Les 24 préludes : analyse
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Extraits musicaux en format Midi
Ils ont été composés approximativement entre 1836 et 1839 et pour l’essentiel, avant l’arrivée à Majorque, en pleine période des amours entre Chopin et Georges Sand.
Ce qui peut surprendre à la première écoute, c’est la très grande brièveté de la plupart d’entre eux : la moitié n’excède pas la minute, certains n’atteignant même pas 30 secondes.
C’est tout simplement qu’en quelques mesures, ces préludes ont tout dit, sorte d’instantanés musicaux où règne le demi-mot. Et quand d’un prélude surgit un thème, Chopin prend bien garde de le délimiter et de ne pas le développer. Parfois même, le thème est tout bonnement absent.
Ce qui apparaît, par contre, de manière très claire, c’est l’univers complet que forment ces 24 préludes, et ce, pour plusieurs raisons.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner les tonalités successives : chaque prélude en tonalité majeure est suivie d’un prélude dans la tonalité mineure correspondante et ainsi, partant de ut majeur (aucune altération), on escalade d’abord tous les dièses un par un. Les 6 dièses atteints (prélude 13 en fa # Majeur), on passe alors à la tonalité enharmonique de mi b mineur (prélude 14 avec 6 bémols), puis ce sont par les bémols qu’on redescend jusqu’à la tonalité de ré mineur du prélude 24 (un seul bémol) .
Et c’est cet enchaînement de « tons voisins » qui crée avant tout la cohésion de l’œuvre rendant tous ces préludes indissociables les uns des autres.
Mais ce n’est pas tout : d’un prélude à l’autre, c’est tout le monde musical de Chopin qu’on traverse, non pas que ses œuvres nous imposent des images précises, mais plutôt parce qu’elles nous permettent de pénétrer dans les pensées intimes de leur auteur.
On peut même dire qu’on y retrouve sous une forme concentrée des nocturnes, ballades, scherzos, études ou mazurkas.
C’est le parfait exemple d’un prélude d’où ne surgit aucun thème, avec ses arpèges rapides aux deux mains, donnant l’illusion d’une improvisation sur la tonalité d’ut majeur.
A peine le temps d’une accélération et d’un crescendo pour retomber aussitôt au bout d’une page et tout est dit.
Dès les premières mesures, ambiance lugubre crée par la main gauche seule avec toutes ses dissonances, nous plongeant dans un monde de sonorités bien étrange et l’arrivée de la main droite qui psalmodie plus qu’elle ne chante, ne change rien à cette sensation.
L’insouciance heureuse de la main gauche évoquant le chant d’un ruisseau efface d’un coup cette impression lugubre. La main droite y adjoint une mélodie gracieuse et pourtant très rythmée puis finit par rejoindre la main gauche dans les dernières mesures.
La main gauche se fixe ici dans une suite d’accords répétés tandis que la main droite fait entendre un chant mélancolique, expression d’un sentiment éminemment désespéré.
Ce prélude fut exécuté à l’orgue à l’église de la Madeleine pendant les funérailles de Chopin en 1849.
A nouveau, pas de véritable thème dans ce prélude mais plutôt un joyeux mouvement perpétuel aux deux mains dont l’exécution est particulièrement difficile car l’interprète doit ici affronter la double indépendance des mains ainsi que des doigts marquant un rythme différent.
Un des fameux préludes parmi d’autres, pouvant revendiquer le titre de « prélude de la goutte d’eau ».
Petit rappel de cette histoire contée par George Sand : « Chopin se voyait noyé dans un lac ; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine : quand je lui fit écouter le bruit de ces gouttes d’eau qui tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues (…) Sa composition de ce soir là était bien pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de le Chartreuse mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur ».
Les critiques, depuis, ont sans cesse cherché ses fameuses gouttes d’eau à travers les préludes mais, n’oublions pas que Chopin n’a jamais voulu faire de l’harmonie imitative.
Revenons au prélude 6. C’est cette fois la main gauche qui fait entendre un motif pensif, ressemblant à une douce plainte, à peine soutenue par l’accompagnement très sobre de la main droite mais dont la persistance de la répétition d’une même note renforce la mélancolie.
Expressif, douloureux, sombre mais non désespéré, ce prélude fut, comme le 4ème , exécuté aux funérailles de Chopin.
Le 7ème prélude remplit trois lignes à peine, sorte de Mazurka miniature, brefs souvenirs heureux de Pologne.
Premier des préludes à sortir des dimensions lilliputiennes où se plaisaient les autres.
Il est fait d’une main droite qui, en même temps qu’un chant expressif joué exclusivement avec le seul pouce tout en réalisant le plus parfait legato, doit maintenir un ruissellement de triples croches aux autres doigts de la même main (indiqué en petits caractères). Tandis qu’à la main gauche, un dessin imperturbable donne à tout le morceau une assise rythmique. Tout cela permet de créer la passion qui domine dans ce prélude et qui n’aura de cesse de s’amplifier encore et encore jusqu’au paroxysme.
Lent et solennel, l’ensemble du morceau se joue dans le grave du clavier.
Sur une suite d’accords graves et sonores, un chant puissant progresse, s’enfle et s’épanouit.
Brévissime, ce prélude oppose à la solennité du précédent la légèreté d’une brise printanière.
Il est construit sur l’alternance, toutes les deux mesures, d’un trait descendant très rapide et léger suivi d’un chant ascendant plus grave.
Egalement très bref, ce prélude est une sorte de rêverie fugitive, aux harmonies tendres et enchanteresses.
Il doit être interprété avec beaucoup de legato, tout en restant simple et calme.
C’est le Chopin héroïque des grandes polonaises qui réapparaît ici.
