synthÈse

(retour au prologue)

En lisant Montaigne et Karinthy on est frappé par une ressemblance d’approches aussi bien artistique que philosophique. Alors que Karinthy est d’abord connu comme humoriste et que c’est un attribut qu’on ne songe pas à coller à Montaigne. Mais l’humour de Karinthy n’est jamais gratuit, il se place constamment en harmonie avec une pensée et une philosophie qu’il sous-tend. Cette pensée et cette philosophie s’expriment aussi de façon directe dans nombre de ses écrits (notamment "Tout est autrement", essais en cinquante-deux dimanches, paru en 1928, dont on trouvera de nombreux extraits sur ce site).

Karinthy avait une immense culture littéraire et artistique essentiellement dans les domaines de la littérature et de la poésie européennes des XIXe et XXe siècle. Il ne fait aucune référence aux philosophes en tant que tels tels (à l’exception des Encyclopédistes) et pratiquement jamais à l’antiquité. Montaigne a été traduit pour la première fois en hongrois en 1803, je pense que Karinthy ne l’a pas lu : d’une part sa vision du monde est si proche de celle de Montaigne qu’il y aurait fait référence (ses références littéraires sont légion), d’autre part son approche littéraire est totalement différente (sauf parfois quand ils parlent d’eux-mêmes directement), jamais didactique. Quoi qu’il en soit le rapprochement est tout à fait surprenant et confine parfois à la coïncidence.

 

On trouvera ci-dessous les développements synthétiques des différents chapitres avec des liens qui renvoient aux pages correspondantes illustrées de pentures de Jérôme Bosch et accompagnées d’extraits étendus de Karinthy et de Montaigne, qui eux-mêmes renvoient au textes correspondants in extenso.

 

A – Parler de soi, se connaître, s’exprimer :

Donc ces deux écrivains parlent ouvertement d’eux-mêmes : c’est le sujet affiché des Essais, c’est le sujet de prédilection de Karinthy, mais cette auto-analyse est aussi pour les deux un prétexte à parler à tous, de tous. On retrouvera cette préoccupation principalement dans les chapitres intitulés "Se connaître soi-même", "Art et littérature", "Langage et expression", "Les sens, la perception, le rêve" ainsi que "Le rire".

 

B – Être soi et être en société :

Leur réflexion débouche ensuite à travers les analyses de l’âme humaine sur celles de la société et on y retrouve des invariants étonnants entre la France du XVIe siècle et la Hongrie du XXe siècle. Cette invariance est très éclairante sur la persistance d’un "être au monde" à travers l’histoire : Chapitres "Hommes et femmes", "Les enfants", "La vieillesse", "Science et progrès", "Politique et société", Tyrans et tyrannies", "La guerre".

 

C – Visions du monde :

Ils développent aussi tout naturellement de façon extrêmement convergente leur vision en direction de la transcendance : "La nature", "L’humanité, l’âme, la vertu", "La vérité", "Maladie, souffrance, mort" et bien sûr "Dieu et l’homme".

 

 

-A- Parler de soi, se connaître, s’exprimer 

 

Se connaÎtre soi-mÊme, parler de soi

(pour accéder aux citations dans leur contexte il faut ouvrir la page du chapitre)

 

Montaigne et Karinthy ont la même préoccupation de se prendre eux-mêmes comme sujets d’une œuvre littéraire et philosophique. Encore que Montaigne revendique sa franchise sans prétendre à la vérité (« Mes opinions, je les trouve infiniment hardies et constantes à condamner mon insuffisance..» Karinthy ne prétend ni à la franchise ni à la vérité, « J’ai aussi peu confiance dans ma sincérité vers l’intérieur que dans celle vers l’extérieur. […] J’écris un journal– ne me demandez pas trop de franchise. »

Karinthy comme Montaigne consacre donc la majeure partie de son œuvre à se décrire, mais alors que Montaigne dit "voyez qui je suis, comment je suis", Karinthy n’a de cesse de se distancier par rapport à lui-même, de distinguer un "j’écris" et un "je suis". Il imagine un "petit moi" qui, à l’intérieur de lui-même ironise et casse tous ses effets, annihile ses efforts de paraître. Dans "Rencontre avec un jeune homme[1]", il rencontre, marié et établi, l’adolescent plein d’idéaux et de rêves qu’il était. Dans l’extrait ci-dessous, l’écriture d’un journal le conduit à observer : C’est un soi extérieur à soi qui cherche la vérité dans cette rédaction. « J’en suis arrivé à supposer que nous pensons nos pensées afin de les dissimuler à nous-mêmes, pour ne pas connaître nous-mêmes. » Cette conclusion lui semble être la seule issue au paradoxe qu’il a soulevé.

Après la célèbre proclamation du préambule des essais, Montaigne exprime aussi des doutes dans les lignes de son œuvre par rapport à lui-même. Déjà quand il oppose corps et âme, proposant à l’âme d’épouser le corps et lui servir de mari ! et il rencontre étonnamment Karinthy quand il écrit : « Nous sommes, je ne sais comment, doubles en nous-mêmes, qui [ce qui] fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas : et ne nous pouvons défaire de ce que nous condamnons. »

 

art et littÉrature

 

Là encore Montaigne et Karinthy se rencontrent pour aborder le sujet de l’originalité ou de l’honneur de l’écrivain : Montaigne ne fait pas confiance à sa première impression, il souhaite « prendre instruction de quelque savant si cette pièce leur est propre ou si elle est étrangère. » et Karinthy souhaite confier cette tâche à un bon critique ou à défaut « préserver son honneur d’artiste. »

