Messieurs les bourreaux.
— À présent, les exécuteurs des hautes œuvres « opèrent »
dans un nombre de cas relativement restreint et leur savoir ne s'exerce que
dans une spécialité : corde, guillotine, chaise électrique. Autrefois, on
exigeait d'eux un éventail de connaissances techniques beaucoup plus étendu :
savoir faire sauter une tête d'un seul coup d'épée, percer la langue, arracher
les ongles, couper les oreilles, écarteler, brûler, rouer, noyer, imprimer au
fer rouge la fleur de lis sur le dos, l'épaule ou le front, estrapader,
appliquer les diverses sortes de tortures destinées à provoquer les aveux.
Moyennant quoi, les bourreaux percevaient une chopine de blé
par semaine de chaque marchand, un œuf sur dix porté au marché, une bûche par
voiture de bois en temps de froid, la récolte de tout ce qui était au-dessous
de la ceinture des suppliciés, ce qui était au-dessus appartenant au geôlier. À
Paris, le bourreau jouissait de privilèges spéciaux : droit de « havage » :
prendre une poignée de légumes verts ou de grains dans chaque panier de la
halle ; récolter des ristournes sur les fruits, le poisson de mer et d'eau
douce, le foin, les balais ... Une paire de gants par an, pour garder les
mains pures aux processions ; quatre sous tous les douze mois de chaque
lépreux habitant la banlieue de Paris, cinq sous par pourceau errant rencontré
par la ville, cinq pains et cinq bouteilles de vin des religieux de
Saint-Martin-des-Champs, à la Saint-Martin, pour les exécutions faites sur
leurs terres. Plus le logement dans le bâtiment du pilori et la location aux
marchands des petites échoppes qui se dressaient autour ; plus les places
aux supplices, marquées de l'emblème des fleurs de lys. Quant aux jetons de
location, ils portaient la croix de Saint-André.
Le complément de revenus était fourni par des gens de la
Faculté qui venaient chez l'exécuteur des hautes œuvres faire à celui-ci
quelque douce violence (rémunérée), afin d'emporter les corps des suppliciés
pour les disséquer à leur aise. Les fabricants de remède en recueillaient la
graisse ... Mais arrêtons là cette énumération macabre rappelant trop
certaines scandaleuses industries d'outre-Rhin entre 1940 et1944 !
Polichinelle.
— La première popularité de Polichinelle, cher aux
montreurs de marionnettes, se situe entre 1590 et 1608. Il est bien Français,
quoiqu'il ait des frères : au delà des Alpes Pulcinella, Punch en
Angleterre. Ses bosses représentent : l'une la malice, l'autre la cuirasse
des gens de guerre. On assure qu'il laisse percer les traits d'Henri IV,
rien n'est moins certain !
Tour à tour matamore, proclamant d'une voix nasillarde :
« Je suis le fameux Mignolet, général des Espagnolets. Quand je marche, la
terre tremble. C'est moi qui conduis le soleil ! », héros de
mazarinades, à la devise bonhomme : « J'en valons ben d'autres »,
il se servit — et se sert encore — du fameux « sifflet-pratique »
dont l'usage remonte à la plus haute antiquité, pour railler au XVIIIe
siècle les interdictions de langage parlé provoquées par les comédiens français,
qui craignaient la concurrence. Les marionnettes, privées de la parole,
sifflaient, gesticulaient en mimant leurs scènes. Chaque acteur déroulait des
couplets écrits sur une pancarte, le moment venu. Plus tard, l'orchestre jouait
l'air, des « gagistes » chantaient les paroles. Petites personnes
subversives, les marionnettes raillaient l'Académie, les princes, chantaient des
monologues, jouaient surtout des parodies de pièces à succès. On représenta en
1741 Polichinelle, distributeur d'esprit, sorte de revue piquante des
œuvres jouées pendant la saison ; le canevas de ces fantaisies devait être
soumis à la censure.
Cela finissait mal quelquefois, car les auteurs ne pouvaient
résister à la tentation d'improviser et se jouaient des interdictions. Voltaire,
Goethe, George Sand utilisèrent les pantins pour des divertissements auxquels
ils conviaient leurs familles, leurs amis. Haydn écrivit cinq opérettes pour
les marionnettes.
On était déjà loin du temps où celles-ci, grâce au fameux
montreur Brioché, amusèrent trois mois durant à Saint-Germain-en-Laye le
Dauphin et sa petite cour (en 1669, année du Tartuffe ; cela
rapporta 1.365 livres au baladin, de septembre à novembre).
Sous la Révolution, on guillotina Polichinelle ;
Camille Desmoulins s'en indignait. Un joueur de marionnettes et sa femme furent
emprisonnés pour s'être moqués du Père Duchesne.
Mais Polichinelle revint sous l'Empire et continua depuis
son chemin dans le monde !
Médecine du XVIe siècle.
— Au temps de la pénicilline, de la streptomycine
et de la radiographie, il est assez curieux de feuilleter les grimoires où
s'enregistraient les remèdes des médecins d'autrefois.
Voulez-vous la recette d'un excellent fortifiant ?
Mâchez de l'or en feuilles ou raclez un écu ! Mieux encore : mettez au
pot un chapon bourré de pièces d'or et le bouillon vous rendra la vigueur !
Chacun savait que celui qui se nourrissait d'or serait immortel (si son estomac
supportait le régime) et que les nourrices n'ayant plus de lait devaient mettre
sur leurs seins de l'or battu.
Plus simplement, mangez chaque année, au 1er mai,
quelques tartines enduites d'ail et de beurre et faites-vous saigner le même
jour avec purge et clystère. Saignée de précaution !
Ah ! la saignée ! vieux, jeunes, hommes, femmes,
enfants à partir de trois ans et même au-dessous en certains cas devaient y
passer ! C'était affaire, sur ordre des médecins, des barbiers,
chirurgiens, inciseurs, lithotomistes, renoueurs, etc. Un médecin fit enlever à
une cliente 225 livres de sang en quinze mois, renouvelant son sang plus de
neuf fois. Les contre-indications dépendaient de la conjonction des astres. On
ne pratiquait point la saignée le premier jour de la lunaison, mais, à la
Saint-Martin, à la Saint-Blaise, à la Saint-Philippe et à la Saint-Barthélémy,
on pouvait l'employer absolument sans risques. On devait étudier l'état du ciel
avant de prescrire un remède, tenir compte de l'influence des nombres, l'homme
se heurtant au cours de sa vie à des échéances fatales, paraît-il, où l'on
retrouve le chiffre sept !
Voulez-vous garder le teint frais ? Prenez six œufs
nouveaux, une livre de raisins de Malvoisie, un jeune pigeon à demi plumé, un
fromage frais de présure dont on n'ait point tiré le beurre, huit pommes
d'orange, trois onces d'huile de tartre, une once de céruse : broyez en
poudre ce que vous pouvez, faites distiller le tout à l'alambic, au feu lent.
Et vous garderez, selon nos aïeux, la peau de la face belle, subtile, tendre et
gentille !
(Oh ! bien sûr ! nos esthéticiens ont fait mieux
depuis !)
Louis SMEYSTERS.
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