Les astéroïdes :
Des armes de destruction très massive
(11/08/2004)

Gros impact-dessin d'artiste

Vue d'artiste d'un impact cataclysmique (dessin de Don Davis/NASA)

Quand l'Armée fait de la prévention de risques naturels

Depuis quelque temps, on se préoccupe beaucoup des risques liés aux astéroïdes. Il ne se passe guère d'année sans que la grande presse annonce qu'un astéroïde a «frôlé la Terre», ou qu'il risque de la percuter dans X années (peu après, on publie beaucoup plus discrètement un démenti; mais il ne faut pas en déduire que les responsables de la première annonce s'étaient trompés : si l'on trouve d'après des calculs préliminaires qu'il y a une chance sur mille pour que tel astéroïde heurte la Terre à telle date, il reste 999 chances sur mille pour que des calculs plus précis montrent qu'il passera à côté !)

Derrière cette recrudescence «d'accidents potentiels» ne se cache pas une augmentation du nombre d'astéroïdes frôlant la Terre, mais simplement les progrès rapides de nos moyens de détection. Jusqu'aux années 90, la surveillance était très limitée : Eugene Shoemaker utilisait avec sa femme et quelques collaborateurs un télescope de 46 cm de diamètre au Mont Palomar, et c'était ce qui se faisait de mieux dans le domaine.

Ce sont les militaires américains qui ont attiré l'attention sur le problème à partir de 1990... En septembre de cette année, le Congrès a chargé la NASA de développer un plan de surveillance des astéroïdes et d'étudier les moyens de lutte contre leur menace. C'est pour remplir la première mission qu'est né le Spaceguard de la NASA, dirigé par David Morrison.

Dès janvier 1992, un congrès était organisé à Los Alamos (tout un symbole), réunissant des astronomes et des responsables de la défense : les premiers étaient représentés en particulier par Eugene Shoemaker, et les seconds par Edward Teller, le «père» de la bombe H. Deux autres réunions ont rapidement suivi, à Tucson en janvier 1993 et à Erice (Sicile) quelques mois plus tard.

De l'avis des observateurs, seuls les militaires semblaient vraiment se préoccuper des risques d'impacts, mais les astronomes étaient ravis qu'on veuille leur donner les moyens d'étudier des astéroïdes. Tous s'accordaient donc sur la nécessité de comptabiliser rapidement les astéroïdes potentiellement dangereux (appelés NEO pour Near Earth Orbit) et de calculer précisément leurs orbites.

La puissance destructrice d'un impact d'astéroïde est proportionnelle à sa masse et au carré de sa vitesse, mais on a tendance à évoquer plutôt sa dimension, en faisant l'hypothèse d'une densité et d'une vitesse moyennes. Ainsi, un astéroïde de 50 m de diamètre détruirait une ville si par malchance il tombait dessus. Au-delà de 500 m de diamètre, la catastrophe toucherait la planète entière. Actuellement, une grande partie des NEO de diamètre supérieur à 1 km, soit de l'ordre d'un millier, ont été repérés... Au-dessous, beaucoup moins : sur environ un million de NEO de plus de 50 m de diamètre, seuls quelques milliers sont connus... C'est dire qu'il reste du travail pour le Spaceguard.

Concernant les possibilités d'éviter un impact, un autre groupe a été formé par la NASA en 1992. Il est clair que tout dépend du temps dont on dispose : un astéroïde pourra toujours arriver «sans prévenir», sans qu'on le détecte, et tout ce que l'on peut faire c'est de diminuer la proportion d'astéroïdes inconnus en améliorant nos moyens de détection; si l'objet est découvert quelques jours à quelques mois avant qu'il ne heurte la Terre, cela laisse le temps d'évacuer la région de l'impact; si on dispose de plusieurs années et si l'on s'y est préparé, on peut imaginer des moyens de neutraliser l'astéroïde.

Le faire exploser, comme dans tous les films consacrés au sujet, n'est pas intéressant : ça ne ferait que le morceler, et l'ensemble des morceaux provoqueraient plus de dégâts que l'astéroïde entier ! La bonne méthode est de le dévier. La Terre ayant un rayon de quelque 6000 km, la déviation doit être de cet ordre de grandeur, ce qui n'est pas irréalisable pour peu que l'on puisse s'y prendre suffisamment à l'avance. On a étudié diverses possibilités pour cela (voir par exemple le numéro de mai 2004 de Pour la science), et la plus crédible est de faire exploser une bombe nucléaire à proximité : cela vaporiserait l'astéroïde en surface d'un côté, et provoquerait en réaction une déviation. Pour des astéroïdes de quelques dizaines voire quelques centaines de mètres de diamètre, une bombe nucléaire de faible puissance suffirait.

Voilà donc peut-être une façon de recycler l'arsenal nucléaire, dont l'utilité est discutable depuis la chute de l'Union soviétique... L'avis général des astronomes ayant participé aux premières réunions à ce sujet était d'ailleurs que les militaires cherchaient désespérément une nouvelle justification au maintient de leur arsenal nucléaire, et une raison de relancer le programme «Guerre des étoiles» que l'on avait pratiquement abandonné depuis 1987.

En 1998, la recherche d'astéroïdes a fait un véritable bond en avant avec la mise en service du double télescope LINEAR (Lincoln Near-Earth Asteroid Research), spécialement conçu pour cela et responsable depuis de 75% des découvertes. Cette paire de télescopes d'un mètre de diamètre est une adaptation des télescopes GEODSS (Ground-based Electro-Optical Deep Space Surveillance) utilisés par l'US Air Force pour le suivi des satellites. Il s'agit donc d'un «don» militaire à la recherche civile, et les résultats impressionnants de cet instrument somme toute modeste donnent une idée de l'avance technologique des militaires en matière d'imagerie astronomique.

Une arme pour une apocalypse propre

Pour pondérer le bel optimisme relatif au recyclage de l'arsenal nucléaire américain pour la protection contre les risques cosmiques, remarquons tout de même que les astéroïdes peuvent aussi devenir des armes auprès desquelles ledit arsenal ressemble à un jouet d'enfant. Et utiliser le potentiel destructeur des astéroïdes demande les mêmes préalables que les éviter : il faut répertorier les astéroïdes frôlant régulièrement la Terre, et être capables de les dévier... Simplement, au lieu de dévier un astéroïde qui s'apprête à heurter la Terre, il s'agit de dévier un astéroïde qui va passer à côté de la Terre pour le faire tomber en un point particulier du globe...

Une telle arme aurait beaucoup d'avantages :

— puissance : un astéroïde de seulement 50 m de diamètre heurtant la Terre à la vitesse de 20 km/s dégage une énergie équivalente à 10 mégatonnes de TNT, soit la puissance d'une grosse bombe thermonucléaire !

— propreté : même si une petite bombe nucléaire a été nécessaire pour dévier l'astéroïde, les restes de matières fissiles dispersés dans l'atmosphère lors de la rentrée seraient tout à fait négligeables devant la puissance de l'arme;

— éthique : les habitants de la zone cible pourraient être avertis de l'impact des mois à l'avance, et auraient donc tout le temps d'évacuer la zone à risque. L'arme détruirait une ville sans faire aucune victime, hormis peut-être les intégristes religieux candidats au suicide, dont personne ne pleurerait la perte;

— économie : les quelques petites bombes nucléaires de puissance minime utilisées pour dévier l'astéroïde verraient ainsi leur puissance de destruction démesurément amplifiée;

— sécurité : étant donné le délai entre les manoeuvres de déviation et le choc, les astronomes auraient tout le temps de calculer précisément et sans risque d'erreur le lieu d'impact. En cas de déviation mal maîtrisée, il y aurait toutes les chances pour que la zone visée par erreur soit peu habitée, dans le cas contraire on pourrait toujours dévier à nouveau l'astéroïde et même l'éloigner d'une trajectoire de collision avec la Terre, et même en cas d'échec la zone concernée pourrait de toute façon être évacuée;

Par contre, cette arme aurait un gros inconvénient : le délai. Dévier un astéroïde de façon «économique» doit se faire avec au moins une bonne année d'avance; en y ajoutant la durée du voyage, on doit sûrement compter sur une attente de l'ordre de trois ans au moins entre la prise de décision et l'impact.

