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Un peu de gaieté

Promenade en mer

out essoufflé par l'effort qu'il venait de fournir pour grimper la côte, M. Poussinet descendit de vélo devant la villa Les Cloportes, charmante habitation nichée dans la verdure de Gourmalon.

Il l'avait louée pour le mois d'août et y était installé depuis dix jours avec son épouse Léonie, son fils Gustave, qui venait d'atteindre sa sixième année, et la bonne Amélie.

Il entra, rayonnant, dans la salle à manger. Mme Poussinet, en vaporeux peignoir mauve, et Gustave, vêtu, si l'on peut dire, d'un slip écarlate, finissaient leur petit déjeuner.

— Eh bien ! les enfants, dit Poussinet en s'asseyant dans un fauteuil de rotin, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer !

— Ah ! ah ! ... fit Mme Poussinet, intéressée, en beurrant un dernier petit pain au lait, tandis que Gustave sautait d'un bond à califourchon sur les genoux de son père.

— Oui, continua ce dernier tout en s'essuyant le front, j'ai vu, ce matin, Quillebois. Tu sais, Léonie, le patron du Bigorneau, ce joli bateau de pêche que nous admirons, dans le port, chaque fois que nous descendons à Pornic ? Je me suis entendu avec lui et, si le beau temps continue, si la mer est toujours calme, nous irons, après-demain jeudi, faire une promenade en mer.

— Bravo ! s'exclama Mme Poussinet.

— Ah ! chic alors ! hurla Gustave en se tortillant comme un lombric aliéné.

Poussinet sourit et continua :

— Nous partirons à six heures du matin, avec la marée, et nous reviendrons à six heures du soir, avec l'autre marée. Ce sera très agréable. Douze heures en mer !

— C'est très bien tout ça, mais ... pour manger ? demanda Mme Poussinet, pratique.

— Ah ! ça, répondit son mari, c'est très important. Tu sais combien l'air de la mer donne faim et soif. Je me réjouis par avance de manger de bonnes choses, sur le pont du bateau, pendant que l'étrave, poussée par le souffle d'Éole, fendra les ondes transparentes et que les mouettes, ces oiseaux d'Amphitrite, formeront des points blancs sur le vaste ciel bleu ...

— Tu allies agréablement le lyrisme et la gastronomie, fit remarquer Mme Poussinet.

— Que veux-tu, fit son mari, je suis né poète et gourmand. Là-dessus, il se leva, ce qui causa la chute de Gustave et fit pousser à ce dernier des cris de putois qu'une gifle paternelle fit cesser tout d'un coup.

— Alors, Léonie, je compte sur toi pour soigner le menu, hein ! Il faut prévoir deux repas pour six personnes, car Amélie viendra avec nous et je tiens également à régaler Quillebois et son matelot.

Mme Poussinet se mit incontinent en campagne et, aidée d'Amélie, réunit et confectionna les provisions nécessaires.

Le lendemain au soir, les deux femmes entassèrent dans deux immenses filets, qui pesaient un nombre respectable de kilos, trois pains de deux livres, douze œufs durs, six bouteilles de vin, deux poulets rôtis, une terrine de foie gras, deux langoustes avec la sauce mayonnaise dans des pots à confiture, du chocolat, des fruits, des bonbons, des citrons (en cas de mal de mer), les assiettes et couverts nécessaires, six serviettes, une nappe et trois paquets de cigarettes ...

Le jeudi matin, avant six heures, tout le monde était prêt. Poussinet et Amélie se chargèrent des deux lourds filets ; Mme Poussinet portait l'appareil photo et son ombrelle ; Gustave gambadait, tout heureux de faire sa première promenade en mer.

Sur le quai, en face du mouillage du Bigorneau, Mme Poussinet avisa une pâtisserie déjà ouverte et acheta une brioche.

— Le petit, dit-elle, sera bien content de grignoter quand nous serons en mer.

Bientôt chacun fut sur le pont. Les deux filets furent placés à l'arrière, derrière la barre du gouvernail.

Le matelot largua les amarres et poussa de la gaffe. À l'entrée du port, les voiles furent étarquées, prirent le vent, et, légèrement penché sur tribord, le Bigorneau, fin voilier, glissa rapidement sur la houle légère.

Les quatre voyageurs regardaient « de tous leurs yeux » les côtes qui s'éloignaient et le sillage blanc qui s'élargissait derrière la poupe. M. Poussinet, sa femme et la bonne étaient assis sur le toit bas de la cabine ; Gustave s'était étendu à même le pont, contre la main courante en bois qui ceignait le bateau, minuscule bastingage de quelques centimètres de hauteur. L'enfant, ébloui, ouvrait des yeux comme des soucoupes.

— Veux-tu ton gâteau, mon mignon ? dit la mère.

— Oh ! oui, m'man, répondit Gustave en tendant la main. Il mordit dans la pâtisserie, mais la curiosité l'emporta sur la gourmandise. Il posa la brioche sur la rampe du bordage et regarda au loin.

— Gustave! cria Poussinet, qui aimait l'économie, ne laisse pas ton gâteau là ! Un coup de vent ou un coup de roulis peut le faire tomber à la mer.

— Oui, p'pa ...

Mais le gâteau restait toujours isolé, à la merci d'un coup de vent. Ce que voyant, Poussinet, profitant de ce que son fils suivait avec attention les évolutions d'un marsouin, saisit subrepticement et rapidement la brioche et, la cachant derrière son dos :

— Tiens !1 Qu'est-ce que je disais ! cria-t-il. Voilà ton gâteau tombé à la mer !

Aussitôt Gustave se mit à pleurer en poussant des cris affreux.

— Écoute, lui dit son père, cet accident est réparable. Ferme bien tes yeux et dis très fort : « Grand Neptune, dieu des eaux, rendez-moi mon gâteau ! »

L'enfant, ébahi, ferma les yeux à s'écraser les paupières et répéta la phrase. Aussitôt Poussinet reposa la brioche à l'endroit où elle était et dit à Gustave d'ouvrir les yeux.

— Ah ! ça ! ... alors ! ... fit le petit, suffoqué de surprise. Après quoi, tout en mangeant sa brioche, il alla se poster à l'arrière, derrière la fosse au gouvernail.

Une demi-heure après, Poussinet bâilla et dit en se frottant les mains :

— On commence à avoir faim !1 Voilà le moment de faire honneur aux victuailles !

Alors Gustave, très câlin, s'approcha de lui :

— Dis, petit papa, ferme les yeux et refais le truc de tout à l'heure.

— Quel truc ? et pourquoi ? demanda Poussinet.

— Parce que, dit le gamin, quand Neptune m'a rendu mon gâteau, alors je suis allé flanquer les deux filets à la flotte ... pour voir !

Roger DARBOIS.

Le Chasseur Français N°666 Août 1952 Page 512