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Un peu de gaieté

Aubade

ans l'angle le plus reculé de la cour de récréation de l'école, contre le mur au delà duquel croupit le lavoir, un vieux hangar transformé, clos par deux murs en briques percés d'une porte et de deux fenêtres, a l'air d'un mauvais élève mis au coin. C'est la salle de répétition de la musique communale.

Ce dimanche matin-là, l'orchestre était au grand complet. Il y avait le chef, le père Lebidard, qui jouait le piston, le boucher Gonoy avec son trombone, le coiffeur Ravignac et sa flûte, Bornichel, le sabotier, avec son saxo, Tic, le quincaillier, chargé de souffler dans l'immense basse-tuba, et le garde champêtre Jeantout, avec son tambour.

— Alors, les gars, dit le père Lebidard sans préambule, v'là qu'ça va être, mardi, l'ouverture ed la chasse. Va falloir qu'on pense à notre aubade individuelle. Faut voir à pas manquer ça. Y faut ben remplir not’ caisse !

— Quoi qu'on va jouer, c’t’année ? demanda Bornichel.

— Ben ..., fit Lebidard, on va prendre dans not’ répertoire.

— Il n'est point compliqué, not’ répertoire, comme tu dis, chef, observa Gonoy. Vu qu'y s'compose ben, en tout, d'la Marche des Petits Pierrots et de Avec les Pompiers.

— C'est ben suffisant pour ici, rétorqua Lebidard. Ça met d'la gaieté, d’l’entrain et d'l'ambiance ; c'est tout c'qu'on d'mande.

— Bon. Alors, laquelle que ce s'ra pour c'te fois ?

— Les Petits Pierrots. Ça va-t'y, les gars ?

— Ça colle !

— Allons-y ! Prenez vos instruments.

Il y eut un bruit de casseroles remuées suivi d'éructations diverses à prétention harmonieuse, afin de mettre en train les pistons et les doigts. Les friselis aigus de la flûte se mêlaient aux rapides roucoulements du saxo et aux profonds coups de pompe de la basse-tuba.

Enfin, le chef, le bras gauche levé, frappa de son bâton le pupitre de bois. Le silence se fit.

— Allons-y ! Un ! deux ! un ! ...

Le piston entama sur un fa, jouant en si bémol ; le saxo partit sur le , ayant choisi le ton de sol majeur ; le trombone n'émit aucun son, le fils de Gonoy ayant, le matin, par jeu, bouché le pavillon de l'instrument avec une éponge tassée. Quant à la basse-tuba, Tic, qui, suivant la coutume, avait déjà un bon coup dans le nez, se mit à souffler un accompagnement de valse à trois temps qui n'avait qu'un rapport fort lointain avec l'allure entraînante de la joyeuse marche.

— Au temps ! hurla Lebidard. Allons ! un peu de sérieux ! Faut avoir l'esprit artiste, quoi ! ... On joue en'quel ton ?

— En .

— En fa.

— En si bémol.

— Faut tout d'même s'entendre, autant que possible ! cria Lebidard, furieux. On joue en si bémol, vous entendez ? Avec deux dièses à la clef.

— Bémols ! rectifia Ravignac.

— Quoi ? ... Évidemment, bémols, bougonna le chef. J'm'ai trompé. Et puis après ? ... On m'avait ben compris. Alors, on commence par le fa. Allons-y ! Un ! deux ! un ! ...

Cette fois, cela marcha à peu près, mais il fallut recommencer douze fois le départ, attendu que Jeantout s'entêtait à frapper sa caisse sur les temps faibles.

Après trois quarts d'heure de répétition, Lebidard mit fin à la mitraillade de couacs.

— Ça peut aller, dit-il. Alors, comme d'habitude, Ravignac et Bornichel vont faire la tournée pour récolter les inscriptions. C'est cent francs pour l'aubade, hein ?

