Fascinante corneille noire

Les capacités cognitives des oiseaux




MAJ 18/06/2020



Pandémie génératrice de Disette ?

Différents médias ont signalé au début de la pandémie du Covid 19 que suite au confinement des humains dans leur résidence, les animaux sauvages, sangliers, cerfs, renards … , réinvestissaient la ville redevenue fréquentable.
En Asie, des macaques habituellement installés aux abords des temples, n’étant plus "pourris" par les touristes, se sont retrouvés affamés et ont investi les villes à la recherche de nourriture.

A une moindre échelle, mais sans réelle preuve à l’appui, juste avec une observation personnelle, je crois que les colonies de corneilles noires (Corvus corone) du Parc de Sceaux ont été à la même enseigne. Plus de reliefs abondants de repas sur les pelouses et plus suffisamment de nourriture pour tout le monde dans le parc fermé au public.

Ainsi un matin, une corneille solitaire, probablement affaiblie par sa mue et le manque de nourriture, un pied paralysé aux doigts recroquevillés, est venue se réfugier et se protéger des vents violents, sur le toit d’un ancien poulailler au fond de mon jardin. Elle est facilement reconnaissable grâce aux traces gris clair présentes principalement sur le bord de ses ailes ( couverture primaire et rémiges primaires extérieures à gauche, rémiges primaires à droite ); il y en a aussi sur sa queue mais elles ne sont pas toujours visibles. Son pied gauche paralysé lui donne une aussi démarche très particulière pour un corvidé.




En approchant doucement et en lui montrant le contenu de mes mains, je lui ai donné quelques nourritures proches de son régime habituel, pain rassi, gras de jambon ainsi qu’un récipient d’eau. Probablement un peu habituée à la présence humaine dans le parc et très affaiblie, elle n’a pas fuit et s’est juste reculée assez loin sur le toit avant de revenir déguster mes offrandes.

J'ajoute parfois des croquettes pour chat, des graines de tournesols ou des morceaux de boule de graisse et céréales pour passereaux.

Cela semble l’avoir bien requinquée et depuis elle revient souvent sur ce toit pour recevoir de la nourriture et se dorer au soleil entre deux passages de chats du voisinage.



Pour le moment, elle reste totalement sauvage mais elle est de moins en moins craintive même si elle conserve une distance de sécurité de plusieurs mètres. Elle échange souvent avec moi ou mon épouse quelques petits cris difficiles à interpréter. En somme, nous nous observons réciproquement avec intérêt.





Une habitude alimentaire presque simiesque

S’observer… Il n’en faut pas plus pour que ma passion pour l’éthologie réapparaisse surtout quand l’animal me montre un comportement remarquable et une preuve de ses facultés cognitives évoluées.


J’ai souvent observé des corvidés (pie, corneille ou grand corbeau) dépecer des aliments en les maintenant entre les doigts de leurs deux pattes et en leur donnant de grands coups de bec pour en détacher des morceaux.

Ma corneille, handicapée par sa patte paralysée, a des difficultés pour utiliser cette méthode. Une seule patte pour maintenir le morceau de pain rassi, ce n'est pas toujours très facile. Elle utilise donc souvent une autre technique tout aussi efficace.

Elle transporte dans son bec le pain rassi jusqu’au point d’eau, l’y dépose et attend qu’il soit assez ramolli pour le consommer sans efforts.




Où a-t’elle développé cette technique alimentaire ? Sur mon toit ? Je n’y crois guère mais qui sait ?

Depuis peu, elle fait souvent de même pour consommer les petites croquettes pour chat. Pourtant, elle n'a jamais montré de difficulté à les consommer sèches et croquantes. Serait ce une affaire de goût ?





Je vous propose ci dessous une petite vidéo qui montre "corbella", c'est ainsi qu'on la nomme entre nous, dans plusieurs séquences de dégustation de pain rassi.

Michel Andrieux et Corbella

Une grolle bien "Cortiquée"

Nous le verrons un peu plus loin dans cet article, les oiseaux ne disposent pas d’un néo - cortex, apanage des mammifères. Ils ne peuvent donc pas être « cortiqués » !
Ils ont développé un « pallium », mais « palliumiqué » n’existe pas encore dans le vocabulaire courrant.

