Modeste contribution à l’histoire du marché noir.
A chasse aux corbeaux, ou plutôt le tir des jeunes
freux sur les grands arbres de la colonie du parc de Vervoz (Ardennes), en
mai-juin, était considéré avant la guerre comme un divertissement mineur et
quelque peu puéril, une folâtrerie, prétexte à réunions, ébats et déjeuners.
Toute gravité s’en trouvait bannie, alors que n’importe quel autre genre de
chasse, fût-ce la tendue aux ortolans, en comporte une part. On y rajoutait
même des éléments de rigolade, tel, classique, le corbeau empaillé solidement
fixé dans une fourche au haut du plus haut sapin et qui encaissait, impavide,
les mousquetades et les imprécations du novice, celui-ci hypocritement
conseillé par le chœur critique des anciens :
— C’est singulier ... — Quel plomb
tires-tu ? — Essaie donc ceci, du 3 en douilles de 70. — J’ai
l’impression que tu fais bas, tu devrais couvrir un peu plus l’oiseau ...
Le matin, on réussissait généralement à garder son sérieux
jusqu’au quinzième coup. Après midi, l’hilarité, chez l’un ou l’autre des
conjurés, éclatait beaucoup plus tôt, sous les menaces de congestion produites
par les efforts de retenue.
C’était là essentiellement une chasse d’équipe. Il y avait
l’équipe de Gustave, l’équipe du cousin Marcel, sa famille admirative
tendrement groupée autour de lui, celle d’Henri Flach, Marcel Lafite
et René Vislaire, ce dernier maintenant sans conteste la plus forte
moyenne de cartouches tirées — son chauffeur devait brouetter la réserve,
— et celle de Max et Charles, lesquels, par ces premières chaleurs
accablantes, ne voyaient qu’une ombre au tableau : le manque total de
bistrots sous les ombrages condruziens.
Il existe à Vervoz, au lieu dit « Derrière chez
Adèle », sans que cette dénomination implique la plus légère équivoque,
une rangée de hêtres trois fois séculaires, majestueux, tous semblables dans
leur force et leur puissance, qui dominent le terrain en contrebas et
formeraient la rampe du plus étonnant théâtre de verdure. Je surpris Charles un
jour en méditation devant cet émouvant décor naturel. Je le supposai en proie
aux mêmes inspirations que les miennes.
— Hein ! lui dis-je, Cyrano là-dedans, ou Le
Tour du Monde en 80 jours ... Quel merveilleux théâtre ! ...
— ... Sans doute, consentit Charles, mais surtout
quelle terrasse ! Trois fois comme celle du Métropole (il est bruxellois).
On y mettrait mille personnes au frais et à l’aise, sans que les garçons soient
gênés pour circuler ...
L’opinion de pareil technicien me donna à penser. L’année
suivante, je disposai sous la mousse, à des endroits déterminés que ne
pouvaient atteindre les rayons du soleil, quelques dépôts de
rafraîchissements : ici un bock, là une fillette de muscadet ou de pouilly
fumé. Ainsi, avant l’aviation, les explorateurs polaires installaient des
cairns de pemmican et de poisson séché.
Je cherchai ensuite, à l’approche d’une de ces caches, et ce
ne fut pas difficile, à provoquer les lamentations de Charles sur la sécheresse
ambiante. Puis, tel Moïse frappant le rocher de sa verge, j’écartai la mousse
du canon de mon fusil et découvris, aux yeux extasiés de Charles, des flacons
couverts d’une buée glacée.
Par après, il ne déambulait plus, comme les autres
corbeautiers, tête levée jusqu’au torticolis pour découvrir l’innocent gibier.
Sa position faisait plutôt croire à un chercheur de morilles.
Il y avait encore Jean et José, Arthur et Gaby et, enfin,
exception à cette règle d’équipe, Georges de Tudert, qui venait tout seul, d’un
trait d’auto, de Tours, annonçant son arrivée à un quart d’heure près.
