme Jacques et Pierre : au
moins à soymesmes. On recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont
eu certains livres en particuliere recommandation, comme le grand
Alexandre, Homere : Scipion Aphricain, Xenophon : Marcus Brutus,
Polybius : Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce
temps, que Machiavel est encores ailleurs en credit : Mais le feu
Mareschal Strossy, qui avoit pris Cæsar pour sa part, avoit sans doubte bien
mieux choisi : car à la verité ce devroit estre le breviaire de tout
homme de guerre, comme estant le vray et souverain patron de l'art militaire.
Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle beauté il a fardé ceste
riche matiere, d'une façon de dire si pure, si delicate, et si parfaicte,
qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits au monde, qui puissent estre
comparables aux siens, en ceste partie. |
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Le
peuple et les jeux |
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à qui je le donne ? |
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Ainsi parle l'ouvrier, et le Capital qui a prévu cette atmosphère profite du moment pour vite se changer – il ôte ses lunettes, il essuie l'encre de ses doigts, ferme le bureau. Le cinéma, le cabaret, le parc, la femme à barbe on achevé leurs préparatifs du soir – le rusé Capital maquille son visage, s'habille en clown, met un bonnet pointu sur sa tête et se plante devant sa porte et dit : je suis là, mon cher, viens, tu en auras pour ton argent – tu auras joie et amusement, personne ne pourra te les reprendre – tu vois, moi, je me sacrifie pour toi, j'accepte tes maigres billets qui, tu le sais bien, ne font pas le bonheur. Alors à quoi ils me servent, qu'est-ce que je compte en faire ? Dieu seul le sait, je les collecte, je les collectionne. C'est ma passion, je sais même pas pourquoi, je ne suis qu'un petit imbécile. Une mauvaise habitude, je ne peux plus m'en passer, je t'envie toi qui n'en es pas l'esclave. […] Mais je devine que tu préfères le cirque. Le programme est plus splendide que jamais. Je paye mille couronnes par soirée rien que pour le premier numéro : les deux frères Brothers qui marchent sur les mains et mangent avec les pieds. On peut voir aussi la femme à barbe et l'homme aux cheveux de Lorelei. On peut voir aussi le poisson qui se promène sur la terre ferme et la dactylographe qui tape sous l'eau. On peut voir aussi la guépard de Nubie mettant bas un lâche petit lapin. On peut voir aussi le plus grand nain et le plus petit géant du monde. (Deux hommes normaux.) On peut voir aussi un virtuose de piano qui n'a pas de main, il joue avec les pieds. On peut voir aussi un artiste peintre qui peint avec ses cheveux et dessine avec son nez. On peut voir aussi un violoniste qui, avec deux tonneaux sur la tête et une table dans la bouche, joue l'ouverture des "Maîtres chanteurs". En outre un sculpteur qui laisse sortir la fumée par les oreilles. Ne lésinons pas sur les
moyens : l'art
avant tout. On prévoit de nouvelles attractions pour la prochaine
représentation : nous introduirons un écrivain qui écrit une pièce les
mains et les pieds attachés. Et il y aura aussi un poète tombé sur le champ
de bataille. |
C'estoit
pourtant une belle chose, d'aller faire apporter et planter en la place aux arenes,
une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans
une grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie : Et le
premier jour, jetter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille
sangliers, et mille dains, les abandonnant à piller au peuple : le
lendemain faire assommer en sa presence, cent gros lyons, cent leopards, et trois
cens ours : et pour le troisiesme jour, faire combatre à outrance, trois
cens pairs de gladiateurs, comme fit l'Empereur Probus. C'estoit aussi belle
chose à voir, ces grands amphitheatres encroustez de marbre au dehors,
labouré d'ouvrages et statues, le dedans reluisant de rares enrichissemens. Tous les costez
de ce grand vuide, remplis et environnez depuis le fons jusques au comble, de
soixante ou quatre vingts rangs d'eschelons, aussi de marbre couvers de
carreaux, où se peussent renger cent mille hommes, assis à leur aise :
Et la place du fons, où les jeux se jouoyent, la faire premierement par art,
entr'ouvrir et fendre en crevasses, representant des antres qui vomissoient
les bestes destinees au spectacle : et puis secondement, l'inonder d'une
mer profonde, qui charioit force monstres marins, chargee de vaisseaux armez
à representer une bataille navalle : et tiercement, l'applanir et
assecher de nouveau, pour le combat des gladiateurs : et pour la
quatriesme façon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d'arene, pour
y dresser un festin solemne, à tout ce nombre infiny de peuple : le
dernier acte d'un seul jour. Quelquefois on y
a faict naistre, une haute montaigne pleine de fruitiers et arbres verdoyans,
rendant par son feste, un ruisseau d'eau, comme de la bouche d'une vive
fontaine. Quelquefois on y promena un grand navire, qui s'ouvroit et
desprenoit de soy mesmes, et apres avoir vomy de son ventre, quatre ou cinq
wette place, ils faisoient eslancer des surgeons et filets d'eau, qui rejallissoient
contremont, et à cette hauteur infinie, alloient arrousant et embaumant cette
infinie multitude. Pour se couvrir de l'injure du temps, ils faisoient tendre
cette immense capacité, tantost de voyles de pourpre labourez à l'eguille,
tantost de soye, d'une ou autre couleur, et les avançoyent et retiroyent en
un moment, comme il leur venoit en fantasie, Les rets aussi
qu'on mettoit au devant du peuple, pour le defendre de la violence de ces
bestes eslancees, estoient tyssus d'or. S'il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez,
c'est, où l'invention et la nouveauté, fournit d'admiration, non pas la
despence. |
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