En lisant Montaigne et
Karinthy on est frappé par une ressemblance d’approches aussi bien artistique
que philosophique. Alors que Karinthy est d’abord connu comme humoriste et que
c’est un attribut qu’on ne songe pas à coller à Montaigne. Mais l’humour de
Karinthy n’est jamais gratuit, il se place constamment en harmonie avec une
pensée et une philosophie qu’il sous-tend. Cette pensée et cette philosophie
s’expriment aussi de façon directe dans nombre de ses écrits (notamment
"Tout est autrement", essais en cinquante-deux dimanches, paru en
1928, dont on trouvera de nombreux extraits sur ce site).
Karinthy avait une immense
culture littéraire et artistique essentiellement dans les domaines de la littérature
et de la poésie européennes des XIXe et XXe siècle. Il ne fait jamais référence
aux philosophes en tant que tels (à l’exception des Encyclopédistes) et
pratiquement jamais à l’antiquité. Montaigne a été traduit pour la première
fois en hongrois en 1803, je pense que Karinthy ne l’a pas lu : d’une part
sa vision du monde est si proche de celle de Montaigne qu’il y aurait fait
référence (ses références littéraires sont légion), d’autre part son approche
littéraire est totalement différente (sauf parfois quand ils parlent
d’eux-mêmes directement), jamais didactique. Quoi qu’il en soit le
rapprochement est tout à fait surprenant et confine parfois à la coïncidence.
On trouvera ci-dessous les
développements synthétiques des différents chapitres avec des liens qui
renvoient aux pages illustrées de pentures de Jérôme Bosch et accompagnées
d’extraits étendus de Karinthy et de Montaigne, qui eux-mêmes renvoient au
textes correspondants in extenso.
A – Parler de soi, se connaître, s’exprimer :
Donc ces deux écrivains
parlent ouvertement d’eux-mêmes : c’est le sujet affiché des Essais, c’est
le sujet de prédilection de Karinthy, mais cette auto-analyse est aussi pour
les deux un prétexte à parler à tous, de tous. On retrouvera cette
préoccupation principalement dans les chapitres intitulés "Se
connaître soi-même", "Art et littérature",
"Langage et expression", "Les sens, la perception, le
rêve" ainsi que "Le rire".
B – Être soi et être en société :
Leur réflexion débouche
ensuite à travers les analyses de l’âme humaine sur celles de la société et on
y retrouve des invariants étonnants entre la France du XVIe siècle et la
Hongrie du XXe siècle. Cette invariance est très éclairante sur la persistance
d’un "être au monde" à travers l’histoire : Chapitres "Hommes
et femmes", "Les enfants",
"La vieillesse", "Science et progrès",
"Politique et société", Tyrans et tyrannies",
"La guerre".
C – Visions du monde :
Ils développent aussi tout
naturellement de façon extrêmement convergente leur vision en direction de la
transcendance : "La nature", "L’humanité,
l’âme, la vertu", "La vérité",
"Maladie, souffrance, mort" et bien sûr "Dieu
et l’homme".
-A- Parler de soi,
se connaître, s’exprimer
Se
connaÎtre soi-mÊme, parler de soi
(pour accéder aux citations dans
leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Montaigne et Karinthy ont la
même préoccupation de se prendre eux-mêmes comme sujets d’une œuvre littéraire
et philosophique. Encore que Montaigne revendique sa franchise sans prétendre à
la vérité (« Mes opinions, je les trouve infiniment hardies et constantes à condamner mon
insuffisance. ») Karinthy ne prétend ni à
la franchise ni à la vérité, (« J’ai
aussi peu confiance dans ma sincérité vers l’intérieur que dans celle vers
l’extérieur. […] J’écris un journal– ne me
demandez pas trop de franchise. »)
Karinthy comme Montaigne
consacre donc la majeure partie de son œuvre à se décrire, mais alors que
Montaigne dit "voyez qui je suis, comment je suis", Karinthy n’a de
cesse de se distancier par rapport à lui-même, de distinguer un
"j’écris" et un "je suis". Il imagine un "petit
moi" qui, à l’intérieur de lui-même ironise et casse tous ses effets,
annihile ses efforts de paraître. Dans "Rencontre avec un jeune homme[1]",
il rencontre, marié et établi, l’adolescent plein d’idéaux et de rêves qu’il
était. Dans l’extrait ci-dessous, l’écriture d’un journal le conduit à
observer : « J’en suis arrivé à supposer que nous pensons nos pensées afin de les
dissimuler à nous-mêmes, pour ne pas connaître nous-mêmes. » Cette conclusion lui semble
être la seule issue au paradoxe qu’il a soulevé.
Après la célèbre proclamation du préambule des essais,
Montaigne exprime aussi des doutes dans les lignes de son œuvre par rapport à
lui-même. Déjà quand il oppose corps et âme, proposant à l’âme d’épouser le corps et lui servir de
mari ! et, au demeurant, il rencontre étonnamment Karinthy quand il
écrit : « Nous sommes, je ne
sçay comment, doubles en nous mesmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne
le croyons pas : et ne nous pouvons deffaire de ce que nous condamnons. »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Là encore
Montaigne et Karinthy se rencontrent pour aborder le sujet de l’originalité ou
de l’honneur de l’écrivain : Montaigne ne fait pas confiance à sa première
impression « que nous n’ayons prins
instruction de quelque sçavant, si cette piece leur est propre, ou si elle est
estrangere. » et Karinthy
souhaite confier cette tâche à un bon critique ou à défaut « préserver son honneur d’artiste »
Quoi qu’il en soit, Montaigne, pour sa part, craint de
déplaire « aux esprits communs et
vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens : ceux-là n'y entendroient
pas assez, ceux-cy y entendroient trop. » ; Karinthy lui répond
en se demandant si « notre grande "simplicité", notre
"naturel", notre dégoût maladif des banalités ne deviendront pas un
jour lieux communs. »
L’important c’est de dire, si on a quelque chose à
dire, quelle que soit la forme de l’expression : « Qui a dans l’esprit une vive imagination et
claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mimes, s'il est muet. »
et « Une pensée digne de ce nom
survivra aussi bien sans décorum. »
Prenant comme exemple les biographies, les personnages
antiques pour Montaigne, Napoléon pour Karinthy, ils s’accordent sur la
nécessité qu’ont les écrivains de faire vivre les personnages en les servant
avec discrétion : « [Ils font]
honneur à Cicero, à Galien, à Ulpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux
ridicules. » ; « Le
Napoléon de Tolstoï vit, le Napoléon d’Emil Ludwig (un biographe à succès
des années 30) ne vit pas. ».