Quoi qu’il en soit, Montaigne, pour sa part, craint de déplaire « aux esprits communs et vulgaires, [comme] aux singuliers et excellents ; ceux-là n’y entendraient pas assez, ceux-ci y entendraient trop. » ; Karinthy lui répond en se demandant si « notre grande "simplicité", notre "naturel", notre dégoût maladif des banalités ne deviendront pas un jour lieu commun. »

L’important c’est de dire, si on a quelque chose à dire, quelle que soit la forme de l’expression : « Qui a dans l’esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque, soit par mimes, s'il est muet. » et « Une pensée digne de ce nom survivra aussi bien sans décorum. »

Prenant comme exemple les biographies, les personnages antiques pour Montaigne, Napoléon pour Karinthy, ils s’accordent sur la nécessité qu’ont les écrivains de faire vivre les personnages en les servant avec discrétion : « Ils font honneur à Cicéron, à Galien, à Ulpien et à saint Jérôme, et eux se rendent ridicules. » ; « Le Napoléon de Tolstoï vit, le Napoléon d’Emil Ludwig (un biographe à succès des années 30) ne vit pas. ».

En fait l’un comme l’autre manifeste sa prédilection pour un ou deux auteurs : pour Karinthy c’est en effet Tolstoï : « Il n’y a pas de doute, c’est la perfection de l’écriture de romans au sens classique : impossible de faire mieux. », pour Montaigne : « Je n'ai dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque  et Sénèque, où je puise comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. »

Ils se rencontrent enfin sur les représentations (les représentations plastiques prises pour chacun comme exemple) qui doivent se tenir au plus près de vérités essentielles : « Si j'étais du métier, je naturaliserais l’art autant comme ils artialisent la nature. » et « En quoi est-elle caractéristique de Hindenburg cette statue équestre énorme ? »

 

langage et expression

 

Où l’humour rencontre la sagesse.

Dans l’apologie de Raimond de Sebonde, Montaigne se devait de citer le mythe de la Tour de Babel pour fustiger la vanité et l’orgueil des discours : « Toutes choses produites par notre propre discours et suffisance, autant vraies que fausses, sont sujettes à incertitude et débat. […] Quelque train que l'homme prenne de soi, Dieu permet qu’il arrive toujours à cette même confusion, de laquelle il nous représente si vivement l’image par le juste châtiment de quoi il battit l’outrecuidance de Nemrod et anéantit les vaines entreprises du bâtiment de sa pyramide [la tour de Babel]. »

Karinthy, dans sa nouvelle "Halandja" imagine un farceur : « Sache que cet homme-là a inventé le langage "Halandja". Il mélange dans la phrase des mots qui n'on pas de sens, et quand son interlocuteur devient demi fou, il lui extorque cinq couronnes. ». Il a ainsi fait entrer la Tour de Babel au café du Commerce et l’a portée au plan de la politique internationale d’où elle était partie : « Je déclare donc par la présente […] que le Halandja a bel et bien un sens, je dirai même que c'est la langue de l'avenir. [… ]- Jeunesse studieuse ! – hurlai-je sur les épaules du peuple. – La tyrannie madouméssiférera partout ! En avant, en avant, pour une commune quissédura mora patriotique ! […] J'apprends que la Sublime Porte a été effarée et probablement nous échapperons à la mobilisation générale. Je dois reconnaître en toute modestie que c'est grâce à moi, tout cela. Ainsi, cher lecteur, je vous demande de vidiava saborer fulidarement la prochaine fois si moi aussi mivasukarbel. Vous y penserez, n'est-ce pas ? ».

 

Les sens, la perception, le rÊve

 

La notion de perception a abondamment alimenté la réflexion de Montaigne, comme celle de Karinthy. Cette réflexion a pris plusieurs directions :

1 – Existe-t-il des sens ignorés ? demande Montaigne (« Je mets en doute que l’homme soit pourvu de tous sens naturels. »), comment un "génie qui découvre la vue" peut-il exprimer sa "vision" à un peuple de non voyants ? demande Karinthy (« J'ai réalisé que cette stimulation était causée par les objets eux-mêmes, y compris ceux que je n'avais ni flairés ni touchés. »).

2 – Le rêve a préoccupé l’un comme l’autre. Montaigne pose directement la question d’une plus grande vérité de la réalité éveillée par rapport aux scènes rêvées (« Pourquoi ne mettons-nous en doute si notre penser, notre agir ne sont pas autre songer, et notre veiller quelque espèce de dormir ? »). Karinthy, constamment à l’affût des aspects du fonctionnement de l’esprit, plonge de plain pied dans le rêve en cultivant l’ambiguïté avec le vécu (« Lentement et en tremblant je me suis mis à jouer la mélodie que jadis, il y a longtemps, très longtemps, j'ai entendue un jour résonner et sangloter dans mon cœur. »)

3 – L’autre acception du sens, la signification, apparaît chez l’un comme chez l’autre par son altération, la folie, ainsi que par la capacité d’abstraction que nous développons dans les expressions symboliques :

« Qui ne sait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec les gaillardes élévations d’un esprit libre et les effets d’une vertu suprême et extraordinaire ? » observe Montaigne. Karinthy a souvent et longuement traité le sujet ; dans l’exemple résumé dans ce chapitre il montre un aliéné qui se prend pour un noble chevalier à Venise et qui se heurte à une réalité obscure qui lui semble étrangère, sa cellule.

