APPEL AUX SCIENTIFIQUES
N'AYANT PAS PEUR DE DIRE CE QU'ILS PENSENT
(03/10/99, mise en ligne 07/04/2003)


Robert Alessandri
81 rue Auguste Blanqui
13005 MARSEILLE



Madame ou Monsieur,

Simple amateur de sciences, je suis poursuivi en justice pour avoir dénoncé dans une revue bénévole l'incompétence invraisemblable du responsable d'un service du CNES, le Service d'expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques, précisément dans son domaine d'expertise.

Si vous pouvez revendiquer une certaine compétence dans le domaine des orbites de satellites, je vous demande de juger de la justesse de mes arguments, étant donné que l'intéressé refuse de reconnaître ses erreurs et qu'il jouit du soutien du CNES.

Il ne s'agit pas de prendre parti, mais de donner votre opinion de scientifique sur des points techniques très précis, afin que l'affaire puisse être jugée honnêtement (je vis du R.M.I. et n'ai donc pas les moyens de demander une expertise payante, et le tribunal ne la demandera pas non plus pour une simple affaire de diffamation).

Vous trouverez dans les «pièces jointes» tous les documents nécessaires pour juger la réalité de mes affirmations, et je me tiens à votre disposition pour vous fournir des compléments d'information.


La rentrée atmosphérique que le SEPRA n'attendait pas


Étant passionné par les ovnis aussi bien que par les technologies spatiales, je me suis intéressé (avec quelques années de retard) à une vague d'observations le 5 novembre 1990, attribuée par le SEPRA à la rentrée d'un étage de fusée... Une explication contestée par de nombreux «ufologues» en raison des multiples contradictions et incohérences des déclarations successives du chef du SEPRA, Jean-Jacques Velasco.

Or, je me suis aperçu que si les observations s'expliquaient sans aucun doute par la rentrée atmosphérique, toutes les contradictions résultaient du fait que le directeur du SEPRA, que l'on nous présente et qui se présente lui-même comme l'expert national en matière de rentrées atmosphériques, ne connaissait strictement rien à ce type de phénomènes (et, on le verra, il n'en sait guère plus aujourd'hui)... Et il ne s'agit pas là d'une exagération dont les Marseillais sont coutumiers, vous pourrez juger par ses multiples erreurs grossières concernant les données les plus élémentaires de ce phénomène qu'il n'avait réellement pas la moindre connaissance en la matière.


Origine et missions du SEPRA


Précisons que le SEPRA est l'héritier du GEPAN, Groupe d'étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés, qui avait été fondé en 1977 pour étudier les ovnis et était dirigé depuis 1983 par Jean-Jacques Velasco.

Si l'on en croit son interview récente dans la revue Facteur X [1], il a lui-même proposé que le groupe qu'il dirigeait prenne en charge une partie qui apparaissait souvent dans les témoignages : les «rentrées atmosphériques», à savoir les météores ou les rentrées d'objets satellisés. C'est donc à son initiative que le GEPAN est devenu le SEPRA en 1988, deux ans avant le phénomène qui nous intéresse.

Si l'on en croit la lettre d'annonce de la création de ce service [2], une plaquette d'information sur ses activités [3] et le propre livre de Jean-Jacques Velasco [4, p.38], l'expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques est la fonction première de ce groupe, comme la signification de son sigle l'indique bien.

Velasco lui-même précise que les ovnis et les rentrées atmosphériques occupent sensiblement la même part de ses activités professionnelles, et il a déclaré en 1998 dans le journal Nord éclair [5] :

Je consacre un tiers de mon temps à la surveillance des rentrées atmosphériques, un tiers à faire des interventions publiques et médiatiques et un tiers à l'étude des cas d'OVNI. (Note : je ne connais aucun scientifique qui puisse consacrer autant de temps aux «interventions publiques et médiatiques» !)

Monsieur Velasco est donc présenté comme notre expert national, officiel, en matière d'ovnis aussi bien que de rentrées atmosphériques, et les journalistes le considèrent naturellement comme l'interlocuteur obligé dans ces deux domaines (ils ne sont pas les seuls : la Défense nationale attend aussi ses «expertises» lorsqu'elle est confrontée à quelque chose qui pourrait éventuellement s'expliquer par une rentrée atmosphérique)... On le voit donc régulièrement dans toutes les émissions télévisées relatives aux ovnis aussi bien que par exemple aux météorites.

Il y aurait beaucoup à dire sur le sérieux de ses enquêtes concernant les ovnis, et d'autres que moi s'en sont chargés, mais c'est dans le domaine des rentrées atmosphériques que je l'ai attaqué, simplement parce que je m'y suis intéressé... Et si l'on ne peut guère définir les compétences requises pour l'étude des ovnis, il en va tout autrement pour celle des rentrées atmosphériques, minuscule parcelle du vaste champ de l'astronomie (ou plutôt en marge de l'astronomie, la plupart des astronomes considérant ces phénomènes comme des parasites sans intérêt)...

Il est facile de définir les connaissances indispensables pour pouvoir se présenter sans honte comme un spécialiste de ce domaine technique très précis, et elles sont extrêmement limitées : savoir comment orbite un satellite autour de la Terre, avoir un minimum de notions de géométrie pour comprendre à quoi correspondent les paramètres orbitaux et savoir les exploiter, savoir se servir d'un logiciel d'orbitographie pour calculer la trajectoire d'un satellite, connaître les caractéristiques essentielles (notamment la durée) d'une rentrée de satellite et d'un météore, avoir un minimum d'habitude du ciel nocturne pour ne pas confondre sur une photographie un objet banal comme la trace laissée par le passage d'un avion avec une rentrée atmosphérique (!)...

À moins de vouloir concurrencer la NASA dans le domaine de la prévision des rentrées atmosphériques, ce qu'on ne demande pas à Velasco, il n'y a vraiment rien d'autre à savoir, et quelques lacunes dans cette courte énumération auraient même été pardonnables...

Mais deux ans après être devenu à son initiative l'expert en rentrées atmosphériques du CNES, lorsqu'il a été confronté pour la première fois à un phénomène de ce type, Jean-Jacques Velasco a largement démontré qu'il ne connaissait absolument RIEN de tout cela (et depuis, il n'a pas beaucoup appris) !


L'article que le chef du SEPRA n'a pas supporté


Cette véritable aberration, qui dure depuis plus de dix ans, me semble inacceptable, d'autant que ce Monsieur fait de son mieux pour discréditer les associations privées en clamant partout que lui seul est le garant d'une étude scientifique des ovnis !

J'ai donc dénoncé les erreurs grossières de l'«expertise» du SEPRA dans un article concernant le phénomène en question, avec certes beaucoup de virulence qu'une situation aussi ahurissante me semble justifier, et avec une solide argumentation [6]... J'en savais alors bien assez pour m'être rendu compte que l'expert en rentrées atmosphériques du CNES n'avait pas le moindre soupçon de connaissances en la matière, et tout ce que j'ai appris depuis n'a fait que confirmer l'incompétence totale et la mauvaise foi absolue du directeur du SEPRA.

Monsieur Velasco a réagi à cet article non pas en usant d'un droit de réponse qui aurait été bienvenu, mais en m'attaquant en diffamation, réclamant pas moins de cent dix mille francs de dommages et intérêts pour ce qu'il considère comme une atteinte intolérable à sa réputation de chercheur.


Une revue bien dérangeante


Quelques précisions s'imposent concernant la revue où cet article est paru... Il ne s'agit pas d'un organe de presse professionnel, mais de la petite revue très artisanale d'une association sans but lucratif, réalisée bénévolement (seule l'impression a été payante) à un tirage de mille exemplaires.

J'ai moi-même réalisé tout le travail de saisie des textes et de mise en page, sur un ordinateur Atari vieux de 8 ans (modèle Mega STE, doté de 4 mégaoctets de mémoire et d'un microprocesseur cadencé à 16 mégahertz !)

Tout cela était clairement précisé en première page... Il est vrai que la présentation paraît luxueuse parce que j'ai voulu qu'elle ait un aspect attirant, et que pour un tirage aussi faible le surcoût pour du papier couché et une couverture vernie n'augmente pas de façon sensible le prix de revient total... Pour être précis, l'impression de cette revue a coûté moins de 17 000 F TTC pour un tirage de 1000 exemplaires, et il n'y a pas eu d'autres frais puisque tout le reste était bénévole...

Et cette revue s'est arrêtée à ce numéro, simplement parce que les ventes et les abonnements ont à peine remboursé la moitié de ces frais d'impression. Moins de 400 exemplaires ont été distribués, dont une bonne partie gratuitement.

Cela vous donne une idée de la disproportion entre la demande de réparation de Jean-Jacques Velasco (plus de six fois le prix de revient de la revue !) et le préjudice que cette revue est censée lui avoir fait subir (il n'en aurait probablement jamais entendu parler si je ne lui en avais pas envoyé gracieusement un exemplaire afin qu'il puisse répondre à mes attaques).

