Quand le SEPRA faillit devenir européen
(02/06/2003)


S'il est une chose que le directeur du SEPRA sait faire de manière remarquable, c'est bien exploiter ses pires fiascos pour assurer sa promotion. C'est ainsi qu'il a su se faire reconnaître comme un expert en rentrées atmosphériques, et accessoirement en ovnis, à la suite de sa prétendue «expertise» truffée d'erreurs grossières qu'il a menée sur le phénomène du 5 novembre 1990...

Et c'est allé au point que ce «travail» dans lequel il a démontré, pour un oeil averti, sa totale ignorance du domaine qu'il était censé expertiser, a bien failli élargir son service à une dimension européenne ! Il semble qu'au SEPRA, plus on est nul dans un domaine dont on se déclare spécialiste, et plus on est reconnu !

Pour ceux qui douteraient du lien entre les deux événements, précisons que c'est le 7 novembre 1990, deux jours après cette rentrée atmosphérique qui allait faire la réputation du SEPRA, que le député belge Elio Di Rupo déposait au Parlement européen une proposition de résolution portant sur la création d'un Centre européen d'observation des ovnis (B3-1990/90), ainsi rédigée :

A. considérant que, depuis de nombreuses années, des citoyens affirment avoir observé des phénomènes inexpliqués dans le ciel de plusieurs pays européens,

B. considérant que, ces derniers mois, des personnes dignes de foi, des scientifiques et des militaires ont également été témoins de manifestations non expliquées assimilées aux «OVNI» (objets volants non identifiés),

C. considérant le grand nombre de témoignages émanant de plusieurs pays de la Communauté européenne durant la nuit du 5 au 6 novembre 1990,

D. considérant qu'une partie de la population s'inquiète de la fréquence de ces phénomènes,


1. demande à la Commission la création d'un «Centre européen d'observation des OVNI» à bref délai;

2. propose que ce Centre européen d'observation des «OVNI» recueille toutes les observations éparses signalées par les citoyens européens et par les institutions (militaires et scientifiques) et qu'il organise des campagnes scientifiques d'observation;

3. suggère que ce Centre soit géré par la Commission des Communautés européennes et par un comité permanent réunissant des experts des douze États membres.


C'est donc bien, comme M. Di Rupo ne s'en cache pas, l'événement du 5 novembre 1990 qui a donné l'impulsion finale à sa démarche, même s'il était alors déjà fortement motivé par l'intense «vague d'ovnis» qu'avait connue son pays, la Belgique, quelques mois plus tôt.

Mais il ne faisait alors aucune mention du SEPRA, qui n'avait pas encore rendu son «expertise» sur ce phénomène (communiqué de presse du 9 novembre 1990, et rapport final le 27 novembre).

Le Parlement européen, à travers sa Commission de l'énergie, de la recherche et de la technologie, a demandé le 29 janvier 1991 au physicien turinois Tullio Regge d'examiner cette proposition de création d'un organisme européen d'étude des ovnis, et d'établir un rapport.

Ledit rapport a été déposé le 2 décembre 1993 (A3-0389/93). Vous pouvez en trouver l'intégralité sur le site Ufoto de Jean-Philippe Dain (un site consacré essentiellement aux photographies d'ovnis, comme son nom l'indique, mais où l'on trouve aussi bien d'autres informations intéressantes). Il se trouve dans la rubrique «Articles», sous rubrique «Autres articles et documents (sans rapport avec la question des photographies)». Vous ne pouvez pas le télécharger sans vous être inscrit en remplissant un formulaire, mais cette inscription étant gratuite et Jean-Philippe digne de confiance n'hésitez pas !

Entre-temps, le SEPRA s'était rendu célèbre par son «expertise» de la rentrée atmosphérique, et il est tout à fait clair que ce rapport reflète essentiellement son opinion. Le seul autre organisme mentionné est la Sobeps, l'association ayant étudié la vague d'ovnis en Belgique, mais les conclusions au sujet de cette vague sont pour l'essentiel celles du directeur du SEPRA Jean-Jacques Velasco, qui considérait dans son livre (Ovnis, la science avance, écrit en «collaboration» avec Jean-Claude Bourret) que l'«OVNI» belge pouvait être un modèle secret de dirigeable doté d'un système de contre-mesures radar. Il est vrai que la Sobeps avait aussi envisagé cette hypothèse, mais parmi d'autres, et le rapporteur mentionne aussi un cas d'ovni similaire à ceux qui étaient observés en Belgique mais ayant eu lieu en France (près de la frontière), dont seul Velasco a parlé.