Mais ça n'est peut-être pas rédhibitoire. On peut imaginer un avertissement du genre : «si vous ne rendez pas les armes avant un mois, votre capitale sera détruite dans trois ans et cinquante-trois jours, et rien ne pourra l'empêcher». En fait, il sera toujours possible de dévier l'astéroïde vers une zone déserte jusqu'à quelques semaines avant l'impact, mais le principe des ultimatums n'est-il pas de ne plus accepter aucun retour en arrière au-delà d'un certain délai ?

Petite étude de faisabilité

Essayons de déterminer si l'utilisation d'une telle arme est réaliste avec notre technologie spatiale actuelle.

Des astéroïdes d'une cinquantaine de mètres de diamètre «frôlent» la Terre plusieurs fois par mois (on n'en repère que très peu pour l'instant) à une distance inférieure à la distance Terre-Lune, soit de l'ordre de 300 000 km. Il suffirait donc d'avoir repéré et déterminé l'orbite d'un pour cent de ces objets pour en connaître un qui doive passer à cette distance de la Terre après quelques années... Il s'agit là d'une ambition modeste pour les programmes de recherche des NEO dans les prochaines années.

La première difficulté est alors d'aller à la rencontre de l'astéroïde; il ne s'agit pas s'implement de le croiser à grande vitesse, mais de se synchroniser avec lui : ce qu'on appelle un rendez-vous (même en anglais) dans le vocabulaire spatial. Avec des fusées conventionnelles, cela demande beaucoup de carburant : ça n'est pas franchement impossible, mais ça coûte très cher. Des techniques plus économiques utilisant de faibles accélérations existent, mais le voyage devient alors nettement plus long. C'est ainsi que le seul rendez-vous avec un astéroïde a été pour l'instant accompli par la sonde NEAR (Near Earth Asteroid Rendezvous), utilisant un petit propulseur ionique alimenté par des panneaux solaires. Lancée au début 1996, elle devait rencontrer l'astéroïde Eros (pour un rendez-vous, ça s'imposait !) en 1999, mais un problème technique a entraîné une année de retard. L'énergie solaire pourrait aussi être utilisée plus directement par une voile solaire, avec des délais comparables. Les Américains avaient envisagé d'utiliser cette technique prometteuse pour un rendez-vous avec la comète de Halley en 1986, mais c'était très prématuré (presque vingt ans plus tard, on n'a toujours pas inauguré la propulsion par voile solaire; la difficulté est de déployer la voile, constituée d'un film de plastique aluminisé extrêmement fin et de très grande surface).

Trois ans, c'est déjà beaucoup, et Eros avait été choisi parce que c'était un des astéroïdes les plus faciles à atteindre. Si l'on devait opérer un choix imposé parmi des milliers d'astéroïdes, le voyage serait encore plus long. Pour le ramener à des durées plus intéressantes, le seul moyen réaliste serait d'utiliser des propulseurs nucléaires. En raison de l'hostilité populaire, la propulsion nucléaire spatiale a été abandonnée à la fin des années 60 (sauf pour de très petites puissances), mais on l'envisage sérieusement dans la perspective prochaine d'un voyage habité vers Mars, et il y a de bonnes raisons de penser que les militaires l'ont déjà utilisée en secret (nous y reviendrons).

Après avoir atteint l'astéroïde qui doit frôler la Terre à moins de 300 000 km, il faut pouvoir le dévier pour transformer ce «frôlement» en impact. On peut calculer que pour réaliser cela en moins d'une orbite, il faut lui imprimer une vitesse de l'ordre de 40 m/s.

Pour cela, quel que soit le moyen utilisé, on doit éjecter une partie de la matière de l'astéroïde dans l'autre direction, de telle manière que la quantité de mouvement globale reste identique. La quantité de mouvement, c'est le produit de la masse par la vitesse, et elle reste invariable : c'est le principe régissant tous les moyens de propulsion par réaction. Ainsi, la masse de l'astéroïde multipliée par 40 m/s devra être égale à la masse de matière éjectée multipliée par sa vitesse d'éjection, afin que les deux quantités de mouvement s'annulent.

Si la masse éjectée est une partie du satellite vaporisée, on peut compter sur une vitesse d'éjection de l'ordre de 1000 m/s, soit 25 fois la vitesse à laquelle l'astéroïde doit être dévié... Dans ces conditions, la masse de matière éjectée devra être égale à la masse de l'astéroïde divisée par 25, soit pour un astéroïde de 50 m de diamètre le vingt-cinquième de 200 000 tonnes, ou 8000 tonnes.

Quant à l'énergie nécessaire pour cela, il s'agit de l'énergie cinétique de la masse éjectée, soit m.v2/2, ou dans ce cas 8.106×10002/2 = 4.1012 joules. Cela représente un peu plus d'une kilotonne d'équivalent TNT, soit la puissance d'une petite bombe nucléaire. Même en tenant compte de pertes inévitables, c'est tout à fait envisageable, et on peut rappeler que la puissance générée ensuite par l'impact de l'astéroïde sur Terre sera de l'ordre de dix mégatonnes de TNT : l'arme astéroïdale est un formidable amplificateur de puissance !

Notons que si l'on voulait dévier l'astéroïde en le poussant par un moteur de fusée, cela nécessiterait dans le meilleur des cas (en considérant une vitesse d'éjection égale à 4500 m/s) environ 1800 tonnes de carburant. À moins de pouvoir fabriquer le carburant sur l'astéroïde, ce qui relèverait de la prouesse technologique, on voit que l'utilisation de bombes nucléaires est de loin la technique la plus économique.

Obtenir une déviation précise à l'aide de bombes nucléaires n'est certes pas facile, mais ça n'est pas impossible non plus... Si on parvient par exemple à calculer la déviation induite avec une erreur moyenne de dix pour cent, au besoin après une première explosion servant de test d'étalonnage, on multiplie la précision de la trajectoire par dix à chaque explosion. Avec six ou sept bombes de puissance décroissante, on atteint donc une précision d'un millionième, soit un site d'impact précis à moins d'un kilomètre pour une déviation finale de 300 000 km.

Mais on peut aussi utiliser des méthodes de déviation «douces» à la place des bombes, et répartir l'accélération sur des semaines ou des mois... En fait, il s'agit de faire la même chose, éjecter de la matière de l'astéroïde, mais graduellement. On peut sans doute concevoir un petit réacteur nucléaire capable de vaporiser la matière qui l'entoure, ou d'accélérer la matière de l'astéroïde par des champs électriques ou magnétiques; on a aussi imaginé des voiles solaires concentrant la lumière du Soleil sur une partie de l'astéroïde... Bref les solutions ne manquent pas, et n'apparaissent pas irréalisables, mais demanderaient tout de même beaucoup de recherches.

Enfin, la détermination du lieu d'impact ne pose aucun problème pourvu que la déviation soit très précise... En jouant sur le moment auquel cette déviation est imprimée, on peut ajuster aussi bien le point de rencontre avec le globe terrestre que l'heure de l'impact, et donc le lieu géographique qui s'y trouve.

Militaires en quête de puissance

On l'a vu, le grand promoteur de la «défense contre les astéroïdes» au sein de l'armée était Edward Teller (mort très récemment, en septembre 2003; mais ne doutons pas qu'il ait laissé des émules prêts à continuer son oeuvre)...

Dans son livre Plus vite que la lumière, Joäo Magueijo raconte une anecdote édifiante sur la personnalité Teller :

Neil Turok m'a raconté qu'il avait un jour dîné, lors d'une conférence, avec Edward Teller à qui il avait mentionné au cours de la conversation qu'il travaillait sur les monopoles magnétiques. À la grande horreur de Neil, le vieil homme commença immédiatement à estimer l'énergie que pourrait libérer une bombe à monopoles magnétiques.

Teller, physicien remarquable, a consacré l'essentiel de ses capacités à concevoir des armes toujours plus puissantes. Il a bien sûr été un des piliers du programme Manhattan sous la direction d'Oppenheimer. Mais alors que ce dernier, avec bien d'autres physiciens ayant participé à ce projet, a été horrifié par les perspectives de sa création lorsque les bombes nucléaires ont été utilisées contre le Japon, Teller n'a pas eu ce genre de remords... Tout comme il n'a pas eu de scrupules pour participer activement à la campagne de discrédit contre Oppenheimer, suspecté d'intérêts communistes... En récompense de ces bons services, il a donc hérité du poste d'Oppenheimer, pour développer cette fois la bombe à hydrogène.

