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Plaisir de la pêche en hiver

Décembre : seuls les fous ou les héros se risquent sur la rivière.

Pêcher en hiver peut être un plaisir. Peu de pêcheurs, encore moins de profanes (j’entends les non-pêcheurs, ceux qui vous demandent quel plaisir il peut y avoir à tenir une canne à la main) connaissent cette joie. Dans les trop nombreux hivers que j’ai passés au bord de l’eau je n’en ai rencontré, en effet, que rarement. Rares, surtout, ceux qui pèchent à la mouche. Et cependant l’hiver apporte les plus grandes satisfactions. Celles qui font penser, rêver, savourer le plaisir quand le soir, au coin du feu, on revoit la séance de pêche tout en somnolant, à l’instar du brave chien, seul témoin de vos exploits, qui dort dans la cheminée.

Je connais un coin merveilleux. C’est un tournant de la rivière. Sur la rive où je pêche, le talus, haut de quelques mètres, domine le coup. C’est un gouffre. Imaginez un demi-cercle de rochers situés au milieu de la rivière tombant abruptement jusqu’à cinq mètres de profondeur. Le diamètre de ce demi-cercle coïncide avec l’axe de la rivière. Le courant y est fort et forme remous. En amont et en aval, la rivière, dont le fond remonte des deux côtés, s’étale et devient majestueuse. Les deux rives boisées sont accessibles du bord, mais l’eau trop profonde ne permet pas le « wading », seuls ces rochers sont accessibles avec les bottes. Il y a de nombreux coups sur le bord des deux rives au milieu des arbustes, des peupliers, des chênes, des ormes, des aulnes entrelacés de plantes grimpantes. Un coin charmant tout plein d’ombre et de verdure l’été, où coulent des sources d’eau fraîche et pure, et où viennent, quelquefois de très loin, de nombreux pêcheurs. Mais en hiver seuls les canards et ... moi le fréquentons.

L’endroit, que j’ai connu très poissonneux, l’est encore, mais moins. Il y avait, en quantité, du barbeau, de la vandoise, du chevesne, de la truite, de la sophie (petit hotu), du gros goujon, de l’anguille. Quand j’arrivais du haut du talus, avant de descendre dans le lit de la rivière, je voyais échelonnés en files indiennes sur le bord du courant, au-dessus du gouffre, des truites, des vandoises et des chevesnes énormes qui attendaient l’éclosion. Aujourd’hui les truites, les rares qui restent encore, sont toujours invisibles, seuls les chevesnes et les vandoises y moucheronnent encore par éclosion ; mais, sans éclosion, le poisson est invisible.

Cet hiver, faute de bottes, j’ai dû abandonner le wading pour pêcher mon gouffre et renoncer à la canne à mouche. Je suis allé sur un petit terre-plein du bord à 20 mètres en amont. J’ai dû changer ma canne, le diamètre de mon nylon, le poids de mon flotteur, car c’est à plus de 50 mètres que je vais chercher mes vandoises sur un parcours utile de 10 mètres seulement. Le lancer est dur, le ferrage difficile, la récupération longue, surtout quand une vandoise (il y en a de grosses et on y fait des doublés) fait ses tonneaux habituels dans le grand courant. Je perds donc beaucoup de temps et du poisson, qui, mal ferré (dans ce fort courant tournant, la vandoise attrape la mouche comme elle peut, souvent très mal, quand elle ne la rate pas), se décroche facilement. Mais aussi quelle satisfaction quand, enfin vaincue, elle rentre dans l’épuisette !

Sur mon terre-plein, il fait soleil tout l’après-midi. Il y fait bon si le vent Nord-Ouest ne souffle pas. S’il souffle faiblement, ça peut encore aller malgré la dérive, le fil qui se déploie et l’engourdissement de ma main droite.

En effet, j’allume un bon petit feu de bois mort, d’herbes sèches, qu’on trouve facilement sur la rive, avec un bout de journal emporté dans cette intention. Je bourre une bonne pipe après avoir décroché ma dernière vandoise très péniblement, ne pouvant, de froid, serrer ni la main ni les doigts, et je me chauffe un brin. Ce n’est pas temps perdu : le poisson se rassure, « le coup se repose », et je suis sûr qu’après ce temps je vais prendre une autre vandoise, à mon premier lancer ... l’éclosion dure toujours. Et ainsi jusqu’au moment où le soleil (s’il y en a) disparaît derrière la rive opposée, de poisson en poisson, de pipe en pipe précédée d’une gorgée de café sucré réchauffé sur la braise, de feu en feu, la belle après-midi d’hiver se passe rapidement, tandis que les cols-verts, trouvant la place prise, remontent la rivière au-dessus de ma tête et que Chape, pourtant insensible au froid en sa qualité de sussex-spaniel, se chauffe lui aussi à mon petit feu préhistorique.

Et, le soir, à côté de ma femme, de Chape qui ronfle dans la cheminée, de Baby-Cat qui se brûle, assis dans mon coin habituel le dos dans le feu, les yeux fermés, je reverrai la vandoise piquée sauter à 50 mètres au bout de mon fil invisible, prise sur nylon 14/100 en plein courant avec un éphémère noir, tandis que j’entendrai, mi-rêvant, mi-distrait, André Gillois donner la parole à ceux qui la désirent.

P. CARRÈRE.

Le Chasseur Français N°625 Mars 1949 Page 354