La fin de la guerre et les difficultés économiques, le
louable souci de ravitailler les populations urbaines en proie à la famine
firent envisager sous un angle plus pratique l’exploitation de la corbeautière,
devenue, en la circonstance, une manne providentielle.
Au début de la campagne corbicide, le conseil
d’administration d’un grand magasin d’alimentation bruxellois, séduit par un
exposé de mon frère et porte-parole, se déclarait prêt à absorber toute notre
production à condition que la volaille arrivât quotidiennement, par convoyeur,
et dans un état de fraîcheur impeccable. Des femmes en tabliers blancs
plumeraient publiquement sans arrêt. Les oiseaux, galamment parés et troussés,
seraient exposés en vente à 10 francs, dont les trois quarts reviendraient
au producteur que j’étais. Mais ces séduisantes perspectives restèrent du
domaine de la chimère. Il fallait, pour être en règle avec les ordonnances,
obtenir une approbation du prix de la denrée des ministères des Affaires
économiques et de l’Agriculture ...
Mon frère, diligemment, y fit plusieurs démarches, sans
réussir à arracher leur consentement aux messieurs Soupe intéressés qui,
n’arrivant pas à retrouver dans les mercuriales le prix des corbeaux en mai
1940, et pour cause, s’épouvantèrent devant les responsabilités et
s’obstinèrent, malgré les raisons d’intérêt général évidentes, à laisser
indéfiniment « pendre » l’affaire ...
La grande épicerie refusant dès lors de se compromettre, je
dus trouver des débouchés dans le trafic extra-officiel — c’est sans doute
de ce négoce de corbeaux que vient l’expression « marché noir »,
— avec la conscience de rendre d’éminents services à la communauté en
corsant son ravitaillement étique d’une viande saine, appétissante et
savoureuse.
Si la moule est l’huître du pauvre, le corbeau, en pareille
circonstance, figurait le perdreau du citadin dépourvu, ou, à tout le moins, le
pigeonneau. Je sus, en effet, par des observateurs embusqués sur la place de
Bruxelles, que les restaurants servirent quotidiennement du pigeon pendant une
période qui coïncidait étrangement avec mes envois massifs. Cette métamorphose,
au sujet de laquelle je récuse toute responsabilité, car je livrais des
corbeaux, de loyaux et ventrus jeunes corbeaux, à visage découvert, procédait d’ailleurs
d’une psychologie altruiste et charitable. Vendus comme tels, peut-être que
personne n’en aurait voulu. Transformés en colombins, ils passaient ainsi que
communiqués de la B. B. C. Au surplus, têtes et pattes prudemment
tranchées, convenablement accommodés en même temps que d’authentiques pigeons
et servis dans le même plat, je défie neuf consommateurs sur dix de faire la
distinction entre les deux espèces. La chair est de même grain, couleur et
goût, avec au moins autant de vitamines, de calories et pouvoir nutritif. Pour
les jeunes, bien entendu. Le vieux corbeau est redoutable à mastiquer, mais
fait un excellent pot-au-feu, connu, dans le Perche, sous l’appellation gamine
de « soupe à la poule nouère ».
En pâté, les jeunes — toujours — seraient plutôt
supérieurs aux pigeons, le fumet de gibier étant légèrement plus accentué.
Est-il quelque chose de plus propret, de plus sain, de plus dodu que ces jeunes
oisons qui n’ont jamais posé patte à terre et dont les premières semaines se
sont poétiquement écoulées dans les ramures bruissantes, sous les tièdes
baisers du soleil de mai ?
En vérité, quand on y songe, c’est autrement appétissant
qu’un jeune poulet compromis depuis sa naissance par l’ignoble promiscuité du
fumier. La gastronomie n’a pas fait au jeune freux la place qu’il mérite. Cette
injustice vient probablement de ce que les ignorants, c’est-à-dire légion, le
confondent avec le corbeau légendaire du champ de bataille, le mangeur de
cadavres.