On peut noter également dans ce rapport la mention de l'affaire Ummo, considérée comme «un exemple de la pire espèce du bêtisier des OVNI, mais dont la persistance et le gaspillage de moyens utilisés pour la maintenir en vie ne peuvent manquer de susciter des préoccupations.»

Tullio Regge est aussi très clair sur les inquiétudes que lui inspirent la multiplication de rapports d'ovnis :

Il n'est pas du devoir du Parlement européen de se prononcer sur les OVNI. Celui-ci doit, par contre, intervenir au plus tôt pour veiller à l'exactitude des informations offertes au public. Si des mesures ne sont pas prises de bonne heure, le siècle prochain pourrait très bien ne pas être totalement marqué du sceau de la science et signaler par contre le début d'un nouveau moyen-âge de style hollywoodien. Le véritable danger n'est pas représenté par les extra-terrestres, mais bien par les humains mal informés et trop inventifs, ainsi que par les hommes politiques qui ne se rendent pas compte des problèmes pouvant découler de la perte de contrôle d'une opinion publique qui devient la proie d'idéologies mystiques et parascientifiques. On peut soupçonner à juste titre que derrière certaines vagues persistantes d'observations, parmi lesquelles l'affaire Ummo et les événements belges, se cachent des organisations décidées à manipuler la crédulité des masses à des fins politiques.

Ici encore, on croirait entendre Velasco (même s'il est moins virulent, préférant suggérer discrètement ce genre de choses à ceux qui sont susceptibles de les répéter et de les appuyer), vitupérant contre les associations ufologiques qui «gênent le travail des scientifiques du CNES» et suggérant que l'affaire Ummo serait une manipulation du KGB (une idée invraisemblable qu'il a d'ailleurs «empruntée» à Renaud Marhic, représentant d'une de ces associations d'amateurs qu'il ne cesse de discréditer, lui-même étant tout à fait incapable d'avoir la moindre idée originale).

Et si vous doutez que l'opinion exprimée par Regge à propos de la «vague belge» ne soit encore celle de Velasco, voici ce que ce dernier déclarait dans une interview dans Ovni-Présence n°52, décembre 1993, à la question de savoir pourquoi la «vague du 5 novembre 1990 en France» n'avait pas «pris» aussi bien que la «vague belge» :

Je suis surpris de la crédulité de certains ufologues. Ce sont des gens d'une crédulité absolument phénoménale : ils sont prêts à gober absolument n'importe quoi. On ne vit pas dans un monde irréel, on vit dans un monde où les rapports de force entre les États, entre les blocs sont constants et c'est tellement facile d'utiliser des gens qui sont prêts à véhiculer des idées. Écoutez, je parle de l'affaire belge. Bon, vous avez fort bien compris.

Et il écrivait dans son livre déjà cité :

Quelle est la nature exacte du ou des objets qui ont survolé la Belgique ? Je ne peux pas répondre à cette question, mais je peux vous dire que, s'il y avait eu un organisme comme le SEPRA, le problème n'aurait certainement pas pris la même tournure.

Voilà qui explique peut-être que Tullio Regge, dans son rapport, ait fait si peu de cas des enquêtes de la Sobeps pour ne retenir pratiquement que les dires du directeur du SEPRA.

D'ailleurs, la suite du texte ne laisse aucun doute sur celui qui l'a inspiré :

Le SEPRA (Service d'expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques) est une section du CNES (Centre national d'études spatiales), dont le siège est à Toulouse, en France. Il est financé par l'État français et s'occupe depuis des années d'observations d'OVNI en effectuant des enquêtes à la demande de la gendarmerie et d'autres organes publics, selon des procédures rigoureusement scientifiques.

(Je vous laisse apprécier les derniers mots !)

Les conclusions de ce rapport sont on ne peut plus claires :

En ce qui concerne l'opportunité d'ouvrir un centre d'observation qui coordonne les observations d'OVNI, il convient de souligner à nouveau que le SEPRA exerce précisément depuis des années une activité de ce type. La SOBEPS est une organisation privée qui bénéficie d'accords particuliers avec la force aérienne belge.