En fait l’un comme l’autre manifeste sa prédilection
pour un ou deux auteurs : pour Karinthy c’est en effet Tolstoï :
« Il n’y a pas de doute, c’est la
perfection de l’écriture de romans au sens classique : impossible de faire
mieux. », pour Montaigne : « Je n'ay dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarche et
Seneque, ou je puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. »
Ils se rencontrent enfin sur les représentations (les
représentations plastiques prises pour chacun comme exemple) qui doivent se
tenir au plus près de vérités essentielles : « Si j'estois du mestier, je naturaliserois l'art, autant comme ils
artialisent la nature. » et « En
quoi est-elle caractéristique de Hindenburg cette statue équestre
énorme ? »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Où l’humour rencontre la
sagesse.
Dans l’apologie de Raimond de Sebonde, Montaigne se
devait de citer le mythe de la Tour de Babel pour fustiger la vanité et
l’orgueil des discours : « Toutes
choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que
fauces, sont subjectes à incertitude et débat. […] Quelque train que l'homme
prenne de soy, Dieu permet qu'il arrive tousjours à ceste mesme confusion, de
laquelle il nous represente si vivement l'image par le juste chastiement,
dequoy il batit l'outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses
du bastiment de sa pyramide. »
Karinthy, dans sa nouvelle "Halandja"
imagine un farceur : « Sache
que cet homme-là a inventé le langage "Halandja". Il mélange dans la
phrase des mots qui n'on pas de sens, et quand son interlocuteur devient demi
fou, il lui extorque cinq couronnes. ». Il a ainsi fait entrer la Tour
de Babel au café du Commerce et l’a portée au plan de la politique
internationale d’où elle était partie : « Je déclare donc par la présente […] que le Halandja a bel et bien un
sens, je dirai même que c'est la langue de l'avenir. [… ]- Jeunesse
studieuse ! – hurlai-je sur les épaules du peuple. – La tyrannie
madouméssiférera partout ! En avant, en avant, pour une commune quissédura
mora patriotique ! […] J'apprends que la Sublime Porte a été effarée
et probablement nous échapperons à la mobilisation générale. Je dois
reconnaître en toute modestie que c'est grâce à moi, tout cela. Ainsi, cher
lecteur, je vous demande de vidiava saborer fulidarement la prochaine fois si
moi aussi mivasukarbel. Vous y penserez, n'est-ce pas ? ».
Les sens, la perception, le rÊve
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
La notion de perception a
abondamment alimenté la réflexion de Montaigne, comme celle de Karinthy. Cette
réflexion a pris plusieurs directions :
1 – Existe-t-il des sens ignorés ?
demande Montaigne (« Je mets en
doubte que l'homme soit prouveu de tous sens naturels. »), comment un
"génie qui découvre la vue" peut-il exprimer sa "vision" à
un peuple de non voyants ? demande Karinthy (« J'ai réalisé que cette stimulation était causée par les objets
eux-mêmes, y compris ceux que je n'avais ni flairés ni touchés. »).
2 – Le rêve a préoccupé l’un comme l’autre.
Montaigne pose directement la question d’une plus grande vérité de la réalité
éveillée par rapport aux scènes rêvées (« Pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre penser, nostre agir, est
pas un autre songer, et nostre veiller, quelque espece de dormir ? »).
Karinthy, constamment à l’affût des aspects du fonctionnement de l’esprit,
plonge de plain pied dans le rêve en cultivant l’ambiguïté avec le vécu
(« Lentement et en tremblant je me
suis mis à jouer la mélodie que jadis, il y a longtemps, très longtemps, j'ai
entendue un jour résonner et sangloter dans mon cœur. »)
3 – L’autre
acception du sens, la signification, apparaît chez l’un comme chez l’autre par
son altération, la folie, ainsi que par la capacité d’abstraction que nous
développons dans les expressions symboliques :
« Qui ne
sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avec les
gaillardes elevations d'une esprit libre ; et les effects d'une vertu
supreme et extraordinaire ? » observe Montaigne. Karinthy a
souvent et longuement traité le sujet ; dans l’exemple résumé dans ce
chapitre il montre un aliéné qui se prend pour un noble chevalier à Venise et
qui se heurte à une réalité obscure qui lui semble étrangère, sa cellule.
