1. Géométries.

Brand sollicite et obtient une nouvelle entrevue avec le prince Corn :
- Mon maître, le puissant magicien Sul des Iles anciennes, propose une nouvelle alliance. Il offre sa flotte comme soutien.
- Fort bien. Mais vous-même, mon cher Brand, n'avez pas été très loyal envers moi. Vous m'avez caché certaines de vos informations glanées lors de vos précédentes expéditions. Expéditions pourtant soutenues par mes soins.
- Vous parlez de la poudre noire du baron de Mork ?
- Je parle surtout des inscriptions du château de la Bête.
- Comment puis-je m'amender ?
- Justement j'ai un nouveau problème à vous soumettre...

- Et tu es sûr que c'est sans risques ? demande Cordi.
- Le risque est minime. Il n'y aura qu'une faible escorte, lui répond Jack. D'ailleurs voici qu'arrive le chariot.
- Je suis prête, taisez vous maintenant, ajoute Elinoëe.

La nouvelle bande écume la région de Berrabès depuis plusieurs mois. Elle est dirigée par le désormais maître voleur Cordi, secondé de sa compagne Diane, prêtresse de Fafir, et de la demi-elfe magicienne Elinoëe. Ils ont été rejoints récemment par Laura, la sur cadette de Diane, et prêtresse de Kita, la déesse de la lune et des désirs inassouvis, ainsi que par Jack, une vieille connaissance du maître voleur. Mais les collecteurs d'impôts se méfient maintenant, et ne voyagent plus que secrètement. Jusqu'à ce que Jack ait vent par des sources sûres de ce transport de fond cette nuit même.

Cachée derrière un arbre, la demi-elfe attend le moment propice avant de lancer son sortilège de sommeil. Trente pas, vingt pas, dix... maintenant ! Les cinq hommes de garde tombent de cheval, et le muletier s'endort sur son siège.

- A toi Cordi ! Il te reste à t'occuper du magicien collecteur d'impôts à l'intérieur du chariot ! Cordi ?

Elle se retourne, et découvre qu'il gît dans son sang. Derrière lui se tient Jack, une épée à la main. Elle est soudain immobilisée avant de faire quoi que ce soit.

- Traître ! s'exclame Diane.
- Allons, ma sur, lui réplique Laura, vous ne comptiez quand même pas défier ainsi les puissants de ce monde indéfiniment. Rend toi et tu seras sauve. J'ai obtenu ta grâce en échange de mon concours.
- Finissez-en ! crie la voix de Brand à l'intérieur du chariot. Je tiens l'esprit de l'elfe. Jack ! Qu'est-ce que tu fais ?
- Je découpe moi-même la tête de ce Cordi pour l'offrir à mon prince !

Mais c'est sans compter avec l'envoyé de Fafir...

- Bon, d'accord, vous gagnez pour cette fois, laissez nous partir maintenant, dit Laura.
- Je suggère de te faire subir le même sort que me réservait cet espion, répond Cordi.

Métamorphosé en démon cornu, le maître voleur est rapidement venu à bout de Jack et du magicien, puis il a repris sa forme initiale.

- Un instant, intervient Diane. Elle m'a proposé la vie sauve tout à l'heure. Laissons-lui sa chance.
- Et Brand ?
- Tant pis pour lui ! dit Elinoëe qui vient de reprendre ses esprits, il est bien trop dangereux.
- La transformation de Cordi en envoyé de Fafir vous sauve. Mais, pour des raisons de symétrie métaphysique, j'ai droit moi aussi à mon envoyé... argumente Laura.
- Que veut-elle dire ?
- Elle a raison : un dieu ne peut intervenir, directement ou indirectement, sans provoquer une réaction semblable de la part des autres dieux, explique Diane. Que proposes-tu, ma sur ?
- Je choisis mon envoyé : c'est Brand, laissez-le moi !
- Très bien, conclut Cordi, mais qu'il ne se remette plus jamais en travers de ma route.

La bande s'enfuit.

Brand se réveille péniblement. Il a la tête embrumée et une corde lui lie les mains.

- Tu as eu l'heur de plaire à ma déesse, lui dit Laura. Je te propose un pacte avec Kita, en échange de quoi tu seras libre. Et n'essaie pas de prendre possession de mon esprit comme tu l'as fait avec l'elfe. Je t'ai fais prendre une drogue concoctée par ma grande prêtresse. Cette drogue inhibe ton pouvoir tant que je ne t'aurais pas donné l'antidote, c'est à dire tant que tu n'auras pas signé ce pacte. Acceptes-tu ?
- Et si je trahis après la signature ?
- Rassure-toi. La déesse des désirs inassouvis a plusieurs manières de sceller un pacte, répond-elle en se léchant les lèvres.

- Et c'est ainsi que je suis entré en contact avec Agatha, la grande prêtresse de la lune. Elle nous offre son soutien, déclare Brand, de retour devant son maître Sul.
- Oui, c'est une bonne relation ménager pour nos projets futurs. Elle ne t'a donné aucun présent pour moi ?
- Non.
- En es-tu vraiment sûr ?
- Je... je...

Le maître Sul étend son esprit sur celui de son élève. Malgré sa défense acharnée, Brand plie sous sa volonté.