On peut donc se poser des questions sur l'intérêt de Teller pour les astéroïdes. Bien sûr, on peut imaginer, comme il l'affirmait d'ailleurs lui-même, qu'il voyait dans la lutte contre les risques d'impact une raison de développer des bombes d'une puissance telle qu'elles n'auraient aucun intérêt militaire... On peut aussi penser qu'il voulait trouver une nouvelle utilité à l'«Initiative de défense stratégique» ou programme «Guerre des étoiles», dont il avait été le principal instigateur.

Il est à noter que ce programme a été initié en 1980 par un auteur se science-fiction passionné d'espace, Jerry Pournelle (très connu aux États-Unis, mais pratiquement pas en France où un seul de ses romans a été traduit), entouré d'autres auteurs de science-fiction, de militaires et d'acteurs de l'astronautique, regroupés au sein d'un «Comité consultatif de citoyens sur la politique spatiale de la nation». Son but était de relancer un programme spatial qui manquait d'ambition depuis la fin de la course à la Lune : voyant que le budget de la NASA ne permettrait certainement pas de réaliser les visions futuristes des pionniers de la conquête spatiale, Pournelle avait pensé convaincre le Pentagone, avec son budget trente fois plus important, que le déploiement d'une véritable armada spatiale mettrait les États-Unis à l'abri d'une attaque nucléaire. Et il s'agissait bien de cela, le programme nécessitant le développement de nouveaux lanceurs et de plusieurs stations spatiales bien plus ambitieuses que l'ISS. Pournelle ne s'intéressait que modérément aux applications militaires, mais il espérait que l'espace civil pourrait ensuite profiter de ces avancées.

Officiellement, il n'est pas resté grand-chose de l'IDS, sinon que son lancement en 1983 a joué un rôle essentiel dans l'éclatement de l'URSS, incapable finacièrement de suivre les États-Unis dans cette voie et perdant ainsi la confiance de ses états constitutifs.

On peut maintenant se demander si Teller, comme Pournelle mais dans un tout autre registre, ne voyait pas dans ce programme un «marche-pied» vers des perspectives tout autres que le simple «bouclier spatial», et en rapport avec les astéroïdes !

En 1990, un rapport du protégé de Teller Lowell Wood, du Lawrence Livermore Laboratory, qui a beaucoup pesé sur la demande du Congrès d'étudier la question, indiquait que les astéroïdes de plus de 4 m de diamètre étaient dangereux... Cette mention est très étonnante : tous les astronomes un peu intéressés par la question savent bien que les astéroïdes de cette taille ne sont pas vraiment inquiétants, du fait que leur énergie est presque entièrement perdue dans l'atmosphère.

Apparemment, Wood ignorait ce détail et n'évaluait le danger que par le calcul de l'énergie cinétique des astéroïdes... Mais ce qui est surprenant, c'est que même en tenant compte de l'énergie dégagée par l'impact, un astéroïde de 4 m de diamètre ne présenterait qu'un danger très localisé, à l'échelle d'un quartier dans l'éventualité extrêmement improbable où il tomberait sur une ville... Vouloir dépenser des fortunes pour éviter de tels accidents pas plus dangereux et beaucoup plus improbables que des accidents industriels n'aurait guère de sens. Mais on peut remarquer que cette quantité d'énergie permettrait de détruire un complexe industriel ou militaire.

Wood a aussi développé le projet d'un grand programme de visites de comètes et d'astéroïdes par des petites sondes utilisant le système de surveillance «brilliant eyes» (projet d'une «constellation» de petits satellites d'observation), avec essais de déviation par des bombes nucléaires... Il va sans dire que Teller apportait aussi son soutien à ce projet...

Tout cela pose la question des véritables motivations de ces chercheurs militaristes convaincus, lorsqu'ils veulent promouvoir les essais de déviation d'astéroïdes tout juste capables de détruire une cible stratégique !

L'embrigadement des astronomes

Mais pourquoi les militaires auraient-ils éprouvé besoin de s'associer à des astronomes civils, puisqu'ils ont montré qu'ils disposaient des instruments les plus performants pour la recherche d'astéroïdes ?

Il pourrait s'agir simplement de faire financer cette recherche sur un budget civil, ce qui est toujours ça de gagné, ou encore de préparer l'opinion à l'utilisation «pacifique» d'armes nucléaires dans l'espace et de «tâter le terrain».

Mais surtout, il faut être conscient que des scientifiques tels que Teller sont plutôt rares, surtout chez ces rêveurs d'astronomes : la plupart d'entre eux abhorrent la recherche militaire. La seule occasion où les militaires ont pu avoir le soutien de scientifiques, c'est pour le programme Manhattan, en faisant croire que les Allemands étaient sur le point de réaliser la bombe atomique, et la plupart d'entre eux se sont désolidarisés de la course aux armements, quand ils ne s'y sont pas farouchement opposés, dès la fin de la guerre.

Depuis, les militaires sont réduits à employer la ruse pour attirer des scientifiques ou ingénieurs... Un exemple tout récent (mars 2004) est le concours organisé par le département de recherches de l'armée américaine pour la conception d'un véhicule de combat totalement autonome, sans conducteur. Ce projet d'ALV (Autonomous Land Vehicle) n'était pas nouveau, puisqu'il avait déjà été lancé en 1983 (en même temps que l'IDS), pour être abandonné quatre ans plus tard en raison du manque de maturité de l'intelligence artificielle. Il semble que l'idée devienne maintenant envisageable, mais que les militaires manquent de chercheurs imaginatifs, puisqu'ils ont donc lancé ce concours. Le but était de concevoir un véhicule capable d'avancer le plus loin possible sur un terrain truffé de pièges. L'équipe gagnante remportait le prix coquet d'un million de dollars, et en échange de cela les militaires se réservaient le droit de décortiquer et étudier à loisir les appareils et les plans de tous les candidats... C'est ainsi qu'une bonne centaine d'équipes issues pour la plupart de grandes universités ou d'instituts prestigieux ont participé à ce qu'elles considéraient comme un jeu et un défi, sans se demander ce qu'on mettra dans ces véhicules lorsqu'ils seront utilisés en terrain de combat ! Mais soyez rassurés, les résultats ont été plutôt décevants !

En matière d'astéroïdes, il faut des compétences pour calculer précisément les trajectoires, en prenant en compte la pression de radiation solaire, les matières éjectées par évaporation, etc (tout récemment, les astronomes ont mis en évidence l'effet Yarkovski, dû à l'émission retardée de lumière infrarouge par un astéroïde en rotation chauffé par le Soleil). Depuis quelques années, des astronomes sont capables de prédire des pluies d'étoiles filantes... On imagine mal les calculs qui se cachent derrière cet exploit. Ceux qui sont capables de les effectuer se comptent sur les doigts d'une main, et ce sont ces astronomes-là qui calculent les orbites d'astéroïdes «dangereux» : ceux qui risquent de heurter la Terre accidentellement, mais qui pourraient aussi être déviés volontairement et sans difficulté sur une trajectoire de collision.

D'autre part, pour calculer précisément les orbites, il est nécessaire de faire appel à un maximum d'observateurs... C'est d'ailleurs la principale raison des «alertes» diffusées par les astronomes, et largement reprises par la presse, lors de l'observation d'un astéroïde potentiellement dangereux : aucun spécialiste ne s'inquiétera vraiment de trouver qu'un astéroïde a une chance sur un million de heurter notre planète en 2014, pour prendre l'exemple d'une de ces «alertes» les plus récentes, mais diffuser un tel message permet d'intéresser un grand nombre d'astronomes à l'observation de cet astéroïde, et la précision du calcul sera d'autant plus grande.

Et si ça n'était déjà plus de la fiction ?

Bien entendu, si les recherches sur les astéroïdes avaient pour but de développer des armes au lieu de protéger les populations, elles seraient beaucoup moins populaires dans la communauté astronomique aussi bien que pour le grand public... En fait, de tels essais violeraient une résolution votée en 1963 à l'unanimité aux Nations unies, interdisant l'emploi de tout type d'armes de destruction massive dans l'espace. Les militaires auraient donc tout intérêt à garder ces objectifs secrets.

