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Les pyramides d’Égypte

Les trois grandes pyramides de Gizèh, près du Caire, classées par les anciens parmi les sept merveilles du monde, restent et resteront encore longtemps — surtout la plus grande, dite de Chéops — des monuments jamais égalés au point de vue architectural. Masses gigantesques, indestructibles, elles exciteront toujours l’admiration des voyageurs et l’étonnement des savants qui se perdent en conjectures sur la science traditionnelle des Égyptiens antiques.

À notre avis, malgré toute la littérature existante depuis le XVIIIe siècle sur les prétendues révélations géométriques ou autres (1) incluses en ces monuments, par les rapports intentionnels de leurs dimensions, l’aménagement intérieur et leur orientation, les pyramides n’étaient que des tombes de rois, d’autocrates puissants et orgueilleux, qui voulurent figer au delà des siècles un moment de leur splendeur ; tombes analogues à ces tumuli africains existant encore, où reposent des rois nègres, et à ces tombes mégalithiques des côtes bretonnes.

Mais elles ont dû servir aussi d’observatoires aux astronomes memphites, car l’une d’elles contient le plus grand instrument de passage propre à déterminer l’heure sidérale qui ait jamais été employé. Enfin il est incontestable que leur édification a été faite sur des bases astronomiques, ce qui ne surprend pas lorsqu’on apprend que les Égyptiens adoraient les astres et que dans toutes leurs œuvres fines, artistiques ou grandioses, comme dans leurs mœurs, le monde du ciel est associé.

Les pyramides ont été minutieusement étudiées par les savants de Bonaparte lors de sa campagne d’Égypte ; vraie ou fausse, nous connaissons depuis l’enfance l’apostrophe fameuse de Napoléon à ses grognards : « Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent. » Le petit caporal péchait par défaut : voici près de 53 siècles — 5.300 ans ! (ceci nous rend rêveurs ! que restera-t-il de Paris et de ses gloires dans 5.000 ans ? quelque archéologue arrivera-t-il seulement à en situer la place exacte ? nos éphémères bibliothèques ne remplaçant pas, et de loin ! la brique cuite antique !), — voici près de 53 siècles, disions-nous, que ces monuments défient les injures du temps et les méfaits des hommes ; ce n’est même que depuis l’invasion arabe, vers l’an 800, que ces édifices inviolés ou presque, au revêtement intact, poli et coloré, furent maltraités par « le feu, le vinaigre et les béliers », selon les historiens arabes.

Successivement, les califes utilisèrent le revêtement pour bâtir des palais, de sorte que maintenant on peut grimper le long des faces — gigantesques escaliers (2) — vers le sommet émoussé.

Si les touristes sont saisis d’admiration, d’effroi même devant l’énormité et l’antiquité de ces constructions, les spécialistes ont toujours fait part de leur étonnement lorsqu’ils songent aux moyens employés pour les édifier et qu’ils ont peine à trouver, surtout dans le revêtement, les salles intérieures, le joint séparant les blocs (il n’y a pas de mortier) ; blocs dont la longueur va jusqu’à 10 mètres et dont le poids moyen est de 2 tonnes.

De nos jours, il n’existe pas de machine capable d’une telle précision, et ce fini de surface fut exécuté, sans conteste, à la main !

Si l’homme éphémère, jaloux de ces solides impérissables, voulait en éparpiller les rocs, même avec les moyens actuels, ce serait une entreprise colossale et ruineuse (la grande, de Chéops, pèse 6 millions de tonnes). Bonaparte, anticipant sur le mur de l’Atlantique, avait calculé qu’avec les pierres des trois grandes pyramides on pouvait entourer la France d’une muraille de 1m,50 de hauteur et de 1 mètre de largeur.

Les modernes ont surtout étudié les dimensions et l’intérieur de ces montagnes de pierre, les inscriptions, d’ailleurs rares, et formulé des hypothèses sur leur destination.

Les anciens, Hérodote, Diodore de Sicile, Strabon, Lucien, les Arabes, par leurs récits pittoresques, nous parlent de la construction des pyramides.

On a contesté les dires d’Hérodote au sujet de la prétendue cruauté de Chéops, à qui on attribue, peut-être à tort, l’érection de la première et de la plus grande pyramide.

