Il y a des jours pourris quand rien ne va!

Deauville, Juillet 1983, vers 9h00 dans la marina.
Je reviens tranquillement des douches le long de la digue quand je perçois des mouvements sur un bateau amarré en face,aux pontons privés. Un bébé sort par le capot avant d'un voilier d'une dizaine de mètres, rampe sur le pont avec sa couche-culotte plus haut que la tête, se lève cramponné aux filières et tombe à l'eau.
Comme rien ne bouge, je hurle "Un homme à la mer" et me met au bain pour rejoindre plus rapidement le ponton d'en face.
Heureusement un plaisancier sur le ponton m'a entendu et se précipite d'abord pour m'aider, puis comprend immédiatement le problème, récupère le bébé et réveille les parents.
Pas de bobo donc, sauf que j'ai perdu mon porte monnaie dans l'eau, mais de grâce, attention aux petits enfants, même au port ou dans les maisons avec piscine.

12h00, même jour.
Nous quittons Deauville, le moteur hors-bord tombe en panne en quittant l'écluse (refroidissement), mais on s'échappe sans problème à la voile. Un essai de réparation en route montre que ce n'est pas la pompe, mais le circuit d'eau qui est bouché.

19h00, même jour.
Nous tirons des bords désespérés contre le vent de NE et le jusant, à 2 ou 3 milles au nord du cap de la Hève. Le vent ne s'est vraiment levé que l'après-midi, pour atteindre F4 vers 16h00, et maintenant il mollit. Comme le Cornish Crabber n'est pas un foudre de guerre au louvoyage, nous avons tendance à reculer lentement en tirant des petits bords le long de la côte.
Je vire à la côte pour la nième fois, et prends comme repère une bouée de casier juste visible au large. Miracle ! petit à petit la bouée disparait derrière le foc : nous gagnons sur le courant.
C'est tellement étonnant que ma fille Florence, descend regarder sous le vent et me dit " c'est rigolo la bouée s'agite", ce à quoi je rétorque que c'est fréquent avec le courant. Mais elle insiste, prend les jumelles et me dit " on dirait un planchiste assis sur sa planche et qui agite une brassière".

Nous nous rapprochons et découvrons un dériveur retourné, sur lequel sont assis une jeune fille en bikini et un chien noir. Il y a aussi la maman de la fille, dans l'eau, également en bikini.
Elles nous disent qu'une troisième personne, le père, doit se trouver aux alentours. Mais sans doute assez loin, car debout sur le pont on ne voit rien.

Nous récupérons rapidement la fille, mais pour la maman c'est beaucoup plus difficile. Impossible de la hisser, même à 3 car nous n'avons aucune prise solide. Nous réussirons à la faire monter petit à petit d'abord sur la sous-barbe du bout dehors, puis enfin sur le pont. En dernier la fille hisse son chien qui a peur de moi.
Debriefing immédiat : Ils venaient d'une plage quelques milles au nord, ont chaviré vers 4-5h00, en perdant tout leur matériel, ont redressé le dériveur mais ce sont écarté du père sans pouvoir le récupérer (il avait réussi à passer une brassière), puis ont rechaviré après quelques minutes.

Le soir commence à tomber et j'estime n'avoir aucune chance de récupérer le 3ème naufragé avant la nuit. Comme je n'ai pas de VHF je tire deux feux à main à 30 secondes d'intervalle. Un petit bateau de pêche arrive très vite et confirme la situation par VHF. Dans les minutes qui suivent nous voyons passer une grosse vedette des Pilotes du Havre qui remonte au nord, puis un hélicoptère nous survole et remonte le vent tous phares allumés.

L'hélicoptère se met rapidement en vol stationnaire à environ 1 mille au vent, où il est rejoint par la vedette des Pilotes. Je suis soulagé car visiblement ils ont retrouvé le naufragé.
Pendant ce temps ma fille prépare du café genre sirop (4 sucres par tasse) pour les passagères que l'on enveloppe dans les sacs de couchage.
Mais la situation s'éternise et le bateau de pêche ne nous transmet aucune information. Après une heure je le préviens que je retourne vers Le Havre pendant qu'il y a encore un peu de vent car je n'ai pas de moteur.

Nous n'irons pas loin, car le vent tombe et le courant tourne. J'essaie le moteur, mais même au ralenti il cale après 5-10 minutes et il faut attendre qu'il refroidisse avant de relancer.
Dans la nuit nous mouillons sous le cap de la Hève où le courant nous pousse vers les rochers.
C'est très désagréable car nous voyons Le Havre, mes passagères sont inquiètes et impatientes mais heureusement finissent par dormir.
Le vent revient par bouffées et nous finirons par entrer au Havre sous voiles, à 0.5 noeud, vers 4h du matin après avoir mouillé encore 2 fois. Le moteur nous permet enfin de faire les 200 derniers mètres jusqu'au ponton devant le Club.

Personne n'a de monnaie, J'appelle donc Police Secours depuis une cabine pour signaler mon arrivée. Ils me mettent en communication avec la Gendarmerie Maritime et là, les gendarmes me demandent si je suis seul au téléphone et m'annoncent qu'ils ont bien repéché le père de mes naufragées, mais qu'il était déjà mort.
J'avoue que je n'ai pas transmis l'information aux naufragées, j'ai attendu que les Gendarmes viennent les chercher.

La mer est parfois cruelle.

Suite 1 :
Nous arriverons à Gravelines 4 jours plus tard, sans escale mais plusieurs mouillages pour ne pas reculer au jusant, c'était une année sans vent !
Je téléphone à la maison pour annoncer mon arrivée prochaine et ma femme m'annonce qu'on l'a appellée en pleine nuit il y a quelques jours pour lui demander si elle savait où était le "Sans-Culotte". Elle ne savait pas (je téléphone très peu) et devant son inquiétude il lui a été répondu de ne pas se faire de soucis, que tout allait bien. D'après les bribes de conversations entendues en arrière plan ma femme a pensé que l'appel provenait d'un quartier général militaire.
Probablement le CROSS qui s'inquiétait pendant que nous étions mouillés sous le cap de la Hève !
Heureusement que ma femme n'est pas émotive car elle était enceinte de 8 mois !

Suite 2 :
Quelques mois plus tard j'air reçu une gentille carte nous remerciant, ainsi que tous les sauveteurs pour l'aide apportée.
Dans leur malheur ces dames ont eu la chance que mon bateau remonte mal au vent, ce qui nous rendait très attentifs à tout ce qui peut servir de repère sur la mer.

Question sans réponse :
Régulièrement je me reproche d'avoir attendu de récupérer les 2 naufragées avant de donner l'alerte. Donner l'alerte dès que j'ai appris que le père était à l'eau aux alentours aurait peut être permis de gagner 15-30 minutes. D'un autre côté Il était tout aussi important d'obtenir des informations fiables (obtenues dans le calme) pour retrouver rapidement le le 3ème naufragé.

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Mise à jour 18/12/1999