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la Politique, La sociÉtÉ

 

Les liens dans les commentaires renvoient aux citations ci-dessous dans leur contexte

Les deux philosophes ont affronté des fanatismes semblables : Montaigne les guerres de religion, Karinthy les idéologies totalitaires. Ils ont réagi de façon semblable en défendant la modération et en déplorant l’extension du fanatisme.

Montaigne : « Le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien, toutefois, qui le suivent, […] il s’en voit plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison. » ; « Ils nomment zèle leur propension vers la malignité et violence. Ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt; ils attisent la guerre non parce qu’elle est juste, mais parce que c’est guerre. Rien n’empêche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement; conduisez-vous-y d’une sinon partout égale affection. »

Karinthy : « À bas les neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à bas cet ignoble ! - Oui ou non ? réponds ! Une réponse claire, sinon on en a fini avec toi. - …C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris de panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec toi. » ; « Ma conscience est pure car j’ai contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que je fais ne peut faire que du bien. »

Quant à la réflexion sur les lois qui régissent la société, Montaigne, conforme à la modération qui est la sienne : « Or je tiens, qu'il faut vivre par droit, et par autorité, non par récompense ni par grâce. » ; « Car c’est la règle des régles, et générale loi des lois, que chacun observe celles du lieu où il est. »

Karinthy est bien de cet avis, mais il lui arrive de le déplorer et de rêver autre chose : « S’il existait aussi une loi de récompense, il y aurait un moyen pour le bien et le mal en tant que forces contraires de s’équilibrer, créant ainsi une harmonie dans le monde. » pendant que Montaigne, bien conscient des limites de la société, observe : « De fonder la récompense des actions vertueuses, sur l’approbation d’autrui, c’est prendre un trop incertain et trouble fondement. » (En est-il désabusé ? il incrimine le siècle corrompu).

Leur réflexion débouche naturellement sur la fonction de l’homme public chargé de responsabilité, Montaigne à partir de son expérience personnelle (« Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville. ») analyse sa fonction : « [L’]âpreté et violence de désirs, empêche plus, qu'elle ne sert à la conduite de ce qu'on entreprend […] Celui qui n’y emploie que son jugement et son adresse, il y procède plus gaiement : il feint, il ploie, il diffère tout à son aise, selon le besoin des occasions. ». Karinthy fait part de réflexions voisines à l’issue d’une rencontre avec un ministre autrichien : « Oui, ce monsieur jovial [Monsieur Kollmann] était en effet le ministre des finances d’Autriche et le maire de Baden […] un commerçant possédant un bon jugement, il semble aller de soi qu’en sa qualité de ministre des finances il fasse également un excellent travail, étant donné que ce dernier poste exige les mêmes qualités que le commerce […] On n’entendra pas dans sa bouche une théorie géniale des problèmes de l’économie mondiale. »

Enfin ces deux intellectuels ont été fascinés par le rôle des jeux dans la société, non à la façon philosophique de Pascal, mais plutôt par la relation qui s’établit à travers les jeux entre le peuple et le pouvoir. Comparons les propos :

« C’étaient les particuliers qui avaient nourri cette coutume de gratifier leurs concitoyens et compagnons Principalement sur leur bourse par telle profusion et magnificence. »

« Allons les enfants, allons nous amuser, nous sommes épuisés par le travail de la longue journée, nous avons touché la paye, notre maître et patron, le Capital, nous a libéré pour ce soir, allons nous réjouir, nous amuser. »

« C'estoit pourtant une belle chose, d’aller faire apporter et planter en la place, aux arènes, une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, représentant une grande forêt ombrageuse, départie en belle symétrie, et, le premier jour, jeter là-dedans mille autruches, mille cerfs, mille sangliers et mille daims, les abandonnant à piller au peuple. »

« Ne lésinons pas sur les moyens : l'art avant tout. On prévoit de nouvelles attractions pour la prochaine représentation : nous introduirons un écrivain qui écrit une pièce les mains et les pieds attachés. Et il y aura aussi un poète tombé sur le champ de bataille. »

« S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excès, c’est où l’invention et la nouveauté fournissent d’admiration, non pas la dépense. » 

 

(Les liens des citations ici et dans les chapitres successifs renvoient au chapitre des essais de
Montaigne qui contient la citation (en ancien français), aux œuvres de Karinthy, ou aux peintures de Jérôme Bosch)

(les n° de pages renvoient à l’emplacement des citations dans le livre des  éditions arléa (2002) selon  l’adaptation de Claude pinganaud.)

