L’état de guerre a fait surgir dans les campagnes des
difficultés considérables et imprévues. Le paysan français, essentiellement
pacifique, ne demandant qu’à travailler dans la tranquillité, s’est trouvé
subitement en présence de problèmes auxquels il songeait bien de temps en
temps, mais avec l’espérance qu’il n’aurait pas à les résoudre.
Porté par tempérament à voir les choses par leur bon côté
parce qu’il habite un pays au sol généreux qui lui donne, facilement, et en
abondance, ce qui est nécessaire à sa subsistance, et aussi parce que son
climat, à part quelques exceptions de courte durée, est doux et charmant, le
Français moyen s’était habitué à vivre des jours heureux.
Il avait même eu le temps, dans ces trois dernières années,
de rêvasser et de se laisser bercer par des idées qui dureront bien autant que
l’univers : travailler moins tout en gagnant davantage, bien vivre et se
retirer rapidement des affaires avec une bonne retraite.
Tout cela eût été parfait, si nous n’avions pas eu comme
voisin un pays ambitieux, prolifique, guerrier, qui rêvait de conquêtes pendant
que nous ne songions qu’à la paix.
Le réveil est assez brutal, et l’on conçoit qu’il ait fait
naître du mécontentement. Mais la parole est au canon et le moment des
discussions et des disputes est passé. Chacun, au poste où l’a placé sa
destinée, doit accomplir son devoir, comme le soldat fait le sien dans la
tranchée, avec discipline et le désir de remporter la victoire, c’est-à-dire en
réalité de tenir un quart d’heure de plus que l’ennemi que nous combattons.
Dans ce combat pour la liberté et la vie de notre pays, que
nous menons, l’agriculture a un rôle d’importance primordiale à remplir. Car,
pour tenir, il ne suffit pas d’avoir de bonnes armes, des munitions, une solide
organisation et des chefs émérites, il faut aussi avoir des ouvriers et des
soldats résistants, bien nourris.
D’où la nécessité de posséder une agriculture aussi prospère
que possible, compte tenu naturellement de la situation particulière dans
laquelle la place la diminution de la main-d’œuvre valide partie aux armées.
Nous savons combien ce problème de la main-d’œuvre agricole,
déjà inquiétant en temps de paix, préoccupe les Pouvoirs publics ; mais,
quel que soit le nombre des travailleurs restant à la campagne, quels que
soient les moyens de production dont ils disposent, soit en matériel, soit en
attelages, il faut que la terre produise le maximum de ce qu’elle peut donner.
Il faut, a dit le ministre des Finances, « que les
hommes et les femmes de l’arrière produisent plus pour que la France ait moins
à importer de l’étranger. Il faut qu’ils produisent plus pour que la France
puisse exporter plus vers l’étranger et se procurer les devises qui nous
permettront d’acheter au dehors des matières premières et des armes. »
Nous entendons dire que des fermières vendraient leurs
troupeaux avec l’intention de venir chercher du travail en ville. C’est une
manière de fuir son devoir que de quitter la terre en ce moment. Chacun doit
rester à sa place malgré la fatigue, malgré le surmenage. La guerre sera gagnée
par le plus tenace, le plus résistant, par celui qui exécutera son travail
consciencieusement, aussi petit, aussi obscur soit-il, ou semble-t-il être aux
yeux de celui qui l’effectue.
De 1914 à 1918, fermiers et fermières françaises ont donné
l’exemple du devoir ; soyons assurés qu’il en sera encore de même cette
fois-ci, et que les déserteurs de la terre seront des exceptions.
D’ailleurs, si les prix ont longtemps découragé les
agriculteurs par leur faiblesse, la reprise qui s’est manifestée depuis le mois
de septembre est de nature à améliorer sensiblement la situation.
Tout a monté, et les niveaux atteints sont rémunérateurs On
peut même pronostiquer, sans courir le risque de se tromper, que ces niveaux
seront dépassés. Les prix de la viande en particulier se raffermiront, tant les
besoins sont élevés. Ceux qui conserveront leur bétail, au lieu de le vendre
prématurément, en seront sûrement récompensés : gardez les veaux et les
vêles.
Les moyens de production étant diminués en regard d’une
augmentation des besoins, il est manifeste que les tendances seront à la
hausse. Aussi, on comprend mal l’abandon des fermes par ceux qui les occupent,
sous prétexte que les travaux sont pénibles. Ils sont pénibles, c’est un fait,
mais ils sont productifs, ce qui concilie l’intérêt des particuliers avec
l’intérêt général qui commande de produire au maximum ce qu’on peut, chacun
selon ses moyens.
Les besoins des armées en viande de bœuf étant
considérables, la population civile devra se rabattre sur les autres viandes
qui, par suite, prendront de la valeur. Or, parmi les animaux susceptibles de
donner rapidement de grandes quantités de viande de bonne qualité, figurent les
porcs et les animaux de basse-cour, volailles et lapins. Il faut donc porter
les efforts sur ces productions qui sont généralement du domaine de la
fermière, avec la laiterie.
En raison de sa rapide multiplication et de son rendement
élevé, puisque le porc est utilisable en totalité, c’est son exploitation qui
est appelée à donner dans le temps le plus réduit les quantités les plus
élevées de viande. C’est donc vers l’accroissement de son élevage qu’il faut
s’orienter.
De nombreuses personnes peuvent s’y intéresser, rentiers,
employés, ouvriers d’usines, agents des chemins de fer, et en général tous ceux
qui vivent à la campagne ou dans les faubourgs des grandes villes et qui
peuvent aménager facilement et à peu de frais, dans un coin de leur jardin, un
réduit dans lequel ils engraisseront un porc à l’aide des résidus de cuisine,
de son et de farineux qu’ils trouveront facilement dans le commerce local.
Cela se faisait autrefois ; il faut revenir à cette
méthode.
D’autres, mieux installés, pourront organiser la production
sur une plus grande échelle en recueillant les déchets des établissements
publics ou privés (écoles, casernes, hôpitaux, restaurants, etc.). En temps de
guerre, rien ne doit se perdre, et il n’y a pas de si petites économies qu’on
ne puisse réaliser.
À ce point de vue, je me permettrai de faire remarquer que,
dans les grandes villes, de nombreux abus sont à réprimer. Si certaines
personnes, par nécessité ou par tempérament, se restreignent, d’autres au
contraire ne semblent pas avoir encore bien saisi que le gaspillage n’est plus
de saison. Je ne veux pas dire qu’il faut cesser d’acheter, ce qui aurait pour
les affaires les plus graves conséquences ; mais il faut savoir tirer
parti de tout et ne rien laisser perdre.
On demande des vieilles ferrailles. On peut en trouver des
milliers de tonnes dans les vieux greniers et dans certaines fermes, où les
instruments aratoires hors d’usage sont là, à la pluie, qui attendent la
destruction par la rouille.
On recherche les vieux papiers. Je connais des vieilles
meules de paille, dressées il y a des années, qui pourrissent petit à petit,
sans que personne s’en préoccupe. Tout cela constitue des valeurs en temps de
guerre ; nous devons les utiliser.
Élevez donc et engraissez des porcs qui utiliseront tous les
déchets que vous pourrez vous procurer. Si des agriculteurs veulent acheter un
verrat de bonne race, le yorkshire par exemple qui améliore les croisements par
un accroissement de précocité et de qualité de la viande, le Ministère de
l’Agriculture vous encouragera par une subvention de fonctionnement normal, à
laquelle s’ajoutera une prime d’achat pouvant s’élever à 300 francs par verrat,
s’il provient d’une étable réputée.
P. GUIGNOT,
Ingénieur agronome.
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