Le corollaire, c'est qu'on peut se demander si cette arme nouvelle n'est pas déjà en cours de développement, voire prête à être utilisée. Et il semble bien que toutes les technologies nécessaires se sont mises en place durant la même période.

Il est extrêmement probable que les Américains disposent depuis 1990 d'un avion hypersonique... La façon dont il vole est sujette à discussion (il y a de bonnes raisons de penser, comme Jean-Pierre Petit en est convaincu, qu'il utilise un système de pontage MHD similaire à celui développé mais non concrétisé dans le programme russe Ajax), mais pratiquement aucun expert en aviation ne doute de l'existence d'au moins un avion volant à une vitesse d'au moins 6000 km/h.

Officiellement, Aucun avion véritable ne dépasse les 3500 km/h du SR-71 «Blackbird», et la NASA vient seulement de tester le X-43, un prototype d'avion à échelle réduite ayant maintenu pendant une dizaine de secondes (!) une vitesse de 7000 km/h, après y avoir été amené par une fusée (!!) Cela, c'est la recherche civile, publique...

Pour imaginer maintenant ce qui se passe dans la recherche militaire secrète, il suffit de comparer les coûts : le programme X-43 représente 250 millions de dollars; les «black programs», recherches militaires très secrètes, reçoivent annuellement environ QUINZE MILLIARDS de dollars (sur un budget total du Pentagone se montant pour 2004 à 400 milliards de dollars), soit autant que le budget total de la NASA ! Voilà pourquoi on ne peut guère douter de l'existence d'avions hypersoniques, et pourquoi aussi il est plus que probable que ces recherches s'étendent au domaine spatial.

J'ai déjà indiqué comment un avion hypersonique pouvait remplacer avantageusement le premier étage d'un lanceur de petite capacité, comme par exemple le lanceur Pégase également développé en 1990. On sait aussi que les Américains ont élaboré pour leurs missiles des systèmes de furtivité radar utilisant l'ionisation de l'air. Il est donc extrêmement vraisemblable qu'ils disposent d'un système de lancement furtif et extrêmement économique (un avion hypersonique réutilisable remplaçant un premier étage volumineux et consommable, c'est forcément économique), leur permettant de lancer en toute discrétion de petits satellites, de masse sans doute inférieure à 500 kg. En fait, je ne serais pas étonné que les lancements furtifs soient la principale fonction de l'avion hypersonique, et qu'il s'agisse d'un sous-produit de l'IDS et des ambitions spatiales de Teller bien plus que d'un successeur à l'avion-espion SR-71.

Il est aussi hautement probable, comme nous l'avons vu par ailleurs, que des systèmes de propulsion nucléaire, dans l'atmosphère aussi bien que dans l'espace, aient été développés, permettant entre autres l'envoi de petites sondes à la rencontre d'astéroïdes... De tels moyens de propulsion sont maintenant étudiés pour l'espace civil dans l'optique de voyages vers Mars, mais il n'est pas douteux que les militaires disposent dans ce domaine aussi d'une avance considérable.

Et les bombes utilisables pour le détournement d'astéroïdes existent aussi. Lors de la guerre contre l'Irak, les États-Unis tentaient de faire admettre l'utilisation de «mini-nukes», de petites bombes nucléaires capables de détruire des bunkers souterrains. Ils cherchent à faire admettre que les bombes d'une puissance de l'ordre de la kilotonne ou moins devraient être exclues du traité interdisant les essais nucléaires, du fait qu'il s'agirait de bombes tactiques et non d'armes de destruction massive... S'ils obtiennent gain de cause, on peut se demander si ces armes n'échapperaient pas aussi de fait aux divers textes interdisant l'emploi d'armes nucléaires et d'armes de destruction massive dans l'espace !

De telles armes nucléaires tactiques sont souvent «optimisées» pour des utilisations spécifiques : bombes à neutrons, à rayonnements, à effets électromagnétiques, etc. Je ne serais pas surpris qu'il existe aussi des bombes spécialement conçues pour détourner des astéroïdes, émettant un flux de particules dirigé parfaitement dosé pour optimiser «l'évaporation» de la surface de l'astéroïde.

Et tout cela, le lanceur furtif, la propulsion nucléaire et les mini-bombes, date probablement du début des années 90, précisément le moment où ce brave Teller et ses amis ont commencé à se préoccuper de la «menace» des astéroïdes !

Il me semble donc très vraisemblable que le «projet» de Wood soit déjà en cours de réalisation, et que son but véritable ne soit pas de nous protéger. L'idée serait de placer des sondes en orbite ou à la surface d'astéroïdes susceptibles de frôler la Terre dans un futur proche, capables sur commande de dévier l'astéroïde pour transformer le «frôlement» en un choc en un lieu précis. De cette manière, le délai entre la décision de détruire une cible stratégique et la destruction réelle pourrait sans doute être réduit à moins de deux ans.

Fabriquées en série, ces sondes auraient un coût unitaire réduit.

Notons que l'on découvre de plus en plus d'astéroïdes autour desquels tournent de petits satellites. Je ne prétends pas que tous ces satellites seraient des modules-bombes destinés au besoin à dévier les astéroïdes, mais il se pourrait bien que ce soit le cas pour certains.

Quand la comète SL9 percute très opportunément Jupiter

Curieusement, peu après que l'armée eut commencé sa campagne pour la prise de conscience des dangers des astéroïdes, elle a été grandement aidée par un événement astronomique exceptionnel et jamais observé auparavant : une grosse comète ayant percuté la planète Jupiter. Bien que Jupiter soit beaucoup plus grosse que la Terre, une collision aussi importante ne doit guère se produire qu'une fois tous les mille ans... On peut donc dire qu'on a eu beaucoup de chance !

C'est le 24 mars 1993 qu'une comète étrange, faite d'un chapelet de fragments, a été découverte près de Jupiter par Eugène Shoemaker, son épouse Carolyn et son collaborateur Daniel Levy... Nous avons déjà vu que Shoemaker était le responsable du principal programme de recherche d'astéroïdes avant que l'armée ne s'en mêle, et lui et ses collaborateurs n'en étaient pas à leur première découverte de comète, comme le nom donné à cette dernière l'indique : Shoemaker-Levy 9.

Chapelet de fragments

Le chapelet de fragments photographié par le télescope spatial Hubble

Lorsqu'ils ont calculé l'orbite de la comète, les astronomes ont compris qu'elle était satellisée autour de Jupiter, sur une orbite qui l'amenait de la proximité immédiate de la planète jusqu'à l'extrême limite de stabilité d'une orbite, à quelque 49 millions de kilomètres de la planète.

En passant très près de Jupiter lors du périastre précédent, le 7 juillet 1992, à quelque 30 000 km de sa surface, la comète s'était fragmentée par l'effet de marée. C'est ainsi que l'on appelle les différences de pesanteur exercées par une planète sur les différentes parties d'un satellite (ou inversement) : la partie la plus proche de Jupiter est plus attirée que la plus éloignée, et le satellite est donc un peu «tiraillé» suivant la direction de Jupiter. Cette force différentielle tend à augmenter lorsque le satellite se rapproche de la planète, si bien qu'en-deçà d'une distance limite l'effet de marée devient supérieur à la pesanteur propre du satellite : ainsi, s'il n'est pas formé d'un bloc de matière compacte, le satellite se désagrège. Cette limite est appelée limite de Roche, du nom de l'astronome français Édouard Roche qui l'a calculée en 1849. Elle est indépendante de la masse du satellite, mais elle dépend de la différence de densité entre la planète et le satellite. Pour des densités égales, elle vaut 2,44 fois le rayon de la planète.

SL9 est donc passée nettement à l'intérieur de la limite de Roche (le rayon de Jupiter est d'environ 70 000 km), et s'est brisée en une vingtaine de fragments. En 1886, une mésaventure similaire était arrivée à la comète Brooks 2, qui s'était brisée en deux après être passée à 72 000 km de Jupiter.