Quant au symbolisme : « Les ames qui par stupidité ne voyent les choses qu'à demy, jouissent de
cet heur, que les nuisibles les blessent moins. C'est une ladrerie spirituelle,
qui a quelque air de santé. »
alors que Karinthy les met en scène : « - Ma vie qui faiblit. Le navire de ma vie qui sombre. - Quel
navire ? Tu t'occupes des actions de la Navigation Fluviale
Danubienne ? »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Le rire a préoccupé un grand nombre de philosophes et
d’écrivains. On peut se demander si c’est à juste titre. Montaigne se
contente de décrire le rire (« Nature
nous descouvre cette confusion : Les peintres tiennent, que les mouvemens
et plis du visage, qui servent au pleurer, servent aussi au rire. »)
de préférer le visage riant (« J’aime
mieux la première humeur [riante], non parce qu’il est plus plaisant de rire
que de pleurer, mais parce qu’elle est plus dédaigneuse, et qu’elle nous
condamne plus que l’autre. ») pour faire face au malheur :
« Combien voit-on de personnes
populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslee de
honte, et quelquefois de griefs tourmens […]y meslans quelquefois des mots pour
rire. » ; « Un autre
disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire
tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. » ; « Toutes autres femmes sont bruslees aux funerailles
des leurs : non constamment seulement, mais gaïement. ».
Karinthy entreprend de
découvrir la signification profonde du rire (« Qu’est-ce qui se passe en nous quand nous
rions ? ») : « Dégoût et peur – c’est de ces deux émotions désagréables qu’est né,
après évolution et raffinement, jusqu’à devenir méconnaissable, l’état d’âme
qui nous conduit au rire. » ; « Et le rire
éclate – la protestation d’origine crispée, pénible – refus et rejet. Au prix
du court supplice de la crampe du rire nous nous libérons, nous éjectons de
nous l’image que notre raison a jugée absurde. »
Il y a finalement une
parenté entre les observations de Montaigne qui place le rire (ou la gaîté)
dans les situations les plus dramatiques et Karinthy qui ne le place que
là !
-B- Être soi et être en
société
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Être une femme ne peut bien sûr pas avoir le même sens
au XVIe et au XXe siècle, et pourtant quand Montaigne donne des conseils de
comportement aux femmes (peut-être pas condescendants, mais encore…), et quand
Karinthy donne des conseils de comportement plutôt aux hommes, ils se
rejoignent dans ce qu’on peut voir comme un "éternel féminin". « C'est qu'elles ne se cognoissent point assez : le monde n'a rien de
plus beau. » écrit l’un dans les années 1580, et l’autre en
1928 : « Les femmes, elles,
trouveront bien d’elles-mêmes, sans l’aide de Lucifer et compagnie, ce qu’elles
peuvent faire avec leur corps et avec leur âme. ».
Dans la "passion au quotidien", ils se
rencontrent étrangement puisque Montaigne évoque les relations de Thalès avec
un femme de Milet : [Elle l’avertit] « qu'il seroit temps d'amuser son
pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit pourveu à
celles qui estoient à ses pieds. » tandis que Karinthy évoque
celle de Képler pris de passion pour une Borbala qui lui répond « Johannes,
n'oublie pas l'argent pour demain matin. ».
L’attirance que la beauté inspire trouve ses limites
chez l’un comme chez l’autre dans l’excès : « "Car parmi toutes les belles, c'est le scintillement humide de ton
pancréas qui miroite dans la nuit de mon désir comme là-haut Alcyon quand la
Lune se lève." - J'ai flanqué le
livre par terre et je me suis réveillé avec dégoût. » ("Radioscopia", où il imagine un pays où l’on voit les
organes internes du corps). Il n’est pas surprenant de trouver le même sujet
chez Montaigne (qui l’avait pris chez Ovide) : « Les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses,
l'entiere veuë et libre du corps qu'on recherche. »
Pour ce qui est du mariage, là encore, pour Karinthy
par un humour cynique, pour Montaigne par une analyse des besoins de la
société, ils convergent vers la constatation que le mariage d’amour ne vaut pas
grand-chose : « Je ne voy point
de mariages qui faillent plustost, et se troublent, que ceux qui s'acheminent
par la beauté, et desirs amoureux ;.[…]
cette boüillante allegresse n’y vaut
rien. » et « [Le mariage est un] contrat réciproque entre un
homme et une femme par lequel ils se mettent réciproquement d’accord qu’à
compter de la signature du contrat ils ne s’informeront plus sur les liaisons
qu’ils auront. »
Quant aux méfaits de l’abondance : « Quel
appetit ne se rebuteroit, à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les a le
grand Seigneur en son serrail ? » écrit l’un ;
« [Le] Padischah Aladár, cinquante fois mari sans jamais porter la culotte » écrit l’autre…
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Montaigne a abondamment disserté sur les enfants
et leur éducation, Karinthy a plutôt fustigé le ridicule des adultes dans leur
rapport avec les enfants ou l’enfance innocente victime de la dureté ou de
l’incompréhension des adultes. Dans ce chapitre on trouvera d’une part une
nouvelle de Karinthy ("un enfant
comme les autres") qui ridiculise l’adoration d’un père pour son
bébé : il semble répondre à Montaigne : « Je ne puis recevoir cette passion, dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n'ayants ny
mouvement en l'ame, ny forme recognoissable au corps, par où ils se puissent
rendre aimables. » ; « le
plus communement, nous nous sentons plus esmeuz des trepignemens, jeux et
niaiseries pueriles de noz enfans, que nous ne faisons apres, de leurs actions
toutes formées. ».