(Dans 5.000 ans, l’archéologue dont nous parlions attribuera sans doute à Napoléon 1er la construction des Invalides, où ses restes seront retrouvés, du moins son « sarcophage », et ne sera-t-il pas décrété faussement sur les ruines de nos cathédrales, où reposent actuellement des chefs de l’Église, que celles-ci ont été construites pour leur servir de tombes ?)

Hérodote, en effet, n’a transmis que les récits des prêtres égyptiens de son temps (450 av. J.-C.). Alors les légendes populaires accablaient la mémoire de Chéops, Chéphren et Mykerinos, bâtisseurs des grandes pyramides ... et pourtant, durant 4.000 ans, ce peuple, sans se plaindre, continua à édifier des monuments gigantesques et aussi incompréhensibles, mais, il est vrai, très différents des pyramides. Ces solides géométriques auraient été construits par un peuple envahisseur probablement d’origine sémite, venu en Égypte bien avant celui que gouverna Chéops, d’où la réprobation qui entourait les noms de ces trois rois ; de plus, comme nos cathédrales, ces amas de pierres sont des chefs-d’œuvre de technique, élevés par des hommes animés d’une foi ardente, dans un but noble, idéalisé, ayant eu le souci de faire beau, pur, grand, impérissable ; et non par les manœuvres embrigadés, les esclaves fouettés et décimés des anciennes chroniques. Imaginez-vous les sculpteurs de Notre-Dame de Paris travaillant sous la férule des gourdins et des coups de sifflets ? ... Sur ce point, nous doutons des récits des anciens !

Quoi qu’il en soit, écoutons Hérodote (nous sommes au temps de la quatrième dynastie) : « Jusqu’à Rhamsinite, on avait vu fleurir la justice et régner l’abondance dans toute l’Égypte, mais il n’y eut point de méchanceté où ne se portât Chéops, son successeur. Il ferma d’abord tous les temples et interdit les sacrifices aux Égyptiens ; il les fit, après cela, travailler tous pour lui. Les uns furent occupés à fouiller les carrières de la montagne d’Arabie, à traîner de là jusqu’au Nil les pierres que l’on en tirait, et à passer ces pierres, sur des bateaux, de l’autre côté du fleuve ; d’autres les recevaient et les traînaient jusqu’à la montagne de Libye. On employait tous les trois mois 100.000 hommes à ce travail. Quant au temps pendant lequel le peuple fut ainsi tourmenté, on passa dix années à construire la chaussée par laquelle on devait traîner les pierres. Cette chaussée est un ouvrage qui n’est guère moins considérable, à mon avis, que la pyramide même.

» Un temps énorme se passa aux ouvrages de la colline sur laquelle se dressent les pyramides et aux édifices souterrains qu’il fit faire pour lui servir de sépulture dans cette île formée par les eaux du Nil qu’il y introduisit par un canal. La pyramide même coûta vingt années de travail. »

Diodore estime qu’il fut occupé 360.000 hommes à ces travaux et que, le peuple se révoltant, Chéops ne put être enseveli en grande pompe dans sa pyramide ; fait contesté par Hérodote, qui continue :

« Sur la pyramide, en caractères égyptiens, on a gravé combien on avait dépensé pour les ouvriers en raiforts, en ognons et en aulx ; cette dépense se montait à 1.600 talents d’argent », soit environ 2 milliards de francs actuels. (Triomphez, naturistes et végétariens !)

La pyramide de Chéops à près de 150 mètres de hauteur et 237 mètres de côté à sa base carrée ; le nombre π est fréquent par la présence de 7 et 22, ce qui a fait dire que la solution de π = 3,1416, connue seulement depuis le XVIe siècle, se trouvait symboliquement cachée depuis 4.000 ans dans la pyramide !

Placé exactement au 30e degré de latitude, à peu de distance du Sphinx mystérieux dont l’antiquité se perd dans la nuit des temps, ce solide a ses faces orientées suivant les points cardinaux, de façon plus précise que pour nos cathédrales et nos grands monuments, même astronomiques ! L’intérieur contient diverses galeries et chambres dites du Roi, de la Reine, des ventilateurs assurant l’aération, des couloirs étroits, glissants, d’énormes verrous de pierre (herses), un puits, pour égarer ou décourager les profanateurs : « Il faut descendre courbé ou accroupi, dit Jomard (expédition de 1799). On s’aperçoit que la hauteur décroît de plus en plus, de manière que les genoux s’approchent du menton sans cesse davantage : enfin, on parvient à un endroit où il est nécessaire de s’étendre tout du long et de marcher sur le ventre, la tête plongée dans le sable, et s’aidant des bras et des genoux. L’extrême chaleur produite par les lumières, l’air épais et étouffant que l’on respire font qu’on nage dans la sueur et que la fatigue est extrême. »