— Compris, chef.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ex-charcutier à Paris, rue de Vanves, M. Chacoton venait de se retirer des affaires avec quelques millions à son compte en banque. Il était arrivé la veille au soir et s'était installé avec sa femme, sa fille et la bonne, dans la villa Les Mortadelles, qu'il avait achetée toute meublée.

Voulant, comme il le disait, « prendre l'air des personnes avec lesquelles il était appelé à vivre dorénavant », il avait, ce dimanche-là, pris place discrètement dans un coin du Café de la Poste et, faisant semblant de lire un journal, il regardait par-dessus ses lunettes et écoutait de toutes ses oreilles. Un groupe jouait au billard. Il sut bientôt qu'il était formé du docteur, de l'instituteur, du vétérinaire et du notaire.

À un moment, deux hommes casquettés de blanc s'approchèrent, une feuille de papier à la main. L'un de ces derniers s'adressa au groupe en ces termes :

— Messieurs, c'est mardi l'ouverture de la chasse. Vous connaissez la vieille coutume de l'aubade, de quatre heures à dix heures du matin. Voici la liste ... Si vous voulez ... c'est cent francs.

Le docteur dit : « Oh ! avec quelle joie ! Cela fera rudement plaisir à ma femme, à moi et au chien ! » Il signa.

L'instituteur dit : « Fichtre oui ! Il ne manquerait plus que cela que je ne figurasse pas sur la liste ! Donnez ... » Il signa.

Le vétérinaire dit : « Mais comment donc ! Voilà, certes, une dépense que je ne regretterai pas ! » Il signa.

Le notaire dit : « Ah ! oui ! l'aubade de l'ouverture ! N'oubliez surtout pas de faire figurer mon nom sur votre nomenclature ! Voici mon visa. » Il signa.

Ravignac remercia et ajouta :

— Comme d'habitude, n'est-ce pas, nous viendrons encaisser deux jours après.

Comme il passait devant M. Chacoton, celui-ci le retint par la manche :

— Monsieur, dit-il, j'ai entendu ce que vous venez de dire à ces messieurs. Il me serait agréable d'ajouter mon nom à la liste. Voulez-vous écrire : M. Chacoton, villa Les Mortadelles, à l'entrée du bourg.

Il signa.

De retour à la villa, M. Chacoton mit sa famille au courant de l'aubade de l'ouverture.

— Voyez-vous, dit-il, c'est une vieille coutume qui doit être charmante. Et puis il faut bien faire comme tout le monde. Cent francs, ce n'est pas cher, et cela fera plaisir à ces braves gens. La bonne préparera, mardi matin, des verres, du vin et des biscuits dans la cuisine, et les musiciens viendront se rafraîchir.

Le matin de l'ouverture, tout le monde, aux Mortadelles, était sur pied à quatre heures du matin. Ils attendirent jusqu'à midi, mais il n'y eut pas d'aubade. Même aucun bruit de musique ne parvenait du bourg ...

Deux jours après, Bornichel et Ravignac se présentèrent chez M. Chacoton, le sourire aux lèvres et la liste à la main.

— Nous venons, dit Ravignac, pour les cent francs de l'aubade ...

— Quelle aubade ? vociféra Chacoton, rouge de colère. Savez-vous que je n'aime pas qu'on s'f ... de moi ! J'ai signé pour l'aubade. Je vous ai attendus en vain pendant huit heures ! Jusqu'à midi ! Quelle est cette comédie ? ...

Les deux musiciens, sous l'algarade, ouvraient des yeux ébahis.

— Pardon, cher monsieur, dit enfin Ravignac, vous êtes nouveau au pays, n'est-ce pas ?

— J'arrive de Paris.

— Ça se voit. Eh bien ! ici, tout le monde verse cent francs, chaque année, pour l'aubade de l'ouverture, mais ... c'est, précisément, pour qu'on ne vienne pas la faire ! ...

Roger DARBOIS.

Le Chasseur Français N°667 Septembre 1952 Page 575