Quant au symbolisme : « Les âmes qui par stupidité ne voient les choses qu'à demi, jouissent de cet heur que les nuisibles les blessent moins ; c’est une ladrerie spirituelle qui a quelque air de santé. » alors que Karinthy les met en scène : « "Ma vie qui faiblit. Le navire de ma vie qui sombre." - Quel navire ? Tu t'occupes des actions de la Navigation Fluviale Danubienne ? »

 

le rire

 

Le rire a préoccupé un grand nombre de philosophes et d’écrivains. On peut se demander  si c’est à juste titre. Montaigne se contente de décrire le rire (« Nature nous découvre cette confusion : Les peintres tiennent que les mouvements et plis du visage qui servent au pleurer servent aussi au rire. ») de préférer le visage riant (« J’aime mieux la première humeur [riante], non parce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu’elle est plus dédaigneuse, et qu’elle nous condamne plus que l’autre. ») pour faire face au malheur : « Combien voit-on de personnes populaires, conduites à la mort, et non à une mort simple mais mêlée de honte et quelquefois de graves tourments […]y mêlant quelquefois des mots pour rire » ; « Un autre disait au bourreau qu’il ne le touchât pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire tant il était chatouilleux. » ; « Toutes autres femmes sont brûlées vives non constamment [avec constance] seulement, mais gaiement, aux funérailles de leurs maris. ».

Karinthy entreprend de découvrir la signification profonde du rire (« Qu’est-ce qui se passe en nous quand nous rions ? ») : « Dégoût et peur – c’est de ces deux émotions désagréables qu’est né, après évolution et raffinement, jusqu’à devenir méconnaissable, l’état d’âme qui nous conduit au rire. » ; « Et le rire éclate – la protestation d’origine crispée, pénible – refus et rejet. Au prix du court supplice de la crampe du rire nous nous libérons, nous éjectons de nous l’image que notre raison a jugée absurde. »

Il y a finalement une parenté entre les observations de Montaigne qui place le rire (ou la gaîté) dans les situations les plus dramatiques et Karinthy qui ne le place que là !

 

-B- Être soi et être en société 

 

Hommes et femmes

 

Être une femme ne peut bien sûr pas avoir le même sens au XVIe et au XXe siècle, et pourtant quand Montaigne donne des conseils de comportement aux femmes (peut-être pas condescendants, mais encore…), et quand Karinthy donne des conseils de comportement plutôt aux hommes, ils se rejoignent dans ce qu’on peut voir comme un "éternel féminin". « C'est qu'elles ne se connaissent point assez : le monde n'a rien de plus beau. » écrit l’un dans les années 1580, et l’autre dans les années 1930 : « Les femmes, elles, trouveront bien d’elles-mêmes, sans l’aide de Lucifer et compagnie, ce qu’elles peuvent faire avec leur corps et avec leur âme. ».

Dans la "passion au quotidien", ils se rencontrent étrangement puisque Montaigne évoque les relations de Thalès avec un femme de Milet : [Elle l’avertit] « qu'il seroit temps d’amuser [occuper] son pensement aux choses qui étaient dans les nues quand il aurait pourvu à celles qui étaient à ses pieds. » tandis que Karinthy évoque celle de Képler pris de passion pour une Borbala qui lui répond « Johannes, n'oublie pas l'argent pour demain matin. ».

L’attirance que la beauté inspire trouve ses limites chez l’un comme chez l’autre dans l’excès : « "Car parmi toutes les belles, c'est le scintillement humide de ton pancréas qui miroite dans la nuit de mon désir comme là-haut Alcyon quand la Lune se lève." -  J'ai flanqué le livre par terre et je me suis réveillé avec dégoût. » ("Radioscopia", où il imagine un pays où l’on voit les organes internes du corps). Il n’est pas surprenant de trouver le même sujet chez Montaigne (qui l’avait pris chez Ovide) : « Les maîtres du métier ordonnent pour remède aux passions amoureuses l’entière vue et libre du corps qu’on recherche. »

Pour ce qui est du mariage, là encore, pour Karinthy par un humour cynique, pour Montaigne par une analyse des besoins de la société, ils convergent vers la constatation que le mariage d’amour ne vaut pas grand-chose : « Je ne vois point de mariages qui faillent plustôt, et se troublent que ceux qui s acheminent par la beauté et désirs amoureux ;.[…] cette bouillante allégresse n’y vaut rien. » et « [Le mariage est un] contrat réciproque entre un homme et une femme par lequel ils se mettent réciproquement d’accord qu’à compter de la signature du contrat ils ne s’informeront plus sur les liaisons qu’ils auront. »

Quant aux méfaits de l’abondance : « Quel appétit ne se rebuterait à voir trois cents femmes à sa merci, comme les a le Grand Seigneur [Grand Turc] en son sérail ? » écrit l’un ; « [Le] Padischah Aladár, cinquante fois mari sans jamais porter la culotte. » écrit l’autre…

 

les enfants

 

Montaigne a abondamment disserté sur les enfants et leur éducation, Karinthy a plutôt fustigé le ridicule des adultes dans leur rapport avec les enfants ou l’enfance innocente victime de la dureté ou de l’incompréhension des adultes. Dans ce chapitre on trouvera d’une part une nouvelle de Karinthy ("un enfant comme les autres") qui ridiculise l’adoration d’un père pour son bébé : il semble répondre à Montaigne : « Je ne puis recevoir cette passion de quoi on embrasse les enfants à peine encore nés, n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables. » ; « Le plus communément, nous nous sentons plus émus des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos enfants, que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées. ».

