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La progression horizontale des leurres

Si nous considérons les multiples sortes de leurres utilisés dans la pêche au lancer, lourd ou léger, nous nous demandons comment un débutant peut arriver à fixer son choix sur un modèle qui, d'après lui, doit donner des résultats certains.

J'ai dénombré 153 de ces leurres, tant français qu'étrangers, et je suis loin, probablement, de les connaître tous. Les uns sont réellement efficaces, les ayant essayés en pêche pratique ; les autres ne m'ont jamais permis de constater leur valeur ... pêchante. Mais — en matière de pêche — il ne faut pas se montrer trop exclusif, le poisson ayant des lubies ou des moments d'aberration absolument déconcertants.

Une cuiller, dont la palette a été découpée dans une boîte de conserves et montée selon l'originalité personnelle du bricoleur, vous donnera parfois d'aussi magnifiques résultats que celle sortant de chez le bon faiseur et nantie d'un nom aussi bizarre qu'étranger.

Le brochet et la perche ne sont pas, il est vrai, des poissons bien difficiles à berner, mais la truite elle-même, si éclectique, n'hésitera pas à sauter sur une telle ferblanterie, pourvu qu'elle lui soit bien présentée.

Car tout est là : la présentation, en action, prime tout le reste, la matière constitutive et la forme n'étant que des points d'attraction ... pour le pêcheur. J'en appelle au témoignage des vieux coureurs de rivière qui montent eux-mêmes les leurres qu'ils, utilisent : ils ne considèrent que leur comportement dans l'eau. Ce qui importe surtout, c'est la « nage ». Je vais tâcher d'expliquer ce que nous entendons par ce terme.

Les appréciations flatteuses et intéressées accompagnant l'annonce d'un leurre ne sont que réclame : « attirance supérieure, rotation merveilleuse, ressemblance absolue avec un petit poisson, rendement certain », etc., sont des paroles en l'air : rien ne compte en dehors de l'allure, du mouvement.

La première chose à considérer dans la marche d'un appât est sa progression horizontale.

Rien ne met plus en défiance le vorace qu'un petit objet remuant dans un sens oblique et régulier, absolument contraire à ce qu'il voit habituellement autour de lui ; le poisson qui fuit ou qui nage, l'insecte qui se débat adoptent toujours la position, horizontale, sauf s'ils sont déséquilibrés par une blessure. Ils progressent alors par saccades, cherchant à rétablir inutilement une marche normale qu'ils ne peuvent plus maintenir.

Il n'est guère loisible, dans les grands cours d'eau aux eaux presque toujours louches, d'observer le comportement des victimes et de leurs agresseurs, mais dans les rivières limpides, aux eaux cristallines, il est aisé et fort utile de voir ce qui se passe ; on en tirera toujours des renseignements indispensables à tout bon pêcheur.

Prenons un devon et lançons-le ; la récupération va le ramener à nos pieds et nous pourrons étudier attentivement sa marche : s'il arrive horizontalement, et s'il tourne bien, considérons-le comme bon, quels que soient sa forme et son nom. Mais s'il progresse le nez en l'air, s'il « se fait traîner », nous devrons rechercher les causes de cette anomalie. Elles sont multiples : peut-être les ailettes sont-elles trop en tête ou trop étroites ; peut-être, aussi, est-il plus lourd à l'arrière qu'à l'avant, erreur généralement observée sur les devons bon marché, établis pour être vendus et non pour pêcher. Les bonnes maisons n'ont pas de ces infirmes.

Veillez bien à cela : choisissez un modèle à tête renflée, pesante — relativement, certes, — et dont l'arrière, court et effilé, ne détruira pas l'équilibre horizontal qui doit se trouver au niveau des ailettes de rotation.

Au cas où vous seriez déjà en possession de devons trop lourds en arrière, il faut remédier à un tel état de choses : soit empenner le grappin de queue — un seul suffit, —soit le munir d'un disque de caoutchouc pour opposer à la récupération un léger obstacle obligeant l'arrière à se soulever.

Vous pourrez placer ce petit disque sur l'anneau du grappin, assez loin cependant des pointes qu'il protégera, en leur faisant franchir tout obstacle, par répulsion, dès le moindre contact.

Mais prenez bien garde à ce qu'il ne soit pas de dimensions exagérées et couvre trop les pointes : il empêcherait le ferrage.

Un autre moyen de soulever l'arrière d'un devon en action est de le doter d'ailettes étroites en queue : deux traits de scie et une goutte de soudure les maintiendront en bonne place ; tout pêcheur au lancer doit être un bon bricoleur, il doublera ainsi son plaisir favori.

Quant aux cuillers, il est tout aussi aisé de doter leur armement des deux dispositifs indiqués ci-dessus : empennage ou disque.

Choisissez des palettes larges à leur base ; leur mouvement, plus puissant à l'arrière, soulèvera facilement le grappin de queue. Ces palettes seront d'autant plus longues et larges à la base que l’ensemble sera plus allongé, ce qui ne demande aucune explication ; on conçoit très bien, à première vue, le mouvement de nage qu'elle va donner, et les débutants auront vite acquis un jugement certain.

Quelques confrères adoptent, pour donner une allure en zigzag à leur cuiller, un disque en celluloïd transparent, placé en tête du plomb, dans un plan oblique. Il en résulte des changements de direction brusques et inattendus de la cuiller, simulant assez bien — autant que faire se peut, évidemment, — un poisson qui fuit, affolé, pour échapper à son agresseur. C'est un mouvement très naturel exerçant une attirance accentuée sur les gros voraces, sur la perche surtout.

Ce dispositif n'est recommandable qu'en pleine eau, dans les endroits dépourvus d'obstacles dans lesquels notre cuiller « en folie » ne manquerait pas de se fixer irrémédiablement. Il est vrai que plus le disque est petit, plus l'amplitude des échappées est réduite.

Pour éviter l'emploi du disque en cellulo, on peut donner à la face avant du plomb une forme telle qu'elle constituera par elle-même-le plan oblique : on obtient un résultat approchant, sans amplitude exagérée.

La progression horizontale — évidemment — conjuguée avec les échappées latérales donnera de surprenants résultats.

Tout ceci n'est pas seulement applicable aux leurres tournants ; ceux qui ondulent, et qui sont d'ailleurs très prenants, peuvent aussi être agencés de cette façon.

Il est recommandable également de veiller à la position horizontale des mouches artificielles, en « mouche sèche ou flottante » ; c'est pour cela qu'on les a munies, à l'extrémité de leur abdomen, de quelques barbes ou même d'une touffe allongée de plumes qui stabilisent l'ensemble en surface et lui donnent une allure plus normale.

Nous avons essayé d'expliquer une des causes d'insuccès dans la pêche au lancer, espérant que maints confrères y trouveront l'explication de leurs « bredouilles » répétées et décourageantes.

Marcel LAPOURRÉ,

Délégué du Fishing-Club de France.

Le Chasseur Français N°637 Mars 1950 Page 149