Accueil  > Années 1951  > N°650 Avril 1951  > Page 229 Tous droits réservés

Grande culture

Betteraves fourragères et ensilage

Pour des raisons économiques, techniques et aussi parce que la mode est à nouveau à l'ensilage, on en parle de tous côtés ; nous assistons à une éclosion de moyens nouveaux permettant de mieux réussir et, naturellement, chacun essaie de prouver qu'il a raison. De sorte qu'à côté des résultats de laboratoire, d'essais systématiques, on est en présence de documents de valeur qui permettent tout de même sur le plan des réalisations de se faire une opinion éclairée.

Le Chasseur Français a déjà publié quelques notes relatives à cette intéressante question, nous avons essayé de faire la mise au point des données nouvelles et tenté de chercher dans quel sens une évolution pourrait se produire. Il est bien certain que, si tous les animaux de la ferme acceptent de consommer des fourrages ensilés, les bovins sont les mieux indiqués, même pour éprouver le minimum d'inconvénients si l'ensilage n'a pas été parfaitement réussi.

Dans cet ordre d'idées, on s'est demandé si la similitude d'aspect général, volume, teneur en eau notamment, ne serait pas de nature à faire substituer les fourrages ensilés à la betterave fourragère. Essayons de raisonner le problème et appuyons-nous sur des données d'ordre pratique. En gros, la betterave est une plante sarclée ; sans être aussi exigeante que la betterave industrielle, elle demande néanmoins une préparation poussée ; qu'il s'agisse de cultures importantes lorsqu'on quitte les régions qui trouvent dans les pulpes l'aliment de masse pour les bovins, ou de petite culture, la betterave est bien soignée ; par conséquent, après elle, le milieu est en bonnes conditions pour recevoir du blé. Comme les exploitations qui adoptent la betterave fourragère ne lui consacrent pas une surface comparative aussi importante qu'ailleurs à la betterave industrielle, on ne risque pas, en général, d'être retardé par les semis de blé ; en reculant parfois la récolte des racines, on pense souvent à réduire la période de conservation, mais le blé en souffre.

Contre-partie, la plante sarclée coûte cher à obtenir, elle représente des tonnages importants qu'il faut rentrer, mettre en réserve et manutentionner à nouveau pour arriver à la cossette mélangée à la menue paille ; il y a en ce moment une tendance à donner des betteraves entières ; attention à la terre, attention aux accidents éventuels ! Il faut conserver la betterave ; on réussit lorsque l'on réfléchit aux exigences d'un organisme vivant, sensible à l'altération : plaies de toutes sortes, y compris la plaie de sectionnement au collet, ce qui fait adopter par certains la torsion des feuilles, manque d'aération, pourriture, risques de gelées, etc. On ne compte pas les heures qui sont passées autour des betteraves dans les petites fermes, aux heures qu'il faut payer au personnel ; la ration coûte cher.

II est évident que les fourrages ensilés apparaissent sous un jour plus agréable. Pas de préparation spéciale, sauf dans le cas de culture de fourrages annuels, mais simple récolte lorsqu'il s'agit de prairies naturelles, de prairies artificielles ; travail dans la belle saison ; de bonne heure, la réserve de fourrages est faite pour l'hiver ; en temps opportun, s'il s'agit de terres à mettre en blé, on labourera ; la terre sera mise en état, les semis effectués en saison convenable, et il n'y aura plus qu'à distribuer une ration toute préparée.

Objections : la céréale qui succède au fourrage récolté pour l'ensilage sera-t-elle aussi bonne, puisque la préparation du terrain n'apparaîtra pas très complète ; il est vrai que le semis exécuté deux, trois ou quatre semaines plus tôt, apportera une compensation. Par-dessus tout, le silo ne va-t-il pas coûter bien cher en face du tas de betteraves d'une montée peu coûteuse et dont la protection avec de la terre n'entraîne pas une grande dépense. Enfin, si l'on sait monter les betteraves en tas, obtiendra-t-on une réussite égale en ensilant les fourrages ?

Incontestablement, il y a des dépenses de premier établissement dans de nombreux cas, l'ensilage demande une connaissance du sujet, des précautions qu'il est indispensable d'observer. Prix des silos : il existe bien des genres de silos, la tranchée en terre, vers laquelle les Américains sont venus, servis par des machines puissantes qui se font un jeu de recommencer une nouvelle tranchée le jour où la tranchée ancienne aux parois colmatées, infectées, risquera d'amener de fortes pertes au contact de cette terre ; on améliore les parois d'une fosse plus confortablement construite, on peut même établir un hangar léger qui protège le fourrage.

La meule a été élevée sans frais, soit à la ferme, soit au milieu des herbages. Le silo-tour, avec ses diverses réalisations, constitue un cadre magnifique pour la conservation, mais il revient à un prix très élevé et la machine à ensiler dans ses types les plus répandus est coûteuse à utiliser. Le silo-cuve a paru être le dernier cri, facile à construire, apparemment commode à remplir ; toutefois la dépense, même réduite, constitue une charge. L'usage d'un silo-cuve exige une technique précise en ce qui concerne les produits destinés à l'acidification du fourrage ; il semble qu'il y ait une réaction pour revenir à la meule. Enfin, en 1950, après des tentatives individuelles qui ont montré la voie (Fanier), des constructeurs avisés lancent sur le marché des cages pour faciliter le montage ; on a même en Italie — le pays de l'ensilage crémasque qui pourrait peut-être se combiner avec le ramassage des fourrages demi-secs au pick-up — construit un dispositif curieux essayé avec succès en Algérie qui réalise le montage parfait en même temps qu'un tassement impeccable et sans fatigue pour le personnel.

Donc, on peut, on doit réussir l'ensilage et avoir, pour l'hiver, des fourrages abondants et sains à distribuer aux animaux. M. J. Aveline, dans le Perche, n'a pas hésité, il y a un quart de siècle, à supprimer les betteraves. Actuellement, M. Cl. Benoist, à Moyencourt (S.-et-O.), s'est fait le champion des idées nouvelles. Empruntons-lui quelques chiffres. En premier lieu, grâce à l'ensilage, on coupe de bonne heure de la luzerne présentant son maximum d'éléments utiles et digestibles ; un hectare de luzerne en plusieurs coupes, 44 tonnes ensilées donne 1.232 kilos de protéines digestibles, alors que la transformation en foin, 11 tonnes, ne fournira que 660 kilos. Si la luzerne n'est pas d'une culture certaine, à cause de la nature du sol, le pois fourrager, la féverole fournissent des quantités importantes de protéines ; 1.500 kilos par hectare. M. Benoist estime que le kilo de protéine revient à 60 francs avec la luzerne ensilée, à 100 francs dans le tourteau. Il a supprimé la betterave fourragère ; j'en ai fait autant à la ferme extérieure de Grignon. Agriculture vivant sur la ferme, amélioration par l'azote des légumineuses. Ce point capital doit retenir l'attention.

L. BRETIGNIÈRE,

Ingénieur agricole.

Le Chasseur Français N°650 Avril 1951 Page 229