On trouvera également dans le chapitre de larges
extraits d’une nouvelle de Karinthy ("L’avertissement" :
« Il
savait fort bien qu'en latin et en physique il n'avait aucune chance d'échapper
à un avertissement. » ce qui
le conduit au suicide) qui elle aussi reprend avec son style l’idée de
Montaigne (« J'accuse toute violence
en l'education d'une ame tendre ») : « Au lieu de convier les enfans aux lettres, on ne leur presente à la
verité, qu'horreur et cruauté : Ostez moy la violence et la force ;
il n'est rien à mon advis qui abatardisse et estourdisse si fort une nature
bien née. Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le chastiement, ne l'y
endurcissez pas. »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
« On
n’est vieux qu’une fois ! » a écrit Karinthy ; il a bien jugé à quel point la vieillesse n’est
pas acceptée. Le texte dialogué dans ce chapitre en est une illustration
humoristique (« J'sais bien que je
suis un vieillard, j'ai pas besoin de toi pour le savoir, mais c'est pas une
raison pour me le rappeler à chaque instant. »). Montaigne a
abondamment traité le sujet et a formulé les mêmes conclusions : « Noz desirs rajeunissent sans cesse :
nous recommençons tousjours à vivre : Nostre estude et nostre envie
devroyent quelque fois sentir la vieillesse : Nous avons le pied à la
fosse ; et noz appetis et poursuites ne font que naistre. » ou
encore : « Mais je fais doute
que je sois assagi d'un pouce. Moy à cette heure, et moy tantost, sommes bien
deux. »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Les rapports entre science et progrès et entre science
et religion sont présents à la pensée des philosophes de tous les temps.
Montaigne et Karinthy ont évidemment eux aussi abordé ces sujets. Pour ce qui
est du rapport de la science au progrès les opinions sont unanimes, après le
Grec Stobée cité par Montaigne (A quoy
faire la science si l’entendement n’y est ?), le "Science sans
conscience n’est que ruine de l’âme" de Rabelais, nous avons ici :
« C'est une bonne drogue que la
science, mais nulle drogue n'est assés forte, pour se preserver sans alteration
et corruption, selon le vice du vase qui
l'estuye. Tel a la veuë claire, qui ne l'a pas droitte : et par consequent
void le bien, et ne le suit pas : et void la science, et ne s’en sert pas. » ; « Ne répétez pas tout le temps que tout ce qui
existe grandira et changera et se perfectionnera. J’avoue que ça ne me console
pas du tout, cela m’inquièterait plutôt. Merci beaucoup. Si ce qui existe n’est
que souffrance et torture – dans votre système de progrès, ce qui sera ne sera
qu’une souffrance et une torture encore plus grandes et plus évoluées. »
Par contre, les relations que peuvent entretenir
science et religion ont notablement évolué : au XVIe siècle la science ne
pouvait que servir la religion : « Mais ce n'est pas à dire, que ce ne soit une tresbelle et treslouable
entreprinse, d'accommoder encore au service de nostre foy, les utils naturels
et humains, que Dieu nous a donnez. »
à condition de ne pas abuser de ce qu’on peut apprendre : « Il ne faut pas attacher le sçavoir à l'ame,
il l'y faut incorporer : il ne l'en faut pas arrouser, il l'en faut
teindre ; et s'il ne la change, et meliore son estat imparfaict,
certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C'est un dangereux glaive,
et qui empesche et offence son maistre s'il est en main foible, et qui n’en sçache l’usage. »
À partir du siècle des
lumières la science a commencé à entrer en conflit avec la religion et depuis
le XXe siècle il apparaît clairement que connaissance et foi doivent se placer
dans deux registres étanches l’un à l’autre comme l’illustre Karinthy :
« La religion c’est une bonne chose,
pense le brave éducateur populaire, la science c’est également une bonne chose.
En outre, de nos jours les deux sont à la mode sous des formes bien tranchées.
Alors, les deux à la fois, comme ça doit être bon ! Un plat somptueux qui permettra de préserver
le chou de Dieu en même temps que nourrir la chèvre du désir de savoir. […] Or
la véritable science en progrès a toujours contenu une religiosité plus riche
et plus profonde que le peu de crédit qu’on pouvait lui accorder. Laisse
tranquille la foi et la science – rend à César ce qui appartient à César et à
Dieu ce qui est à Dieu, mais ne fais pas avec eux affaire commune du même coup,
car on ne peut tromper ni l’un ni l’autre. »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Les deux philosophes ont
affronté des fanatismes semblables : Montaigne les guerres de religion,
Karinthy les idéologies totalitaires. Ils ont réagi de façon semblable en
défendant la modération et en déplorant l’extension du fanatisme.
Montaigne :
« Le meilleur et le plus sain party
est
sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays.
Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyvent, […] il s’en voit
plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison. » ;
« Ils nomment zele leur propension vers la malignité, et
violence : Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur
interest : Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est juste, mais par
ce que c'est guerre. Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter
commodément entre des hommes qui se sont
ennemis, et loyalement : conduisez vous y d'une, sinon par tout esgale
affection. »
Karinthy : « Ah bas les
neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à bas cet
ignoble ! - Oui ou non ? réponds ! Une réponse claire, sinon on
en a fini avec toi. - …C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris de
panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec toi. » ;
« Ma conscience est pure car j’ai
contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que
je fais ne peut faire que du bien. »
Quant à la réflexion
sur les lois qui régissent la société, Montaigne, conforme à la modération qui
est la sienne : « Or je tiens,
qu'il faut vivre par droict, et par auctorité, non par recompence ny par grace. » ;
« Car c’est la regle des regles,
et generale loy des loix, que chacun observe celles du lieu où il
est. »
Karinthy est bien de
cet avis, mais il lui arrive de le déplorer et de rêver autre chose :
« S’il existait aussi une loi de
récompense, il y aurait un moyen pour le bien et le mal en tant que forces
contraires de s’équilibrer, créant ainsi une harmonie dans le monde. »
pendant que Montaigne, bien conscient des limites de la société, observe :
« De fonder la recompence des
actions vertueuses, sur l'approbation d'autruy, c'est prendre un trop incertain
et trouble fondement. » (En est-il désabusé ? il incrimine le
siecle corrompu).