On trouvera également dans le chapitre de larges extraits d’une nouvelle de Karinthy ("L’avertissement" : « Il savait fort bien qu'en latin et en physique il n'avait aucune chance d'échapper à un avertissement. » ce qui le conduit au suicide) qui elle aussi reprend avec son style l’idée de Montaigne (« J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre ») : « Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, qu’horreur et cruauté. Ôtez-moi la violence et la force; il n’est rien à mon avis qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas. »

 

la vieillesse

 

 « On n’est vieux qu’une fois ! » a écrit Karinthy ; il a bien jugé à quel point la vieillesse n’est pas acceptée. Le texte dialogué dans ce chapitre en est une illustration humoristique (« J'sais bien que je suis un vieillard, j'ai pas besoin de toi pour le savoir, mais c'est pas une raison pour me le rappeler à chaque instant. »). Montaigne a abondamment traité le sujet et a formulé les mêmes conclusions : « Nos désirs rajeunissent sans cesse. Nous recommençons toujours à vivre. Notre étude et notre envie devraient quelquefois sentir la vieillesse. Nous avons le pied à la fosse, et nos appétits et poursuites ne font que naître. » ou encore : « Mais je fais doute que je sois assagi d'un pouce. Moi à cette heure, et moi tantôt, sommes bien deux. »

 

science et progrÈs

 

Les rapports entre science et progrès et entre science et religion sont présents à la pensée des philosophes de tous les temps. Montaigne et Karinthy ont évidemment eux aussi abordé ces sujets. Pour ce qui est du rapport de la science au progrès les opinions sont unanimes, après le Grec Stobée cité par Montaigne (A quoy faire la science si l’entendement n’y est ?), le "Science sans conscience n’est que ruine de l’âme" de Rabelais, nous avons ici : « C'est une bonne drogue que la science, mais nulle drogue n’est assez forte pour se préserver sans altération et corruption, selon le vice du vase qui l’étuie [la contient]. Tel a la vue claire qui ne l’a pas droite et, par conséquent, voit le bien et ne le suit pas, et voit la science et ne s’en sert pas. » ; « ne répétez pas tout le temps que tout ce qui existe grandira et changera et se perfectionnera. J’avoue que ça ne me console pas du tout, cela m’inquièterait plutôt. Merci beaucoup. Si ce qui existe n’est que souffrance et torture – dans votre système de progrès, ce qui sera ne sera qu’une souffrance et une torture encore plus grandes et plus évoluées. »

Par contre, les relations que peuvent entretenir science et religion ont notablement évolué : au XVIe siècle la science ne pouvait que servir la religion : « Mais ce n'est pas à dire, que ce ne soit une très belle et très louable entreprise, d'accommoder encore au service de notre foi, les outils naturels et humains, que Dieu nous a donnés. » à condition de ne pas abuser de ce qu’on peut apprendre : « Or il ne faut pas attacher le savoir à l'âme, il l’y faut incorporer ; il ne l’en faut pas arroser, il l’en faut teindre; et, s’il ne la change ni améliore son état imparfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C’est un dangereux glaive, et qui empêche et offense son maître, s’il est en main faible et qui n’en sache l’usage. »

À partir du siècle des lumières la science a commencé à entrer en conflit avec la religion et depuis le XXe siècle il apparaît clairement que connaissance et foi doivent se placer dans deux registres étanches l’un à l’autre comme l’illustre Karinthy : « La religion c’est une bonne chose, pense le brave éducateur populaire, la science c’est également une bonne chose. En outre, de nos jours les deux sont à la mode sous des formes bien tranchées. Alors, les deux à la fois, comme ça doit être bon ! Un plat somptueux qui permettra de préserver le chou de Dieu en même temps que nourrir la chèvre du désir de savoir. […] Or la véritable science en progrès a toujours contenu une religiosité plus riche et plus profonde que le peu de crédit qu’on pouvait lui accorder. Laisse tranquille la foi et la science – rend à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu, mais ne fais pas avec eux affaire commune du même coup, car on ne peut tromper ni l’un ni l’autre. »

 

la Politique, La sociÉtÉ

 

Les deux philosophes ont affronté des fanatismes semblables : Montaigne les guerres de religion, Karinthy les idéologies totalitaires. Ils ont réagi de façon semblable en défendant la modération et en déplorant l’extension du fanatisme.

Montaigne : « Le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien, toutefois, qui le suivent, […] il s’en voit plusieurs que la passion pousse hors les bornes de la raison. » ; « Ils nomment zèle leur propension vers la malignité et violence. Ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt; ils attisent la guerre non parce qu’elle est juste, mais parce que c’est guerre. Rien n’empêche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement; conduisez-vous-y d’une sinon partout égale affection. »

Karinthy : « À bas les neutres – celui qui n’est pas avec nous est contre nous – à bas cet ignoble ! - Oui ou non ? réponds ! Une réponse claire, sinon on en a fini avec toi. - …C’est ainsi que l’on crie après toi et tu es pris de panique, tu restes là planté, tête baissée, le monde se met à tourner avec toi. » ; « Ma conscience est pure car j’ai contribué à la transformation de la Société Je suis un homme bon, donc ce que je fais ne peut faire que du bien. »

Quant à la réflexion sur les lois qui régissent la société, Montaigne, conforme à la modération qui est la sienne : « Or je tiens, qu'il faut vivre par droit, et par autorité, non par récompense ni par grâce. » ; « Car c’est la règle des règles, et générale loi des lois, que chacun observe celles du lieu où il est. »

Karinthy est bien de cet avis, mais il lui arrive de le déplorer et de rêver autre chose : « S’il existait aussi une loi de récompense, il y aurait un moyen pour le bien et le mal en tant que forces contraires de s’équilibrer, créant ainsi une harmonie dans le monde. » pendant que Montaigne, bien conscient des limites de la société, observe : « De fonder la récompense des actions vertueuses, sur l’approbation d’autrui, c’est prendre un trop incertain et trouble fondement. » (En est-il désabusé ? il incrimine le siècle corrompu).