 

Fanatisme ou modération

 Ne nous payes pas de mots, ne tergiverse pas – es-tu, oui ou non, avec nous ?

Assez d’arguties, suffisamment ergoté – crois-tu, oui ou non, au grand enseignement ?

Avoue, prononce-toi, fais acte de foi, ne fais pas semblant, abats tes cartes, jette le masque – tu marches avec nous, les rouges carmin ou avec ces salauds de rouge vermillon ? Tu veux du demi brun ou du bleu clair  - oui ou non ? Marches-tu avec nous ou avec les autres – nous allons manifester à la Gare de l’Est – ceux-là se propulsent dans la direction de Filatori : parle, cette fois tu dois te déclarer !

Tu hésites, tu cherches tes mots, tu bafouilles, tu es effrayé – tu n’as toujours pas répondu ? Oh, oh, c’est suspect ! Que dissimules-tu ? – ma foi tu t’es inféodé à la réaction !

 

 Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. En ce débat par lequel la France est à présent agitée de guerres civiles, le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien, toutefois, qui le suivent, (car je ne parle point de ceux qui s’en servent de prétexte pour ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des princes; mais de ceux qui le font par vrai zèle envers leur religion, sainte affection à maintenir la paix et l’état de leur patrie), de ceux-ci, dis-je, il s’en voit plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur fait parfois prendre des conseils [décisions] injustes, violents et encore téméraires. (p. 488)

Ah bas les neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à bas cet ignoble !

Oui ou non ? réponds ! Une réponse claire, sinon on en a fini avec toi.

…C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris de panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec toi.

Celui qui aujourd’hui répond par un oui ou par un non est un imposteur de mauvaise foi ou un fantasque outrecuidant. Si la boîte de Pandore est blanche ou noire, je peux le dire si je la vois – mais pour ce qu’il y a dedans, mon devoir est d’émettre des hypothèses, prétendre le savoir est pure ignorance.

En conséquence je ne vais ni à l’ouest ni à l’est – je ne crie pas dans la rue, je n’épingle pas de cocarde et je ne fais de déclaration ni à droite ni à gauche – je me tiens au milieu du vide froid, j’ignore où est la droite et où est la gauche. Mais si par révolution vous entendez vouloir faire du bien aux hommes, j’assume avec fierté que je suis révolutionnaire.

J’entends le sarcasme : bien sûr un lâche intellectuel qui ne se soucie que de lui-même, qui ne veut pas participer au grand œuvre de libération de la société. Il accepterait que tous vivent pour lui – mais il ne veut vivre pour personne. Il s’encoconne dans ses états d’âme, il nous méprise tous en s’attendant à ce que nous rendions pour lui ce monde habitable. Il est pire que le tyran – une âme d’esthète, il ne croit pas en l’avenir, il ne veut pas le bien de tous. […]

Et dites : ma conscience est pure car j’ai contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que je fais ne peut faire que du bien. Quand je fabrique une chaussure, construis une maison, berce un enfant, écris un poème ou un roman, converse avec un voisin, je suis toujours un homme bon – et la chaussure et la maison et l’enfant et le poème et le roman et la parole intelligente feront à ma place ce que cent démagogues n’auront pas fait, n’auront pas calculé, n’auront pas décidé.

Noir, blanc, oui, non – ce sont des mots à ne pas prononcer dans le grand jeu de la Société.

Mais il ne faut pas appeler devoir, comme nous faisons tous les jours, une aigreur et âpreté intestines qui naissent de l’intérêt et passion privés ; ni courage une conduite traîtresse et malicieuse. Ils nomment zèle leur propension vers la malignité et violence. Ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt; ils attisent la guerre non parce qu’elle est juste, mais parce que c’est guerre.

Rien n’empêche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement; conduisez-vous-y d’une sinon partout égale affection (car elle peut souffrir différentes mesures), mais au moins tempérée, et qui ne vous engage tant à l’un qu’il puisse tout requérir de vous; et vous contentez aussi d’une moyenne mesure de leur grâce et de couler en eau trouble sans y vouloir pêcher.