Il n’en est rien. J’eus soin d’y insister auprès d’un
coquetier de Seraing qui vint en enlever un paquet pour faire un essai de vente
à son magasin. Mais ici, point de mise en scène, de fioritures, d’accortes
plumeuses en rubans et bavolets, la marchandise telle quelle, habillée, avec
têtes et pattes, ce qui, je ne sais pourquoi, jette toujours un léger froid. Je
lui avais confectionné une énorme pancarte à placarder au-dessus des volatiles
afin d’apaiser les répugnances et de rectifier les préjugés d’une clientèle mal
Informée :
FREUX DES MOISSONS
(Trypanocorax frugilegus)
— rien des charognards —
exclusivement granivores et insectivores.
Sujets dans la fleur de l’âge.
Excellents en bouillon, rôts, à l’oie à l’instar de Visé,
en pâtés, en salmis, à stériliser, etc. ...
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L’astucieux coquetier fit même imprimer en polycopie un
petit livre de recettes ad hoc qui n’eut, il faut bien l’avouer, pas
beaucoup plus de succès que sa camelote. L’expérience prouva aux divers
grossistes qu’il était préférable de parer le trypanocorax, tout frugilegus
qu’il fût authentiquement, des plumes innocentes de son compère le columba
livis ou palumbus, au choix de l’amateur.
La question du transport souleva maint problème. Le chemin
de fer, d’abord, se chargea de plusieurs expéditions qui ne furent pas toutes
heureuses. Les corbeaux, empilés comme sardines, pour peu qu’il y eût quelque
délai dans le voyage, ou que la température fût trop aimablement printanière,
se faisandaient au delà des pronostics les plus pessimistes, et les bulletins
de réception accusaient une proportion catastrophique de « sujets
verts » ou « confisqués par les services d’hygiène ».
Il fallut se résigner à établir un va-et-vient, de porteurs.
Les valises, énormes et pesantes, dont ils étaient chargés, ne manquaient pas,
dans les trains et sur les quais des gares, d’alerter le flair des contrôleurs
du ravitaillement aux aguets du lard, du beurre ou de la farine illicitement
ambulatoires. C’était la revanche et le divertissement de cette fastidieuse
mission de coltinage. Le porteur feignait mille craintes et ruses pour attirer
l’attention des intègres fonctionnaires, bouillant de dépister la fraude, et
goûtait une joie sans mélange, quoique non exprimée, à les voir plonger
avidement les mains à travers les couches de corbeaux jusqu’au tréfonds des
valises, dans l’espoir toujours déçu d’y découvrir une denrée prohibée.
Leur déconvenue se corsait bientôt de démangeaisons, légères
sans doute, mais insistantes et tenaces, car les diablesses de bestioles sont
difficiles à capturer, causées par les bataillons d’infiniment petits
abandonnés par les cadavres aux mains impies qui les tripotaient rageusement.
Car, en dépit de leur enfance éthérée, à cent pieds au-dessus du sol et des
misères du monde, ces chers innocents, dès le premier duvet, dans le nid
familial, sont accablés d’hôtes indiscrets. Il est vrai que le roi des animaux
lui-même, le lion, n’en est pas épargné.
C’est l’inconvénient majeur de la chasse aux jeunes freux
lorsque, d’aventure, on est obligé de transporter personnellement son butin.
Cela peut donner occasion à des scènes familiales douloureuses pour
l’amour-propre du chasseur, mis en quarantaine sous son propre toit.
Jean LURKIN.
Le testament du tireur (*). — Sous ce titre,
notre collaborateur, M. Jean Lurkin, a consigné, dans le style enjoué et
alerte qui lui est si particulier, ses efforts, ses expériences et ses
souvenirs de tireur, soit en chasse, soit aux pigeons. Les novices y trouveront
des enseignements judicieux ; les anciens, l’écho de maintes réflexions et
expériences personnelles.
(*) Chez Mme Lurkin, 53, rue de la Victoire, Neuf-Mesnil,
par Haumont (Nord) ; un ouvrage de 320 pages avec 40 gravures de
Maissen, 300 francs (Chèques postaux Lille 115-96).
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