Leur réflexion débouche naturellement sur la fonction de l’homme public chargé de responsabilité, Montaigne à partir de son expérience personnelle (« Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville. ») analyse sa fonction : « [L’]âpreté et violence de désirs, empêche plus, qu'elle ne sert à la conduite de ce qu'on entreprend […] Celui qui n’y emploie que son jugement et son adresse, il y procède plus gaiement : il feint, il ploie, il diffère tout à son aise, selon le besoin des occasions. ». Karinthy fait part de réflexions voisines à l’issue d’une rencontre avec un ministre autrichien : « Oui, ce monsieur jovial [Monsieur Kollmann] était en effet le ministre des finances d’Autriche et le maire de Baden […] un commerçant possédant un bon jugement, il semble aller de soi qu’en sa qualité de ministre des finances il fasse également un excellent travail, étant donné que ce dernier poste exige les mêmes qualités que le commerce. […] On n’entendra pas dans sa bouche une théorie géniale des problèmes de l’économie mondiale. »

Enfin ces deux intellectuels ont été fascinés par le rôle des jeux dans la société, non à la façon philosophique de Pascal, mais plutôt par la relation qui s’établit à travers les jeux entre le peuple et le pouvoir. Comparons les propos :

« C’étaient les particuliers qui avaient nourri cette coutume de gratifier leurs concitoyens et compagnons Principalement sur leur bourse par telle profusion et magnificence. »

« Allons les enfants, allons nous amuser, nous sommes épuisés par le travail de la longue journée, nous avons touché la paye, notre maître et patron, le Capital, nous a libéré pour ce soir, allons nous réjouir, nous amuser. »

« C'estoit pourtant une belle chose, d’aller faire apporter et planter en la place, aux arènes, une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, représentant une grande forêt ombrageuse, départie en belle symétrie, et, le premier jour, jeter là-dedans mille autruches, mille cerfs, mille sangliers et mille daims, les abandonnant à piller au peuple. »

« Ne lésinons pas sur les moyens : l'art avant tout. On prévoit de nouvelles attractions pour la prochaine représentation : nous introduirons un écrivain qui écrit une pièce les mains et les pieds attachés. Et il y aura aussi un poète tombé sur le champ de bataille. »

« S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excès, c’est où l’invention et la nouveauté fournissent d’admiration, non pas la dépense. » 

 

Tyrans et tyrannies

 

Le pouvoir totalitaire incarné par les tyrans a fasciné Karinthy comme Montaigne, soit pour comprendre la position du tyran, soit l’acceptation, voire la vénération des populations : « Parmi les absurdités de l’histoire, l’une des plus frappantes est le fait que le peuple s’est souvent attaché davantage au tyran dispensateur de jeux qu’au monarque distributeur de pain. » ; « J'ay vu de mon temps, merveilles en l'indiscrète et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la créance et l’espérance où il a plu et servi à leurs chefs, par-dessus cent mécomptes les uns sur les autres, par-dessus les fantômes et les songes. ».

Mais Karinthy conclut en apercevant la fin des illusions totalitaires et des idéologies (qui vont bien survivre encore un de siècle (au moins) après ses propos de 1928…) : « Et si quand même la direction du progrès montre un déclin des dictatures, c’est parce que l’âme humaine arrive à créer de moins en moins d’illusions. Le puits archaïque des illusions est en train de se tarir et nous n’avons pas encore pu déceler en nous de nouvelles sources (nous sommes seulement quelques uns à soupçonner qu’il en existe, et même plus abondantes et plus fournies que les anciennes). »

Et comment fonctionne ce tyran ? se demandent-il : « Et, outre l’inclination au vice, il semble qu’ils y ajoutent encore le plaisir de gourmander [maltraiter] et soumettre à leurs pieds les observances publiques. De vrai, Platon, en son Gorgias, définit tyran celui qui a licence en une cité de faire tout ce qui lui plait. Et souvent, à cette cause, la montre et la publication de leur vice blessent plus que le vice même. ». Karinthy présume que le tyran a besoin de thuriféraires, il essaye d’enrôler des poètes à son service : « C'est autrefois que le tyran avouait ouvertement ce qu'il est. Aujourd'hui ça ne marche plus. À la minute même de faire l'aveu d'être un tyran et de consacrer le peuple à mon bonheur personnel, ma tyrannie, pour ainsi dire, deviendrait sans objet. Pour être tyran on doit s'imaginer que je suis un bienfaiteur du peuple. », mais bien sûr cette préoccupation s’exprime déjà chez Montaigne (pour mettre en évidence sa vanité) : « Car quel témoignage d’affection et de bonne volonté puis-je tirer de celui qui me doit, veuille-t-il ou non tout ce qu’il peut ? Puis-je faire état de son humble parler et courtoise révérence, vu qu’il n’est pas en lui de me les refuser ? L’honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n’est pas honneur ». La réponse du poète chez Karinthy : « J'attendrai que vienne le temps où le tyran ne sera plus menteur ni méchant et le révolutionnaire ne sera plus imbécile. »

 

La guerre

 

Ils ont tous les deux abondamment traité de la guerre en général et des guerres de leur temps. Mais pour Montaigne, la guerre faisait partie, pour ainsi dire, du paysage. Elle était dans la substance de la condition humaine. Il la déplore donc, mais avec une sorte de froideur, prenant une distance  en décrivant les guerres de l’histoire ou les guerres lointaines (aux Amériques). Karinthy est effaré de la barbarie de la guerre : les guerres de Napoléon, puis les horreurs de la guerre de 14. La plupart du temps il échappe à son angoisse par l’humour, la dérision ou l’absurde.

On trouvera ici quelques citations qui ont une certaine parenté selon ces deux approches :

« La science de nous entre-défaire et entretuer, de ruiner et perdre notre propre espèce, il semble qu’elle n’a pas beaucoup de quoi se faire désirer aux bêtes qui ne l’ont pas. »

« L’homme se distingue de toute autre espèce animale et végétale par sa bêtise sans limite. »

Moyennant quoi Karinthy complète sa pensée : « Il est simplement trop tôt pour déterminer si l’homme est intelligent ou stupide. C’est une espèce qui n’est pas encore mûre ! »

Montaigne, à propos de la conquête des Amériques par Cortes : « Ils disent qu’il nourrissait la guerre avec certains grands peuples voisins non seulement pour l’exercice de la jeunesse du pays, mais principalement pour avoir de quoi fournir ses sacrifices par des prisonniers de guerre. ».