Leur réflexion débouche naturellement sur la fonction
de l’homme public chargé de responsabilité, Montaigne à partir de son
expérience personnelle (« Messieurs
de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville. ») analyse sa
fonction : « [L’]aspreté et
violence de desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on
entreprend. […] Celuy qui n’y employe que son jugement, et son addresse, il y
procede plus gayement : il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon
le besoing des occasions. ». Karinthy fait part de réflexions voisines
à l’issue d’une rencontre avec un ministre autrichien : « Oui, ce monsieur jovial [Monsieur Kollmann]
était en effet le ministre des finances d’Autriche et le maire de Baden […] un
commerçant possédant un bon jugement, il semble aller de soi qu’en sa qualité
de ministre des finances il fasse également un excellent travail, étant donné
que ce dernier poste exige les mêmes qualités que le commerce. […] On
n’entendra pas dans sa bouche une théorie géniale des problèmes de l’économie
mondiale. »
Enfin ces deux intellectuels ont été fascinés par le rôle des jeux dans
la société, non à la façon philosophique de Pascal, mais plutôt par la relation
qui s’établit à travers les jeux entre le peuple et le pouvoir. Comparons les
propos :
« C’estoyent particuliers qui
avoyent nourry ceste coustume, de gratifier leurs concitoyens et
compagnons : principallement sur leur bourse, par telle profusion et
magnificence. »
« Allons les enfants, allons nous amuser, nous
sommes épuisés par le travail de la longue journée, nous avons touché la paye,
notre maître et patron, le Capital, nous a libéré pour ce soir, allons nous
réjouir, nous amuser. »
« C'estoit pourtant une belle chose, d'aller faire apporter et planter en la place
aux arenes, une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans
une grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie : Et le premier
jour, jetter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et mille
dains, les abandonnant à piller au peuple. »
« Ne
lésinons pas sur les moyens : l'art avant tout. On prévoit de nouvelles
attractions pour la prochaine représentation : nous introduirons un
écrivain qui écrit une pièce les mains et les pieds attachés. Et il y aura
aussi un poète tombé sur le champ de bataille. »
« S’il y a
quelque chose qui soit excusable en tels excez, c'est, où l'invention et la nouveauté,
fournit d'admiration, non pas la despence. »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Le pouvoir totalitaire incarné par les tyrans a
fasciné Karinthy comme Montaigne, soit pour comprendre la position du tyran,
soit l’acceptation, voire la vénération des populations : « Parmi les absurdités de l’histoire, l’une
des plus frappantes est le fait que le peuple s’est souvent attaché davantage
au tyran dispensateur de jeux qu’au monarque distributeur de pain. » ;
« J'ay veu de mon temps, merveilles
en l'indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et
manier la creance et l'esperance, où il a pleu et servy à leurs chefs :
par dessus cent mescomtes, les uns sur les autres : par dessus les
fantosmes, et les songes. ».
Mais Karinthy conclut en apercevant la fin des illusions totalitaires
et des idéologies (qui vont bien survivre encore un de siècle (au moins) après
ses propos de 1928…) : « Et si quand même la
direction du progrès montre un déclin des dictatures, c’est parce que l’âme
humaine arrive à créer de moins en moins d’illusions. Le puits archaïque des
illusions est en train de se tarir et nous n’avons pas encore pu déceler en
nous de nouvelles sources (nous sommes seulement quelques uns à soupçonner
qu’il en existe, et même plus abondantes et plus fournies que les anciennes). »
Et comment fonctionne ce tyran ? se
demandent-il : « Et, outre
l’inclination, il semble qu'ils y adjoustent, encore le plaisir de gourmander,
et sousmettre à leurs pieds les observances publiques. De vray Platon en son
Gorgias, definit tyran celuy qui a licence en une cité d'y faire tout ce qui
luy plaist. Et souvent à cette cause, la montre et publication de leur vice,
blesse plus que le vice mesme. ». Karinthy présume que le tyran a
besoin de thuriféraires, il essaye d’enrôler des poètes à son service :
« C'est autrefois que le tyran
avouait ouvertement ce qu'il est. Aujourd'hui ça ne marche plus. À la minute
même de faire l'aveu d'être un tyran et de consacrer le peuple à mon bonheur
personnel, ma tyrannie, pour ainsi dire, deviendrait sans objet. Pour être
tyran on doit s'imaginer que je suis un bienfaiteur du peuple. », mais
bien sûr cette préoccupation s’exprime déjà chez Montaigne (pour mettre en
évidence sa vanité) : « Car
quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté, puis-je tirer de celuy, qui
me doit, vueille il ou non, tout ce qu'il peut ? Puis-je faire estat de
son humble parler et courtoise reverence, veu qu'il n'est pas en luy de me la
refuser ? L'honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n'est
pas honneur. ». La réponse du poète chez Karinthy : « J'attendrai que vienne le temps où le tyran
ne sera plus menteur ni méchant et le révolutionnaire ne sera plus imbécile. »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Ils ont tous les deux
abondamment traité de la guerre en général et des guerres de leur temps. Mais
pour Montaigne, la guerre faisait partie, pour ainsi dire, du paysage. Elle
était dans la substance de la condition humaine. Il la déplore donc, mais avec
une sorte de froideur, prenant une distance
en décrivant les guerres de l’histoire ou les guerres lointaines (aux
Amériques). Karinthy est effaré de la barbarie de la guerre : les guerres
de Napoléon, puis les horreurs de la guerre de 14. La plupart du temps il
échappe à son angoisse par l’humour, la dérision ou l’absurde.
