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La pêche à la mouche

Février

(Extraits du carnet de pêche.)

2 février 1951.

— Le temps est beau, le matin. Soleil pur et radieux, température douce pour la saison : 8°, mais il fait un vent d'autan très léger qui grise le ciel après midi. Comme d'habitude, je pars à la pêche un peu tardivement, vers 14 heures.

Les vandoises sont en gobage sur l'éclosion quotidienne qui commence vers 13 heures.

Je prends sept vandoises sur le même coup. J'ai l'impression que je pourrais en prendre encore si je changeais de place ; mais je m'en vais ... Temps doux, ciel gris, eau claire, éclosion : journée favorable.

3 février 1951.

— Très mauvais temps : pluie et vent d'autan forts, bourrasques, averses, visibilité mauvaise, atmosphère sombre. « J'y vais » quand même, c'est un besoin.

Le vent arrière traverse la rivière perpendiculairement au courant ; les insectes, s'il y en a, on ne peut les voir, sont poussés vers l'autre rive. Le coup est situé près de ma rive.

Je ne vois pas de gobage, je ne prends rien. De ma place, j'aperçois à moins de cent mètres en aval, près de l'autre rive, des gobages, « ça saute ». J'y vais, tout en restant sur ma rive ; la rivière est large et profonde ; je ne puis traverser. Le temps est si peu clair que je ne vois pas le flotteur pourtant gros. Il est vrai que je lance tout près de l'autre rive éloignée et je pêche dans une eau frisolée par le vent et rapide, pas facile. Néanmoins, je prends deux vandoises coup sur coup. Mais la pluie devenant forte « m'en sort ». Il y a bien éclosion, mais les insectes, entraînés par le vent et le courant, passent trop loin.

5 février 1951.

— Temps doux, gris, vent d'autan très faible et agréable. Le temps s'éclaircira pendant la séance et ce sera le soleil jusqu'au soir. Le niveau d'eau est favorable. Quelques gobages, l'éclosion quotidienne est en cours. Je prends sept vandoises et en manque, décrochées ou ratées (la vandoise, ça se rate), quelques autres.

Le soleil apparaît brusquement. Plus de gobage, plus d'éclosion, c'est-à-dire plus d'insecte sur l'eau. Plus de touches. Type très net de changement de temps subit, défavorable, dont j'ai pressenti le résultat par intuition.

J'essaye de comprendre, d'expliquer.

Certes l'éclosion n'aurait pas duré longtemps encore, sauf cas d'éclosion abondante exceptionnelle. Mais la fin a été brutale, nette avec l'apparition du soleil. Faut-il expliquer le manque de touches par la meilleure visibilité du poisson ? Je ne le crois pas : en hiver, le soleil, toujours relativement bas sur l'horizon, n'est pas à incriminer. En d'autres circonstances, en plein soleil, la pêche est bonne en cette saison. N'est-ce pas simplement parce que les éphémères quittent l'eau, s'envolent vers le ciel ou dans la ramure par tropisme ou sensibilité différentielle ? Toute la matinée avait été sombre, la lumière est devenue subitement claire et forte ; les insectes sont-ils allés vers la lumière ou vers l'ombre ? ...

Insectes disparus, le poisson disparaît à son tour de la surface, station inhabituelle en ce mois. J'en ai eu le pressentiment par expérience, la même qui, dans le cas inverse, temps gris après soleil, me donnera l'espoir de vaincre une bredouille bien commencée.

6 février 1951.

— Le temps est beau, le vent d'autan qui a soufflé hier et avant-hier a fait place au vent du nord-ouest, légèrement frais. Je pars à l'heure habituelle vers 13 heures, heure de l'éclosion quotidienne.

En arrivant au bord de l'eau, j'ai l'impression que l'eau, à peine plus basse que la veille, ce qui me paraît normal, semble moins claire, moins transparente, très légèrement glauque. Mais le niveau est favorable ... j'espère. Sur le coup, je ne constate aucun gobage, ni ailleurs, malgré une éclosion d'éphémères et de nemoures très visible par ce beau soleil.

J'ai des doutes sur le succès ; néanmoins, j'essaye à deux reprises à une demi-heure d'intervalle, espérant voir venir quelques gobages. Je n'ai aucune touche, et toujours pas de gobages. L'éclosion, cependant, dure encore. J'ai maintenant la certitude que je ne prendrai rien et je plie.

En prenant l'épuisette, en place, couchée sur le gravier, je constate qu'elle est sur le point d'être submergée par l'eau qui a monté légèrement. Cette montée n'est pas normale ; l'eau, au contraire, descend quelque peu chaque jour à cette heure.

Le vent d'autan des deux derniers jours, surtout celui d'hier, très doux, n'a-t-il pas fait fondre un peu de neige sur la montagne ? C'est la seule cause néfaste que je vois : l'eau de neige.

22 février 1951.

— Vent d'ouest fort et variable, température : 9°. Ciel nuageux, lumière changeante, soleil dans les éclaircies, petite pluie fine d'averses courtes. En somme, temps peu agréable, mais je sais que, très souvent, c'est en ce temps que les belles éclosions d'éphémères noirs se produisent et je pars, en avance, je le sais.

En effet, j'arrive dix minutes à peine avant. Rien encore sur l'eau, mais pendant que je monte ma canne, je vois poussés par le vent qui traverse obliquement la rivière en venant vers moi quelques, puis plusieurs éphémères sur l'eau qui se suivent en reculant nez au vent. Je suis prêt et je vois quelques gobages sur le coup. Je rate plusieurs touches, puis plus rien. Les gobages m'énervent, je ne prends rien, quelques petites touches ratées à chaque coup ... Mes mouches se noient, évidemment. Je n'ai pas de graisse — elle est restée sur ma table après avoir graissé ma soie avant de partir ... Je les sèche au mouchoir. Je les prends (les vandoises). Je sèche à chaque coup, et le vent, quoique froid, m'aide à les ébouriffer (les mouches). J'en prends huit, des plus belles, et en ai raté plusieurs en un temps record. J'en ai assez : assez de poisson, assez vu, assez de sport pour aujourd'hui. Je rentre, après avoir fait un petit bouquet de perce-neige et des premières violettes.

P. CARRÈRE.

Le Chasseur Français N°660 Février 1952 Page 84