Visiblement, il voulait simplement faire un exemple, beaucoup d'autres associations sans but lucratif ayant maintes fois dénoncé son manque de sérieux, notamment dans ses enquêtes sur les ovnis.


Errements judiciaires


Ce procès traîne maintenant depuis près de deux ans, pour la simple raison qu'on ne m'a pas donné la possibilité de me défendre en première instance : on a l'obligation devant le Tribunal de grande instance d'être représenté par un avocat (ça n'aurait pas été le cas si Velasco avait réclamé moins de 25 000 F, auquel cas l'affaire aurait été jugée par le Tribunal d'instance où j'aurais pu me défendre moi-même), je n'avais pas les moyens d'en payer un (je vis avec le R.M.I.), et l'aide juridictionnelle m'avait été refusée sous prétexte que j'étais attaqué en tant que directeur de publication et rédacteur en chef de la revue d'une association sans but lucratif...

J'ai donc été jugé sans jamais avoir été entendu, sans avoir pu produire la moindre pièce pour me défendre (le Juge, à qui j'ai expliqué ma situation, m'avait dit que même si je lui apportais des documents, il n'aurait pas le droit de les lire !), sans que le juge ait pu lire autre chose que les quelques extraits relevés par l'accusation (l'article complet avait été fourni par l'accusation sous forme de photocopies totalement illisibles et dans le désordre !) et sans même avoir été informé de la date de l'audience ! (Pour plus de détails, lire les premières pages du bulletin I.N.H. Contact n° 4 [7]).

J'ai donc bien évidemment été condamné, non pas à 110 000 F mais tout de même à 36 000...

Mais ça n'est pas terminé, puisqu'on m'a accordé l'aide juridictionnelle en appel, où je peux donc enfin me défendre.


La stratégie de la dérobade


Bien évidemment, alors que toutes mes attaques portaient explicitement sur ses compétences dans le domaine des rentrées atmosphériques, Monsieur Velasco veut absolument éviter que cette question soit évoquée.

Voici ce que l'on peut lire dans les dernières «conclusions» présentées par son avocat :

Dans ses conclusions d'appel, Mr ALESSANDRI veut porter la discussion exclusivement sur un plan soi-disant technique et scientifique en prétendant avoir voulu dans l'article litigieux dénoncer les "erreurs d'analyse grossières commises par Mr VELASCO et détectant chez lui une méconnaissance profonde des phénomènes de rentrées atmosphériques".

Il tente ainsi de déplacer l'objet du procès pour essayer d'atténuer son évidente responsabilité dans les propos malveillants et fautifs tenus à l'adresse du concluant et qui ont été fortement sanctionnés par les premiers juges.

Il n'est pas contesté à Mr ALESSANDRI le droit de critiquer les conclusions du SEPRA, même si ces critiques sont sans fondement et scientifiquement erronées, mais à condition qu'elles s'inscrivent, comme l'a retenu le jugement dont appel, dans une critique normale, objective, raisonnable et constructive.

À partir du moment où l'auteur de ces critiques sort de ces limites pour injurier et diffamer une personne dénommée, il ne défend plus normalement, objectivement, raisonnablement et de façon constructive la thèse qu'il soutient.

Le concluant dénie à Mr ALESSANDRI la possibilité de contester sa compétence professionnelle, alors qu'il bénéficie de la confiance de son employeur, le CENTRE NATIONAL D'ETUDES SPATIALES, et de la communauté des ingénieurs et professionnels avec lesquels il travaille.

Peut-être que l'on peut estimer que certains de mes propos ont été excessifs et doivent être sanctionnés, mais dans tous les cas ils se résumaient à dire que M. Velasco n'avait pas la moindre connaissance dans le domaine dont il se présentait comme expert, et le fait que j'aie raison ou non me semble tout de même être un détail d'importance ! Je ne crois pas que la justice puisse être rendue correctement (ni d'ailleurs que la science en sorte grandie) si le juge ne peut pas se faire une opinion sur les compétences réelles de Jean-Jacques Velasco.

Et mon problème est que puisque Velasco refuse avec un aplomb extraordinaire de reconnaître ses erreurs, le juge ne pourra pas se faire une opinion si aucun scientifique compétent n'apporte son témoignage.

Je n'ai de mon côté aucune formation scientifique, n'ayant rien d'autre qu'un diplôme de technicien supérieur en électronique... Velasco n'a autant que je sache rien de plus (en optique), si ce n'est le soutien du CNES, et ça fait une sacrée différence ! C'est pourquoi je fais appel à vous pour examiner sur pièces mes arguments et apporter par écrit votre opinion :

Est-ce que oui ou non Velasco a commis comme je le prétends des erreurs grossières dans son «expertise», et est-ce que ces erreurs dénotent un manque de connaissances flagrant dans le domaine dont il est présenté comme expert au plus haut niveau ?

Et bien entendu, si vous estimez comme il le prétend que mes critiques sont «sans fondement et scientifiquement erronées», je vous invite à apporter votre soutien au chef du SEPRA !

J'ai la conviction intime que Velasco mérite parfaitement le qualificatif de «fumiste» que je lui ai attribué, et je l'ai écrit de façon directe mais solidement argumentée, quand des journalistes professionnels emploient des phrases hypocrites pour suggérer clairement ce qu'ils pensent sans risquer aucune poursuite même s'ils se trompent lourdement ou mentent sciemment... Mais bien sûr, il serait tout à fait inacceptable que je me sois trompé sur les capacités d'expert en rentrées atmosphériques de ce monsieur, et si l'on me donnait la moindre raison de le penser, je demanderais moi-même à être condamné lourdement, et je ferais tout pour m'acquitter de ma dette !


Détail des erreurs


Quatre erreurs principales, tout à fait inconcevables de la part d'un spécialiste des rentrées atmosphériques, ont été commises par M. Velasco au sujet du phénomène de 1990...


Première erreur : la durée du phénomène

Le soir du 5 novembre 1990, donc, des milliers de témoins ont vu un phénomène de grande ampleur traverser le ciel de la France en quelques minutes.

La nuit même de cette observation, un authentique spécialiste des rentrées atmosphériques, Pierre Neirinck, ayant reçu la description d'un de ses correspondants de Wittenheim (Alsace), envoyait par fax à ses correspondants la description du phénomène, avec les commentaires suivants [8, p.1] :

L'intrigante procession de lumières multicolores observée à 19 h au-dessus de l'Europe occidentale était caractéristique de la désintégration d'un satellite artificiel.

[...] la vitesse angulaire était voisine de celle que j'ai observée lors de la dizaine de désintégrations suivies depuis 1960, soit 5 degrés par seconde.

Il est facile de différencier un satellite en désintégration d'un bolide : Le satellite traverse le ciel en un peu plus d'une minute, le bolide ne met que 2 à 20 sec et a rarement une trajectoire complète.

Les diverses couleurs observées par le public s'expliquent par la variété des matériaux dont est composé le satellite.

Ce fax a été envoyé à différents journaux (seul les Dernières Nouvelles d'Alsace du 7 novembre l'a repris, les autres attendant vraisemblablement un communiqué de l'expert officiel en rentrées atmosphériques !), et à Jean-Jacques Velasco...

Et ce dernier l'a bien reçu, puisque trois semaines après, il allait le recopier presque mot pour mot, sans remercier ni citer Pierre Neirinck, dans son rapport final [9] !

Précisons que Pierre Neirinck est mondialement connu pour donner systématiquement des prévisions en matière de rentrées atmosphériques plus précises que celles de la NASA, et toute personne connaissant un peu ce domaine sait que l'on peut se fier à lui... Velasco lui-même lui a d'ailleurs rendu un vibrant hommage (sans citer son nom) dans son livre [4, pp.45 et suivantes].

En fait, Pierre Neirinck n'avait pas envoyé son fax directement au SEPRA, mais à un de ses amis travaillant au CNES, Robert Futaully, en lui demandant de le communiquer à Velasco [8, p.4]... Et il se trouve que Robert Futaully connaissait bien lui aussi les phénomènes de rentrées atmosphériques, puisqu'il avait auparavant travaillé au «Service satellites» de l'observatoire de Meudon (service ayant plus ou moins rempli les fonctions du SEPRA avant la création de ce dernier) et avait écrit quelques articles sur des rentrées atmosphériques dont il s'était occupé. Bref, M. Velasco recevait une information concernant la durée typique des rentrées atmosphériques d'un spécialiste incontesté de ce domaine, des mains d'un autre spécialiste... Mais il ne l'a pas crue !

En effet, deux jours plus tard, le 8 novembre, il déclarait en direct au Journal télévisé de TF1 [cité par exemple dans 10] :

Nous avons reçu un télex de la NASA ce matin. Il semblerait qu'il y ait eu un satellite en phase de rentrée dans la période qui concerne le temps d'observation, mais nous ne pouvons pas affirmer pour l'instant quoi que ce soit à ce sujet. Un satellite ne pourrait pas à lui seul expliquer le phénomène. Il pourrait tout au plus l'expliquer pendant quelques secondes, mais il ne pourrait pas expliquer la longue durée de l'observation qui a duré plusieurs minutes.