Mais le plus intéressant, c'est que les calculs indiquaient qu'en raison de l'influence du Soleil, le périastre de cette orbite allait encore se rapprocher du centre de la planète, si bien qu'au passage suivant la comète, ou plutôt le chapelet de débris, allait percuter Jupiter. C'est ce qui s'est passé du 16 au 22 juillet 1994, le chapelet s'étant étendu alors sur cinq millions de kilomètres.

C'était la première fois qu'on allait assister à un tel événement : l'impact d'une comète sur une planète ! En fait, Jupiter est sûrement frappé très souvent par des astéroïdes ou comètes, mais de taille moindre. Avec une masse estimée de 1014 kg, correspondant à un diamètre de 4 km pour un astéroïde ou 10 km pour une comète, cet impact allait être spectaculaire, et du fait qu'on l'avait prévu à l'avance de nombreux télescopes et une sonde spatiale seraient tournés vers Jupiter. Le spectacle a été à la hauteur des attentes, et son impact médiatique a joué un rôle vraiment important dans la mise en place de programmes de recherche des astéroïdes dangereux.

série d'impacts sur Jupiter

Une série d'impacts photographiés en lumière infrarouge à l'observatoire de Calar Alto (Espagne)

Quelque temps plus tard, en 1997, un texte curieux a été émis sur le forum d'astronomie sci.astro, sur lequel il n'a suscité aucune réaction, et transmis un an plus tard par son auteur à Christophe Giudici, qui l'a diffusé. Vous pourrez trouver letexte complet et son histoire sur le site Ataraxie de Christophe. L'auteur, un certain «Stagger» ou «Matthieu», est resté anonyme et s'est donné beaucoup de mal pour ne pas être localisé.

Ce texte indiquait que SL9 était une fausse comète dissimulant un test de bombes à antimatière de puissance colossale ! L'idée était que les Américains maîtriseraient en secret la fabrication massive d'antimatière depuis les années 70, et auraient envoyé une vingtaine de «modules-bombes», déguisés en fragments de comète par une émission de baryum et de lithium, pour tester en vraie grandeur l'impact d'une grande quantité d'antimatière sur Jupiter.

Le texte se rattachait à des lettres ummites suggérant que l'antimatière pouvait être produite par compression de la matière (ce qui reste à l'heure actuelle de la pure spéculation) et à des livres de Jean-Pierre Petit (en particulier Les Enfants du diable). Mais il ne s'agissait pas pour autant d'une banale théorie échevelée construite par un quelconque lecteur de Jean-Pierre Petit un peu imaginatif : ce texte fait preuve d'une grande cohérence, donne beaucoup de détails crédibles sur les lancements impliqués dans cette expérience, et ajoute des idées techniques intéressantes et novatrices que Petit n'avait jamais abordées.

Jean-Pierre Petit a publié ce texte dans son livre Ovnis et armes secrètes américaines (il y est revenu récemment sur son site, pour faire le point sur les problèmes scientifiques posés par la comète SL9), et il a suscité un certain nombre de débats sur des forums et des sites d'ufologie ou d'astronomie. Je ne les détaillerai pas parce que ça nous éloignerait du sujet, mais vous pouvez trouver une compilation de ces débats sur le site de Mel Vadeker.

Je citerai juste un extrait de la réaction de l'astronome Alain Maury, qui est en France le plus impliqué dans la «chasse aux astéroïdes», lorsque Christophe Giudici a voulu lancer le débat dans sci.fi.astro :

Ceci étant, il y a eu une opposition assez ferme à l'idée d'aller dévier un astéroïde "juste pour voir", et le concensus actuel est plus à terminer l'inventaire complet des astéroïdes géocroiseurs, qui ne révelera certainement pas de collisions proches avec de gros objets, plutôt que d'aller dépenser des centaines de millions de dollars sur des cailloux dans l'espace. Par ailleurs lorsque l'on sait le tollé que provoque l'envoi de quelques kilos de plutonium pour alimenter une sonde spatiale, on imagine les problèmes qu'il y aurait pour envoyer une vraie bombe dans l'espace. Je ne crois pas que ce genre de chose pourrait se faire sans l'autorisation au plus haut niveau de l'état (car ca revient à violer les conventions internationales).

La candeur d'Alain Maury est assez impressionnante : il n'a pas l'air de pouvoir imaginer que des recherches militaires tout à fait interdites puissent être menées en secret... Pourtant, les exemples ne manquent pas dans le passé, comme l'utilisation de soldats et même de populations civiles, à leur insu, pour tester les effets d'une exposition aux radiations... Maury suppose sans doute aussi qu'aucune expérimentation d'arme biologique n'a été effectuée puisque cela «violerait les conventions internationales» !

Je ne me lancerai ici pas dans une analyse détaillée du texte sur SL9, lequel mériterait un article à lui seul... Disons simplement que la théorie paraît tout à fait invraisemblable du fait de la quantité énorme d'antimatière (des centaines de tonnes) qu'il faudrait pour produire les impacts observés sur Jupiter... Que les Américains aient trouvé un moyen inédit de fabriquer de l'antimatière en grande quantité, ça n'est pas totalement inimaginable (je suis tout de même assez sceptique à ce sujet), mais qu'ils aient pu en envoyer une telle quantité sur Jupiter (même si, dans cette hypothèse, elle avait pu être fabriquée pendant le voyage), ça l'est !

Il n'est pourtant pas exclu que cette lettre recèle des éléments d'information réels,  noyés dans un scénario de science-fiction quelque peu délirant, pour attirer l'attention sur cette comète étrange.

Voyons un peu quelles «bizarreries» ont été attribuées à tort ou à raison à cette comète.

Le fait qu'une comète ait été capturée par Jupiter n'est pas vraiment étrange... Il est bien évident qu'il y a une distance limite pour un satellite, au-delà de laquelle l'influence du Soleil est trop forte pour que le satellite reste attaché à sa planète. On appelle cela la «sphère d'influence» d'une planète, et dans le cas de Jupiter son rayon est de l'ordre de 50 millions de kilomètres. Un satellite qui atteindrait cette distance serait donc très instable, et pourrait à la faveur de circonstances particulières (en particulier selon la variation de distance de Jupiter au Soleil et l'orientation de l'orbite) être éjecté. Voici un exemple d'une telle orbite instable, avec éjection finale (l'orbite est représentée par rapport à la direction du Soleil, toujours en bas; elle est d'autre part dans le plan de l'orbite de la planète) :

Trois p'tits tours et puis s'en va...

On remarque sur cette simulation que la distance du périastre varie considérablement selon la direction de l'axe de l'orbite par rapport au Soleil. Ça explique bien la chute de SL9 sur Jupiter (bien que le phénomène soit beaucoup moins marqué dans le cas d'une orbite très inclinée par rapport à celle de la planète, comme l'était l'orbite de SL9; je n'ai pas vraiment cherché à reproduire l'orbite de SL9, parce que ça a déjà été fait bien mieux que je n'aurais pu le faire par des astronomes spécialisés, et qu'il n'y a aucune raison de douter de la justesse de leurs travaux).

Quoi qu'il en soit, si un satellite peut ainsi être éjecté de son orbite, l'inverse est aussi vrai, tous les mouvements astronomiques pouvant être inversés. En tout point de la simulation ci-dessus, vous obtiendriez une courbe rigoureusement identique, mais en sens inverse, en inversant la direction de déplacement du satellite : l'orbite débuterait alors par une capture au lieu de se terminer par une éjection (cela suppose bien sûr que le sens de déplacement de Jupiter soit aussi inversé... Mais il suffit pour cela de considérer que l'orbite est vue «de dessous» et non «de dessus», ce qui revient à considérer son image dans un miroir).

Pour que la capture soit durable, il faut encore que l'orbite ait tendance à être de plus en plus stable au cours du temps, à «s'enfoncer dans la sphère d'influence»... Mais cette stabilité dépendant de phénomènes cycliques (distance de Jupiter au Soleil, direction du Soleil par rapport à l'axe de l'orbite), on retrouvera forcément des circonstance critiques après quelques tours d'orbite, et le satellite s'échappera à nouveau. Un autre mécanisme doit donc intervenir pour stabiliser l'orbite.