Karinthy : « Pose tes petites mitrailleuses, mont petit garçon, et pose la jeep grise et les soldats et le canon de quarante-deux – fais attention de ne pas t'accrocher dans les chevaux de frise que tu as placé partout dans ta chambre, viens ici, papa va te raconter une histoire. »

Montaigne est admiratif des constructions militaires qu’elles soient d’Archimède ou de César ici : « Il fit dresser un pont afin qu’il passât à pied ferme. Ce fut là qu’il bâtit ce pont admirable de quoi il déchiffre [décrit] particulièrement la fabrique : car il ne s’arrête si volontiers en nul endroit de ses faits, qu’à nous représenter la subtilité de ses inventions en telle sorte d’ouvrages de main. »

Karinthy a aussi pris prétexte des actions du génie militaire, mais en fait pour ridiculiser les slogans mobilisateurs : « Des écluses s’ouvrant vers l’intérieur, qui font mouvoir l’eau dans un seul sens. C’est en béton armé et en ciment, calculé pour une pression gigantesque. […] N’avez-vous pas lu que D’Annunzio a déclaré à Milan qu’aussi longtemps que l’Etsch et l’Isonzo ne couleront pas vers l’amont sur la montagne, la guerre ne finira pas ? »

Et enfin le parler guerrier :

Montaigne : « On pourrait aussi considérer, que cette obéissance si contrainte, n'appartient qu'aux commandements précis et préfixés. »

Karinthy : « À mon sens il est carrément impudique de communiquer à la troupe l'ordre d'exécution d'opérations sous forme d'invitations discourtoises et grossières. Je souhaiterais une réforme des ordres dans le sens suivant : couché ! (deviendra) dorénavant : "je demanderais à ces messieurs de bien vouloir prendre leurs aises en position allongée dans la flaque qui s'étale à leurs pieds, s'ils n'y voient pas d'objection !" »

 

-C- Visions du monde 

 

la nature

 

La notion de nature s’est imposée de tous temps et tous les philosophes se sont questionnés sur son sens, son contenu et le sens de notre discours. Là encore Karinthy et Montaigne se rejoignent en exigeant de l’homme la modestie qui convient face à cette immensité indéchiffrée :

Selon Karinthy la Nature se fiche pas mal de nos états d’âme, elle est. Quand, comme ci-dessous, l’artiste l’invoque comme une déesse mère (« Enfin est arrivé l'instant suprême, l'instant de l'inspiration divine auquel je T'ai aperçue, ô suprême nature. »), elle se débarrasse de cet ennuyeux thuriféraire pour vivre sa vie de Nature sans être dérangée : « Je vois… là-bas sur le bord du rocher… cette prurigineuse poussière… elle a roulé par ici… ne crains rien, elle finira bien par ramper ailleurs. »

Pour Montaigne également la nature "est", elle se passe de discussions : « Les philosophes, avec grande raison, nous renvoient aux règles de nature, mais elles n’ont que faire de si sublime connaissance ». Mais il renvoie aussi ses mystères à l’existence de Dieu tout en y incluant l’homme tel qu’il est : « Il n’y a pièce indigne de notre soin en ce présent que Dieu nous a fait ; nous en devons compte jusqu’à un poil. »

 

l’humanitÉ, l’Âme, la vertu

Ils ont tous les deux abordé la notion d’humanité au sens le plus large, Montaigne pour afficher une ignorance ontologique (« Que l’homme [ne] se monte au-dessus de soi et de l’humanité car il ne peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises. »), Karinthy exprime une opinion voisine en traitant l’humanité par la satire : « L’Humanité Organisée a rédigé ses conditions voilà déjà trois ans face à la Société Anonyme de la Nature. »

Ceci les ramène à l’homme individu et à sa vie intérieure : « Jamais il n’a su ce que signifie aimer la vérité à en mourir, celui qui n’a fait que veiller à ce que soit vrai ce qu’il dit ou ce qu’il écrit. » Déclare Karinthy après avoir démonté le fonctionnement de l’âme humaine selon lui (« Nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. »). Montaigne se contente d’observer que l’âme (l’esprit) se concentre sur son sujet ou sa passion : « Elle se couche entière sur chaque matière, et s’y exerce entière, et n’en traite jamais plus d’une à la fois. Et la traite non selon elle, mais selon soi. »

Alors comment être par rapport à "l’immense inconnu" ? Montaigne ironise : « Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette misérable et chétive créature, qui n’est pas seulement maîtresse de soi, exposée aux offenses de toutes choses, se dise maîtresse et impératrice de l’univers. », mais l’ironie de Karinthy n’est pas moins mordante quand il semble prêcher le contraire : « Oh oui, nous en avons assez de cet enseignement monotone, désespérant, selon lequel nous sommes limaces et poussières à l’ombre de quelque sagesse "infinie". »

Et si nous prétendons être modestes et sages, comment juger la vertu dans la société, puisque enfin l’homme est un être social ? Là les deux se rencontrent, Montaigne, dans la ligne de modération qui est la sienne : « On peut et trop aimer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. À ce biais s’accommode la voix divine : Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages. », Karinthy prend l’exemple d’un boulanger considéré comme fou par excès de charité : « Il s’est imaginé être maître boulanger dans le sens authentique et complet du terme selon lequel un maître boulanger est un homme qui cuit du pain et des croissants pour des gens affamés de pain et de croissants afin d’assouvir leur faim. » et Montaigne insiste lui aussi pour qualifier de folie les excès en société : « Qui ne sait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avec les gaillardes élévations d'une esprit libre ; et les effets d'une vertu suprême et extraordinaire ? ».

