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Un peu de gaieté

La voix du spectre

(Conte à ne pas lire le soir.)

était l'hiver dernier, tout au fond du quartier de Passy.

Nous étions six, réunis dans le petit salon Empire de la baronne de Lacca-Jaussinge, l'une des plus vieilles familles françaises.

Et nous étions dans le petit salon Empire. Connaissez-vous rien de plus lugubre qu'un petit salon Empire chez une vieille aristocrate ?

La rigidité des meubles d'acajou, la pendule de marbre noir à ornements de bronze (sous globe, naturellement), la tenture vert foncé des murs ... Brrr ! ... J'ai encore une sueur froide dans le dos en me remémorant ce cadre ...

Nous parlions bas. Nous étions vêtus de costumes sombres. Nous toussions discrètement, dans le silence, derrière l'écran de nos cinq doigts allongés, et ma malheureuse pipe gisait, froide et triste, au fond d'une poche de mon pardessus, pendu dans l'antichambre.

C'est qu'il ne fallait pas fumer ! Ah ! non ! ...

Et savez-vous pourquoi nous étions ainsi réunis ?

Pour faire tourner une table et évoquer des âmes de défunts.

Si vous n'avez jamais assisté à une soirée spirite, je vous en félicite ; si vous y êtes allés, vous savez combien l'on s'y ennuie. Depuis deux heures dix minutes, nous étions assis en rond autour d'un guéridon à trois pieds, les mains plaquées sur le plateau circulaire, et je sentais des fourmillements désagréables m'envahir les avant-bras.

L'obscurité était presque absolue, sauf une petite lampe voilée posée très loin de nous sur la cheminée. Les doubles rideaux étaient soigneusement tirés. Nous nous taisions. Un silence affreux pesait sur nous comme un suaire de plomb ...

— Formons la chaîne ! glapit une voix dans la pénombre silencieuse.

Nos doigts extrêmes se touchèrent.

— Concentrons nos pensées et appelons tout bas un des esprits qui rôdent autour de nous.

Nous concentrâmes nos pensées. Je croyais sentir sur mes épaules, sur ma nuque, le frôlement des ailes noires des spectres.

Le silence ! Parfois un craquement de chaise, un bâillement avalé. Enfin le guéridon fut agité d'un léger mouvement. Il se souleva lentement d'un côté et retomba lourdement sur le plancher.

— Un esprit est là ! murmura la baronne.

Puis, s'adressant au guéridon, elle posa la question traditionnelle :

— Table, veux-tu parler ? Un coup pour oui ; deux coups pour non.

La table se souleva, s'abaissa et resta immobile ...

Elle voulait bien parler. Un silence ...

— Esprit, qui es-tu ?

Le mouvement reprit, plus accéléré. Nous comptâmes les coups, selon l'usage, en énumérant les lettres de l'alphabet français. Il faut croire que tous les esprits du monde et de tous les temps parlent parfaitement français et ont une patience d'ange.

C'était Dante, l'auteur de L'Enfer. Cet auteur eut la gentillesse de nous dire quel temps il ferait le lendemain et le numéro qui serait remboursé au prochain tirage de la Loterie Nationale. Puis vinrent Vercingétorix, Dagobert, Louis XV, Mme de Staël et un certain M. Duplan, que personne ne connaissait, mais qui avait, après tout, bien le droit de venir aussi. On demanda à ces messieurs-dames l'heure du prochain train pour Tarascon, combien de temps il fallait pour faire cuire des petits pois, le nombre des poils de la chatte et l'âge exact d'une ancienne grande artiste dramatique. Ce qui prouve que, quand on est mort, il faut savoir beaucoup plus de choses que quand on est vivant.

C'est alors que la baronne nous dit :

— Messieurs, il va être onze heures dans cinq minutes. Écoutez bien : tous les soirs, je fais tourner ce guéridon et, à cette heure, j'évoque l'esprit d'Arthur, mon défunt époux. Depuis trois jours, il se passe un phénomène extraordinaire. Donc, si vous le permettez, je vais appeler Arthur — je vous avertis que c'est effrayant, — la table va tituber et, dans le silence, derrière la fenêtre ... là ... lorsque onze heures vont sonner à la pendule, vous allez entendre un long cri, un long hurlement, comme une voix caverneuse (la voix d'Arthur lorsqu'il revenait du cercle) qui se fera entendre pendant quelques secondes. Il n'y a aucun doute : Arthur répond tous les soirs, à la même heure, à mon appel. Au début, j'avais peur ... mais, maintenant, je ne puis me passer de cette trop courte visite vespérale.

Le silence se fit plus épais, si j'ose dire.

Nous avions quitté le guéridon et avions laissé la vieille dame, seule, assise à la petite table. Ses deux mains grassouillettes chargées de bagues caressaient le bois verni et tremblaient un peu. Il était onze heures moins deux. Mes quatre compagnons et moi étions debout, alignés le long du mur, ne perdant pas un détail de cette scène du plus haut intérêt psychique.

La baronne jeta un coup d'œil à la pendule, ferma les yeux, se renversa un peu en arrière :

— Arthur ! Arthur ! ... dit-elle à mi-voix, viens ... il va être onze heures ... viens ! ...

Onze heures sonnèrent.

... Et alors un long hurlement s'éleva derrière le rideau de la fenêtre, un ronflement rauque et prolongé, suivi de trois hoquets en decrescendo et se terminant en soupir effilé, en lamentation sinistre ...

Une sueur glacée perla à nos fronts, à nos dos, à nos reins ... Cette voix d'outre-tombe s'élevant dans le lugubre silence de la nuit, après cette invocation ... c'était plus que nos nerfs tendus pouvaient supporter.

Toujours silencieux, très respectueusement, nous prîmes congé de la baronne.

Nous descendîmes l'escalier, tous les cinq, lentement, sans prononcer une parole, tant l'émotion nous serrait à la gorge. L'un de nous demanda le « cordonsiouplait ».

La porte s'ouvrit. Sans hâte, nous sortîmes tous, à la queue leu leu. J'étais le dernier de la file. Au moment de franchir la porte, un bruit de voix, dans la loge du concierge, attira mon attention. J'écoutai ...

Le concierge disait à sa femme :

— Va falloir, Bichette, que tu fasses venir demain le plombier. Depuis que'qu' jours, chaque fois que j'ferme l'eau, à cause de la gelée, à onze heures du soir, ça gargouille, ça hurle dans les tuyaux, qu'ça doit réveiller toute la maison.

Alors, j'ai compris ... et je suis redevenu sceptique. Mais je n'ai rien dit à la baronne, cela lui faisait tant de plaisir d'entendre la voix d'Arthur ...

Roger DARBOIS.

Le Chasseur Français N°643 Septembre 1950 Page 576