Depuis l'année 2000, en raison des progrès des capteurs utilisés en astronomie, on a découvert pas moins d'une cinquantaine de petits satellites de Jupiter, d'un diamètre compris entre un et dix kilomètres, aux orbites très excentriques... Pas autant que celle de SL9, mais l'apoastre s'éloigne souvent jusqu'à une vingtaine de millions de kilomètres de la planète. On suppose que ces satellites ont été capturés au début de l'histoire du système solaire, alors que Jupiter était encore très chaude et possédait une haute atmosphère très étendue; c'est cette atmosphère qui aurait ralenti ces satellites au passage au périastre, diminuant ainsi la distance de l'apoastre.

Depuis, Jupiter a refroidi, son atmosphère ne s'étend pas beaucoup plus loin que sa surface visible, et il faut trouver une autre cause à la stabilisation du satellite-comète SL9. La plus plausible est qu'il serait passé très près d'un gros satellite de Jupiter, qui l'aurait quelque peu dévié... Une telle déviation peut éjecter le satellite nouvellement capturé, comme elle peut le précipiter sur la planète ou simplement l'en rapprocher en stabilisant l'orbite (au moins jusqu'au prochain passage à proximité d'un satellite). On se trouve donc avec SL9 dans ce dernier cas.

Cela explique très bien que l'orbite de SL9 soit passée très près de Jupiter... En effet, les quatre gros satellites de la planète (les «satellites galiléens») se trouvent entre 400 000 et 2 millions de kilomètres de Jupiter. Un satellite plus petit peut aussi causer une déviation suffisante, mais le passage doit alors être beaucoup plus proche si bien que la probabilité est moindre.

Si l'on résume, un satellite capturé par Jupiter aura presque inévitablement un apoastre proche de la limite de la sphère d'influence de la planète (50 millions de kilomètres) et un périastre pénétrant à l'intérieur de l'orbite des gros satellites (au maximum 2 millions de kilomètres). C'était bien le cas de SL9, qui s'éloignait jusqu'à 49 millions de kilomètres du centre de la planète, pour s'en approcher un tour avant l'impact à moins de 100 000 km. Des calculs précis ont permis d'estimer que la comète avait été capturée quelque 70 ans plus tôt.

On découvrira probablement d'autres satellites de Jupiter ayant de telles caractéristiques... Étant donné le nombre d'astéroïdes ou de comètes passant régulièrement près de Jupiter, une telle capture n'a rien de particulièrement improbable. Qu'une bonne part de ces satellites finissent par être précipités sur la planète est très probable aussi... Le seul sujet d'étonnement est que le choc se soit produit juste au moment où on commençait à se préoccuper des impacts d'astéroïdes.

La façon dont l'objet s'est fragmenté n'a rien de vraiment étrange non plus. Il est en particulier normal que l'ensemble des fragments se soit dispersé en chapelet et non en «nuage». Il est vrai que la manière dont les fragments se dispersent lorsqu'ils sont désolidarisés est variable selon l'éventuelle rotation de l'objet initial et la libération de gaz emprisonnés à l'intérieur, mais même dans le cas d'une dispersion dans tous les sens, les variations de vitesse dans le sens du déplacement provoquent des modifications de l'orbite d'amplitude beaucoup plus importante que dans les autres directions. On peut montrer par ailleurs que l'étendue finale du chapelet de fragments s'explique par des différences de vitesse de l'ordre d'un kilomètre/heure seulement entre les différents fragments lors de la fragmentation au périastre...

L'aspect et la composition révélé par la comète en fait un astre assez particulier, mais pas vraiment étrange... En fait, il semble qu'il s'agisse d'un astéroïde de type chondrite carbonée plutôt qu'une véritable comète (voir encore le dossier sur le site de Jean-Pierre Petit)... Et ces chondrites, contenant une bonne proportion d'éléments volatils, sont un peu des intermédiaires entre les comètes et les astéroïdes... On suppose qu'elles constituent l'essentiel des objets de la «ceinture de Kuiper», une large ceinture d'astéroïdes externes du système solaire, dont le plus gros n'est autre que la «planète» Pluton (les astéroïdes rocheux sont de leur côté essentiellement rassemblés dans la ceinture entre Mars et Jupiter, et les comètes proviennent pour la plupart des régions situées aux confins du système solaire, que l'on appelle le «nuage d'Oort).

Que l'on n'ait pas repéré l'objet plus tôt n'est pas vraiment surprenant non plus. Il n'était initialement pas plus gros que tous les satellites découverts à partir de l'année 2000, et n'est devenu visible qu'en raison des gaz et des poussières libérés par sa fragmentation, lui donnant son aspect cométaire. Mais lors de cette fragmentation en juillet 1992, Jupiter n'était pas très loin du Soleil, et ne pouvait être observé que pendant une petite partie de la nuit et très bas sur l'horizon. La situation a encore empiré les mois suivants, Jupiter étant passé en conjonction avec le Soleil le 7 septembre. L'observation de Jupiter restait donc malaisée jusqu'à la fin de l'année. L'objet aurait sûrement pu être repéré en janvier ou février 1993, mais du fait de son éloignement de Jupiter il fallait vraiment avoir de la chance. Il est révélateur qu'il a été découvert pratiquement au moment de l'opposition (laquelle a eu lieu le 31 mars 1993), lorsque Jupiter est observable dans les meilleures conditions et qu'elle attire un maximum d'observateurs.

Bref, le seul sujet d'étonnement reste que cet événement jamais vu et certainement très rare se soit produit au début des années 1990, alors même que l'armée américaine faisait pression sur le congrès pour que l'on étudie les dangers des astéroïdes et que l'on cherche des moyens de les neutraliser.

Une explication modérée serait que les militaires, grâce à leur avance technologique, auraient repéré cette «comète» quelques années avant les astronomes, qu'ils auraient compris qu'elle allait percuter Jupiter et qu'ils pourraient profiter de cette opportunité pour pousser le congrès à accorder des crédits à la recherche sur les astéroïdes. Mais ça n'est pas vraiment satisfaisant, puisque cela tombait aussi à point pour relancer une partie des objectifs du programme «Guerre des étoiles», compromis par la fin de la Guerre froide.

Supposons maintenant qu'il y ait une part de vérité dans le texte anonyme sur SL9 : des «modules-bombes» auraient bien été envoyés vers Jupiter, mais au lieu d'un invraisemblable test d'arme à antimatière il s'agissait d'un essai à grande échelle de détournement d'astéroïde !

Je cite une phrase intéressante de ce texte, à la suite d'un petit historique de la course aux armements jusqu'au démantèlement de l'URSS :

A l'Ouest, bien dissimulés derrière une façade reluisante de défenseurs de la paix, les "Docteurs Folamour" sévissent toujours. La course aux armements ayant pris du plomb dans l'aile, ils s'en passeront tout simplement pour échafauder la plus diabolique des idées: expérimenter des bombes d'antimatière à grande échelle, des bombes qui soient des milliers de fois plus puissantes que tout ce qui avait été réalisé jusqu'ici. L'espace terrestre étant trop étroit géographiquement et stratégiquement pour ce genre de projet, nos "docteurs" se tournent donc vers l'espace et... la planète Jupiter!

Ça s'apparente étonnamment à ce que nous avons développé ici, si ce n'est qu'il n'est pas besoin d'antimatière pour obtenir des armes «mille fois plus puissantes que tout ce qui avait été réalisé jusqu'ici» !

Développons donc l'idée que les militaires aient voulu faire une démonstration de grande ampleur d'un détournement d'astéroïde pour le précipiter sur une planète...

La première nécessité est de trouver un astéroïde ou une comète qui va «frôler» une planète autre que la Terre, et de modifier légèrement son orbite. Un choc avec une planète tellurique (Mars ou Vénus, voire la Lune) paraîtrait trop suspect compte tenu de l'infime probabilité d'un tel événement.

Par contre, la planète géante Jupiter est connue pour jouer vis-à-vis des autres planètes le rôle de «bouclier» contre les comètes, au point que certains astronomes cherchant désespérément des raisons de croire que l'homme est seul dans l'univers (ou en tout cas que les «autres» sont très loin de nous) considèrent que la vie n'aurait pu se développer sans sa présence. On n'aurait donc aucun mal à trouver des astéroïdes ou des comètes n'attendant qu'un petit «coup de pouce» pour percuter Jupiter, et seuls quelques ufologues conspirationnistes pourraient trouver dans une telle collision quelque chose de «pas naturel».