On trouvera ici quelques
citations qui ont une certaine parenté selon ces deux approches :
« La
science de nous entre-deffaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre
espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes
qui ne l'ont pas. »
« l’homme se distingue de
toute autre espèce animale et végétale par sa bêtise sans limite. »
Moyennant
quoi Karinthy complète sa pensée : « Il est simplement
trop tôt pour déterminer si l’homme est intelligent ou stupide. C’est une
espèce qui n’est pas encore mûre ! »
Montaigne, à propos de la conquête des Amériques par
Cortes : « Ils disent qu'il
nourrissoit la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour
l'exercice de la jeunesse du païs, mais principallement pour avoir dequoy
fournir à ses sacrifices, par des prisonniers de guerre. ».
Karinthy : « Pose tes petites mitrailleuses, mont petit garçon, et pose la jeep grise
et les soldats et le canon de quarante-deux – fais attention de ne pas
t'accrocher dans les chevaux de frise que tu as placé partout dans ta chambre,
viens ici, papa va te raconter une histoire. »
Montaigne est admiratif des constructions militaires qu’elles
soient d’Archimède ou de César ici : « Il fit dresser un pont, afin qu'il passast à pied ferme. Ce fut là,
qu'il bastit ce pont admirable, dequoy il dechiffre particulierement la
fabrique : car il ne s'arreste si volontiers en nul endroit de ses faits,
qu'à nous representer la subtilité de ses inventions, en telle sorte d'ouvrages
de main. »
Karinthy a aussi pris prétexte des actions du génie
militaire, mais en fait pour ridiculiser les slogans mobilisateurs :
« Des écluses s’ouvrant vers
l’intérieur, qui font mouvoir l’eau dans un seul sens. C’est en béton armé et
en ciment, calculé pour une pression gigantesque. […] N’avez-vous pas lu que
D’Annunzio a déclaré à Milan qu’aussi longtemps que l’Etsch et l’Isonzo ne
couleront pas vers l’amont sur la montagne, la guerre ne finira pas ? »
Et enfin le parler guerrier :
Montaigne : « On pourroit aussi considerer, que cette obeïssance si contreinte,
n'appartient qu'aux commandements precis et prefix.
Karinthy :
« À mon sens il est carrément impudique de communiquer à la troupe l'ordre d'exécution d'opérations sous forme d'invitations discourtoises et
grossières. Je souhaiterais une réforme des ordres dans le sens
suivant : couché ! (deviendra) dorénavant : "je
demanderais à ces messieurs de bien vouloir prendre leurs aises en position
allongée dans la flaque qui s'étale à leurs pieds, s'ils n'y voient pas
d'objection !" »
-C- Visions du monde
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La notion de nature s’est
imposée de tous temps et tous les philosophes se sont questionnés sur son sens,
son contenu et le sens de notre discours. Là encore Karinthy et Montaigne se
rejoignent en exigeant de l’homme la modestie qui convient face à cette
immensité indéchiffrée :
Selon Karinthy la Nature se
fiche pas mal de nos états d’âme, elle est. Quand, comme ci-dessous, l’artiste
l’invoque comme une déesse mère (« Enfin est
arrivé l'instant suprême, l'instant de l'inspiration divine auquel je T'ai
aperçue, ô suprême nature. »),
elle se débarrasse de cet ennuyeux thuriféraire pour vivre sa vie de Nature
sans être dérangée : « Je vois… là-bas sur le bord
du rocher… cette prurigineuse poussière… elle a roulé par ici… ne crains rien,
elle finira bien par ramper ailleurs. »
Pour Montaigne également la nature "est",
elle se passe de discussions : « Les
Philosophes, avec grande raison, nous renvoyent aux regles de nature :
Mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. ». Mais il
renvoie aussi ses mystères à l’existence de Dieu tout en y incluant l’homme tel
qu’il est : « Il n’y a piece
indigne de nostre soin, en ce present que Dieu nous a faict : nous en
devons comte jusques à un poil. »
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Ils ont tous les deux abordé la notion d’humanité au
sens le plus large, Montaigne pour afficher une ignorance ontologique (« Que l’homme [ne] se monte au dessus de soy
et de l'humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de
ses prises. »), Karinthy exprime une opinion voisine en traitant
l’humanité par la satire : « L’Humanité
Organisée a rédigé ses conditions voilà déjà trois ans face à la Société
Anonyme de la Nature. »
Ceci les ramène à l’homme individu et à sa vie
intérieure : « Jamais il n’a su
ce que signifie aimer la vérité à en mourir, celui qui n’a fait que veiller à
ce que soit vrai ce qu’il dit ou ce qu’il écrit. » Déclare Karinthy
après avoir démonté le fonctionnement de l’âme humaine selon lui (« Nous ne pensons pas ce que nous voulons et
nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous
disons. »). Montaigne se contente d’observer que l’âme (l’esprit) se
concentre sur son sujet ou sa passion : « eElle se couche entiere sur chasque matiere et s'y exerce
entiere ; et n'en traitte jamais plus d'une à la fois : et la traitte
non selon elle, mais selon soy. »
Alors comment être par rapport à "l’immense
inconnu" ? Montaigne ironise : « Est-il possible de rien imaginer si ridicule, que ceste miserable et
chetive creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux
offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'univers ? »,
mais l’ironie de Karinthy n’est pas moins mordante quand il semble prêcher le
contraire : « Oh oui, nous en
avons assez de cet enseignement monotone, désespérant, selon lequel nous sommes
limaces et poussières à l’ombre de quelque sagesse "infinie". »
Et si nous prétendons être modestes et sages, comment
juger la vertu dans la société, puisque enfin l’homme est un être social ?