Grolle : dans l'Ouest, en Vendée notament c'est la corneille ou le corbeau, voire le choucas.
On l'appelait Le Grollier, à cause des poils aussi noirs que les plumes de grolle qui couvraient son visage (René Bazin, Le Blé qui lève, 1907, p. 14).
Que le chant de ce petit oiseau me paraît frais et risible! et que le cri là-bas de ces grolles m'agrée! (Paul Claudel, Connaissance de l'Est, 1907, p. 84).



Cacher des provisions

Comme la plupart des corvidés la corneille noire cache des provisions dans différents endroits. Cette corneille n’échappe pas à ce comportement.

Les premiers jours, je l’ai observée cacher de la nourriture dans certains interstices présents entres les tuiles du toit.




Les jours suivants quelques pies bavardes (Pica pica), de 2 à 4, sont venues pour profiter de l’aubaine. Elles ont, à chaque fois qu’il leur a été possible, chapardé tout ce qu’elles ont pu trouver, en présence ou non de la corneille.





Depuis, je n’ai plus revu la corneille cacher quoi que ce soit sur le toit. Elle remplit sa mandibule inférieure de nourriture à s’en faire exploser le « gosier » et s’envole vers je ne sais où déposer son butin.



Capacités cognitives des oiseaux

On connaît les macaques japonais (Macaca fuscata) pour leur capacité à effectuer le lavage des patates douces dans l'eau salée :


Saru - vidéo 01

Le lavage des patates douces


Ou le tri des grains de blé également par lavage :

Saru - vidéo 02

Le tamisage des grains de blé



Le tout résumé dans une vidéo grand public :


National Geographic Wild France

Les macaques japonais



Comparer les capacités cognitives de primates évolués disposant du fameux néo-cortex, si proche du nôtre, avec un oiseau au cerveau quasi reptilien, enfin nous semblait-il sans l’avoir vraiment étudié suffisamment, était autrefois une hérésie vite réprimée par beaucoup de grands pontes de la zoologie (Conditionnent vocal opérant).

Malgré tout déjà dans les années 1970 - 1990 au USA, Irène Pepperberg et à moindre titre en France Bernadette Muckensturm-Chauvin, et leurs équipes, avaient commencé à mettre en évidence les capacités cognitives de différentes espèces d’oiseaux.

Irene Pepperberg

Alex The Parrot



Mais les temps changent, de multiples observations dans la nature et de nombreuses expériences menées ces dernières décennies montrent que les perroquets et les corvidés présentent de grandes capacités cognitives qui peuvent rivaliser avec celles des grands primates.


Vous trouverez ci-dessous les liens vers différentes conférences de spécialistes, en vidéos et audios qui abordent ces expériences menées sur les oiseaux et principalement les corvidés.

Valéry DUFOUR (Strasbourg)
Chargée de recherche au CNRS - Institut Pluridisciplinaire Hubert Curien (IPHC)

Le fascinant monde physique et social des corvidés



À retrouver dans l'émission de france culture
LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE par Nicolas Martin
Malin comme un corbeau (Valérie Dufour et Agatha Liévin-Bazin).

Et si les oiseaux avaient de l’intelligence à revendre ? (Agatha Liévin-Bazin).



À retrouver dans l'émission de france culture
CONCORDANCE DES TEMPS par Jean-Noël Jeanneney
L'homme et le corbeau, une étrange proximité (Michel Pastoureau).


Le cerveau des oiseaux d’un peu plus près

Comment le cerveau des oiseaux, réputé "reptilien" peut-il permettre à ces animaux de développer des capacités cognitives comparables à bien des points à celles des primates ?

Une étude donne un nouveau sens au terme «cerveau d'oiseau», (par David Salisbury 13 juin 2016).
Cette étude explique que les oiseaux peuvent exécuter ces comportements complexes parce que leur cerveau antérieur contient beaucoup plus de neurones que ce que l'on pensait auparavant, autant que chez les primates de taille moyenne mais pour un poids bien moindre.



