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Un peu de gaieté

La faveur

près être resté assis dans un confortable fauteuil, devant un bureau bien rangé, pendant trente ans de vie régulière, ponctuelle et administrative, M. Antonin Tribalet venait d'être mis à la retraite comme chef de bureau.

Depuis l'instant où, avec un indicible serrement de cœur, il avait donné à tout le personnel, depuis le directeur jusqu'au garçon de bureau, une ultime et chaleureuse poignée de main et jeté un dernier regard, voilé d'émotion, à son bureau douillet, il était hanté par l'idée effroyable du spectre de l'ennui, qui ne manquerait pas, un beau jour, de le saisir dans ses griffes.

Antonin Tribalet avait pensé, comme beaucoup, à s'adonner au jardinage, mais, habitant au quatrième étage d'un immeuble de la rue de Tournon et ne voulant à aucun prix quitter son appartement, la chose était difficile.

— Fais du sport, lui avait suggéré son ami.

L'idée lui plut. Mais à quel sport pouvait-il consacrer ses loisirs sans fin ? Son âge et son ventre naissant lui interdisaient le football. Son invincible peur de l'eau l'écartait du swimming. La chasse ? Il aimait trop les animaux pour leur faire le moindre mal. La pêche ? Il n'était pas assez patient. Le tennis ? Il y avait sérieusement songé, mais, avec sa myopie, il n'aurait jamais pu voir arriver les balles. Quant à l'équitation matinale à Neuilly, la lecture des tarifs de location des montures l'en détourna immédiatement.

Alors, après mûres réflexions, il opta pour l'athlétisme en chambre. C'est du moins sous ce terme pompeux qu'il désigna ses nouvelles occupations. S'étant procuré une quantité incroyable de « manuels » et de « traités » de gymnastique, il avait transformé la chambre d'amis en gymnase pourvu de tous les instruments appropriés. Il passait dans cette pièce la plus grande partie de ses journées. Sa femme ne voyait pas cela d'un très bon œil.

Ce matin-là, Tribalet sortit de son stade, comme il le disait, d'assez méchante humeur.

Mme Tribalet était en train de cirer la salle à manger lorsque Antonin y entra. D'un geste, elle l'arrêta sur le seuil :

— Arrête ! cria-t-elle. Ne marche pas ! Tu vas faire des « pas » partout !

En gilet de flanelle et en short, deux minuscules haltères dans les mains, suant et soufflant comme un phoque obèse, Antonin suivait d'un œil atone les évolutions tournoyantes de son épouse.

Celle-ci s'arrêta un instant, haletante, la sueur au front, pour apostropher son mari :

— Tu viens encore de t'esquinter avec ta gymnastique. Si ce n'est pas malheureux, à ton âge, de te conduire comme un gamin ! Si tu savais combien tu es ridicule quand tu sautilles et que tu fais des grâces avec tes bras en rond ! ... Tu ferais rire aux larmes un archevêque !

— J'aime mieux divertir un prélat, répliqua Antonin, et conserver ma ligne. À ce propos, il faut même que je sorte, ce matin, pour m'acheter d'autres haltères. Ceux-ci sont trop légers. C'est comme si j'avais une éponge dans la main. Avec des instruments plus lourds, je vais pouvoir faire du travail utile.

— Si tu veux faire du travail utile, tu n'as qu'à cirer le parquet. Voilà comment je pratique le sport, moi !

Elle se mit à genoux devant son mari. Non pour l'adorer, certes, mais pour passer le chiffon de laine sur les queux d'aronde du plancher. Un peu calmée, sans doute, par cette position reposante, elle dit :

— Puisque tu sors, je vais te demander un service. Oh ! pas un gros. Un service qui ne te fatiguera pas. Tu vas acheter quelque chose pour Patapon.

— Pour notre chien ? Quoi donc ? Un os de gigot ?

— Non.

Elle prit un temps, puis, l'index dressé, gentiment grondeur :

— Je parie que tu as oublié que c'est aujourd'hui sa fête ... Il a trois ans depuis six heures ce matin. Je voudrais lui acheter quelque chose qui lui fasse plaisir.

— Que veux-tu que je lui achète ? demanda Antonin d'un air bougon en enfilant sa chemise. Un phono ? Un tambour ? Un cheval mécanique ?

— Ne fais pas l'imbécile. Tu vas lui acheter trente centimètres de faveur rose pour mettre à son petit cou.

— Et puis à sa petite queue, ironisa Antonin en mettant son pantalon. Mais, ma chère amie, tu vas faire crever de joie cette bête ! Soit, je lui achèterai sa faveur.

Quand Antonin fut prêt, il appela Patapon, qui, affalé sur un fauteuil, ronflait béatement sans se préoccuper le moins du monde de son anniversaire. Il lui mit sa laisse et sortit. Le chien suivait, encore tout endormi, tirant sur la chaîne, regrettant son doux sommeil.

Chez un commerçant en ferraille, M. Tribalet choisit, après quelques essais, deux haltères de vingt kilos, les fit solidement envelopper et ficeler et, plaçant le lourd paquet sous son bras, mit le cap sur la plus proche mercerie.

La mercière, une grosse dame moustachue, déclara que, à son grand regret, elle n'avait plus de faveur de couleur rose. On fit la même réponse dans un grand magasin, puis dans un autre plus petit.

M. Tribalet n'aime pas le « shopping ». Énervé par ces démarches pour se procurer un misérable bout de ruban de soie rose, exténué par les quarante kilos de fonte qu'il changeait de place toutes les trois minutes, alternant du bras droit et du bras gauche, poussé à bout par l'égoïsme de Patapon qui persistait à s'arrêter tous les dix mètres pour des mictions imperceptibles, le pauvre homme avait atteint les dernières limites de l'irritation.

Tout à coup, il tomba en arrêt devant un étalage composé uniquement de rubans et de faveurs artistement présentés.

— Enfin ! gémit-il en jetant vers Patapon un regard torve. Tu vas l'avoir, ton ruban rose, espèce d'outil !

Il entra dans le magasin. Une jeune vendeuse s'empressa, le sourire en bataille :

— Que désire Monsieur ?

— Donnez-moi de la faveur rose, rugit Antonin en roulant des yeux furibonds.

La petite vendeuse bredouilla :

— Combien de mètres ? Antonin fit un bond,

— Quoi ! combien de mètres ! ... c'est pour mettre au cou de ce chien. Vous ne voudriez pas que j'en achetasse des kilomètres ! Donnez-m'en trente centimètres.

— Bien, monsieur.

La vendeuse coupa la longueur demandée et, prenant une délicate feuille de papier de soie :

— Faut-il vous l'envelopper ?

Rageur, Antonin posa sur le comptoir de palissandre son paquet d'haltères. Puis, se baissant, il saisit Patapon par la peau du dos, le plaça à côté et, s'adressant à la vendeuse, médusée :

— Oui, tenez ... faites-moi un seul paquet du tout : votre ruban, les haltères et le chien. Comme cela, je ne serai plus embêté pour rentrer chez moi. Merci par avance !

Roger DARBOIS.

Le Chasseur Français N°640 Juin 1950 Page 384