L’autre manière de s’offrir de toute sa force à ceux-là et à ceux-ci tient encore moins de la prudence que de la conscience. Celui envers qui vous en trahissez un, duquel vous êtes pareillement bienvenu, sait-il pas que de soi vous en faites autant à son tour ? Il vous tient pour un méchant homme; cependant il vous entend, et tire de vous, et fait ses affaires de votre déloyauté; car les hommes doubles sont utiles en ce qu’ils apportent, mais il se faut garder qu’ils n’emportent que le moins qu’on peut.

Je ne dis rien à l’un que je ne puisse dire à l’autre à son heure, l’accent seulement un peu changé, et ne rapporte que les choses ou indifférentes, ou connues, ou qui servent en commun. Il n’y a point d’utilité pour laquelle je me permette de leur mentir. Ce qui a été fié à mon silence, je le cèle religieusement, mais je prends à celer le moins que je puis ; c’est une importune garde du secret des princes à qui n’en a que faire. Je présente volontiers ce marché qu’ils me fient peu, mais qu’ils se fient hardiment de ce que je leur apporte. J’en ai toujours plus su que je n’ai voulu.

Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. (p. 579)

 

Lois et société

 Si [dans ce pays lointain] faire du mal comporte des risques, le cas échéant on peut même y être perdant, tandis qu’il est aussi possible d’y gagner en faisant le bien. Chez nous une bonne action est certainement notée seulement en haut, dans un pays inconnu, à la rubrique de ses « crédits » : ici, sur la Terre ça ne donne même pas le droit de toucher une avance. Et de son expérience désagréable, l’homme est contraint de tirer une conclusion désagréable, celle que dans la société humaine ce ne sont pas le bien et le mal qui livrent combat, mais le faible contre le fort, de la même façon que dans la nature – et si l’on poursuit le raisonnement, il en ressort que ce que nous appelons le bien, est en langage humain une faiblesse, et que ce que nous appelons le mal cela compte pour une force.

 

 

 De fonder la récompense des actions vertueuses, sur l’approbation d’autrui, c’est prendre un trop incertain et trouble fondement. Signamment [notamment] en un siècle corrompu et ignorant comme celui-ci, la bonne estime du peuple est injurieuse. À qui vous fiez-vous de voir ce qui est louable ? Dieu me garde d’être homme de bien selon la description que je vois faire tous les jours par honneur à chacun de soi. (p. 588)

 

Or je tiens, qu'il faut vivre par droit, et par autorité, non par récompense ni par grâce. (P. 697)

[…]

S’il existait aussi une loi de récompense, il y aurait un moyen pour le bien et le mal en tant que forces contraires de s’équilibrer, créant ainsi une harmonie dans le monde.

Car il est plus important d’avoir parmi nous des hommes bons et utiles que d’éliminer les mauvais et les nuisibles.

Je ne préconise pas, ô âmes clémentes et emplies de foi, de ne pas pardonner à vos ennemis. J’aimerais seulement que vous puissiez, une fois exceptionnellement, pardonner aussi à vos amis.

[…]

Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. Le premier ne comprend rien, le second n’est compris par personne. Le premier utilise le truchement et la direction de Dieu vers les hommes, le second se fait le truchement et guide les hommes vers Dieu. Le premier ne fait confiance à personne et ressent comme insuffisant tout ce qu’il pense – le second ressent comme non fiable et insuffisant tout ce qui vient des hommes - il a besoin de quelqu’un qui le comprenne mieux que les hommes.

 

 La société publique n'a que faire de nos pensées : mais le demeurant, comme nos actions, notre travail, nos fortunes et notre vie propre, il le faut prêter et abandonner à son service et aux opinions communes, comme ce bon et grand Socrate refusa de sauver sa vie par la désobéissance du magistrat [aux lois], voire d’un magistrat très injuste et très inique. Car c’est la règle des régles, et générale loi des lois, que chacun observe celles du lieu où il est. (p. 97)

 

Enfin je vois par notre exemple, que la société des hommes se tient et se coud. En quelque assiette qu’on les couche, ils s’appilent [empilent] et se rangent en se remuant et s’entassant, comme des corps mal unis qu’on empoche sans ordre trouvent d’eux-mêmes la façon de se joindre et s’emplacer les uns parmi les autres, souvent mieux que l’art ne les eût su disposer. (p. 690)

 

Nous admirons et poisons mieux les choses étrangères que les ordinaires : et sans cela je ne me fusse pas amusé à ce long registre, car, selon mon opinion, qui contrôlera de près ce que nous voyons ordinairement des animaux qui vivent parmi nous, il y a de quoi y trouver des effets autant admirables que ceux qu’on va recueillant dans les pays et siècles étrangers. [...] Tout ce qui nous semble étrange, nous le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. (p. 342)

 

 

L’homme public

 Oui, ce monsieur jovial [Monsieur Kollmann] était en effet le ministre des finances d’Autriche et le maire de Baden – au demeurant propriétaire en ville d’une boutique de marchandises de Norinberg, et sa femme est maintenant encore assise là à la caisse.

