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Le lancer léger

Le chevesne (1).

Les appâts (suite).

— Je vous disais donc que la petite cuiller plombée en tête me semblait l’appât type pour le chevesne.

Petite cuiller avec le plomb tout contre, appât réduit et compact, ne dispersant pas l’attention du poisson.

Palette blanche ou dorée, mais de préférence noire ou bariolée pour l’eau claire et les jours de soleil. Avant tout il faut que cette palette tourne très bien, à la moindre sollicitation, et, si c’est une palette de forme longue, qu’elle tourne presque collée à la tige, et non papillonnant et s’écartant.

Il est très utile de vérifier à l’avance l’allure de ces cuillers et leur facilité de rotation.

Une baignoire n’est qu’un pis aller, mieux vaut essayer à la rivière ou dans un lavoir. Car tout le monde n’a pas à sa disposition, comme mon ami C. S. C. (que Tony Burnand qualifie de « bricoleur de génie »), une maison entourée d’eau où l’on peut essayer ses cuillers par la fenêtre ! ...

Il n’existe presque pas de cuillers franchement mauvaises. Presque toutes peuvent être rendues excellentes avec un très léger coup de pince plate. Le tout est de savoir le donner au bon endroit. Beaucoup de cuillers qui tournaient à merveille seules refusent tout service quand on leur adjoint un plomb en tête. La forme de ce plomb a beaucoup d’importance. Ces plombs en forme de « tête de poisson » que l’on trouve dans le commerce ou que l’on fait soi-même avec du tuyau à gaz empêchent souvent la cuiller de tourner si on les met la pointe en avant. En les retournant, gros bout en avant, on obtient en général une rotation parfaite.

Certaines cuillers montées rigides, plomb et palette sur le même axe sans boucle, ne tournent pas, et il suffit de plier légèrement l’axe entre plomb et cuiller pour obtenir la rotation.

Il faut avoir des appâts de poids total variable suivant les courants et les profondeurs, et pouvoir utiliser toute la gamme de puissance de la canne, en partant d’ailleurs d’un minimum inférieur à celui qui lui est attribué. Par exemple, pour une canne de 400 grammes, des cuillers de 3, 4, 6 et 8 grammes. Classez-les soigneusement dans les compartiments de votre boîte. Il est utile aussi d’avoir quelques palettes un peu larges, un peu trop grosses en apparence pour la pêche au chevesne, ce que j’appellerais de petites cuillers à brochet, par exemple des palettes de 27 millimètres, afin de brasser l’eau vigoureusement et battre le rappel dans certains remous violents ou en cas de légère crue.

Le chevesne est un animal d’une extrême prudence vis-à-vis de la présence humaine. La grosseur d’un bas de ligne ne le rebute pas » mais, s’il a vu une silhouette suspecte ou senti grincer sur le gravier les clous d’un soulier, il s’enfuit de toute sa vitesse et rien ne pourra plus le tenter. Donc il est très utile, quand on pêche ce poisson :

    1° de marcher doucement et chaussé d’espadrilles ou de caoutchouc ;

    2° de lancer loin, si possible.

Une chute légère d’un petit appât ne l’effraye pas ; au contraire, il se précipite pour voir, et, si la cuiller est déjà en mouvement, il y a bien des chances pour qu’il s’accroche.

Lorsqu’on pêche les petits remous qui se forment dans les rivières à fort courant, à l’aval des grosses roches, on a souvent de ces touches instantanées qui récompensent un lancer de haute précision. Mais, si vous avez le temps de manœuvrer votre cuiller, faites-le avec le plus de lenteur et d’irrégularité qu’il vous sera possible.

Donnez deux tours de manivelle, puis un tour au ralenti, élevez et baissez la pointe du scion, portez-la à droite et à gauche, ferrez dans le vide par petites saccades. Imitez les agaceries de la jeune fille qui fait jouer le chat avec une bobine pendue à une ficelle.

Vous verrez souvent un bon lanceur ne rien prendre parce qu’il « mouline mayonnaise », comme dit Constantin-Weyer, et un autre faire des captures parce que son rythme est syncopé, volontairement ou non.

En principe, on a toujours intérêt à lancer vers l’amont et ramener vers l’aval, après avoir, bien entendu, bien laissé plonger l’appât. L’idéal est de raser le fond sans l’accrocher. C’est la même règle pour toutes les pêches au spinning en eau courante, et je vous l’ai déjà énoncé maintes fois. Aussi, quand le courant est trop violent, cette manœuvre peut devenir impossible, car il faudrait ramener trop vite, ou tout simplement fastidieuse, si vous avez le tempérament un peu nonchalant. Alors il reste la ressource de pêcher comme pour le saumon, « across and down stream », en travers et en dessous. Lancer vers l’autre rive, laisser décrire un arc de cercle, et ramener le long de votre rive. Pendant la traversée tournante, il n’est pas défendu de pratiquer d’amples relâchés, voire de rendre prudemment du fil en tournant la manivelle à l’envers.

Dans les cours d’eau à bancs de sable, type Loire, il est des emplacements privilégiés que les riverains désignent sous le nom de « culs de grèves ». Ce sont les places où un banc, que parcourait un petit courant profond, plonge brusquement vers un gouffre mystérieux. Il est rare que quelques poissons ne soient pas à l’affût à cet endroit. Si vous lancez vers le profond, vous risquez de les mettre en fuite, non pas à cause de la chute de l’appât, qui, je l’espère, sera discrète, mais à cause du sillage de la ligne ou même, tout simplement, de l’ombre de celle-ci, s’il y a du soleil. Il est bien préférable d’envoyer carrément la cuiller en amont, en plein sur le banc de sable, où elle creusera un sillage pour venir tomber soudain dans l’eau profonde, où très souvent elle sera saisie aussitôt. Toutes les fois qu’il existera un remous dans le courant derrière une roche, un bateau à l’ancre, une digue, une pile de pont, arrangez-vous à y faire passer votre cuiller.

La touche du chevesne est extrêmement brutale, mais sa défense est assez brève. C’est un rageur qui, furieux d’être piqué, tire comme un sourd, mais c’est aussi un « dégonflard » qui ne supporte ni la douleur ni un effort prolongé. Le tout est donc de ne pas être cassé à la première attaque, ce qui, avec le lancer léger, est à peu près impossible, grâce au frein réglable. Ensuite, c’est du « tout cuit ». Il n’y a pas de poisson plus facile à prendre par cette méthode que le chevesne, si gros soit-il. Un seul danger : le décrochage. Il n’existe d’ailleurs que si le poisson est pris par le bord de la lèvre, laquelle est assez fragile. Mais, si le frein n’est pas réglé trop dur, et si vous tenez sans rémission la canne haute sans cesser un instant de mouliner, il est presque impossible que votre prise s’échappe. Excepté, bien entendu, si elle fait entortiller le gut autour d’un piquet ou d’un roseau, au cas où la rivière serait parsemée d’obstacles.

Vous prendrez beaucoup de très petits chevesnes. À vous de voir si vous voulez les relâcher pour les laisser grandir. Ils sont excellents en friture et excessivement nuisibles dans des eaux convenant à la truite. Ailleurs, je comprends qu’on préfère les laisser acquérir une taille suffisante pour en faire des combattants intéressants, poissons de sport par excellence, puisque leur capture ne nous apporte qu’une émotion sans profit. Ce sont même ceux-là que je remets souvent à l’eau, une fois vaincus, faute de savoir à qui les donner.

A. ANDRIEUX.

(1) Voir nos 601 et 602.

Le Chasseur Français N°603 Novembre 1941 Page 530