Colère et tourment à la fois dans la main droite, harassée d’un mouvement perpétuel de notes répétées, appuyées sur des accords dans la même main.
Et sous la poussée d’un grand crescendo, ces doubles notes deviennent des accords presto, créant une formidable propulsion.
Cette douce et mélancolique mélodie aux allures de nocturne est ici un peu plus développée que dans la plupart des préludes. Pourtant, aucun trait de virtuosité, rien que de la simplicité.
La première idée se compose d’un thème persuasif, accompagné d’arpèges toutes en fluidité.
Dans la section centrale du piu lento, le chant devient plus lyrique.
Le prélude se termine sur le retour de premier thème mais sur lequel plane une mélodie supplémentaire.
A nouveau, un violent contraste : avec ses deux mains à l’unisson lancées dans une course effrénée de triolets dans le grave du piano, le 14ème prélude est un coup de vent rageur.
Et, en l’espace d’une page, on est subitement plongé dans la froideur d’une nuit de novembre.
C’est le plus long et le plus connu.
Certains le jugent même banalisé par son succès car trop joué et rejoué. Et c’est bien dommage car ce prélude est bien trop sublime pour souffrir d’une trop grande popularité.
Il débute par un thème consolant et tendrement ému malgré la persistance, déjà, d’un la b répété sans cesse à la main gauche, comme pour annoncer la suite. Car voici, avec le changement de tonalité inquiétante de ut # mineur que surgit des basses un chant grave sur un martèlement de croches avec toujours cette même note répétée (devenue sol # par le biais de l’enharmonie). Et ce choral funèbre, scandé inexorablement par les mêmes croches s’enfle peu à peu alors qu’un crescendo le conduit jusqu’à un fortissimo tragique et grandiose.
Avec le retour de la tonalité initiale, l’œuvre finit par un bref retour à la clarté mais qui apparaît bien précaire tant ce retour semble hâtif et comme forcé.
Prélude sans mélodie ni accompagnement : une mesure introductive de 6 accords compacts puis, c ‘est un déluge de notes à la main droite, fortement rythmé par la basse vigoureuse de la main gauche.
Un trait final à l’unisson, montant des sons les plus graves jusqu’aux plus aigus, termine le prélude en rafale.
L’impression ressentie, du commencement à la fin, est sombre et tragique et, bien que cette composition pourrait tout aussi bien être considérée comme une étude de virtuosité, il reste que le dessin est toujours recherché et expressif.
On assure que Mendelssohn disait au sujet de ce prélude : « Je l’aime, je ne puis dire combien ni pourquoi, si ce n’est que c’est une chose que je n’aurais jamais pu écrire moi-même ».
Avec ses batteries d’accords sur lesquelles un ample thème prend son envol, plane un instant et retombe, ce prélude est avant tout un chant d’amour mais qui jamais ne se transforme en mièvrerie. Et un bon interprète saura rendre la mélodie chantante, tendre et caressante.
Ce prélude est une sorte de cris rageurs lancés dans un ciel d’orage, zébré d’éclairs de doubles et triples croches fiévreuses.
Le tendre chant d’amour du prélude 17 s’est ici transformé en une violente passion enflammée et superbe, secouée d’accords brefs et arrachés au clavier jusqu’à la dégringolade du fa suraigu au fa profond tombant sur un trille à la terminaison hystérique, suivie de 2 accords conclusifs fff.
Il est un véritable concentré de difficultés pianistiques avec ses écarts constants, son indépendance des doigts, son tempo très vif, le tout en privilégiant la délicatesse du toucher.
Mais le simple auditeur est bien loin de toutes ces complications car ce qui ressort de ce prélude, c’est une sorte d’extase céleste, toute en douceur et légèreté.
Courte marche funèbre et solennelle dont la première partie est déclamée fortissimo et la seconde piano puis pianissimo, créant un poignant effet d’écho.
Voici à nouveau un prélude aux apparences de nocturnes avec un thème doucement méditatif sur une main gauche en doubles notes mais dont les deux voies s’écartent progressivement en mouvement contraire.
Et la mélodie, s’animant parfois en épisodes plus passionnés, finit dans le calme.
Tout en octave avec une basse belliqueuse à la main gauche, luttant sans cesse avec une main droite à contre-temps qui s’efforce de crier plus fort.
Et tout ce discours s’enfle, s’accentue en force et en violence jusqu’aux accords de fin.
Courte pause entre la bataille du 22 et la passion du 24, ce prélude est tout en délicatesse : souple mouvement d’arpège à la main droite atteignant peu à peu l’aigu du piano et main gauche toute en fragilité avec ses quelques trilles frémissantes.
Allegro appassionato pour conclure cet ensemble de 24 préludes.
La main gauche scande obstinément et rageusement toute cette œuvre alors que la main droite exprime tour à tour la passion, le désespoir et de véhéments accès de fureur.
Mais subitement, à la mesure 37, la tonalité mi b Majeur semble annoncer un changement : une sorte de question posée 2 mesures plus loin en ut mineur, répétée avec un peu plus d’insistance avec le « con forza » en ré b Majeur. Encore un dernier essai plus doux : on espère alors une réponse qui apaiserait un peu toute cette colère. Mais bien loin de ça, c’est un la bécarre qui surgit, parfaitement déstabilisant, répété avec insistance. Pire encore, ce même « la » sert en fait de redémarrage au thème qui , joué en accords octavés, devient plus violent que jamais. Suit une dégringolade de triolets en tierces et toute la dernière page n’est plus qu’à nouveau fureur et passion poussées à l’extrême jusqu’aux trois dernières déferlantes aboutissant sur les coups sépulcrales de 3 ré graves.