Et déjà le 7 novembre, il avait écrit dans la Dépêche du Midi :

Les témoignages concordent bien sur la durée : plusieurs minutes, ce qui est étonnamment long, en tout cas très inhabituel [...] Le trajet parallèle au sol décrit par les pilotes me paraît bizarre, il ressemble plutôt à celui de plusieurs avions ou engins propulsés.

En fait, une durée de deux ou trois minutes est tout à fait habituelle pour une rentrée atmosphérique, et une trajectoire parallèle au sol parfaitement normale puisque la perte d'altitude n'est que de quelques dizaines de kilomètres pour un parcours de plus de mille kilomètres.

Donc, deux ans après avoir pris ses fonctions de directeur du Service d'expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques, M. Velasco ignorait même quelle pouvait être la durée d'un tel phénomène, et qu'il suivait une trajectoire parallèle au sol ! Certes, il l'a appris depuis puisqu'on a vu qu'il avait finalement repris les indications de Neirinck à son compte (plagiat d'autant plus flagrant que les durées annoncées par Neirinck correspondaient à des moyennes générales et pas à des maxima; on pourra d'ailleurs voir dans ses fax suivants que le phénomène était visible d'un horizon à l'autre en Alsace pendant plus de quatre minutes)...


Deuxième erreur : la trajectoire

Indiquer la trajectoire de la rentrée constitue de toute évidence la fonction première d'un service d'expertise de ces phénomènes, et le travail le plus élémentaire d'un expert dans ce domaine, dont la mission est d'informer le public aussi bien que les autorités militaires... Et Velasco avait reçu le 8 novembre au matin bien plus que le minimum nécessaire pour retracer cette trajectoire...

D'abord, un télex de la NASA [11], auquel il avait fait allusion au journal télévisé. Ce télex, qu'il a communiqué à quelques personnes et dont il a recopié l'essentiel des informations dans son rapport final [9], identifiait l'objet, un étage de fusée soviétique Proton, dont il mentionnait l'inclinaison de l'orbite (51,7°), l'estimation du lieu de la phase finale de rentrée (49,0°N, 7,3°E à 18h06 T.U.; cette estimation était du reste assez inexacte, mais elle n'explique en rien l'erreur beaucoup plus importante de Velasco), et la position enregistrée par le NORAD à cinq moments différents au cours de la dernière orbite, que je reprends dans le tableau suivant (coordonnées positives pour le nord en latitude et l'est en longitude) :

Heure (T.U.)
16h51
17h06
17h21
17h36
17h51
Latitude
30,0°
-17,8°
-51,5°
-25,2°
22,8°
Longitude
115,9°
153,7°
-142,8°
-70,3°
-33,0°

Avec tout cela, calculer la trajectoire au-dessus de la France était un jeu d'enfant pour quiconque avait un minimum de connaissances en matière d'orbites de satellites.

Lorsqu'un étage de fusée est en phase de rentrée imminente, son orbite a été rendue quasi-circulaire par le freinage atmosphérique, maximal au périgée, et son altitude est un peu supérieure à 100 km puisque c'est à ce niveau que l'atmosphère est suffisamment dense pour provoquer la rentrée.

Il n'est pas nécessaire d'avoir une grande précision puisque les calculs se limiteront à la dernière orbite, et on peut admettre par exemple que le satellite orbite à 6500 km du centre de la Terre, soit à 122 km d'altitude au niveau de l'équateur. Cela correspond à une vitesse orbitale de 7,831 km/s, ou une vitesse angulaire de 0,06903°/s.

Tout se résume donc à retracer un grand cercle autour de la Terre lorsqu'on connaît cinq de ses points, sans oublier de prendre en compte la rotation terrestre.

Un seul point suffit pour cela (avec la direction - ascendante ou descendante - de l'orbite), et il est préférable de choisir le dernier, qui sera le plus proche du passage au-dessus de la France : soit 22,8° de latitude et -33° de longitude à 18h51 locale. Les quatre autres points permettent de vérifier qu'on ne s'est pas trompé...

On peut sans mal effectuer les calculs sans rien d'autre qu'une calculette, pour peu que l'on ait quelques connaissances en géométrie sphérique (ce qui doit être le cas de quiconque se prétend spécialiste des satellites !) Le problème se résume à connaître les relations élémentaires entre les angles d'un triangle rectangle sphérique :

Triangle sphérique sur le globe terrestre


Le point B représente le noeud ascendant de l'orbite, et le point A la position du satellite. On connaît l'angle α, inclinaison de l'orbite (51,7°), et l'angle γ, latitude au point considéré (22,8° ici)... On doit dans un premier temps calculer la longitude du noeud ascendant et l'heure de passage du satellite en ce point, ce qui implique de calculer les angles φ et θ.

Les relations dans un triangle rectangle sphérique nous donnent :

1) sinusφ= sinusγ/sinusα=sinus22,8/sinus51,7 ⇒φ=29,59°.

Cela nous permet de calculer la durée de l'orbite entre les points A et B : 29,59/0,06903, soit 429 secondes.

Le moment du passage au noeud ascendant sera donc 18h51' diminué de 429 secondes, soit 18h43'51". Cette heure sera prise comme origine.

2) cosinusθ=cosinusφ/cosinusγ=cosinus29,59/cosinus22,8 ⇒θ=19,39°.

Cela ne suffit pas à calculer la longitude de passage au noeud ascendant, puisque pendant les 429 secondes de cette portion d'orbite, la Terre aura tourné à la vitesse d'un tour toutes les 86163 secondes. La longitude aura donc été décalée de 360*429/86163=1,79°.

La longitude du passage au noeud ascendant sera donc :

long0=-33-19,39+1,79=-50,6°.

Avec ces données, on peut maintenant faire l'opération inverse pour trouver les coordonnées du satellite à une heure déterminée :

On calcule cette fois l'angle φ d'après la durée écoulée, puis les angles γ et θ en fonction de α et φ :

sinusγ=sinusφ*sinusα.

cosinusθ=cosinusφ/cosinusγ.

γ sera la latitude du point de passage calculé ainsi, et la longitude sera :

long0+θ-(ΔT*360/86163).

Cela permet de trouver la trajectoire suivante au-dessus de la France et de l'Allemagne :

Heure
17h51
18h06
18h21
18h36
18h51
18h59
19h00
19h01
19h02
19h03
Latitude
29,53°
-18,02°
-51,46°
-24,96°
22,80°
44,23°
46,19°
47,91°
49,34°
50,46°
Longitude
116,07°
153,78°
-142,36°
-70,20°
-33,00°
-4,15°
0,77°
6,06°
11,69°
17,63°

Trajectoire


Sans connaître la géométrie sphérique, on pouvait aussi utiliser un logiciel d'orbitographie... Le genre de logiciel omniprésent au CNES, facile à trouver dans le grand public, et dont toute personne intéressée par les satellites (notamment les radioamateurs) sait se servir.

On les utilise en général en introduisant les paramètres de l'orbite, diffusés sous forme standardisée par la NASA... Ils ne figuraient pas dans le télex, mais il suffisait de faire les approximations déjà vues et de faire varier les quelques paramètres restant jusqu'à ce que le satellite passe aux points indiqués sur le télex (particulièrement le dernier).

Les divers paramètres à introduire sont :

1) inclinaison de l'orbite : 51,7°, indiquée sur le télex;

2) demi-grand axe de l'orbite : on a vu que l'on pouvait prendre 6500 km comme bonne approximation;

3) excentricité : considérée comme nulle, l'orbite étant pratiquement circulaire;

4) ascension droite du noeud ascendant (RAAN) : à déterminer;

5) argument du périgée : quelconque pour une orbite circulaire; il est judicieux d'introduire 0° pour que le périgée soit confondu avec le noeud ascendant;

6) anomalie (position du satellite sur son orbite, égale à l'angle par rapport au périgée dans le cas d'une orbite circulaire) : à déterminer;

7) instant de référence : le plus simple était de choisir celui du passage au dernier point indiqué sur le télex, soit 18 h 51.

Les paramètres relatifs au freinage atmosphérique, utiles uniquement pour des calculs à long terme, pouvaient enfin être considérés comme nuls.

Ne restaient donc que deux paramètres à déterminer, l'ascension droite du noeud ascendant et l'anomalie, qu'il suffisait de faire varier jusqu'à ce que le satellite passe à 18 h 51 à 22,8° de latitude nord et 33° de longitude ouest, sur une trajectoire ascendante (la latitude augmente)...

L'anomalie n'intervenant que sur la latitude, il convient de la faire varier en premier, puis de jouer sur l'ascension droite du noeud ascendant pour ajuster la longitude.

On obtient les bonnes valeurs pour une anomalie égale à 29,6° et une RAAN égale à 260,8°. Notons que l'anomalie correspond à l'angle φ de la première méthode, pour lequel nous avions trouvé 29,59°.