Un Arabe, vers l’an 600 de l’hégire, dut renoncer à visiter l’intérieur : « Entré dans le passage, parvenu aux deux tiers du parcours, ayant de peur, effrayé par des chauves-souris grosses comme des pigeons, perdu connaissance, je retournai à moitié mort. »

Le couloir descendant devait servir à pointer l’étoile polaire de l’époque, qui n’était pas alors, par suite de cette oscillation lente de l’axe terrestre (en 25.800 ans) que nous appelons précession des équinoxes, l’étoile polaire de la Petite Ourse, mais du Dragon, constellation voisine. Ce fait a permis de vérifier l’âge des pyramides déterminé par d’autres moyens (examen des tablettes cunéiformes, historiens antiques).

Dans la chambre du Roi existe un sarcophage rouge et vide, installé durant l’érection des assises de pierres, avant que l’on continuât au-dessus la construction, car les couloirs sont trop étroits pour le laisser passer. Par cette ruse, cette pièce ne peut être soustraite.

« L’écho de la pyramide à l’intérieur des galeries est célèbre, il répète le son jusqu’à dix fois, dit Jomard. Ordinairement, en sortant de la chambre du Roi et du haut du palier supérieur, les voyageurs s’amusent à tirer des armes à feu. Il me serait difficile de peindre l’effet singulier que produit cette détonation sur la colonne d’air, effet encore plus frappant au sein des ténèbres. Je n’ai rien entendu d’aussi majestueux, il semble que l’oreille frémisse et bourdonne ; les vibrations répercutées coup sur coup parcourent tous ces canaux à surfaces polies, frappent toutes les parois et arrivent lentement jusqu’à l’issue extérieure, affaiblies et semblables au retentissement du tonnerre quand il commence à s’éloigner. »

Pyramides de Chéphren et de Mykerinos.

— Naturellement, les successeurs de Chéops voulurent l’imiter, mais firent moins bien ! La pyramide de Chéphren, plus décorée de pierres de diverses couleurs, est plus petite (140 m.) et bâtie à 180 mètres de la première.

C’est la seule qui ait encore, comme au temps du Premier Consul, un bonnet de revêtement en saillie de lm,30 : « On y est à l’ombre comme sous un toit, mais fort mal à l’aise, parce qu’elles semblent ne tenir à rien, illusion causée par le surplomb de ces énormes biseaux dont la tête est menacée. » (Jomard.)

Le Chéphren est dangereux pour le grimpeur, les assises de granit étant irrégulières ; Jomard mit deux heures pour monter jusqu’au bonnet, et quelques agiles soldats français sont parvenus en 1799 à l’extrémité.

Mykerinos, fils de Chéops et successeur de Chéphren, voulut lui aussi bâtir une pyramide ; moins heureux, il n’en vit même pas l’achèvement, elle fut terminée huit siècles plus tard par la reine Nitaqrit (Belle aux joues de rose).

C’était la pyramide la mieux décorée, la pyramide rouge des Arabes (Nitaqrit avait doublé le monument en l’ornant de granit rose de Syène, pierre analogue à celle dont est formé l’obélisque de Louqsor, place de la Concorde). Le sommet en est émoussé, comme celui de la plus grande.

Les rois, les reines, les peuples, les gloires, les races même ont passé, à jamais perdus dans la mémoire des hommes, le temps roule vertigineusement, et pourtant ces stèles funéraires cyclopéennes sont toujours là, écrasantes, ironiques ...

Temples dédiés aux étoiles ? Tombeaux d’humains déifiés ? Qu’importe ! Des génies seuls ont pu avoir l’idée d’élever ces solides géométriques, dont la forme constitue une des bases de l’occultisme traditionnel, et présider et mener à bien cette entreprise surhumaine dont la grandeur fera rêver encore les générations à venir.

R. MIETTE.

(1) Je possède un opuscule anglais de prophéties basées sur l’étude des pyramides.
(2) 203 marches pour celles de Chéops, 78 pour celle de Mykerinos.

Le Chasseur Français N°632 Octobre 1949 Page 716