L'âge des chevaux étant d'une importance primordiale dans
l'estimation de leur valeur commerciale, ou pour répondre aux préférences
marquées d'un acheteur, il n'est pas étonnant que certains marchands peu scrupuleux,
réunis sous le qualificatif péjoratif de « maquignons », s'ingénient
à influencer ou modifier la dentition des animaux qu'ils ont en réserve dans
leurs écuries.
D'une manière générale, à cause de l'âge optimum que nous
avons signalé précédemment comme étant le plus recherché pour le meilleur
rendement et la plus longue durée des services, ces actions malhonnêtes pour
tromper l'acheteur s'exercent tantôt pour vieillir les chevaux trop jeunes,
tantôt pour rajeunir ceux d'un âge plus ou moins avancé, limitant d'autant les
perspectives de durée de leur utilisation.
C'est ainsi que, dans les pays d'élevage, on fait couramment
sauter les dents de lait des poulains, celles du milieu (les pinces), pour
hâter la sortie des dents de remplacement et les faire paraître plus âgés de
six mois à un an. La même opération peut être effectuée sur les dents
adjacentes (les mitoyennes), mais c'est surtout sur les dernières incisives
(les coins) qu'elle se pratique le plus fréquemment, afin que le cheval donne
l'impression d'avoir pris toutes ses dents, d'avoir la bouche faite, ce
qui se produit normalement quand il a cinq ans, âge auquel il atteint le plus
ordinairement le maximum de sa valeur marchande.
Ces interventions frauduleuses sont parmi les plus faciles à
reconnaître, d'autant mieux qu'elles ont été faites depuis peu, pour les
besoins d'une présentation, et le plus souvent sans grandes précautions ni habileté.
Et les altérations de la muqueuse qu'elles provoquent rappellent à propos à
l'acheteur qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparences et que son examen
doit être à la fois prudent et -réfléchi.
Après l'arrachement prématuré des dents de lait, les dents
de remplacement ne sont pas immédiatement apparentes comme cela se passe dans leur
évolution normale, alors qu'elles se placent irrégulièrement sur l'arcade
incisive, où leur place n'est pas encore préparée par la chute de celles
qu'elles doivent remplacer. Quand l'extraction est de date récente, la gencive
se montre congestionnée, tuméfiée, sensible et quelquefois avec des plaies
provoquées par un opérateur brutal ou maladroit, n'ayant à sa disposition que
des instruments grossiers.
En Angleterre, cette pratique, non moins courante qu'en
France, se fait avec plus d'élégance et de soins, en lardant la gencive de
coups de lancette ou de bistouri, ou par l'application de pointes de feu, fines
et profondes, ce qui a l'avantage de laisser moins de traces apparentes de la
supercherie.
Le rajeunissement des vieux chevaux, d'une défaite toujours
difficile, est une opération plus compliquée, plus délicate, prenant de ce fait
un caractère plus frauduleux et plus répréhensible.
Le maquillage des dents, la contre-marque, nécessite
l'emploi de tout un arsenal d'outils particuliers, dont quelques spécialistes
se servent avec une dextérité remarquable, leur permettant de rivaliser avec
les chirurgiens-dentistes qui, en tout bien tout honneur, sont très demandés
dans les écuries de courses, où leurs bons offices évitent que des poulains sur
lesquels on fonde de grandes espérances ne soient arrêtés dans leur préparation
aux grandes épreuves du fait d'une quelconque anomalie dentaire troublant leur
alimentation. Le cornet dentaire disparaissant de toutes les dents à l'âge de
douze ans, début de la vieillesse, les maquignons ont eu vite fait d'apprendre
à le faire réapparaître en creusant la table dentaire d'une petite cavité, dont
ils noircissent le fond, pour simuler la « fève » qui n'existe plus
quand la dent est rasée.
Mais, si bien que la chose soit faite, la fraude se reconnaît
d'abord à l'absence d'émail autour de la cavité ainsi truquée, et ensuite à la
forme des tables dentaires qui sont de plus en plus arrondies au lieu d'être
ovales.
Les dents longues étant toujours un indice d'ancienneté, il
arrive qu'on les scie pour faire paraître le cheval moins âgé, ce dont il est
facile de se rendre compte en constatant que les incisives de la mâchoire
supérieure et celles de la mâchoire inférieure ne s'affrontent plus, et qu'il
existe entre elles un vide plus ou moins apparent.
La fraude peut encore s'exercer spécialement sur les coins
supérieurs quand on scie ou coupe l'échancrure de la dent, appelée « queue
d'aronde », qui marque l'âge d'un cheval après douze ou treize ans.
Enfin les « crochets », ces dents, isolées placées
au niveau des barres, entre les incisives et les molaires, dont la longueur
s'allonge au fur et à mesure qu'un cheval vieillit (ces dents n'existent pas
chez les juments), peuvent être aussi raccourcis et polissés à la lime, pour
leur donner une apparence de fraîcheur qu'ils ont perdue depuis longtemps, mais
leur signification toute relative ne vaut qu'en dévoilant l'intention de
tromper.
Dans toutes les circonstances où la fraude s'est exercée, le
« mauvais marchand », qui a plus d'un mauvais tour dans son sac, n'oubliera
pas de prendre la précaution de mettre une pincée de sel dans la bouche du
cheval qu'il présente à la vente, afin de provoquer une salivation mousseuse
abondante qui rend difficile, sinon tout à fait impossible, l'examen des
mâchoires et des dents. Prudence et sagesse conseillent donc d'être toujours
méfiant, sans pour cela voir de la fraude partout, car bien des influences
naturelles, telles que la race, le mode d'élevage, le climat et surtout
l'alimentation, suffisent à modifier l'évolution des dents et l'aspect de la
table dentaire.
J.-H. BERNARD.
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