Il ne reste plus qu'à faire tourner le logiciel pour obtenir la trajectoire suivante :

Heure
17h51
18h06
18h21
18h36
18h51
18h59
19h00
19h01
19h02
19h03
Latitude
29,64°
-17,90°
-51,44°
-25,08°
22,81°
44,25°
46,21°
47,92°
49,35°
50,46°
Longitude
116,24°
153,95°
-142,35°
-70,06°
-32,98°
-4,13°
0,80°
6,08°
11,72°
17,66°

 Trajectoire


D'autres méthodes moins académiques pour retracer la trajectoire à partir du télex de la NASA existaient :

— utilisation d'un globe terrestre, un mètre ruban et une calculatrice;

— comparaison avec un autre satellite en orbite basse et inclinée de la même valeur, puisque le tracé au sol d'une telle orbite sera toujours identique, à un décalage près en longitude; on n'a aucun mal à trouver d'autres satellites à l'orbite inclinée de 51,7°, puisqu'il s'agit de l'inclinaison la plus utilisée pour les lancements depuis Baïkonour (notamment pour les stations spatiales ou les satellites géostationnaires)... C'est d'autant plus vrai que l'on trouve dans la plaquette de présentation du SEPRA la photographie d'un logiciel d'orbitographie montrant une trajectoire pratiquement identique à celle de l'étage de fusée qui nous intéresse : celle suivie par la station Saliout 7 peu avant sa rentrée [3, p.13] !


Mais le télex de la NASA n'était pas la seule information dont disposait Velasco pour calculer la trajectoire...

Le même matin du 8 novembre, il recevait un deuxième fax de Pierre Neirinck [8, p.2], qui avait lui aussi, indépendamment de la NASA, identifié l'objet, et indiquait dans un tableau ses positions à différents moments depuis Wittenheim (où son correspondant Daniel Karcher l'avait observé) : azimut (par rapport au nord), distance et hauteur angulaire (ainsi que les coordonnées célestes qui ne présentent pas d'intérêt ici).

Velasco a aussi reçu ce deuxième fax, puisqu'il allait recopier dans son communiqué de presse du lendemain un lapsus de Pierre Neirinck dans son texte en français, sur la date du lancement (3 octobre au lieu du 3 novembre).

Avec ces données et la situation géographique de Wittenheim (47,8°N, 7,33°E), il était encore possible de retracer la trajectoire de plusieurs manières :

1) Soit de façon approximative mais assez correcte en négligeant la courbure de la Terre, calculs à la portée d'un enfant : à partir de la distance au sol ds=d*cosinus h, on obtenait :

lat=47,8+ds*cosinus az/111.

long=7,33+ds*sinus az/75.

(111 et 75 étant les distances correspondant respectivement à un degré en latitude et longitude à cette latitude).

Remarque : sans même calculer autre chose que la distance au sol (et ça n'était même pas nécessaire en se contentant des deux points extrêmes), il était possible d'utiliser un rapporteur, une règle et une carte de France !

Cette méthode approximative permettait d'obtenir la trajectoire suivante, juste un peu relevée aux extrémités :

Heure
18h59,0
18h59,5
19h00,0
19h00,5
19h01,0
19h01,5
19h02,0
19h02,5
Distance
982 km
735 km
551 km
313 km
136 km
184 km
371 km
611 km
Azimut
251°
252°
254°
260°
285°
44°
57°
61°
Hauteur



14°
37°
26°
11°

Latitude
44,92°
45,76°
46,44°
47,32°
48,05°
48,87°
49,58°
50,45°
Longitude
-5,11°
-2,02°
0,27°
3,32°
5,92°
8,87°
11,42°
14,46°

Trajectoire


2) Soit de façon précise, ce qui conduit il est vrai à des calculs assez complexes puisqu'on n'a pas affaire cette fois à un simple triangle sphérique.

Il faut d'abord calculer l'angle entre la verticale de Wittenheim et celle de l'objet, donné par :

tangenteα= (d*cosinus h)/(R+d*sinus h) (R étant le rayon terrestre, égal à 6367 km à Wittenheim).

Cet angle, avec l'azimut et les coordonnées de Wittenheim, permet ensuite de calculer les angles manquants sur le schéma suivant, puis les coordonnées de l'objet.

Globe terrestre

β est la différence de longitude entre A et B, θ la latitude du point A, et γ celle des points D et B.

Je ne détaillerai pas les calculs (longs mais ne nécessitant aucune autre connaissance que la trigonométrie classique), mais voilà les relations que l'on obtient entre les différents angles :

tangenteβ=sinusα*sinus az/(cosinusα*cosinusθ-(sinusα*cosinus az*sinusθ)).

cosinusγ=sinusα*sinus az/sinusβ.

Et voici les coordonnées obtenues pour quelques valeurs :

Heure
18h59,0
18h59,5
19h00,0
19h00,5
19h01,0
19h01,5
19h02,0
19h02,5
Distance
982 km
735 km
551 km
313 km
136 km
184 km
371 km
611 km
Azimut
251°
252°
254°
260°
285°
44°
57°
61°
Hauteur



14°
37°
26°
11°

Latitude
44,33°
45,43°
46,25°
47,26°
48,04°
48,85°
49,49°
50,19°
Longitude
-4,29°
-1,54°
0,54°
3,41°
5,93°
8,88°
11,51°
14,74°

Trajectoire
 

Enfin, le fax de Pierre Neirinck indiquait la longitude et l'heure de passage au noeud ascendant :

50,58°W à 18h44'02".

Il s'agit précisément de ce que nous avions calculé avec la première méthode à partir du télex de la NASA; nous avions trouvé -50,6° et 18h43'51", ça n'était vraiment pas loin...

On pouvait donc économiser ce calcul et utiliser directement ce point indiqué par Pierre Neirinck, plus précis que ceux du télex de la NASA.

On obtenait alors :

Heure
18h59
19h00
19h01
19h02
19h03
Latitude
43,85°
45,86°
47,62°
49,10°
50,28°
Longitude
-4,97°
-0,11°
5,11°
10,68°
16,57°

Trajectoire


On pouvait aussi introduire l'instant de passage au noeud ascendant comme référence dans le logiciel d'orbitographie, ce qui simplifiait encore la méthode : l'anomalie devenait nulle puisqu'il s'agit de l'angle entre le point de référence et le périgée, ce dernier considéré confondu avec le noeud ascendant.

Il ne restait donc plus qu'à faire varier l'ascension droite du noeud ascendant pour obtenir un passage à 50,58°W à 18h44'02", ce que l'on obtient pour 260,86°.

La trajectoire est alors :

Heure
18h59
19h00
19h01
19h02
19h03
Latitude
43,77°
45,79°
47,56°
49,06°
50,24°
Longitude
-5,22°
-0,37°
4,84°
10,40°
16,27°

Trajectoire


Notons que Neirinck indiquait même en clair la trajectoire approximative, 2 km NW de Royan/5 km SE de Nuremberg, mais uniquement dans son texte en anglais [8, p.3]... Il fallait penser à le lire.

Enfin, la NASA diffuse largement les paramètres orbitaux de tous les objets satellisés repérés par les radars du NORAD, et lorsqu'on a la référence d'un de ces objets il est facile d'obtenir les derniers paramètres. Tous les radioamateurs le font, c'est bien sûr à partir de ces données que Pierre Neirinck a calculé sa trajectoire (en effectuant quelques ajustements dictés par son incomparable expérience des rentrées atmosphériques), et on attendrait du chef du SEPRA qu'il puisse en faire autant et soit capable d'exploiter ces données !

C'est d'ailleurs bien ce qu'il fait si l'on en croit encore la plaquette de présentation (disons plutôt de promotion) du SEPRA [3, p.10] :

Le US Space Command édite un répertoire des données orbitales de chaque débris. Ce répertoire parvient au Centre d'Orbitographie du CNES via la NASA, et est utilisé par le SEPRA pour les prévisions et le suivi des rentrées atmosphériques.

Exemples :

COSMOS 1900 (1988)

SOLARMAX (1989)

PROTON (1990)

SALIOUT-7 (1991)


La fusée Proton de 1990, seule de ces rentrées qui se soit produite en France, c'est précisément le phénomène qui nous intéresse... Mais nous allons voir qu'il y a un abîme entre ce que Velasco prétend avoir fait et ce qu'il a fait réellement !

Lorsqu'on a les paramètres orbitaux, il suffit de les introduire dans un logiciel d'orbitographie pour obtenir sans se poser de questions la trajectoire.

Pierre Neirinck a aussi indiqué les derniers paramètres reçus de la NASA dans un nouveau fax le 11 novembre, en anglais [8, p.5].

Le logiciel nous donne alors cette trajectoire, que l'on peut considérer comme la plus précise :

Heure
18h59
19h00
19h01
19h02
19h03
Latitude
44,30°
46,27°
47,98°
49,40°
50,50°
Longitude
-4,65°
0,35°
5,72°
11,44°
17,47°

Trajectoire


Notons que dans ce même fax, Neirinck précisait la trajectoire en clair : Roughly, the trajectory was Royan, Nevers, Saint Dié, Nuremberg (to be revised) [c'était encore dans le texte en anglais, il fallait donc traduire : Royan/Nevers/Saint-Dié/Nuremberg].