Le problème, c'est que pour trouver un candidat valable en un temps raisonnable on doit repérer des milliers d'astéroïdes susceptibles de croiser l'orbite de Jupiter, beaucoup plus éloignés que ceux qui sont susceptibles de heurter la Terre. En outre, si l'astéroïde n'est pas repéré avant le choc, ce dernier a de grandes chances de passer inaperçu. Il est probable que certaines taches momentanées à la surface de Jupiter soient dues à te tels chocs non repérés immédiatement. SL9 a eu un grand impact non seulement sur Jupiter, mais sur les esprits, justement par le fait qu'on était préparé à l'observer et que des images spectaculaires en ont été prises.

Mais nous avons vu qu'il est extrêmement probable qu'un grand nombre de comètes ou astéroïdes aient été capturés par Jupiter, et qu'ils terminent souvent leur existence en percutant la planète. C'était donc en scrutant les environs de Jupiter que l'on avait le plus de chances de trouver des objets frôlant régulièrement la planète. SL9 aurait simplement été le premier repéré, ou le plus facile à dévier parmi ceux qui étaient connus.

Que les militaires aient pu repérer un objet de cette taille une quinzaine d'années avant les astronomes est très vraisemblable... Ils disposent de plusieurs télescopes spatiaux n'ayant rien à envier à Hubble, même s'ils sont généralement tournés vers la Terre et non vers l'espace, et ils ont toujours eu une avance considérable dans la sensibilité des capteurs et les méthodes de correction des perturbations atmosphériques. Les militaires ont utilisé bien avant les astronomes les miroirs actifs, déformables, ou les «étoiles virtuelles» générées dans la haute atmosphère par un rayon laser, des techniques ayant révolutionné l'astronomie. Et on peut parier que d'autres technologies militaires dans ce domaine n'ont pas encore gagné le domaine civil.

Imaginons donc que ce satellite ait été capturé tout à fait naturellement il y a un certain temps, mais que sa collision avec sa planète ait été quelque peu «précipitée»... Nous avons vu qu'un passage au niveau des gros satellites de la planète était nécessaire pour que la capture d'un satellite soit durable... Supposons que SL9 se trouvait avant l'intervention sur une orbite passant à quelque 500 000 km du centre de la planète, ce qui l'amenait à pouvoir approcher trois des quatre gros satellites. Il s'agissait donc d'abaisser cette distance du périastre de 500 000 km à 96 000 km.

Cela nécessite de donner une impulsion d'environ 100 m/s à l'apoastre... Il reste à savoir si c'est réalisable.

En reprenant notre hypothèse d'une déviation obtenue par une éjection de matière de l'astéroïde à 1000 m/s, cela suppose la vaporisation d'un dixième de sa masse, soit 1013 kg, et une énergie de 5.1018 joules. Si l'on voulait diminuer l'énergie, on devrait diminuer la vitesse d'éjection, et donc augmenter la proportion de l'astéroïde vaporisée, ce qui ne faciliterait pas forcément la tâche.

C'est beaucoup, mais pas totalement impossible. Bien sûr, si comme le pense Petit les Américains fabriquent depuis longtemps de l'antimatière en quantité, il n'y a plus de problème, 25 kg d'antimatière suffisent. Mais je suis assez sceptique là-dessus. Notons que pour créer un faux impact dégageant autant d'énergie qu'une comète de 1014 kg plongeant sur Jupiter à la vitesse de 60 km/s, comme le suggère le texte sur SL9, il faudrait mille tonnes d'antimatière ! Ça donne d'ailleurs une idée de la capacité d'amplification de puissance de «l'arme astéroïdale».

Il est aussi possible que les caractéristiques du satellite aient été par chance un peu plus favorables que je ne l'ai considéré, réduisant d'autant la «pichenette» nécessaire. On peut aussi la réduire en intervenant plus tôt, plusieurs orbites à l'avance, mais la durée de l'orbite étant de deux ans cela nécessitait d'avancer la mission de plusieurs années.

Conservons donc cette estimation, en la prenant simplement comme un ordre de grandeur. 5.1018 joules, cela représente une gigatonne de TNT. On est bien loin des «mini-nukes» dont nous avons envisagé l'usage pour dévier des astéroïdes de quelques dizaines de mètres de diamètre ! En gros, cela représente le cinquième de ce que les États-Unis ont produit en armes nucléaires. Ça paraît beaucoup, mais il faut savoir que ces armes doivent être régulièrement renouvelées, ce qui signifie qu'elles sont perdues si on ne les fait pas exploser quelque part. Ça n'est donc pas une quantité invraisemblable en terme de puissance, mais voyons ce que cela peut représenter comme charge utile.

Les têtes thermonucléaires dont disposent les États-Unis en quantités ont une puissance comprise entre 1 et 9 mégatonnes. La masse est de l'ordre de 250 kg par mégatonne (c'est très loin du minimum théorique, puisque l'énergie d'une mégatonne est produite par la fusion de seulement quinze kilogrammes de deutérium+tritium). Les mille mégatonnes nécessaires représentent donc, à moins qu'il existe des bombes plus performantes que celles que l'on connaît, 250 tonnes de têtes thermonucléaires à envoyer au voisinage de Jupiter... C'est déjà plus économique que 1000 tonnes d'antimatière !

Il fallait encore que l'explosion d'une telle puissance nucléaire passe inaperçue. L'apoastre ayant précédé la fragmentation de la comète s'est produit au mois de juin 1991, alors que Jupiter était peu observable (la conjonction avec le Soleil aurait lieu le 17 août). Que des explosions n'aient pas été remarquées ne serait pas surprenant, même si la vaporisation d'une partie du satellite revient à le transformer en comète (c'est précisément ce qui s'est produit lors de la fragmentation). Il y avait sûrement un risque qu'il ne soit découvert peu après, fin 1991 ou début 1992, mais de toute façon à ce moment-là rien n'aurait paru suspect.

Il fallait aussi éviter que le satellite se fragmente, ce qu'une bombe unique aurait certainement provoqué. Mais si on remplace une explosion unique par une succession d'une centaine d'explosions plus réduites provoquant chacune un ralentissement inférieur à la vitesse de libération du satellite (de l'ordre de 3 m/s), il ne peut pas y avoir de fragmentation. De même si on utilise des méthodes d'accélération progressives plutôt que des explosions, mais compte tenu de la puissance impliquée ça ne paraît pas sérieusement envisageable. Dans tous les cas, la durée de l'orbite du satellite étant très longue, supérieure à deux ans, la décélération pouvait être répartie sur plusieurs semaines.

Que les militaires aient pu faire cela en 1991 ne serait pas totalement impossible... Bien sûr, il fallait d'abord faire le voyage vers Jupiter, ce qui demande encore du temps. Les sondes spatiales ayant atteint Jupiter ont mis entre un an et demi et cinq ans pour faire le voyage. La durée normale pour minimiser l'énergie (en suivant une demi-orbite elliptique joignant l'orbite de la Terre et celle de Jupiter) est de l'ordre de 2,6 ans. Toutefois, nous avons vu par ailleurs qu'il était hautement probable que les militaires américains aient développé depuis longtemps, sans doute dès le milieu des années 80, la propulsion nucléaire dans l'espace. Cela réduirait sûrement la durée du voyage à moins d'un an sans nécessiter une grande quantité de carburant en plus de la charge utile.

Il est par contre peu vraisemblable qu'ils aient disposé de lanceurs spatiaux furtifs avant les années 90, et de plus ces lanceurs utilisant un avion hypersonique en lieu et place du premier étage doivent avoir une capacité limitée, ne dépassant sans doute pas 500 kg de charge utile.

Mais ces lancements auraient pu se faire à la faveur de missions militaires de la Navette : les lancements auraient été parfaitement connus, mais leurs buts réels auraient été tenus secrets... C'est d'ailleurs ce qu'imagine l'auteur de la lettre relative à SL9 dans sa théorie délirante de modules porteurs d'antimatière. Et il donne bien des détails, qui semblent cohérents. Voyons s'ils restent compatibles avec notre hypothèse.