[…]

Une fois que, grâce aux informations recueillies au cours de la conversation, on découvre que Kollmann, commerçant de Norinberg, est un monsieur très sensé et intelligent et logique et circonspect, un commerçant possédant un bon jugement, il semble aller de soi qu’en sa qualité de ministre des finances il fasse également un excellent travail, étant donné que ce dernier poste exige les mêmes qualités que le commerce : raisonnement, honnêteté, jugeote, circonspection, prudence.

 

 

 Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville, étant [alors que j’étais] éloigné de France et encore plus éloigné d’un tel pensement. Je m’en excusai, mais on m’apprit que j’avais tort, le commandement du roi aussi s’y interposant. C’est une charge qui en doit sembler d’autant plus belle qu’elle n’a ni loyer [salaire], ni gain autre que l’honneur de son exécution. Elle dure deux ans, mais elle peut être continuée par seconde élection, ce qui advient très rarement. Elle le fut à moi, et ne l’avait été que deux fois auparavant : quelques années y avait à monsieur de Lansac, et fraîchement à monsieur de Biron, maréchal de France, en la place duquel je succédai ; et laissai la mienne à monsieur de Matignon, aussi maréchal de France, brave de si noble assistance.

(p. 723) […]

La balance dans sa réalité incarnée qui trône au milieu de l’épicerie ne diffère pas de la balance désignée par ce terme abstrait qui équilibre la saine pulsation du budget d’un état.

[…]

Ce monsieur jovial que tout le monde appelle « Pepperl » justifie classiquement cette thèse simple de la démocratie. Un homme intelligent, un homme honnête, un homme bon et un homme vertueux. On n’entendra pas dans sa bouche une théorie géniale des problèmes de l’économie mondiale quand on trinque avec lui à la petite table rouge de la buvette de Baden. Mais si on élargit le regard et on étudie un peu les institutions qui ressortissent de sa compétence, on commence à changer d’idée, et on a un peu honte au nom des « grands hommes d’état » rêvant des utopies dont chaque parole entrera dans l’histoire, mais au-delà il ne restera rien derrière eux.

L’histoire ne retiendra pas d’aphorismes talleyrandiens ou machiavéliens de « Pepperl ». En revanche, pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres, celui que j’ai par hasard vu de mes propres yeux, allez faire un tour dans les nouveaux bains de Baden récemment terminés. Sans aucun diplôme d’économie ou de science politique vous comprendrez, peut-être pour la première fois, que payer des impôts municipaux n’est pas une sorte de cérémonie religieuse ou une pieuse tradition ancestrale, mais cela peut être une très bonne affaire bien concrète dont vous pourrez bénéficier personnellement. Ce qui a été fait ici, c’est pur bénéfice et résultat direct pour tous les citoyens de Baden.

En trois mois on a construit ici quelque chose qui sert l’intérêt général de la population. Deux bassins longs de cent mètres chacun à l’eau bleue thermale sulfureuse, équipés des moyens les plus modernes de confort et de bien être – tout autour des cabines palais pour quatre mille personnes, tout un lotissement, une ville de bains en terre ferme, véritable piscine. Baden a beaucoup d’hôtels touristiques et thermaux – ils entrent en âpre concurrence entre eux et il s’ensuit que le public peut choisir à sa guise entre les opportunités de convalescences et de vacances pour pas cher. Ça ne nuira à personne.

[…]

Sa femme est toujours assise à sa place dans la boutique. Dans ce brave pays travailleur. Elle dit que c’est une affaire solide. Dans un brave pays travailleur, les remaniements ministériels sont plus fréquents que les faillites.

Cette âpreté et violence de désirs, empêche plus, qu'elle ne sert à la conduite de ce qu'on entreprend, nous remplissent d’impatience envers les événements ou contraires ou tardifs, et d’aigreur et de soupçon envers ceux avec qui nous négocions. Nous ne conduisons jamais bien la chose de laquelle nous sommes possédés et conduits :

la passion est toujours un mauvais guide.