La trajectoire exclusive de l'expert du CNES


Voilà qui faisait tout de même pas mal de méthodes et deux sources d'informations différentes à la disposition de Velasco pour faire l'essentiel de son travail d'expert, qui est de retracer la trajectoire du phénomène... Et bien évidemment, toutes ces méthodes donnaient sensiblement le même résultat.

Mais le 9 novembre, dans un communiqué repris par tous les quotidiens du lendemain [12], il a annoncé après avoir répété l'identification de l'engin :

Les morceaux de cette fusée, qui avait servi au lancement d'un satellite de télécommunication Gorizont 21 le 3 octobre [lapsus recopié sur Pierre Neirinck !] et qui portait le numéro 20925.1990094C, sont entrés dans l'atmosphère à 18h00 T.U., soit 19h00 heure de Paris, selon une trajectoire allant de Pau à Strasbourg.

Et dans son rapport final trois semaines plus tard [9], après avoir recopié presque mot pour mot les indications du premier fax de Pierre Neirinck qu'il avait précédemment rejetées, il réaffirmait une trajectoire équivalente Pau/Strasbourg et ajoutait après avoir résumé les informations du télex de la NASA :

Par ailleurs des informations communiquées par d'autres sources nous donnent les mêmes indications avec deux éléments supplémentaires, le 3ème étage est rentré à 110 km d'altitude environ sur la France et est ressorti à 83 km d'altitude au-dessus de l'Allemagne pour probablement se disperser dans la région de Francfort.

Les «autres sources» que Velasco oublie de remercier sont manifestement encore Pierre Neirinck qui avait calculé précisément ces altitudes ! À ceci près que Neirinck n'a jamais parlé d'une dispersion dans la région de Francfort, puisqu'il avait annoncé dès le 8 novembre une trajectoire passant tout près de Nuremberg (que de nombreux témoignages confirmaient), à laquelle il s'est toujours tenu !

Comme on peut s'en rendre compte sur la carte suivante, Pau n'est pas Royan et Francfort n'est pas Nuremberg !

Trajectoire Velasco


Cette trajectoire Pau/Strasbourg/Francfort jamais démentie ne s'accordait pas aux témoignages, encore moins aux différentes données dont disposait Velasco, et elle est totalement impossible pour un satellite dont l'orbite est inclinée de 51,7°... Mais il est facile de comprendre par quel raisonnement loufoque l'expert en rentrées atmosphériques du CNES l'a obtenue, en lisant encore dans son rapport final, à propos du télex de la NASA :

[...] le point de chute théorique évalué à 49,0 degrés Nord/7,30 degrés Est, au Nord-Est de la France entre Metz et Strasbourg. L'inclinaison par rapport à l'équateur était de 51,7 degré.

On l'a vu, ce point de chute théorique annoncé par la NASA, tout près de la petite ville de Bitche, était considérablement faux, mais c'était le seul point indiqué qui se situait sur le territoire de la France. Pour quelqu'un qui ne serait pas capable de retracer un grand cercle autour de la Terre ou d'utiliser un logiciel d'orbitographie, c'était donc la seule donnée exploitable, avec l'inclinaison de 51,7° et le fait que d'après Pierre Neirinck l'engin avait continué sa course au-dessus de l'Allemagne...

Or, en traçant depuis le «point de chute théorique» (Bitche) une droite inclinée de 51,7° par rapport à l'axe ouest-est, on passe après un parcours de 158 km très exactement à 50,107°N et 8,673°E... À moins d'un kilomètre du centre de Francfort (50,1°N et 8,68°E d'après mon atlas)... Il peut difficilement s'agir d'une coïncidence !

Méthode de calcul de Velasco


Et en prolongeant cette ligne dans l'autre sens, on passe non loin de Pau (pas tout à fait, Velasco ayant sans doute prudemment repoussé vers l'ouest l'origine de sa trajectoire, se rendant compte qu'elle ne passait pas par le golfe de Gascogne comme l'indiquait Neirinck et qu'elle s'accordait bien mal avec les témoignages !)

Voici donc avec quelles notions d'orbitographie Monsieur Velasco exerce sa profession d'expert en rentrées atmosphériques : il considère que si un satellite suit une orbite inclinée à 51,7° par rapport à l'équateur, elle sera inclinée d'autant par rapport à tous les parallèles survolés ! En prolongeant une telle «orbite», on obtient une spirale décrivant un nombre de tours infini en se rapprochant des pôles !


Troisième erreur : l'aspect du phénomène

Dans son rapport final [9], Velasco écrit encore :

Plusieurs objets se sont détachés de la structure principale au moment du décrochage de l'orbite.

Ils avaient la même vitesse, et par conséquent, ils sont rentrés dans les hautes couches de l'atmosphère selon la même trajectoire.

[.../...]

Les caractéristiques de l'objet :

Probablement un objet cylindrique de 5 ou 6 mètres de diamètre, d'une longueur supérieure à 10 mètres et pesant plusieurs tonnes à vide. Celui-ci devait être accompagné par des éléments annexes genre jupe inter-étages, équipement divers.

Et sept ans après, il écrivait dans la revue Inforespace [13, p.69] :

En effet, l'objet principal - le corps de la fusée - accompagné d'autres éléments distants de quelques kilomètres, se déplaçant à la même vitesse, traversèrent la France [...]

Cette interprétation est absurde : des objets séparés pendant plusieurs orbites n'ont aucune chance de rentrer simultanément, et le NORAD donne une identification différente à tous ces éléments (l'étage de fusée qui est rentré est référencé "C", d'autres éléments de la fusée sont rentrés à des dates différentes : "B" le 4/11/90, "F" le 5/06/91...)

En réalité, il n'y a QUE l'étage de fusée qui se désagrège en raison de l'échauffement, et les différents débris se dispersent du fait qu'ils sont plus ou moins affectés par le freinage atmosphérique selon leur masse et leur forme.

D'après Pierre Neirinck qui a assisté à une dizaine de rentrées atmosphériques [8, p.7], les différents fragments se répartissent en général sur une épaisseur de 5° (10 fois le diamètre de la Lune) et une longueur de 50°, soit pour une altitude de 100 km une hauteur de 10 km et une longueur de près de 100 km... On est loin des «quelques kilomètres» annoncés par Velasco !

Dans ce cas particulier, le phénomène s'est aussi largement développé en largeur en raison d'une explosion initiale. C'est ce qui apparaît clairement à la lecture des témoignages de l'ouest de la France : exemple typique en [14]. Tous ceux qui ont observé le phénomène depuis le début ont été unanimes sur cette immense explosion ayant formé un nuage d'où est sorti l'ensemble de lumières, et il est incroyable que Velasco n'ait pas compris cela alors qu'il a reçu selon ses dires 223 appels téléphoniques, 209 procès verbaux de gendarmerie représentant quelques 875 témoins décrivant le phénomène ainsi que 9 observations en vol d'avions civils et militaires. [13, p.68] !

Et c'est d'autant plus important que lorsque dans des conférences on le questionnait sur l'immensité du phénomène observé, Velasco se contentait de se retrancher derrière la «psychologie de la perception».


Quatrième erreur : Les photographies de Paris-Match

Le 22 novembre 1990, des photos du «phénomène», présentant des alignements de lumières, paraissaient dans Paris-Match (reprises dans le numéro du 13 février 1997 et dans le VSD «spécial ovnis» de juillet 98, d'où sont extraites ces reproductions), accompagnées des commentaires éclairés de Jean-Jacques Velasco [15] :

Sur ces photos, exceptionnel outil d'étude, les couleurs correspondent aux différences de densité des métaux et à leur température de fusion. La couleur rouge : 1500 degrés. La blanche : 3000. Les clignotements viennent du fait que l'épave de l'espace tournait sur elle-même.

Une explication du plus haut ridicule, qui supposerait que des morceaux différents de la fusée tournaient à la même vitesse, et s'échauffaient à 3000° au cours de leur rotation pour refroidir instantanément ! Du reste, la couleur des lumières blanches, par comparaison avec l'éclairage des immeubles, impliquait en fait une température d'au moins 5000°... Notons que dans son rapport final [9], Velasco abaisse encore la température correspondant à une lumière blanche à 2000° - franchement orangée -, pour la remonter à 10000° - franchement bleutée - pour du blanc ou jaune dans son article dans Inforespace [13, p.69]... Une méconnaissance de la relation entre température et couleur étonnante de la part d'un «ingénieur diplômé de l'École d'optique de Paris» !

En réalité, tous les astrophotographes amateurs reconnaissaient dans ces traînées des photographies des lumières fixes ou clignotantes d'avions avec une pose de quelques secondes ! Nombreux ont été ceux qui l'ont signalé à Velasco, à commencer par le sociologue passionné d'ovnis Pierre Lagrange... D'après ce dernier, le photographe lui-même (Philippe Ughetto, de l'agence Magnum) lui a déclaré au téléphone n'avoir jamais prétendu avoir photographié autre chose que des avions (dont un lui avait simplement paru bizarre).