Selon lui, la «mission SL9» a nécessité six lancements de navette, ayant eu lieu respectivement le 8 août 1989, 22 novembre 1989, 28 février 1990, 15 novembre 1990, 28 avril 1991 et 24 novembre 1991. Les charges emportées pour cette mission auraient été comprises entre 15 à 30 tonnes, ce qui devrait porter le total à environ 150 tonnes... Voilà qui nous rapproche beaucoup des 250 tonnes de têtes nucléaires de notre estimation, que l'on ne doit considérer que comme un ordre de grandeur.

Pour ce qui est du calendrier, c'est beaucoup plus problématique puisque dans l'hypothèse développée par l'auteur du texte il s'agissait de placer les «fausses comètes» juste avant leur détection en mars 1993, alors que dans la nôtre il fallait que les bombes soient utilisées pour détourner le satellite en juin 1991. Ça peut rester défendable pour les quatre premiers lancements allégués, avec une durée de voyage allant de 0,6 à 1,9 ans, mais ça devient invraisemblable pour le cinquième, et impossible pour le sixième. On peut toutefois admettre que les dernières explosions aient été plus tardives que les autres, pour effectuer de simples corrections finales. Ça reste tout de même un peu limite, et si je devais défendre l'hypothèse de la déviation artificielle de SL9 je considérerais plutôt que les lancements auraient eu lieu en 1988, suivant les orbites les plus économiques pour minimiser la masse de carburant à emporter. Notons que le texte sur SL9 mentionne d'autres lancements de la Navette et également des lancements de fusée Titan qui auraient été utilisés bien plus tôt pour des missions similaires, mais dirigées vers le Soleil et non vers Jupiter.

Tout cela nécessiterait tout de même des dépenses colossales, difficiles à justifier pour seulement attirer l'attention sur les chocs avec des astéroïdes... Mais les Américains prévoient peut-être de révéler un jour prochain au monde leur maîtrise de la déviation d'astéroïdes, auquel cas ce détournement d'une comète d'une dizaine de kilomètres de diamètre servirait de démonstration de force. C'est un impact de puissance comparable qui a causé la disparition des dinosaures et de plus de la moitié des formes de vie il y a 65 millions d'années.

Cette hypothèse aurait le mérite d'expliquer l'irruption de cet impact à un moment stratégique sans nécessiter un scénario aussi échevelé que celui imaginé par l'auteur du texte sur SL9, mais je préfère tout de même croire à la simple coïncidence.

Mais rappelons que les astéroïdes de 50 m de diamètre, qui auraient la capacité de détruire une ville, ont une masse un million de fois inférieure à celle de la comète SL9, et sont donc un million de fois plus faciles à dévier ! Que les Américains aient précipité SL9 sur Jupiter il y a plus de dix ans paraît très douteux, mais qu'ils soient prêts à précipiter des objets bien plus modestes sur notre planète, et procédé à des tests, l'est beaucoup moins.

À quand la guerre astéroïdale ?

Que le projet soit ou non en cours de réalisation, je suis à peu près convaincu que Teller et ses émules ont toujours eu derrière la tête l'idée d'utiliser les astéroïdes comme armes.

Mais contre quel ennemi éprouveraient-ils le besoin de se protéger ? Ça ne pouvait pas être l'URSS, laquelle s'effondrait justement quand les militaires américains commençaient à manifester ouvertement leur intérêt pour les astéroïdes.

Alors, les terroristes, qui sont devenus la préoccupation majeure des États-Unis ? A priori, une telle arme n'aurait guère d'utilité avec eux... À la réflexion, toutefois, faire tomber un astéroïde par surprise, et sans le revendiquer, sur un camp d'entraînement terroriste pourrait avoir une certaine efficacité... Mais je ne suis pas sûr que tout le monde y verrait une punition divine !

Et pourquoi pas les extraterrestres ? On sait que les présidents Reagan et Gorbatchev ont déclaré à plusieurs reprises que la menace venant d'un autre monde pourrait les amener à unir leurs forces... Mais des extraterrestres qui nous rendraient visite auraient sûrement plus de facilités que nous pour détourner des astéroïdes ! En fait, on pourrait plutôt imaginer que les militaires se seraient rendu compte avec effroi que les astéroïdes seraient une arme idéale pour des extraterrestres désireux de débarrasser la Terre de ses parasites, et chercheraient vainement à écarter cette menace... Au fond, SL9, c'était peut-être les extraterrestres ! Ça me paraît tellement vraisemblable que je développerai ça dans un prochain article, mais pour l'instant écartons cette idée.

Bref, il ne semble pas que les Américains aient un adversaire contre lequel ils pourraient utiliser de telles armes... Mais si les penseurs militaires ont beaucoup de défauts, ils ont la qualité incontestable d'envisager un avenir plus lointain que les politiciens... Et pour l'avenir, rien n'est assuré. Avec la Chine qui prend la voie de l'ex-URSS, d'autres pays comme la France qui sont bien décidés à poursuivre la course aux armements «pour être capables de se défendre en toute indépendance», le risque de revivre une situation aussi explosive que la Guerre froide est loin d'être écarté définitivement.

Pour éviter cela, les États-Unis doivent être capables d'empêcher tous les autres pays de produire des «armes de destruction massive», tout en conservant les leurs... Et il ne leur suffit pas d'en avoir eux-même plus que les autres, il faut encore qu'ils puissent en faire un usage «acceptable».

Imaginons que les États-Unis veuillent, un jour prochain, obliger la Chine (ou la France) à ne plus fabriquer d'armes nucléaires... Ils ne peuvent pas se contenter d'une guerre conventionnelle contre un pays qui dispose d'un arsenal nucléaire déjà conséquent... Et s'ils menaçaient d'utiliser eux-mêmes l'arme atomique, le monde entier se liguerait contre eux... Si par contre ils lançaient un ultimatum après lequel, faute d'être respecté, les principaux sites stratégiques chinois seraient détruits, proprement et sans faire aucune victime, je suis sûr qu'on les laisserait faire (en protestant, certes, mais on a vu dans l'actualité récente que les protestations ne les émeuvent pas beaucoup).

De tels désarmements unilatéraux pourraient d'ailleurs très bien se négocier en secret afin que l'adversaire ne perde pas la face... Mieux, le chef d'état s'étant ainsi engagé dans le désarmement restera dans les mémoires comme un artisan de la paix, et pourra même recevoir le prix Nobel pour se consoler !

En bref, on a coutume de dire que les États-Unis sont, ou deviendront, les gendarmes du monde, mais il faudra accepter qu'ils soient définitivement les seuls !

Et il faudra aussi accepter de les payer pour ça... On sait bien que l'économie américaine est très fragile, de plus en plus virtuelle, reposant essentiellement sur le prestige de leur papier vert. Il est clair aussi que les Américains, à qui il ne faut surtout pas demander d'installer un peu moins de climatisations pour préserver la planète, n'accepteront aucune remise en cause de leur mode de vie... Et pourtant, ils continuent à dépenser des fortunes en armement, à l'étonnement général depuis la chute du seul ennemi potentiel qui aurait pu leur tenir tête sur le plan militaire...

Il va sans dire que dans ces conditions personne n'a intérêt à ce que les États-Unis sombrent dans le chaos... On aura même intérêt à maintenir leur économie florissante, si bien qu'il se pourrait qu'ils deviennent non pas les gendarmes, mais les racketteurs du Monde ! Et il est du reste trop tard pour y changer quelque chose.

L'incertitude ne devrait pas durer longtemps... Si ce que je pense est vrai, les États-Unis devront sans doute bientôt abattre leurs cartes, et révéler au monde leur armement spatial (en le présentant comme une nécessité pour la survie de l'humanité, développé pour écarter définitivement le danger d'une guerre nucléaire)... Cela pourrait d'ailleurs expliquer leur manque d'empressement à développer l'espace civil : ils n'ont aucun programme convaincant pour remplacer les navettes spatiales quand elles seront trop vieilles, les crédits accordés aux recherches de nouveaux types de lanceurs sont absolument ridicules (voir le programme «hyper-X», supposé aboutir à un avion spatial... dans trente ans si tout va bien !)... Cela suggère fortement que les technologies existent déjà, développées dans les programmes militaires secrets, et qu'elles ne vont pas tarder à être accessibles aux civils.

Finalement, il se pourrait bien que Jerry Pournelle ait réussi !

Robert Alessandri




Rubrique armes secrètes

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