 

la vÉritÉ

 

Karinthy s’impose de dire la vérité quand il parle de lui : « La vérité, ou tout au moins une troisième condition de la crédibilité, la plausibilité, est que, comparé à la réalité, ce que j’ai affirmé à propos de moi-même et le monde se révèle vrai ou, en tout cas, ne se révèle ni mensonger ni erroné. ». Pour Montaigne la vérité va de soi, et il tient à dire le vrai objectivement, sans orgueil ni vanité : « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut, indifféremment. »

Mais ils reconnaissent que la vérité est difficile à saisir, ils manifestent la même inquiétude devant le jugement : « La science et la vérité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi être sans elles ; voire, la reconnaissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus sûrs témoignages de jugement que je trouve. Je n’ai point d’autre sergent de bande [bataille] à ranger mes pièces, que la fortune. » écrit l’un, « Cet homme, observateur et penseur, en quête de l’authentique vérité et non son ombre, connaît bien la construction de l’âme humaine avec une de ses lois fondamentales : nous ne pensons pas ce que nous voulons et nous ne disons pas ce que nous pensons et nous ne faisons pas ce que nous disons. » écrit l’autre.

Mais si Montaigne met en avant le jugement (« C’est, disait Épicharme, l’entendement qui voit et qui entend, c’est l’entendement qui approfite [met à profit] tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. »), Karinthy introduit une distinction entre comprendre et connaître : « Pour comprendre la logique suffit, mais pour connaître, il faut quelque chose de plus – or pourquoi diable dois-je comprendre ce que je ne connais pas ? ».

Il est intéressant de noter qu’ils ont tous les deux abordé un sujet plus léger : la rumeur. Karinthy se contente d’une nouvelle humoristique ("Toute la ville en parle" : « Oh, alors vous ne savez rien ! Un énorme scandale… La ville ne parle que de ça ! »). Montaigne, lui, analyse la rumeur avec sa finesse coutumière : « L’erreur particulière fait premièrement l’erreur publique, et, à son tour, après, l’erreur publique fait l’erreur particulière. Ainsi va tout ce bâtiment, s’étoffant et formant de main en main, de manière que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin, et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C’est un progrès naturel. »

 

maladie, souffrance, mort

 

Karinthy a amplement décrit son état de malade dans "Voyage autour de mon crâne" (éditions Denoël, 2006), Montaigne a également décrit son état et ses pensées concernant la maladie comme on peut le lire (en particulier) dans les extraits ci-dessous. Et dans la nouvelle citée ici ("Malades rieurs") Karinthy exprime un détachement, une ironie tout à fait proches de la philosophie de Montaigne (dans un hôpital, un artisan finaud vient demander un piston pour entrer au paradis à un abbé que l’on sait condamné : « Je viens chercher du piston auprès de vous, Monsieur l'abbé, sans vouloir vous importuner… […] Ne voudr[iez-vous] pas placer un mot gentil en faveur de ma pauvre âme pécheresse ? »). Ils ont d’ailleurs placé tout naturellement la maladie dans la perspective de la mort.

Mais la souffrance ? Karinthy s’insurge contre les souffrances d’où quelles viennent (« Mon esprit ignorant et imparfait reçu de cette sage nature, mais indépendamment de toute sage nature, au-delà de la société et de la vie, au-delà même de la mort, même sans corps et même dans le vide de l’espace, criera et hurlera que la souffrance est mauvaise et le bonheur est bon. ») mais surtout contre les souffrances imbéciles infligées par autrui. Montaigne évoque le désordre mental que la souffrance provoque : « Cet inconvénient où, chez un philosophe, une âme devient l’âme d’un fou, troublée, renversée et perdue. »

Karinthy a peu parlé de la mort en tant que processus inévitable, Montaigne beaucoup : « Le but de notre carrière c'est la mort, c'est l'objet nécessaire de notre visée si elle nous effraie, comme est-il possible d’aller un pas avant sans fièvre ? Le remède du vulgaire, c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? ». Karinthy à l’image du "vulgaire" en question préfère éloigner les causes de tristesse en les ignorant : « On doit s’approcher des choses qui font peur, qui rendent triste. Regarde-les bien, de tout près. Il n’est pas impossible que tu éclates de rire une fois que tu les a vus de près, tu as découvert ce que tu as pris pour des fantômes. »

 

Dieu et l’homme

 

Pour Montaigne la foi ne se discute pas, il n’y a place chez lui que pour la critique des interprétations et des représentations que l’on se fait de Dieu : « Ce sont toutes agitations et émotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon notre forme, ni nous l'imaginer selon la sienne. C’est à Dieu seul de se connaître et d’interpréter ses ouvrages. » ; « Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures ? ». La foi de Karinthi est plus critique : « Deux types de personnes peuvent avoir besoin de Dieu – le simplet et le génie. » ; il tente aussi d’assimiler la foi à la pensée en « Un certain effort pour souder ensemble foi et savoir, pour trouver Dieu à la lumière de la Pensée et trouver la pensée dans le verbe de Dieu ». Quant à la représentation de Dieu que Montaigne dédaigne ou critique, Karinthy, en philosophe humoriste, ne supporte pas que Dieu soit toujours représenté vieux et barbu : « Je n'ai jamais pu consentir avec une foi sincère que Dieu soit toujours représenté par toutes les religions comme un homme, un homme vieux et barbu par-dessus le marché. » ; il demande même à Joséphine Baker, dans une interview alors qu’elle est à Budapest : « Dis-moi franchement : comment voyais-tu Dieu [dans ton enfance] ? Blanc ou noir ? »

Plus que la religion ou le dogme, c’est le divin qui préoccupe Karinthy autant que Montaigne. Il est passionnant de comparer leurs approches de la Nature, de soi-même, de la mort et de l’humanité par rapport à la notion du divin en concluant sur l’idée que nous nous en faisons. Ni pour l’un, ni pour l’autre Dieu ne se discute, il s’impose en tant que sujet de leur réflexion en rapport avec nous et notre environnement.

