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La propagation des poissons carnassiers

et plus spécialement : brochet et black-bass.

J’ai exposé, dans un précédent article, le rôle des poissons carnassiers dans nos eaux douces. Je reviens aujourd’hui sur cette question pour me placer au point de vue du pêcheur et du propriétaire d’étang, et examiner dans quels cas leur propagation doit être encouragée ou interdite, car, si nos carnassiers ont dans l’ensemble un rôle utile, il est cependant des cas où on n’a pas besoin d’eux et d’autres où ils peuvent être franchement nuisibles.

Deux conditions dictent la conduite à suivre :

    1° La propagation envisagée est-elle nécessaire ? Autrement dit, améliorera-t-elle le rendement piscicole de l’étang ou de la rivière envisagée ?

    2° L’espèce à introduire sera-t-elle dans une eau qui lui convient ? Ici, en effet, il ne s’agit pas seulement de mettre des alevins bien vivants ; il faut encore que la croissance de ces poissons se fasse dans des conditions normales, que leur frai soit possible, que les œufs puissent éclore, que les alevins éclos y trouvent subsistance, qu’en résumé tous les besoins vitaux qui caractérisent chaque espèce soient satisfaits à chaque âge de la vie. Ces choses-là peuvent paraître évidentes. En réalité, on les a ignorées systématiquement dans toutes les tentatives d’acclimatation et de repeuplement réalisées depuis quelques années ; et les désastres ont alterné avec les échecs. Avait-on besoin du poisson-chat ? Non ! Il n’empêche qu’on en a mis partout. Idem pour la perche-soleil, avec une circonstance aggravante, c’est que cette espèce comprend aux États-Unis plusieurs variétés dont une seule est recommandée par les services officiels comme atteignant une demi-livre à une livre, mais c’est d’une variété naine que nous avons été gratifiés.

Les essais d’acclimatation des deux black-bass étaient justifiés, car ces cousins d’Amérique de notre perche lui sont supérieurs sur bien des points. Toutefois on a toujours ignoré que l’espèce à grande bouche était un poisson originaire des lacs et eaux calmes de la Floride et États voisins, donc-poisson d’eau tiède par excellence, tandis que l’espèce à petite bouche est un poisson d’eau courante et fraîche des États américains du Nord.

On a laissé tomber l’espèce à petite bouche, comme ayant une croissance moins rapide que l’autre. On a essayé de faire de cette dernière une panacée universelle, une sorte de succédané de la truite, sans se soucier aucunement de ses besoins vitaux. De tels errements ne pouvaient qu’aboutir à des mécomptes ou des échecs complets qu’il eût été facile de prévoir. Au point de vue salmonidés et notamment en ce qui concerne la truite arc-en-ciel, les résultats ont été aussi décevants pour les mêmes raisons, tandis que d’excellents résultats étaient obtenus en Suisse, en Angleterre et plus récemment localement en certains points des Alpes, d’Algérie et du Maroc. J’y reviendrai si j’en ai le temps.

Revenons donc à notre brochet et au black-bass à grande bouche.

Cas où leur propagation est inutile.

— Toutes les rivières à truites et autres salmonidés. Ces rivières sont, en effet, de par leur eau froide, peu favorables à la blanchaille, et une grosse destruction de truitelles est certaine. La coexistence naturelle brochet-truite est rare, mais existe et toujours au grand regret des riverains. En général, on a, à partir des sources, une zone de truites et truitelles exclusivement ; puis, à mesure qu’on descend vers l’aval, une zone où cohabitent le brochet et la grosse truite qui n’a rien à en craindre ; puis, plus bas encore, la zone à blanchaille.

Dans les petits lacs à salmonidés, la nuisance du brochet est également évidente. Par contre, dans les grands lacs, comme les lacs suisses, brochets et salmonidés fréquentent des zones différentes, et pratiquement ne se gênent pas les uns les autres. Quant au black-bass à grande bouche, il ne réussit pas dans les eaux trop froides ou à courant violent. Il y végète et dévale, dès qu’il le peut, vers des eaux plus calmes et plus chaudes.

Cas où le brochet est inutile.

— Tous les élevages de carpes sélectionnés à croissance rapide, dépourvus de blanchaille et où la pêche est annuelle. Il n’y a cependant aucune contre-indication d’immerger avec les carpillons quelques alevins de black-bass d’un an plus petits qu’eux et qui profiteraient mieux des têtards, grenouilles, libellules et insectes flottants, car cette nourriture est peu on pas utilisée par la carpe. Dans toutes les eaux fermées ou sans courant, de faible profondeur, où l’eau s’échauffe fortement en été, et si l’on a un peuplement abondant de grenouilles, perche-soleil ou toute autre espèce médiocre, le bass est extrêmement recommandable. Sa vitesse de croissance est, en effet, maximum de 18° à 25°, alors que ces températures arrêtent celles du brochet.

Le repeuplement en poissons des sport, quels qu’ils soient, suppose, dans tous les cas, des eaux biologiquement riches ou contenant des espèces envahissantes et nuisibles. On doit donc s’en abstenir dans les eaux pauvres ou polluées, où le fretin a déjà de la peine à subsister ; et même en ne se plaçant qu’au point de vue souvent égoïste des pêcheurs au lancer, car le rendement serait décevant. Ces espèces, comme toutes celles qui grossissent vite, ont besoin d’une alimentation abondante.

Cas où le brochet est utile.

— C’est celui de la majorité de nos rivières de France à poissons blancs. Le vairon et le hotu y règnent en maîtres aujourd’hui. Ils accaparent la nourriture, détruisant le frai, et les alevins des rescapés des autres espèces ne craignent plus le brochet qui a presque disparu et n’intéressent pas les pêcheurs. Ailleurs, le chevesne, la perche-soleil, et des essaims serrés de perchettes dégénérées, qui ne grossissent pas, font le même travail et commandent littéralement les eaux envahies. Même situation dans certains étangs qu’on pêche seulement tous les deux ou trois ans, où l’excès de blanchaille retarde la croissance des carpes et des tanches. Ce sont ces eaux-là qui sont justiciables d’un réempoissonnement massif en poissons carnassiers, car la rupture de l’équilibre biologique est évidente et eux seuls sont capables de le rétablir.

Le brochet dans les eaux courantes ou froides, le black-bass à grande bouche dans les eaux tièdes, fermées ou stagnantes (les deux espèces pouvant être quelquefois associées) donneront pour ce faire les meilleurs résultats.

Voilà les notions indispensables pour mener à bien l’alevinage de ces espèces.

J. PRUDHOMME,

Fédération de pêche du Maroc.

Le Chasseur Français N°605 Janvier 1942 Page 21