Là les deux se rencontrent, Montaigne, dans la ligne de modération qui est la
sienne : « On peut et trop
aymer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. A ce biaiz
s'accommode la voix divine, Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut, mais soyez
sobrement sages. », Karinthy prend l’exemple d’un boulanger considéré
comme fou par excès de charité : « Il s’est imaginé être maître boulanger dans le sens authentique et
complet du terme selon lequel un maître boulanger est un homme qui cuit du pain
et des croissants pour des gens affamés de pain et de croissants afin
d’assouvir leur faim. » et Montaigne insiste lui aussi pour qualifier
de folie les excès en société : « Qui
ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avec les
gaillardes elevations d'une esprit libre ; et les effects d'une vertu
supreme et extraordinaire ? ».
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Karinthy s’impose de dire la vérité
quand il parle de lui : « La
vérité, ou tout au moins une troisième condition de la crédibilité, la
plausibilité, est que, comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de
moi-même et le monde se révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger
ni erroné. ». Pour Montaigne la vérité va de soi, et il tient à dire
le vrai objectivement, sans orgueil ni vanité : « Je tien qu’il faut estre prudent à estimer
de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner : soit bas, soit
haut, indifferemment. »
Mais ils reconnaissent que la vérité est
difficile à saisir, ils manifestent la même inquiétude devant le
jugement : « La science et la
verité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre
sans elles : voire la reconnoissance de l'ignorance est l'un des plus
beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n'ay point
d'autre sergent de bande, à renger mes pieces, que la fortune. » écrit
l’un, « Cet homme, observateur et
penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre, connaît bien la
construction de l’âme humaine avec une de ses lois fondamentales : nous ne
pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et
nous ne faisons pas ce que nous disons. » écrit l’autre.
Mais si Montaigne met en avant le jugement (« C’est, (disoit Épicharmus) l’entendement qui
voyt et qui oyt : c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose
tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont
aveugles, sourdes et sans ame. »), Karinthy introduit une distinction
entre comprendre et connaître : « Pour comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque
chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais
pas ? ».
Il est intéressant de noter qu’ils ont
tous les deux abordé un sujet plus léger : la rumeur. Karinthy se contente d’une nouvelle humoristique
("Toute la ville en parle" : « Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle
que de ça ! »). Montaigne, lui, analyse la rumeur avec sa finesse
coutumière : « L’erreur
particulier fait premierement l'erreur publique : et à son tour apres,
l'erreur publique fait l'erreur particuliere. Ainsi va tout ce bastiment,
s'estoffant et formant, de main en main : de maniere que le plus eslongné
tesmoin, en est mieux instruict que le plus voisin : et le dernier
informé, mieux persuadé que le premier. C'est un progrez naturel. »
(pour accéder aux citations
dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)
Karinthy a amplement décrit
son état de malade dans "Voyage autour de mon crâne" (éditions
Denoël, 2006), Montaigne a également décrit son état et ses pensées concernant
la maladie comme on peut le lire (en particulier) dans les extraits ci-dessous.
Et dans la nouvelle citée ici ("Malades rieurs") Karinthy exprime un
détachement, une ironie tout à fait proches de la philosophie de Montaigne
(dans un hôpital, un artisan finaud vient demander un piston pour entrer au
paradis à un abbé que l’on sait condamné : « Je viens chercher du piston auprès de vous, Monsieur l'abbé, sans
vouloir vous importuner… […] Ne voudr[iez-vous] pas placer un mot gentil en
faveur de ma pauvre âme pécheresse ? »). Ils ont d’ailleurs placé tout naturellement la
maladie dans la perspective de la mort.
Mais la souffrance ?
Karinthy s’insurge contre les souffrances
d’où quelles viennent (« Mon esprit ignorant
et imparfait reçu de cette sage nature, mais indépendamment de toute sage
nature, au-delà de la société et de la vie, au-delà même de la mort, même sans
corps et même dans le vide de l’espace, criera et hurlera que la souffrance est
mauvaise et le bonheur est bon. ») mais surtout contre les souffrances
imbéciles infligées par autrui. Montaigne évoque le désordre mental que la
souffrance provoque : « Cet inconvénient où, chez un philosophe, une ame
devient l’ame d’un fol, troublée, renversée et perdue. »
Karinthy a peu parlé de la mort en
tant que processus inévitable, Montaigne beaucoup : « Le but de
notre carrière c'est la mort, c'est l'objet nécessaire de notre visée si elle
nous effraie, comme est-il possible d’aller un pas avant sans fièvre ? Le
remède du vulgaire, c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité
lui peut venir un si grossier aveuglement ? ». Karinthy à l’image du "vulgaire" en
question préfère éloigner les causes de tristesse en les ignorant :
« On doit s’approcher des choses qui font peur,
qui rendent triste. Regarde-les bien, de tout près. Il n’est pas impossible que
tu éclates de rire une fois que tu les a vus de près, tu as découvert ce que tu
as pris pour des fantômes »
(pour accéder aux citations
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Pour Montaigne la foi ne se discute pas, il n’y a
place chez lui que pour la critique des interprétations et des représentations
que l’on se fait de Dieu : « Ce
sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre
forme, ny nous l'imaginer selon la sienne : c'est à Dieu seul de se
cognoistre et interpreter ses ouvrages » ; « Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que
de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures ? ». La
foi de Karinthi est plus critique : « Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le
génie. » ; il tente aussi d’assimiler la foi à la pensée en
« Un certain effort pour souder
ensemble foi et savoir, pour trouver Dieu à la lumière de la Pensée et trouver
la pensée dans le verbe de Dieu. ». Quant à la représentation de Dieu
que Montaigne dédaigne ou critique, Karinthy, en philosophe humoriste, ne
supporte pas que Dieu soit toujours représenté vieux et barbu : « Je n'ai jamais pu consentir avec une foi
sincère que Dieu soit toujours représenté par toutes les religions comme un
homme, un homme vieux et barbu par-dessus le marché. » ; il
demande même à Joséphine Baker, dans une interview alors qu’elle est à
Budapest : « Dis-moi
franchement : comment voyais-tu Dieu [dans ton enfance] ? Blanc ou
noir ? »
Plus que la religion ou le dogme, c’est le divin qui
préoccupe Karinthy autant que Montaigne. Il est passionnant de comparer leurs
approches de la Nature, de soi-même, de la mort et de l’humanité par rapport à
la notion du divin en concluant sur l’idée que nous nous en faisons. Ni pour
l’un, ni pour l’autre Dieu ne se discute, il s’impose en tant que sujet de leur
réflexion en rapport avec nous et notre environnement.
