La veille de Pâques, la Mission météorologique de l'île Amsterdam
(1) débarquait à Marseille avec son chef, M. Paul de Martin de Vivies ; le
personnel au complet était en parfait état physique et moral. Par une chance
providentielle, il n’y a eu aucun accident grave, malgré le genre de travaux
exécutés ; aucune maladie sérieuse, aucune appendicite, si fréquentes
pourtant dans ce genre d'explorations ; et il n'y avait pas de médecin,
mais seulement un infirmier.
Lorsqu'on feuillette les albums du chef de mission, on se
rend compte de l'énorme effort accompli pendant treize mois, dans un îlot
absolument désert et perdu, bien rarement visité par des bateaux qui, du reste,
ne peuvent pas souvent aborder.
Il y eut d'abord le débarquement acrobatique et périlleux,
qui fut mené à bien à force d'énergie et d'audace, bien que les gens compétents
eussent prophétisé un désastre. Au seul point où les falaises s'interrompent,
une minuscule jetée naturelle servit de point de débarquement. On y scella une
grue et l'on établit une petite voie Decauville pour enlever le matériel à
proportion. Les lourds radeaux pneumatiques (des barques eussent été
infailliblement brisées sur les rochers), dangereusement balancés par les
vagues, faisaient la navette entre le Sapmer et la côte ; là, les
hommes, pour ainsi dire en voltige, amarraient les caisses au crochet de la
grue, qui pivotait et les déposait sur les wagonnets. On se rend compte de ce
que fut ce travail sous les douches continuelles des vagues qui risquaient
souvent d'enlever les travailleurs. Encore ce débarquement fut-il souvent
interrompu par les tempêtes, et des photographies saisissantes nous font voir
la petite jetée entièrement noyée par les vagues qui ne laissent voir que le
sommet de la grue. Lorsque le calme fut revenu, on trouva la voie emportée et
les rails tordus ... et ce travail dura vingt-trois jours. Le débarquement
terminé, il fallut transporter à la main tout le matériel (2.400 colis) plus
loin dans les terres, hors d’atteinte des plus fortes tempêtes. L'emplacement
du poste ayant été choisi sur un plateau à 30 mètres de hauteur, le problème de
la route se posa, car il fallait que la jeep et sa remorque puissent
transporter le matériel à pied d'œuvre : une barrière de rochers coupant
le tracé fut supprimée à la dynamite et l'on bétonna la partie de la route qui
pouvait être atteinte par la mer. Désormais la jeep pouvait reculer jusqu'à la
grue et recevoir directement le matériel. Restait alors à monter les
baraquements préfabriqués, ce qui, naturellement, fut assez long, et ce n’est
que le 1er mai que la mission put quitter l'abri très relatif des
tentes.
Lorsqu'on examine les vues du poste, ses six baraquements
bien alignés autour du mât où flotte le drapeau, lorsqu'on voit les intérieurs
aménagés presque luxueusement : infirmerie, boulangerie, cuisine,
réfectoire, chambres individuelles, météo, radio, ateliers, etc., on saisit le
travail réalisé depuis le village de caisses et de matériel, bien aligné près
de la côte, et le superbe poste complètement terminé.
D'autres photographies nous montrent l'arrivée de la relève,
que l'on a fêtée, en arborant le grand pavois sur le mât aux signaux, son
débarquement, enfin le départ de la mission dont les membres, groupés sur le
pont du bateau, agitent leur mouchoir en adieu aux camarades à qui ils ont
passé le flambeau et regardent s'éloigner peu à peu île dont la sombre
silhouette s'encapuchonne de nuages.
Des éléphants de mer, des otaries, des pingouins,
spectateurs indifférents des travaux, étaient les seuls habitants de l'île :
les premiers, énormes bêtes qui atteignent deux tonnes, rampent péniblement et
passent à dormir sur le sable tout le temps qu'ils restent à terre. Lorsqu'on
les provoque, ils se contentent d'ouvrir une énorme gueule hérissée de dents
effrayantes en poussant de vagues grognements. Quand ils se dressent sur leurs
nageoires, leur hauteur dépasse celle d'un homme. Les otaries, à la jolie
fourrure, beaucoup plus petites et beaucoup plus lestes, progressant par bonds,
escaladent facilement les rochers, et il faut être assez leste pour s'enfuir
quand on les a irritées. Quant aux petits pingouins, aux belles aigrettes
latérales jaune vif, encombrants et stupides, ils supportent avec leur
placidité habituelle les taquineries qu'on leur inflige. A une certaine époque,
ils disparaissent mystérieusement et on ne les retrouve ni au pôle Sud ni
ailleurs. Ils reviennent pour pondre sur des rockeries en haut des falaises
inaccessibles, qu'ils abordent par mer et qu'ils escaladent fort adroitement en
s'aidant de leur bec.
Les îles australes ayant été déclarées parc national, les
membres de la mission ont toujours respecté ces divers animaux. Quant aux bœufs
(environ un millier), et dont l'origine est discutée, ils n'ont de sauvage que
le nom et venaient s'abriter des grands vents derrière les baraquements. Seuls
les taureaux sont dangereux lorsqu'ils sont cernés. Ceux-ci, étant en
surnombre, sont abattus au fusil suivant les besoins et constituent une réserve
de viande fraîche des plus utile. Notons encore que la mission avait constitué
des jardins potagers dans des dépressions à l'abri du vent et où elle avait
transporté de la terre végétale, assez rare d'ailleurs. Tous les légumes y
venaient magnifiquement pendant la belle saison et remplaçaient avantageusement
les conserves. Les langoustes, qui foisonnent, constituaient un régal apprécié
lorsque l'état de la mer permettait l'accès au rivage ... et qu'on avait
le temps.
Tout bien considéré, la bonne santé de la mission est due au
travail intensif qu'elle a dû fournir en plein air et à l'hygiène qu'elle a
observée. Le climat est, du reste, tempéré (de + 4 à + 22) et serait agréable,
n'étaient les vents violents qui règnent en permanence et atteignent parfois
200 kilomètres à l'heure. Si les grains sont assez fréquents, la sécheresse
menace parfois pendant la belle saison de tarir les citernes naturelles qui
fournissent l'eau à la mission. On pourrait du reste capter les petits lacs qui
parsèment l'ancien cratère constituant le sommet de l'île.
On ne peut que souhaiter à la nouvelle équipe de pouvoir
continuer dans des conditions aussi satisfaisantes l'oeuvre qui a été si bien
commencée.
Paul PAQUIER,
abonné.
(1) Voir Le Chasseur Français de décembre 1950.
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