Parlant de la Nature, ils fustigent les prétentions que nous avons d’échapper à Dieu, de le voir se mêler de nos affaires ou de le contourner par la connaissance : « Mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi résolument une chose pour fausse, et impossible, c’est se donner l’avantage d’avoir dans la tête les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de notre mère nature. » ; « Des gens plus âgés avaient encore coutume de dire il y a deux ans : le bon dieu ne permet pas aux vilaines gens de monter en l’air parce qu’ils veulent plus que ce qu’il leur a permis. » ; « Gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires (astrologues judiciaires), chiromanciens, médecins […]  interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu.  » ; « Combien de fois dois-je encore répéter que la véritable science cherche partout ce Dieu que tu veux immobiliser. » ; « J'avais présentement en la pensée, d'où nous venait cette erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises. » car : « Suffit à un Chrétien croire toutes choses venir de Dieu. […] Mais je trouve mauvais ce que je vois en usage : le chercher à fermir et appuyer notre religion par le bonheur et prospérité de nos entreprises. »

Quand Karinthy oppose l’homme à la Nature et à Dieu, c’est pour interpréter la révolte d’un condamné à mort au pied de l’échafaud : « Lorsque Dieu est mort, la Nature est tombée malade et c'est sa maladie qui s'appelle Homme. Et alors la Maladie s'est mise à régner sur la Terre. » ; en fait sa croyance en Dieu passe par des détours qui trouvent leur source dans les développements de la psychologie et de la psychanalyse à son époque : « Il y a deux choses que je sais maintenant de façon certaine. Une première est qu’en dehors de moi il existe lui qui est au courant de mon existence, qui sait mieux que moi qui je suis. Une seconde est que le chercher ainsi est vain. » ; « J’ai déjà évoqué les deux acheminements possibles qui peuvent mener à Dieu : par nous-mêmes, par le biais de la foi en lui, et au-delà de nous-mêmes par le biais du doute en lui. » ; « Peu importe si c’est l’âme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’âme – le problème est de savoir où nous nous sentons mieux en sécurité : dans le monde extérieur nommé réalité qui nous pénètre à flots par la fenêtre de nos yeux, que Dieu a créé on ne sait comment – ou bien les yeux fermés, en observant les remuements de notre âme. […] Seigneur, je me suis entretenu avec un grand nombre de mes congénères "à âme analysée", tes prêtres, et je leur ai demandé qui je suis – mais, avec un sourire mystérieux, ils n’ont su me répondre que : tu ne penses pas ce que tu veux, tu ne dis pas ce que tu penses, tu ne fais pas ce que tu dis. C’est la trinité de l’Âme. Ce dieu est un peu trop confus pour moi. Un dieu qui ne croit pas en lui-même – comment pourrais-je y croire, moi ? »

Montaigne disserte longuement et à maintes reprise de la mort "fin dernière de l’homme" où Dieu joue le rôle principal et unique : « C’est à Dieu, qui nous a ici envoyés non pour nous seulement, mais pour sa gloire et service d’autrui, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre. » ; il avance aussi à quel point l’immortalité est inconcevable : « Imaginez, de vrai, combien serait une vie perdurable [éternelle] moins supportable à l’homme et plus pénible que n’est la vie que je lui ai donnée. Si vous n’aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. ». Karinthy n’aborde pas la mort sous cet angle philosophique mais comme la faucheuse qui nous ravit ceux qu’on aime ou admire, ou associée à la souffrance que l’homme peut causer à l’homme : « Mon Dieu, Seigneur inconnu et puissant, si ton visage était terrorisant comme la tempête et ta parole celle du tonnerre, je voudrais te demander, gêné et balbutiant : accueille maintenant cet homme tel un homme. » ; « Quiconque donc cause de la souffrance, quiconque ne peut apporter le bonheur qu’au prix de le lier à la souffrance et à la mort, n’est ni sage ni parfait, mais dérangé » ; « Voici la vérité : c’est une honte que l’homme, la plus belle opportunité de la joie et de la beauté sur cette Terre, dépérisse et disparaisse en quelques années, enterrant pour toujours un monde qui est plus beau et meilleur que celui qui a été créé par un dieu inconnu et sur lequel nous avons vue à travers les fenêtres de nos yeux. »

Quant à l’humanité telle qu’elle est et le rôle que l’un ou l’autre dévolue à Dieu, Montaigne se place du côté de la philosophie théologique : « La fiance de [la confiance en] la bonté d'autrui, est un non léger témoignage de la bonté propre : partant, la favorise Dieu volontiers. » ; « Que nous prêche la vérité, quand elle nous prêche de fuir la mondaine philosophie, quand elle nous inculque si souvent que notre sagesse n’est que folie devant Dieu ; que, de toutes les vanités, la plus vaine c’est l’homme. ». Karinthy se place d’abord du côté de la condition  humaine et quand il évoque Dieu c’est pour espérer qu’elle s’améliore : « Est-il possible – serait-il tout de même possible que la force vainque la matière – que l’esprit soit une vérité plus forte et plus vraie que le corps – que la vie ait un sens qui survive à la vie – que le bien survive au mal, la vie survive à la mort – que Dieu soit quand même plus puissant que le diable ? »

 

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[1] Editins V. Hamy, traduction Judith et Pierre Karinthy.