(Stace, Thébaïde, X, 704)

Celui qui n’y emploie que son jugement et son adresse, il y procède plus gaiement : il feint, il ploie, il diffère tout à son aise, selon le besoin des occasions il faut d’atteinte [manque le but], sans tourment et sans affliction, prêt et entier pour une nouvelle entreprise; il marche toujours la bride à la main. En celui qui est enivré de cette intention violente et tyrannique, on voit par nécessité beaucoup d’imprudence et d’injustice; l’impétuosité de son désir l’emporte; ce sont mouvements téméraires, et, si fortune n’y prête beaucoup, de peu de fruit. (p. 725) […]

Le Maire et Montaigne, ont toujours esté deux, d'une séparation bien claire. Pour être avocat ou financier, il n’en faut pas méconnaître la fourbe qu’il y a en telles vacations [métiers]. Un honnête homme n’est pas comptable du vice ou sottise de son métier, et ne doit pourtant en refuser l’exercice : c’est l’usage de son pays, et il y a du profit. Il faut vivre du monde et s’en prévaloir tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un empereur doit être au-dessus de son empire, et le voir et considérer comme accident étranger; et lui doit savoir jouir de soi à part, et se communiquer comme Jacques et Pierre, au moins à soi-même. (p. 728)

 

 

Le peuple et les jeux

 Allons les enfants, allons nous amuser, nous sommes épuisés par le travail de la longue journée, nous avons touché la paye, notre maître et patron, le Capital, nous a libéré pour ce soir, allons nous réjouir, nous amuser. Capricieux salaire journalier, pacotille diabolique, plante bizarre qui fond d'elle même si elle est chétive – alors qu'elle se multiplie si elle est abondante – qu'est-ce que tu vaux, toi, moins que rien, qu'aurais-je en échange qu'on ne puisse pas me prendre ?

à qui je le donne ?

 

 Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs jeux et montres [démonstrations] publiques de ce que leur autorité dépendait en quelque sorte (au moins par apparence) de la volonté du peuple romain, lequel avait de tout temps accoutumé d’être flatté par telle sorte de spectacles et excès. Mais c’étaient les particuliers qui avaient nourri cette coutume de gratifier leurs concitoyens et compagnons Principalement sur leur bourse par telle profusion et magnificence : elle eut tout autre goût quand ce furent les maîtres qui vinrent à l’imiter. (p. 655) […]

Ainsi parle l'ouvrier, et le Capital qui a prévu cette atmosphère profite du moment pour vite se changer – il ôte ses lunettes, il essuie l'encre de ses doigts, ferme le bureau. Le cinéma, le cabaret, le parc, la femme à barbe on achevé leurs préparatifs du soir – le rusé Capital maquille son visage, s'habille en clown, met un bonnet pointu sur sa tête et se plante devant sa porte et dit : je suis là, mon cher, viens, tu en auras pour ton argent – tu auras joie et amusement, personne ne pourra te les reprendre – tu vois, moi, je me sacrifie pour toi, j'accepte tes maigres billets qui, tu le sais bien, ne font pas le bonheur. Alors à quoi ils me servent, qu'est-ce que je compte en faire ? Dieu seul le sait, je les collecte, je les collectionne. C'est ma passion, je sais même pas pourquoi, je ne suis qu'un petit imbécile. Une mauvaise habitude, je ne peux plus m'en passer, je t'envie toi qui n'en es pas l'esclave. […]

Mais je devine que tu préfères le cirque. Le programme est plus splendide que jamais.

Je paye mille couronnes par soirée rien que pour le premier numéro : les deux frères Brothers qui marchent sur les mains et mangent avec les pieds.

On peut voir aussi la femme à barbe et l'homme aux cheveux de Lorelei.

On peut voir aussi le poisson qui se promène sur la terre ferme et la dactylographe qui tape sous l'eau.

On peut voir aussi la guépard de Nubie mettant bas un lâche petit lapin.

On peut voir aussi le plus grand nain et le plus petit géant du monde. (Deux hommes normaux.)

On peut voir aussi un virtuose de piano qui n'a pas de main, il joue avec les pieds.

On peut voir aussi un artiste peintre qui peint avec ses cheveux et dessine avec son nez.