Il pourrait toutefois s'avérer utile de créer un office central chargé de recueillir et de coordonner les informations concernant les OVNI dans l'ensemble de la communauté ? Ce centre permettrait, dans un premier temps, de stopper le flux de rumeurs incontrôlées qui désorientent l'opinion publique et de devenir un point de référence dans le cas très fréquent où des observations sont signalées, comme dans le cas récent de la chute spectaculaire d'une météorite dans l'Adriatique ou d'un Cosmos russe en France. Le centre pourrait enfin apporter des contributions importantes sur l'existence et la nature de phénomènes rares et s'appuyer sur des organisations déjà existantes. Dans la mesure où le SEPRA a accumulé une expérience considérable dans ce domaine, une solution logique et peu coûteuse serait d'accorder à celui-ci une mission et un statut communautaires qui prévoie la possibilité d'effectuer des enquêtes et de mener des actions d'information sur tout le territoire de la Communauté européenne.


Notons que le «Cosmos» tombé en France fait certainement référence encore au phénomène du 5 novembre 1990, qui a bien été suivi d'un «flux de rumeurs incontrôlées qui désorientent l'opinion publique», mais dont la cause essentielle résidait justement dans les incohérences et invraisemblances des explications du SEPRA !

Et voici la proposition de résolution ayant fait suite à ce rapport :

A. considérant que, depuis plus d'un demi-siècle, l'opinion publique est troublée par le rapport d'observations fréquentes d'objets volants non identifiés,

B. considérant que la grande majorité de ces observations trouve une explication rationnelle qui est rarement portée à l'attention du public et considérant la nécessité de disposer en la matière d'informations plus dignes de foi et véridiques,

C. considérant la diffusion étendue et croissante dans de larges couches de l'opinion publique et, en particulier, chez les personnes cultivées, de théories parascientifiques incontrôlées,

D. considérant l'existence en France depuis un peu plus de dix ans du SEPRA (Service d'expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques), une section du CNES (Centre national d'études spatiales de Toulouse) qui poursuit depuis des dizaines d'années de manière systématique une activité de recherche et de contrôle sur les observations d'OVNI (objets volants non identifiés) en collaboration étroite avec la gendarmerie et l'armée de l'air française,


1. propose que le SEPRA soit considéré comme un interlocuteur valable en matière d'OVNI dans la communauté européenne, que lui soit attribué un statut qui lui permette d'effectuer des enquêtes sur tout le territoire communautaire et que les charges supplémentaires susceptibles de découler de la mission élargie du SEPRA soient compensées par le biais d'accords entre le gouvernement français et les autres États membres de la Communauté européenne de même que directement entre le SEPRA et d'autres instituts ou organisations de recherche existant dans la Communauté européenne, là où la nécessité s'en ferait sentir et avec l'approbation des gouvernements concernés.

2. charge son Président de transmettre la présente résolution à la Commission, au Conseil, ainsi qu'à la représentation de la France auprès des Communautés européennes et au Centre national d'études spatiales de Toulouse.


Et que pensait donc Velasco de tout cela ? Il était bien entendu ravi et très enthousiaste, comme on peut en juger à son interview déjà citée dans Ovni-Présence de décembre 93, au sujet de ses motivations :

J'aimerais honnêtement, et c'est un peu un appel du pied dans ce bouquin [il s'agit encore du livre déjà cité qu'il a «co-écrit» avec Jean-Claude Bourret, et en réalité totalement écrit comme il l'explique dans la même interview, Bourret n'ayant été que «le vecteur médiatique pour le bouquin»], j'aimerais probablement que le SEPRA devienne européen. Parce que j'estime, à l'échelle de notre pays, on a mis en place des structures, cela fonctionne, les informations sont collectées dans de bonnes conditions, on a tout un réseau de collectes d'informations, ça marche. On est donc prêt à intervenir sur n'importe quel phénomène qui peut se produire et susciter une interrogation. Je suis très ouvert sur les phénomènes, pour l'instant, je ne rentre pas dans les détails. Donc, si ça se produit à l'échelle de notre pays, il serait très intéressant de pouvoir faire la même chose à l'échelon européen. Et j'aimerais beaucoup transposer ce qui est fait en France à l'échelon européen.


Décidément, on a été bien près de voir le SEPRA, avec sa «méthodologie scientifique rigoureuse», «stopper le flux de rumeurs incontrôlées qui désorientent l'opinion publique» et «devenir un point de référence dans le cas très fréquent où des observations sont signalées» sur tout le territoire de l'Union européenne ! On a été sauvés, paraît-il, par l'opposition farouche d'un parlementaire anglais... Pour une fois, on ne regrettera pas que les Anglais, qui ont leur propre centre d'étude des ovnis au sein de l'Armée, aient fait échouer par leur individualisme exacerbé un projet communautaire !

Robert Alessandri



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