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La pêche au blé cuit

La pêche au blé cuit est essentiellement une pêche d'été : elle bat son plein dès le 15 juillet, pour finir avec les premières fraîcheurs d'octobre. Elle s'adresse à tous nos poissons omnivores et tout particulièrement au gardon, fort commun dans toutes nos rivières, sauf celles aux eaux glacées et torrentueuses. Il est inutile de le décrire, car tous nos confrères le connaissent ; il n'a que deux défauts : la médiocrité de sa chair et sa taille qui n'est jamais bien forte. Chez nous, un gardon de 700 à 800 grammes passe pour une belle pièce, et ce sont ceux de ce poids qui sont les plus recherchés. La pêche du gardon étant la plus difficile, c'est d'elle que nous parlerons aujourd'hui ; quand on saura le capturer de façon courante, la prise des autres poissons semblera un jeu.

a. Matériel.

— Point n'est besoin d'engins pesants et robustes ; une canne de 5m,50 en roseau ligaturé, du modèle dit tiercé, est ce qui convient ; il la faut légère et maniable. L'emploi du moulinet est très discuté et beaucoup s'en passent, disant que, sans lui, le ferrage est plus facile et plus net.

Le corps de ligne peut être en soie très fine, le bas de ligne, de 5 mètres de longueur, tout en nylon 14 ou même 12/100 si on a la main légère. Il faut une flotte très sensible, une plume à antenne de 10 à 12 centimètres. Son équilibre sera assuré par une série de très petits plombs étagés sur le bas de ligne et non en paquet : le premier, un n°9 fixé à 0m,35 de l'hameçon ; les autres, des n°8 égrenés sur 0m,50 environ au-dessus. L'antenne ne doit pas dépasser la surface de plus d'un centimètre.

b. Choix du coup.

— Il est capital ; le meilleur coup sera un espace libre entre deux bancs d'herbes ou sur un côté de ces bancs ; à défaut, une place dénudée, en amont, est à rechercher ; on peut créer artificiellement, d'avance, une coulée au milieu des herbes. Les gardons, qui élisent volontiers domicile au sein des herbiers, sortiront dès qu'ils se seront aperçus des victuailles mises à leur disposition. La profondeur à rechercher varie entre 2 et 3 mètres, le courant modéré ou lent et le fond propre. Telles sont les meilleures conditions d'un coup.

c. Cuisson du blé.

— Pour deux jours consécutifs de pêche, un spécialiste conseille : 1 litre de blé jaune de pays, un quart de litre de gros blé blanc dit « poulard ». Ce dernier sera renfermé dans un petit sac de forte toile un peu plus grand que son contenu. Faire tremper le blé une nuit entière dans de l'eau de pluie ou de rivière, il gonflera de moitié. Le lendemain, le placer dans une marmite en terre, bien couverte, où il cuira à tout petit feu pendant six heures ; le laisser refroidir dans son bouillon. Le blé aura doublé de volume et beaucoup de grains auront crevé. Ceux du sac, maintenus par la pression, seront seulement fendus.

d. Amorçage.

— Indispensable pour faire bonne pêche. Le gardon aime peu la terre ; il est donc préférable de constituer ses boulettes en matières comestibles : pain, son, farine grossière et blé très cuit pétris ensemble, et auxquelles on donnera le volume d'une mandarine. Elles seront déposées la veille au soir sur le coup, en deux rangées parallèles à un mètre d'intervalle ; au milieu on sèmera deux poignées de grains très cuits. Cela attirera une multitude de gardons, qui resteront ensuite à proximité dans l'attente d'une autre distribution. Le matin de la pêche, une petite poignée de graines éparpillées suffira et engagera le poisson revenu à chercher ; ainsi, il restera en éveil.

e. Eschage.

— Un seul gros grain de « poulard » modérément fendu sera percé par le travers d'un hameçon crystal doré n°12 très piquant ; la pointe doit ressortir nettement.

f. La pêche.

— Arriver de bon matin ; s'installer sans bruit, pêcher le plus loin possible et discrètement sont des choses qui viennent à l'esprit de tout bon pêcheur. Lancer la ligne en amont sans jaillissement. Le grain sombre, descend entre deux eaux et suit le courant ; retenir un peu pour qu'il se présente en avant de la plombée ; le flotteur restant en arrière, la ligne est légèrement oblique.

Les attaques des gardons peuvent se produire aussi bien dès le début que plus bas ; néanmoins, elles sont plus nombreuses vers le milieu du coup et surtout en aval. Elles sont souvent peu franches, parfois très subtiles. La plume tressaille à peine et continue de descendre sans sombrer. Le gardon a tâté l'esche, mais, en raison de la forme de sa bouche, sa lèvre supérieure avançant sur l'inférieure, il n'a pu l'avaler du premier coup ; il lui faut pour cela un mouvement de mâchoire. Les maîtres conseillent le ferrage immédiat dès la première oscillation et c'est pourquoi ils proscrivent l'emploi du moulinet, la tension de la ligne étant mieux assurée sans cet accessoire. Quand on a une grande habitude, on réussit souvent à crocher l'adversaire à la première attaque ; les moins habiles ont intérêt à attendre l'immersion complète du flotteur, qui ne va pas tarder, en suivant le mouvement de descente fil tendu.

Si les touches se ralentissent, on obtiendra souvent un bon résultat en relevant la flotte de 0m,20 et en la laissant immédiatement retomber en lançant en même temps une pincée de graines là où l'antenne apparaît. C'est là ce qu'on nomme un « aguichage » auquel il ne faut jamais manquer de recourir. Quand on recherche les plus beaux gardons, il faut les pêcher à un niveau plus inférieur, en rasant le fond s'il est propre ; la plume fonce avec plus d'assurance et le ferrage devient plus aisé. Les relâchers en cours de coulée sont fort utiles et surtout celui de l'extrémité aval du coup, avant de relever la ligne pour relancer en amont. On sera parfois tout étonné de sentir une résistance subite alors qu'on la retirait. Le gardon a suivi le mouvement ascendant de la graine et l'a attaquée comme s'il s'agissait d'une proie vivante. Un bon procédé est aussi de laisser à plusieurs reprises sa graine à l'arrêt sur le fond. La plume se met alors à plat sur l'eau et, lors de la touche, disparaît brusquement après une culbute subite ; ferrer nettement, presque toujours vous tiendrez un beau gardon.

Quoi qu'il en soit et malgré que le gardon ne pèse jamais bien lourd, il est bon de mettre de la discrétion dans le coup de poignet. N'oublions pas qu'un poisson piqué et échappé sèmera le désordre sur le coup par ses contorsions et ses embardées ; les convives fuiront, regagneront l'herbier, et bien fin sera celui qui peut prédire le moment de leur retour.

Il est bon aussi de se munir d'une légère épuisette qui servira à abréger la lutte, toujours indécise, vu la finesse habituelle des montures.

R. PORTIER.

Le Chasseur Français N°665 Juillet 1952 Page 406