Suzana Herculano-Houzel, Université Vanderbilt

Study gives new meaning to the term “bird brain”



Nous avons constaté que les oiseaux, en particulier les oiseaux chanteurs et les perroquets, ont un nombre étonnamment élevé de neurones dans leur pallium : la partie du cerveau qui correspond au cortex cérébral, qui prend en charge des fonctions cognitives plus élevées telles que la planification de l'avenir ou la recherche de modèles.  Cela explique pourquoi ils présentent des niveaux de cognition au moins aussi complexes que les primates », a déclaré Herculano-Houzel, qui a récemment rejoint le département de psychologie de Vanderbilt.

Chez les mammifères, l'augmentation de l'intelligence va de pair avec la connexion de nombreux neurones éloignés. Chez les oiseaux, c'est avec la densité de cellules. Pourquoi cette différence ? Les auteurs retiennent deux hypothèses.

La première, technique, est que cette stratégie fait gagner du poids, conduisant à un cerveau de masse plus faible à performances égales, un avantage pour le vol. La seconde, historique, est liée à l'évolution. Les ancêtres des oiseaux et ceux des mammifères auraient simplement exploité deux méthodes différentes pour améliorer leur puissance cérébrale.

Herculano-Houzel espère que les résultats de l'étude et les questions qu'elle soulève inciteront d'autres neuroscientifiques à commencer à explorer les mystères du cerveau aviaire, en particulier comment leur comportement se compare à celui de mammifères ayant un nombre similaire de neurones ou de taille de cerveau.

Les co-auteurs de l'étude étaient Seweryn Olkowicz , Martin Kocourek , Radek Lučan et Michal Porteš à l'Université Charles à Prague et W. Tecumseh Fitch à l' Université de Vienne.



Parentalité élargie et cognition chez les corvidés

Avoir un gros cerveau efficace c'est bien mais est-ce suffisant pour tout expliquer ?

Une nouvelle étude (Natalie Men, Joanna Fairlie, Russell D. Gray et Michael Griesser, Publication: 1 juin 2020) apporte de nouveaux éléments de réponse : Extended parenting and the evolution of cognition

Les études de cas sur deux espèces de corvidés, le geai de Sibérie ( Perisoreus infaustus) et le corbeau de Nouvelle-Calédonie (Corvus moneduloides), espèces avec des écologies et des systèmes sociaux différents mettent en évidence le rôle critique des caractéristiques du cycle de vie sur le développement cognitif des juvéniles : la parentalité étendue (parents, grands parents, autres adultes, ...) fournit un refuge sûr, l'accès à des modèles de rôles tolérants, des opportunités d'apprentissages fiables et de la nourriture, entraînant une survie plus élevée. Les avantages des périodes d'apprentissage prolongées des mineurs, au fil du temps évolutif, conduisent à la sélection de compétences cognitives élargies.


Leur conclusion est la suivante :
Corvids have key characteristics that make them a relevant comparison family to understand human evolution. Enlarged brains and reliance on sociocultural learning of skills, enabled by extended development periods in species with prolonged parenting and access to tolerant role models in a safe haven, are likely to result in expanded cognitive skillsets. These conditions were also present in our ancestors, for whom cooperative breeding led to a safe haven where juveniles could learn skills from extended family, including grandparents, and increased group sizes opened more learning opportunities for individuals.


Autres prouesses inexpliquées chez les perroquets

Snowball, le perroquet qui danse, était déjà une célébrité en 2009. Mais depuis qu’il a révélé l’étendue de ses capacités chorégraphiques, il a déclenché un vif intérêt dans le monde de la science et des arts

"Courrier international" :
Des scientifiques ont annoncé avoir identifié pas moins de “14 mouvements de danse différents” maîtrisés par l’oiseau.

Guardian News : Snowball

Scientists discover Snowball the cockatoo has 14 distinct dance moves


Il semble que danser sur de la musique ne soit pas le propre de la culture humaine. Le fait d’observer ce comportement chez un autre animal porte à croire qu’un cerveau doté de certaines aptitudes cognitives et neuronales peut être prédisposé à danser. (Aniruddh Patel)


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