Mais Jean-Jacques Velasco, qui a lui-même rencontré ce photographe, a maintenu sa version ridicule... Pendant des années, il a continué à présenter aux journalistes qu'il rencontrait ces photos comme représentant le rentrée atmosphérique, et c'est certainement à son initiative qu'elles ont été republiées récemment, et présentées comme telles, dans Paris-Match puis VSD.

À la suite de cette dernière publication, Éric Maillot du Cercle Zététique a dénoncé sur le site Web de ce groupe cette erreur monumentale du chef du SEPRA, et ce dernier a répondu le 8 octobre 1998 [16] :

Sur les photos du 5 novembre 1990. Sans utiliser de moyen d'analyse ni examen du cliché il [Éric Maillot] affirme qu'il s'agit d'un avion ! Il n'a même pas pris le soin de vérifier la concordance de l'heure de la rentrée du corps de fusée avec le cliché pris par le photographe.

Ainsi donc, 8 ans après, et alors qu'il a reçu de nombreuses mises en garde à ce sujet, Velasco continue de prétendre que ces photos d'avions représentaient la rentrée atmosphérique de novembre 90, et laisse clairement entendre que cette opinion repose sur une analyse approfondie du cliché ! Signalons au sujet de la «concordance de l'heure» que le photographe avait mentionné précisément 18 h 44 pour ces clichés, alors que la rentrée atmosphérique passait en région parisienne à 19 h 01 !


Velasco ou l'art de transformer ses erreurs les plus grossières en victoires scientifiques


Ça fait tout de même beaucoup d'erreurs pour la principale rentrée atmosphérique à laquelle l'expert national dans ce domaine ait été confronté (dans la plupart des autres cas dont il prétend s'être occupé, il s'agissait d'objets présentant un risque et dont la rentrée était annoncée, suivis en permanence par toutes les agences spatiales et bon nombre d'observatoires... Velasco n'avait qu'à répéter ce que lui communiquait la NASA et le Centre d'orbitographie du CNES).

Et non seulement il n'est jamais revenu sur ses erreurs, qu'il continue d'ailleurs à nier, mais il s'est ensuite vanté d'avoir parfaitement fait son travail... Ainsi lit-on dans son livre [4, p.41] :

Nous voulions tenter de reconstituer la trajectoire et les caractéristiques du phénomène. Nous disposions d'innombrables témoignages, des récits et des rapports de nombreux observateurs professionnels (pilotes civils et militaires, astronomes et ingénieurs).

Et, après avoir évoqué le télex de la NASA [4, p.45] :

À partir de ces données le centre d'orbitographie opérationnelle du CNES réalisa un tracé au sol de l'orbite reconstituant la trajectoire de rentrée. À cet instant il n'y avait plus aucun doute sur l'identification du phénomène observé.

On trouve à peu près la même chose dans la plaquette de présentation du SEPRA [3, p.10] :

Le jeudi 8 novembre 1990, la NASA communique au SEPRA les coordonnées précises d'un objet satellisé rentré dans l'atmosphère le 5 novembre 1990. Il s'agissait du troisième étage d'une fusée soviétique PROTON, ayant servi à la mise à poste du satellite de télécommunication GORIZON 21.

Le Centre d'Orbitographie Opérationnelle du CNES fournira au SEPRA les paramètres précis de l'orbite de rentrée.

[.../...]

Il suffisait alors de comparer la trajectoire suivie par l'objet avec la simulation de trajectoire effectuée au SEPRA, après l'analyse statistique de la répartition géographique des témoignages, pour confirmer l'hypothèse de cette rentrée comme réponse au phénomène du 5 novembre.

Si c'est le Centre d'orbitographie opérationnelle du CNES qui a obtenu une trajectoire Pau/Strasbourg/Francfort pour un satellite dont l'orbite était inclinée de 51,7° sur l'équateur, il vaudrait mieux que le CNES ne s'occupe plus de satellites ! Et si l'analyse statistique des témoignages reçus par le SEPRA s'accordait avec cette trajectoire impossible, on se demande pourquoi tous les enquêteurs privés trouvaient pour leur part une trajectoire typique passant très au nord de Pau [17, par ex.], et en parfait accord avec la trajectoire réelle annoncée par Pierre Neirinck (dont personne ne s'est fait l'écho puisque Pierre Neirinck n'était pas LE spécialiste officiel des rentrées atmosphériques !)

Lire aussi dans son interview pour OVNI-Présence de décembre 93 [18, p.17] :

Libre aux enquêteurs de penser ce qu'ils veulent sur l'événement du 5 novembre 1990, mais pour le SEPRA il y avait une parfaite concordance entre les témoignages (description des faits et circonstances) pour superposer la rentrée atmosphérique de cet étage de fusée avec l'ensemble des observations faites en Europe ce soir-là.

Pire, il se sert de ses erreurs pour tenter de discréditer les «ufologues» qui ont pensé à cause de ses affirmations contradictoires que son explication n'était pas la bonne et qu'il masquait la vérité.

Ainsi peut-on lire dans son article de 1998 dans Inforespace [13, p.69] :

Par ailleurs, des agences de presse diffusèrent des communiqués tous plus contradictoires les uns que les autres qui entretinrent le doute sur l'origine du phénomène.

On a vu que les communiqués les plus contradictoires étaient en fait les siens !

Et il ajoute [13, p.70] :

De même certaines radios et chaînes de télévision rajoutèrent une confusion supplémentaire en interviewant des pilotes comme Jean GRELE [Jean-Gabriel Greslé] qui affirma que ce qui avait été observé était incompatible avec la trajectoire fournie par la NASA.

On l'a vu, c'était réellement incompatible avec la trajectoire fournie par le SEPRA d'après son interprétation délirante des informations de la NASA !

Et encore :

La polémique s'amplifia encore avec l'attitude de certains groupements ufologiques français qui contestaient la version de la rentrée atmosphérique, ce qui était leur droit le plus élémentaire à condition qu'ils apportent la preuve de leurs affirmations sur l'origine du phénomène incriminé.

Ces groupements avaient en fait apporté maintes preuves des énormes contradictions des déclarations de Velasco et de leur incompatibilité avec les observations, et comme il semblait inimaginable que le directeur du Service d'expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques, au CNES, puisse ne rien connaître aux rentrées atmosphériques, ils en déduisaient que l'explication par la fusée russe était un mensonge destiné à cacher une vérité dérangeante !

En fait, il se sert de ses erreurs pour laisser clairement entendre que les associations privées ne sont que des groupes d'amateurs dénués de sérieux, nuisibles même à la recherche scientifique, alors que lui-même serait le garant d'une étude scientifique des ovnis ! N'est-il pas allé jusqu'à faire distribuer à toutes les gendarmeries de France une mise en garde contre les agissements d'associations ufologiques [...] dont les interventions répétées auprès des unités territoriales, visant à obtenir des photocopies de procès-verbaux relatifs aux ovnis, perturbent considérablement la tâche des scientifiques du CNES [19] ?

En réalité, les associations le dérangent surtout parce qu'elles ont toujours trouvé des failles énormes dans ses enquêtes ou «expertises», et il fait donc le maximum pour qu'elles ne puissent pas accéder à ses informations (quand il ne les traîne pas en justice en leur réclamant 100 000 F de dommages et intérêts pour faire un exemple !)


Conséquences


Il est clair que si la «vague du 5 novembre» a entraîné autant de polémiques pendant des années, si elle a fait l'objet de plusieurs livres, d'innombrables articles de presse, et a été un des principaux objets des débats de l'émission que la chaîne culturelle «Arte» a consacrée aux ovnis en 1997, c'est uniquement en raison des erreurs grossières des explications du chef du SEPRA.

Mais il ne faudrait pas croire que les conséquences se sont limitées au milieu quelque peu marginal des passionnés d'ovnis.

Velasco a aussi entraîné d'authentiques scientifiques dans ses erreurs. C'est le cas du psychologue Manuel Jimenez, qui a longtemps collaboré avec le GEPAN puis le SEPRA. Peu après cette affaire, il avait choisi d'écrire une thèse sur les déformations perceptives en s'appuyant sur les témoignages consignés par le SEPRA relatifs à des rentrées atmosphériques, et sur les «expertises» de ce groupe. Il a ensuite repris cette étude dans son livre sur la psychologie de la perception, paru dans la prestigieuse collection Dominos [20]...

Voici ce que l'on peut y lire :

L'auteur a analysé un échantillon de mille deux cent vingt-cinq témoignages d'ovi [objets volants identifiés], constitué de cas de témoignages multiples consignés dans le fichier de la gendarmerie nationale. Il s'agit de dix-huit rentrées atmosphériques qui se sont produites entre 1974 et 1990. [p. 96]

Les rentrées de météores, de débris de satellites, de fusées se déroulent dans les hautes couches de l'atmosphère [...] Vues de la terre, ces rentrées atmosphériques se présentent comme des taches lumineuses, rondes ou allongées, d'une taille comparable à la pleine lune. Les couleurs sont en général multiples, et la durée très courte, en général quelques secondes à peine. Ils constituent donc, pour un psychologue expérimentaliste, des stimuli fugaces et vagues.

