Accueil  > Années 1940 et 1941  > N°598 Avril 1940  > Page 211 Tous droits réservés

Élevage naturel de la truite

Conditions « sine qua non ».

— Dans toutes les propriétés rurales, fermes, maisons de campagne, châteaux, etc., où il y a une source ou une fontaine persistante, ainsi que partout où l’on peut dériver de l’eau courante et fraîche, soit pour l’arrosage d’un potager ou d’une prairie, soit pour alimenter une turbine ou une roue hydraulique, il est toujours possible de pratiquer l’élevage naturel de la truite au profit du propriétaire.

Il suffit de savoir que la truite commune (Salmo fario) est un poisson très rustique, de croissance très rapide, pouvant peser 500 grammes à 5 ans, et mesurer 30 centimètres de longueur. L’augmentation de poids dépend avant tout de la richesse de l’eau et de la nourriture distribuée. Elle est en moyenne de 15 grammes à 1 an, de 80 grammes à 2 ans, de 300 grammes à 3 ans, âge auquel on peut commencer à consommer. À partir de cet âge, la truite prend environ 100 grammes de poids tous les ans.

Ce qu’il faut savoir.

— La truite de rivière a besoin, pour prospérer, de disposer d’une eau habituellement limpide, aérée, courant sur un fond pierreux ou sableux, dont la température, en été, ne descend pas au-dessous de 16 degrés. Ces conditions sont presque toujours remplies dans les pays de montagne, partout où il y a des sources vives nombreuses.

C’est d’ailleurs un poisson carnassier très vorace, doué d’un fort appétit, qui recherche avidement les proies vivantes (œufs de poissons, larves d’insectes, crustacés, mollusques, vers, alevins, vérons, ablettes, chabots, etc.) et jusqu’à leur propre progéniture.

La truite fraie pendant les mois les plus froids de l’hiver, généralement en décembre et janvier, de préférence à proximité d’une source, sur un fond caillouteux ou sableux, lorsque la température de l’eau se maintient entre 6° et 11°. Chaque femelle, du poids de 500 grammes, pond un millier d’œufs assez gros, de 5 millimètres de diamètre, qu’elle dépose sur le sable, dans les petits courants, là où l’éclairage est très atténué.

La durée de l’incubation varie entre deux et trois mois. Après l’éclosion, la vésicule ombilicale met un mois à un mois et demi pour se résorber. Jusqu’à ce moment, les alevins sont très vulnérables ; aussi doit-on faire tout son possible pour les défendre de leurs ennemis.

Les frayères artificielles.

— Pour bien réussir l’alevinage naturel, il faut un emplacement convenable, aussi rapproché que possible de la source, ou de l’arrivée d’eau, là où elle est la plus fraîche. En outre, l’endroit choisi pour la ponte (frayère) devra être rendu aussi obscur que possible, soit par des rondins de bois, soit par des fascines ou fagots jetés en travers du ruisseau ou de la rigole.

Pour cet objet, rien ne vaut le ponceau en madriers jointifs, servant au franchissement du chenal. C’est dans le voisinage que l’on lâche les reproducteurs, au nombre de 3 mâles, par exemple, pour 4 femelles, peu de temps avant la maturité des œufs et de la laitance. Auparavant, on a eu soin de garnir le fond de la rigole, sous le ponceau, de sable graveleux bien propre ou, s’il y en a déjà, on le remuera au râteau, afin de le nettoyer, les matières terreuses se trouvant entraînées, car les œufs ne doivent jamais se trouver en contact avec la matière organique de la vase.

Cela fait, un peu en aval du ponceau, on tend un grillage à mailles de 22 millimètres, qui obligera les reproducteurs à rester cantonnés dans le coupon d’amont, le plus propice à l’alevinage. Aussitôt la ponte terminée, on s’emparera des reproducteurs, que l’on transportera, dans le coupon d’aval, puis l’on remplacera le gros grillage par de la maille plus petite, genre garde-manger, qui s’opposera à son tour à l’évasion des alevins.

Pendant leur séjour dans le coupon d’alevinage, les reproducteurs devront recevoir quelques aliments, mais en petite quantité, de préférence des petits poissons, des moules, des crevettes, des déchets de boucherie hachés, toujours au-dessous de la frayère, pour éviter les souillures.

Alimentation des alevins.

— Pendant le premier mois, il convient de faire des distributions nombreuses aux alevins, cinq à six par jour, mais en donnant très peu de nourriture à la fois, par exemple de la pulpe de rate et de la pulpe de foie passées au tamis, que l’on mélange avec un peu de remoulage. C’est ce qui convient le mieux au début. Le deuxième mois, on pourra donner du sang cuit ou du sang frais défibriné, pétris à raison de deux parties pour une partie de farine de seigle. Par la suite, à partir du quatrième mois, on donnera des déchets de viande, provenant des abattoirs, que l’on divisera en la faisant passer au hachoir.

Pour éviter de souiller l’eau des bassins ou du ruisseau, il est recommandé de distribuer la nourriture sur des tôles perforées immergées dans l’eau au-dessus d’un bac à fond plat, qui reçoit les particules, non consommées. On se base sur les résidus pour régler la nourriture qui doit constamment être renouvelée. Par 1.000 alevins, on donne entre 5 et 10 grammes de pulpe pendant le premier mois. de 10 à 75 gr. pendant le deuxième mois, 75 à 120 gr. le troisième mois, 1 kilo à 9 mois, 2kg,800 à 2 ans, 11 kilos à 5 ans.

Conduite de l’élevage.

— Lorsque la frayère a été bien conditionnée, et que l’on a retiré les reproducteurs peu de jours après la ponte, pour les remettre dans leur bassin, ou simplement dans le ruisseau, en aval du barrage grillagé, que l’on remplace par de la toile métallique genre garde-manger qui s’opposera aux évasions d’alevins, on peut facilement compter sur un pourcentage de réussite d’un quart. C’est ainsi que, avec les quatre femelles et les trois mâles mis en frayère, on obtiendra, défalcation faite des œufs non fécondés, des morts à l’éclosion et, pendant les quatre premiers mois, environ 1.000 truitelles qui pourront servir au peuplement du ruisseau, des bassins d’engraissement, le surplus étant vendu aux particuliers désireux d’entreprendre également l’élevage de la truite.

Il s’agit là d’une spécialité très récréative, et de bon rapport pour les propriétaires pouvant s’y livrer sur une certaine échelle, surtout s’ils disposent d’un grand nombre de bassins alimentés par un ruisseau d’assez fort débit, où on les nourrira avec des produits aussi peu coûteux que possible, tels que déchets de boucherie et rognures d’abattoir passés au hachoir ; viande de poissons salés, également hachés, après avoir été dessalés ; mélange de sang cuit, farine de poisson et farine de riz ; mélange de poudre de viande, de sang frais et de farine de blé ; mélange de sang, de farine de poisson et de tourteau ; escargots, coquillages cuits et décoquillés, etc.

Enfin, pour agrémenter et corser le menu de ses pensionnaires, il est recommandé d’installer en permanence des verminières au-dessus des bassins, et de pratiquer l’élevage de daphnies et des crevettes d’eau douce.

J.-B. NICOLAS.

Le Chasseur Français N°598 Avril 1940 Page 211