- Je vois qu'Agatha t'avais aussi donné un artefact qui renforce l'esprit, mais que tu as préféré le garder pour toi !
- Je suis désolé... maître... je ne recommencerais plus.
- Je te pardonne ta trahison. Après tout c'est aussi ce que j'aurais fait à ta place. Mais je ne te pardonne pas le fait d'être désormais presque aussi puissant que moi. Pour cette faute, je te condamne à mort. Tu seras livré en pâture au dieu des profondeurs.

Brand se réveille dans le noir, il est encore ligoté.

Il se remémore son passé de prince démon. Son univers était condamné, aussi il a fuit sans regrets. Il a pu, par des arcanes magiques, trouver ce nouveau monde, et prendre rapidement possession de ce corps. Mais quelle ne fut pas sa déconvenue de s'apercevoir que son nouveau cerveau était imparfait, et qu'il ne possédait plus que des bribes de son ancien pouvoir mental.

Mais qu'est-ce ? du bruit ? Le dieu des profondeurs ? Brand se tient prêt, son esprit à l'affût. Mais que peut-il faire contre un monstre plus puissant que Sul lui-même, au point que son maître l'a élevé au rang de divinité, et l'honore de cadeaux et de chair humaine pour avoir la paix ?

Non, pas encore, pas tout de suite. Brand se remémore ses débuts difficiles sur ce monde. Les déboires, les déceptions, quelle dérision pour un prince démon ! Mais il y a quand même eut ce pacte avec la lune. Quel souvenir ! Il n'aurait jamais pensé pouvoir ressentir autant de plaisirs, avec la petite pointe de vice et de culpabilité pour les faire apprécier à leur juste valeur. Comment s'appelle cette déesse déjà ? Ah oui ! Kita !

Cette fois-ci c'est la bonne : une forme lumineuse apparaît dans le noir. C'est une femme à la chevelure argentée. Le dieu des profondeurs a une bien belle apparence, moins que ce ne soit encore un tour de ce cerveau défaillant...

- Contemple ce bijou, que vois-tu ? lui dit la silhouette en lui présentant devant les yeux un pendentif.
- Je vois... je vois...
- Tu sais ce qu'il te reste à faire ?
- Oui.

Brand parcourt le palais, qui résonne encore des échos de la bataille, et de sa victoire. Toute la garde a fuit. Où se cache donc Sul ? Il n'est pas dans la chambre à coucher, ni dans les cuisines, peut-être dans le laboratoire ?

Il a aperçu une petite bille dans le bijou, prisonnière au milieu d'un labyrinthe. Il avait la conviction qu'il devait capturer cette petite bille de métal qui se cognait et se recognait contre tous les murs en vain. Mais la petite bille allait toujours de plus en plus vite, de façon de plus en plus incontrôlée. Au loin il entendait le monstre, le dieu des profondeurs, monter... monter... En désespoir de cause, il a étendu son esprit pour essayer d'arrêter cette maudite petite bille !

En voulant la dominer, c'est son propre esprit qu'il a dominé. Et il a réussi !

Vite ! Elargir tel canal sanguin là, augmenter la masse des neurones ici... Le dieu monte... Supprimer tout ce qui pourrait nuire à ses défenses. Ce sentiment refoulé ici, cette pointe de culpabilité là, mais laisser le souvenir du serment à Kita : c'est trop bon ! Il est maintenant plus fort que le monstre, plus fort que Sul lui-même !

Mais où se cache-t-il donc ? personne dans la bibliothèque ! Aurait-il fuit ?

En passant devant les livres de magie, Brand songe à toutes ces heures d'études qu'il va pouvoir passer à les déchiffrer. La puissance est à portée de sa main. Mais sa vengeance prime.

Mais bien sûr : il est là, dans la salle des cérémonies. Une dernière fanfaronnade ! Serait ce un piège ? L'apprenti sonde la pièce de son esprit. Non, son maître Sul est seul. Brand le toise du regard, en savourant son triomphe à venir.

- Les choses nous apparaissent souvent évidentes, lui dit Sul en rompant le silence, mais il suffit parfois de changer de point de vue pour qu'elles nous apparaissent alors différentes.
- Comment cela ?
- C'est comme essayer de deviner une forme géométrique dans l'espace partir uniquement d'un plan de coupe. Dans la plupart des plans, le cône et le cylindre forment le même type de figure : l'ellipse, mais il suffit de trouver le bon plan pour percevoir leurs différences...
- Où voulez-vous en venir ?
- Si nous pouvions voir d'un seul coup d'il l'ensemble des dimensions, alors nous pourrions peut-être appréhender dans sa globalité le grand dessin de l'univers. Mais nos sens sont ridiculement restreints, et nous en sommes réduits à projeter des lois là où il n'y en a peut-être pas pour comprendre notre destin. Qu'en penses-tu?
- J'en pense que c'est comme regarder de côté quand on marche, cela empêche de voir le but à atteindre.
- Telle est cependant ma philosophie. Nos vies sont tellement minuscules face à l'immensité de l'Univers. En mourant nous ne faisons que rejoindre le grand Chaos.
- Alors mourrez avec toute votre philosophie !

Brand projette son esprit...

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