Les travaux statistiques décrivant les témoignages d'ovni décèlent une grande variabilité des témoignages rapportés, souvent très différentes de celles des phénomènes connus après expertise.
[...] Dans certains cas, les autres caractéristiques rapportées du phénomène sont fortement différentes des caractéristiques qu'on aurait dû normalement percevoir. Deux procès-verbaux d'observation rapportant de façon très différente une même rentrée atmosphérique sont reproduits en annexe. [pp.91/92]

Ces deux procès-verbaux concernent justement le phénomène du 5 novembre 90, que les deux témoins ont en fait très correctement décrit (la durée d'observation annoncée, respectivement 30 et 15 secondes, est même très inférieure à la moyenne).

Il n'est pas difficile de comprendre qui a renseigné Jimenez sur les «caractéristiques qu'on aurait dû normalement percevoir», celles des phénomènes «connues après expertise» (selon lui, des phénomènes fugitifs ayant la taille apparente de la pleine lune)... Le responsable des «expertises», que Jimenez a beaucoup fréquenté, s'appelle Jean-Jacques Velasco, et il répandait initialement les mêmes inepties au sujet de la durée et de l'ampleur du phénomène...

Ainsi, grâce au SEPRA, on enseigne maintenant aux étudiants en psychologie que lorsque des centaines de témoins décrivent un ensemble de lumières grand comme une constellation qui traverse le ciel en plusieurs minutes, c'est parce qu'ils ont reçu «vraisemblablement une stimulation faible, rapide et évanescente» !

Certes, Jimenez aurait dû se rendre compte que les témoignages étaient très différents avec les météores, et se douter qu'il y avait deux types de «rentrées» fort différents contrairement à ce que croyait Velasco.. Mais enfin, ça n'est pas à un psychologue de connaître l'aspect d'un phénomène astronomique, et le pauvre Jimenez pouvait difficilement se douter qu'en discutant avec le chef du Service d'expertise des phénomènes de rentrées atmosphériques, il se trouvait sûrement devant celui qui en savait le moins sur ces phénomènes au CNES !

Notons que l'influence a été réciproque, puisque Velasco se gargarisait de son côté de «psychologie de la perception» dès qu'on lui posait des questions un peu gênantes...

Ainsi a-t-il écrit récemment [13, p.67] :

Chaque fois que j'ai parlé du cas du 5 novembre 1990, ce n'était plus que pour évoquer le problème du phénomène unique observé par des témoins multiples et montrer ce que représente un cas remarquable d'étude de la psychologie de la perception.

Il semble aussi que cette affaire ait causé beaucoup de remous au sein de la Défense nationale ! Nous tenons cela de plusieurs informateurs, et Jean Sider a remarqué que 9 jours seulement après la rentrée du 5 novembre, un décret du Ministère de la défense (n°90-1013 du 14/11/90) fixait les attributions du SIRPA (Service d'information et de relations publique des armées) [10, p.19].

Il est difficile de savoir ce qui s'est réellement passé, mais contentons-nous de remarquer qu'il serait profondément anormal, inquiétant même, que cette affaire n'ait pas provoqué des remous au plus haut niveau...

Résumons la situation :

— le 5 novembre, des milliers de témoins observaient un immense phénomène qui survolait d'un bout à l'autre le territoire français, sans être repéré par les radars; il faut espérer que cela intéresse la Défense nationale, d'autant plus qu'il y avait parmi les observateurs bon nombre de militaires;

— le phénomène a été notamment observé sur la base d'essais de missiles de Biscarosse, dans les Landes, où il traversait le ciel de gauche à droite et culminait au nord, à 60° de hauteur angulaire;

— ça évoquait un phénomène astronomique, et on attendait donc l'opinion du service chargé d'étudier les rentrées atmosphériques, qui doit rendre des comptes aussi bien à l'Armée qu'au public...

— et voilà que dans son communiqué de presse du 9 novembre, l'expert en rentrées atmosphériques annonçait que le phénomène observé était une rentrée atmosphérique passant à 100 km d'altitude selon «une trajectoire allant de Pau à Strasbourg»;

— s'il n'y a sans doute pas d'experts en rentrées atmosphériques au sein de l'Armée (le CNES est là pour ça !), il doit tout de même y avoir des militaires qui savent que Pau se trouve très au sud de Biscarosse, et que depuis cette base le phénomène mentionné par Velasco aurait été vu traversant le ciel de la droite vers la gauche, culminant au sud-est à 45° au-dessus de l'horizon !

Et Velasco n'a jamais démenti cette trajectoire et ne s'est pas rendu compte de son erreur, puisque trois semaines après l'événement il l'amplifiait encore en ajoutant Francfort à cette trajectoire absurde (et neuf ans plus tard, il veut encore faire croire devant un tribunal de justice qu'il n'a commis aucune erreur !)

Les militaires avaient donc comme les ufologues de bonnes raisons de croire que l'explication du SEPRA ne tenait pas, et ils ne pouvaient pas non plus imaginer que celui que le CNES présentait comme un expert ait pu se tromper de façon aussi grossière (en fait, personne ne pouvait l'imaginer... ça n'est tout simplement pas imaginable !) Et donc, le mystère restait entier, et j'ose espérer qu'un phénomène inexpliqué qui viole l'espace aérien français, ça inquiète les autorités militaires !

Il semble d'ailleurs que Velasco lui-même ait pendant longtemps douté de la validité de son explication concernant la majorité des témoignages... C'est ce que déclare l'ufologue Jean Sider, qui fait preuve ordinairement de sérieux dans ses rapports [10, p.20/21] :

Je signale au passage qu'à l'abri des micros et des caméras de télévision, M. J.-J. Velasco a parfois un autre langage que celui qu'il sert aux médias. C'est ainsi qu'il a eu l'occasion de dire à MM. Christian Perrin de Brichambaut et Pierre Guérin, plusieurs mois après la vague, que la quasi-totalité des rapports fournis par les gendarmeries ne pouvaient pas s'expliquer par la fusée russe.

Remarque : le météorologue Perrin de Brichambaut est décédé récemment, et l'astronome Pierre Guérin [également décédé depuis la première version de ce texte] ne veut pas s'exprimer au sujet de cette affaire, estimant qu'il ne faut pas attaquer Velasco maintenant alors qu'il fait une bonne "promotion" aux ovnis... Contrairement à moi !


Persistance dans l'erreur


Velasco était déjà directeur du SEPRA, chargé à son initiative d'étudier particulièrement les rentrées atmosphériques, depuis plus de deux ans lors du phénomène de novembre 90... Il pensait sans doute que ses idées toutes faites concernant ces phénomènes correspondaient à la réalité, et qu'il n'aurait aucun mal à passer pour un expert... Il a dû avoir quelques désillusions à l'occasion de cette première rentrée atmosphérique importante !

Mais ne croyez pas qu'il aurait ensuite cherché à combler ses lacunes dans son domaine d'«expertise» pour mériter son salaire la fois suivante, puisqu'il a continué à commettre des erreurs énormes par la suite !

Le matin du 11 mars 1992, un grand nombre de témoins du sud-ouest de la France (sa région) voyaient une «boule de feu» suivie d'une courte traînée traverser le ciel d'est en ouest en un temps estimé entre 5 et 30 secondes selon les témoins.

C'était cette fois parfaitement typique d'un gros météore, de durée simplement un peu supérieure à la moyenne (même si l'estimation maximale de 30 secondes n'est pas exagérée, ça n'a rien de rarissime), et la trajectoire est/ouest comme la durée trop faible, le fait que les témoignages étaient assez localisés et l'absence de fragmentation de l'objet excluaient de façon quasi-certaine la rentrée d'un satellite.

Mais cette fois, Velasco annonçait le lendemain à la presse [21 par ex.] : Ces phénomènes ont été observés à haute altitude, pendant une durée assez longue, ce qui me fait pencher en faveur de l'hypothèse d'une rentrée atmosphérique d'un objet spatial en excluant l'hypothèse d'une météorite !

Cela n'a jamais été démenti par la suite... J'imagine l'amusement du responsable de la NASA ayant reçu du CNES la demande d'identification du satellite qui avait effectué sa rentrée d'est en ouest au-dessus de la France !

Et le 31 mars 1993, une autre rentrée d'étage de fusée a eu lieu vers 2 h du matin... Le chef du SEPRA l'a encore correctement identifiée après réception d'un télex de la NASA, mais cette fois il s'est bien gardé d'annoncer sa trajectoire, ce qui était pourtant le moins que l'on pouvait attendre de lui ! Il s'est contenté d'indiquer :

Le CNES a pu calculer, par vérifications orbitographiques, que la trajectoire du 3e étage du lanceur russe correspondait très exactement au phénomène signalé en France par de nombreux témoins (gendarmes, aviation civile, observatoires) le 1er avril entre 02 h 10 et 02 h 14...