On peut voir aussi un violoniste qui, avec deux tonneaux sur la tête et une table dans la bouche, joue l'ouverture des "Maîtres chanteurs".

En outre un sculpteur qui laisse sortir la fumée par les oreilles.

Ne lésinons pas sur les moyens : l'art avant tout. On prévoit de nouvelles attractions pour la prochaine représentation : nous introduirons un écrivain qui écrit une pièce les mains et les pieds attachés. Et il y aura aussi un poète tombé sur le champ de bataille.

 

C'estoit pourtant une belle chose, d’aller faire apporter et planter en la place, aux arènes, une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, représentant une grande forêt ombrageuse, départie en belle symétrie, et, le premier jour, jeter là-dedans mille autruches, mille cerfs, mille sangliers et mille daims, les abandonnant à piller au peuple; le lendemain, faire assommer [tuer] en sa présence cent gros lions, cent léopards et trois cents ours, et, pour le troisième jour, faire combattre à outrance trois cents paires de gladiateurs, comme fit l’empereur Probus. C’était aussi belle chose à voir ces grands amphithéâtres encroûtés [recouverts] de marbre au-dehors, labourés [ornés] d’ouvrages et statues, le dedans reluisant de plusieurs rares enrichissements,

Voici l’enceinte revêtue de pierreries, voici le portique enrichi d’or,

(Calpurnius, Églogues, VII, 47).

tous les côtés de œ grand vide remplis et environnés, depuis le fond jusqu’au comble, de soixante ou quatre-vingts rangs d’échelons [gradins], aussi de marbre, couverts de carreaux [coussins],

Dehors! Tu n’as pas honte!

Laisse les places réservées aux chevaliers

Si tu n ‘as pas de quoi le devenir;

(Juvénal, Satires, III, 153)

où se peuvent ranger cent mille hommes assis à leur aise; et la place du fond, où les jeux se jouaient, la faire premièrement, par art, entrouvrir et fendre en crevasses représentant des antres qui vomissaient les bêtes destinées au spectacle et puis, secondement, l’inonder d’une mer profonde qui charriait force monstres marins, chargée de vaisseaux armés à représenter une bataille navale; et, troisièmement, l’aplanir et assécher de nouveau pour le combat des gladiateurs; et, pour la quatrième façon, la sabler de vermillon et de storax [résine odoriférante], au lieu d’arène [sable], pour y dresser un festin solennel à tout ce nombre infini de peuple, le dernier acte d’un seul jour;

que de fois avons-nous vu une partie de l’arène

S’abaisser et, de ce gouffre, surgir des bêtes féroces,

Et toute une forêt d’arbres à l’écorce dorée de safran!

J’ai pu voir, aux théâtres, les monstres des forêts,

Mais aussi des phoques au milieu des combats d’ours,

Et le hideux troupeau des chevaux de mer.

(Calpurnius, Églogues, VII, 64)

Quelquefois on y a fait naître une haute montagne, pleine de fruitiers et arbres verdoyants, rendant par son faîte un ruisseau d’eau, comme de la bouche d’une vive fontaine [source]. Quelquefois on y promena un grand navire, qui s’ouvrait et déprenait de soi-même et, après avoir vomi de son ventre quatre ou cinq cents bêtes à combat, se resserrait et s’évanouissait, sans aide. Autrefois, du bas de cette place, ils faisaient élancer des surgeons jets] et filets d’eau qui rejaillissaient contre- mont, et, à cette hauteur infinie, allaient arrosant et embaumant cette infinie multitude. Pour se couvrir de l’injure du temps, ils faisaient tendre cette immense capacité, tantôt de voiles de pourpre labourés [travaillés] à l’aiguille, tantôt de soie d’une ou autre couleur, et les avançaient et retiraient en un moment, comme il leur venait en fantaisie

Bien qu’un soleil brûlant incendie l’amphithéâtre,

On retire les voiles dès qu’Hermogène arrive.

(Martial, Épigrammes, XII, 29, 15)

Les rets aussi qu’on mettait au-devant du peuple, pour le défendre de la violence de ces bêtes élancées, étaient tissus d’or

les rets aussi brillent de l’or dont ils sont tissés.

(Calpurnius, Eglogues, VII, 53)

S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excès, c’est où l’invention et la nouveauté fournissent d’admiration, non pas la dépense. (p. 656)

 

 

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