Parlant de la Nature, ils fustigent les prétentions
que nous avons d’échapper à Dieu, de le voir se mêler de nos affaires ou de le
contourner par la connaissance : « Mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument une
chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans la
teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de
nostre mere nature. » ; « Des gens plus âgés avaient encore coutume de dire il y a deux
ans : le bon dieu ne permet pas aux vilaines gens de monter en l’air parce
qu’ils veulent plus que ce qu’il leur a permis. » ; « Gens si asseurez, que ceux qui nous content
des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens,
Medecins […] interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu. » ;
« Combien de fois dois-je encore
répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu que tu veux
immobiliser. » ; « J'avoy
presentement en la pensée, d'où nous venoit cett'erreur, de recourir à Dieu en tous
nos desseins et entreprises. » car : « Suffit à un Chrestien croire toutes choses venir de Dieu. […]Mais je
trouve mauvais ce que je vois en usage : le chercher à fermir et appuyer
notre religion par le bonheur et prospérité de nos entreprises. »
Quand Karinthy oppose l’homme à la Nature et à Dieu,
c’est pour interpréter la révolte d’un condamné à mort au pied de
l’échafaud : « Lorsque Dieu est
mort, la Nature est tombée malade et c'est sa maladie qui s'appelle Homme. Et
alors la Maladie s'est mise à régner sur la Terre. » ; en fait sa
croyance en Dieu passe par des détours qui trouvent leur source dans les
développements de la psychologie et de la psychanalyse à son époque :
« Il y a deux choses que je sais
maintenant de façon certaine. Une première est qu’en dehors de moi il existe
lui qui est au courant de mon existence, qui sait mieux que moi qui je suis.
Une seconde est que le chercher ainsi est vain. » ; « J’ai déjà évoqué les deux acheminements
possibles qui peuvent mener à Dieu : par nous-mêmes, par le biais de la
foi en lui, et au-delà de nous-mêmes par le biais du doute en lui. » ;
« Peu importe si c’est l’âme qui a
créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de savoir où nous nous
sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur nommé réalité qui nous
pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a créé on ne sait comment
– ou bien les yeux fermés, en observant les remuements de notre âme. […]
Seigneur, je me suis entretenu avec un grand nombre de mes congénères "à
âme analysée", tes prêtres, et je leur ai demandé qui je suis – mais, avec
un sourire mystérieux, ils n’ont su me répondre que : tu ne penses pas ce
que tu veux, tu ne dis pas ce que tu penses, tu ne fais pas ce que tu dis.
C’est la trinité de l’Âme. Ce dieu est un peu trop confus pour moi. Un dieu qui
ne croit pas en lui-même – comment pourrais-je y croire, moi ? »
Montaigne disserte longuement et à maintes reprise de
la mort "fin dernière de l’homme" où Dieu joue le rôle principal et
unique : « C’est à Dieu, qui
nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service
d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre. » ;
il avance aussi à quel point l’immortalité est inconcevable : « Imaginez, de vray, combien seroit une vie
perdurable, moins supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que
je luy ay donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous
en avoir privé. ». Karinthy n’aborde pas la mort sous cet angle
philosophique mais comme la faucheuse qui nous ravit ceux qu’on aime ou admire,
ou associée à la souffrance que l’homme peut causer à l’homme : « Mon Dieu, Seigneur inconnu et puissant, si
ton visage était terrorisant comme la tempête et ta parole celle du tonnerre,
je voudrais te demander, gêné et balbutiant : accueille maintenant cet
homme tel un homme. » ; « Quiconque donc cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter le
bonheur qu’au prix de le lier à la souffrance et à la mort, n’est ni sage ni
parfait, mais dérangé. » ; « Voici la vérité : c’est une honte que l’homme, la plus belle
opportunité de la joie et de la beauté sur cette Terre, dépérisse et
disparaisse en quelques années, enterrant pour toujours un monde qui est plus
beau et meilleur que celui qui a été créé par un dieu inconnu et sur lequel
nous avons vue à travers les fenêtres de nos yeux. »
Quant à l’humanité telle qu’elle est et le rôle que l’un ou l’autre
dévolue à Dieu, Montaigne se place du côté de la philosophie théologique :
« La fiance de la bonté d'autruy,
est un non leger tesmoignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu
volontiers. » ; « Que
nous presche la vérité, quand elle nous presche de fuir la mondaine
philosophie : quand elle nous inculque si souvent, que nostre sagesse
n'est que folie devant Dieu : que de toutes les vanitez la plus vaine
c'est l'homme. ». Karinthy se place d’abord du côté de la
condition humaine et quand il évoque
Dieu c’est pour espérer qu’elle s’améliore : « Est-il possible – serait-il tout de même possible que la force vainque
la matière – que l’esprit soit une vérité plus forte et plus vraie que le corps
– que la vie ait un sens qui survive à la vie – que le bien survive au mal, la
vie survive à la mort – que Dieu soit quand même plus puissant que le
diable ? »