On peut avoir quelques doutes sachant qu'il avait dit exactement la même chose au sujet du 5 novembre 90, et que c'est bien dans la nuit du 30 au 31 mars que le phénomène a eu lieu et non le premier avril !

Enfin, dans sa réponse déjà citée au Cercle zététique en 1998 [16], M. Velasco attaque encore Éric Maillot pour avoir suggéré sûrement avec raison que certaines des observations de pilotes considérées par lui comme inexpliquées se rapportaient simplement à de gros météores, en rapport avec des essaims d'étoiles filantes. Velasco répond que des pilotes ne sauraient confondre un essaim de micrométéorites, car c'est de cela qu'il s'agit, avec le phénomène observé.

Il ignore apparemment que les essaims sont composés de météorites de toutes tailles et donnent lieu quelquefois à des météores beaucoup plus lumineux que la pleine lune (cf la pluie des Léonides de l'année dernière), et que le terme de «micrométéorites» est réservé aux météorites trop petites pour être visibles sous forme d'étoiles filantes ! Apparemment, s'il a comme il le dit suggéré que le groupe qu'il dirigeait prenne en charge les «rentrées atmosphériques», à savoir les météores ou les rentrées d'objets satellisés, il n'en savait pas plus sur les unes que sur les autres !


Ingénieur-maison


Monsieur Velasco peut bien me dénier la possibilitéde contester sa compétence professionnelle, alors qu'il bénéficie de la confiance de son employeur, le CNES, et de la communauté des ingénieurs et professionnels avec lesquels il travaille, ça ne m'empêchera pas de constater qu'il entretient un flou certain sur sa formation scientifique.

On sait qu'il est entré au CNES comme technicien supérieur en optique, et qu'il se présente maintenant comme ingénieur.

Puisqu'il ne veut pas apporter de précisions, voyons ce que la presse a écrit en s'appuyant sur ses indications... Dans Ciel et Espace d'avril 1992 [22, p.32], il est précisé :

Le service emploie alors jusqu'à sept personnes, dont trois ingénieurs et un technicien supérieur diplômé d'optique, Jean-Jacques Velasco. En 1989, le Gépan devient le Sepra, avec pour directeur J.-J. Velasco, promu ingénieur.

La revue Phénomèna est plus précise [23] :

Possédant un BTS en instrumentation d'optique, obtenu au Lycée Fresnel à Paris, il devient Ingénieur au CNES dans le cadre de la promotion interne de cet organisme.

Voilà qui ressemble fort à un titre de complaisance !

Dans OVNI-Présence n° 29, Jean-Pierre Petit qui a fait partie du comité scientifique du GEPAN écrivait : Un technicien supérieur, Vélasco, avait démarré au GEPAN une thèse d'ingénieur-docteur [...] À l'époque, il n'avait pas terminé sa thèse. On a peut-être décidé de maintenir le GEPAN un an de plus, histoire de lui laisser la possibilité de la finir. Ce qui est maintenant chose faite...

Mais cette «thèse d'ingénieur-docteur», personne ne l'a jamais vue, et on ne connaît même pas son sujet...

Depuis, il se présente comme «ingénieur diplômé de l'École d'optique de Paris» [24 par ex.]. Je n'ai pas trouvé d'École d'optique de Paris dans l'annuaire, mais on voit mal comment il aurait pu suivre des cours d'ingénieur à Paris alors qu'il n'a pas cessé d'être responsable du GEPAN puis du SEPRA à Toulouse... À moins bien sûr que cette école ne désigne le cours de BTS du lycée Fresnel, auquel cas sa présentation serait un résumé de «ingénieur-maison au CNES et titulaire d'un BTS à l'École d'optique de Paris», raccourci pas très honnête (d'autant que le lycée Fresnel, d'après ce qu'on m'a dit à son secrétariat, ne s'est jamais présenté comme «l'École d'optique de Paris») !

Quoi qu'il en soit, il est clair que sa seule formation scientifique concerne l'optique... Il pourrait certes s'être formé lui-même dans le domaine des orbites de satellites au cours de ses années de travail au CNES, mais de toute évidence ça n'a pas été le cas !

Alors, il est clair que sa réputation d'expert en rentrées atmosphérique est totalement usurpée. On est plus tenté de le croire lorsqu'il se présente comme «spécialiste en optique atmosphérique», mais on s'étonne de lire dans son livre [4, p.58] :

Parmi les phénomènes de perception étranges, celui de la lune, qui apparaît beaucoup plus grosse qu'elle n'est lorsqu'elle est basse sur l'horizon, est sans doute le plus fréquent et celui qui suscite les plus importantes réactions d'étonnement. Ces fréquentes erreurs d'interprétation ont été étudiées depuis longtemps. Déjà Ptolémée au IIe siècle réfléchissait au paradoxe de la pleine lune. Ce paradoxe, rappelons-le, est dû à un simple effet de la réfraction atmosphérique.

Je doute fort qu'aucun «spécialiste de l'optique atmosphérique» puisse ignorer que cet effet n'a rien à voir avec la réfraction atmosphérique (sans quoi l'horizon complet ferait plus de 360° !), et n'est qu'une illusion de nature psychologique (très bien expliquée notamment par Camille Flammarion).

Notons que ce livre a été cosigné par Jean-Claude Bourret, mais Velasco n'a jamais caché qu'il en était l'auteur unique, Bourret n'ayant été associé à cet ouvrage que pour en assurer le succès commercial ! Pour ceux qui en douteraient, voici ce qu'indiquait Velasco dans une interview pour Ovni-Présence à l'occasion de la sortie de ce livre [18, pp.23/24] :

Pour sortir ce livre, j'ai demandé l'autorisation et proposé le manuscrit à ma direction, qui a accepté que je sorte cet ouvrage. Cet ouvrage a l'aval de mon établissement et en plus, si certains pensent que J.-C. Bourret s'approprie cet ouvrage, les gens ne sont pas dupes, quant à savoir qui l'a écrit. Ils se rendent bien compte, comme l'a dit un journaliste du Provençal je crois, qu'il est le vecteur médiatique pour le bouquin.

Voilà c'est tout et pas autre chose

[.../...]

Par ailleurs, si j'avais sorti le bouquin moi-même avec mon nom, je crois qu'il aurait fait comme d'autres livres sur les ovnis : un tout petit tirage !


Pour en finir...


Je vous laisse tirer les conclusions de tout cela.

Je reste à votre disposition pour toute information complémentaire, et serais heureux de connaître votre opinion même si vous ne souhaitez pas vous impliquer dans cette affaire.

Merci pour l'attention que vous m'avez accordée, et pardon si j'ai été un peu long...


Robert Alessandri, le 3 octobre 1999


Références des pièces jointes :


[1] Interview de J.-J. Velasco dans Facteur X n°41 (1998).

[2] Annonce de la création du SEPRA (novembre 1988).

[3] Plaquette d'information du SEPRA (avril 1992).

[4] J.-C. Bourret et J.-J. Velasco : Ovnis, la science avance (Robert Laffont, 1993).

[5] Interview de J.-J. Velasco dans Nord Éclair du 19 février 1998.

[6] L'article qui dérange (pp. 16/29). Univers OVNI n°2 (octobre 1997).

[7] Compléments dans le bulletin I.N.H. Contact n°4 (janvier 1999).

[8] Fax et courriers de Pierre Neirinck :
1) fax du 5 novembre reconnaissant une rentrée atmosphérique, d'après le témoignage de Daniel Karcher;
2) fax du 8 novembre identifiant l'objet, avec sa trajectoire visuelle depuis Wittenheim;
3) la traduction anglaise, avec la trajectoire annoncée en clair;
4) fax du 10 novembre à Alain Cirou (Ciel & Espace), où Neirinck se plaint qu'on ait attribué son travail au CNES;
5) fax du 11 novembre, dans lequel les paramètres orbitaux et la trajectoire sont annoncés;
6) fax du 26 novembre critiquant le manque de coopération du SEPRA;
7) courrier personnel, précisant le lieu de fin de la rentrée et les dimensions typiques d'une rentrée atmosphérique.

[9] Rapport final envoyé aux témoins et à la presse (27 novembre 1990).

[10] Article de Jean Sider dans Inforespace n°96 (mai 1998).

[11] Télex de la NASA identifiant la rentrée atmosphérique.

[12] Dépêche A.F.P. du 9 novembre, reprise par toute la presse du lendemain.

[13] Article de J.-J. Velasco dans Inforespace n°96 (mai 1998).

[14] Observation typique du début de la rentrée dans Phénomèna n°2 (mars 1991).

[15] Photographies d'avions commentées dans Paris-Match du 22 novembre 1990.

[16] Critique de J.-J. Velasco sur le site «zététique», et réponse de l'intéressé.

[17] Questions sans réponses dans Lumières dans la nuit n°304 (1991).

[18] Interview de J.-J. Velasco dans Ovni-Présence n°52 (décembre 1993).

[19] Note aux gendarmeries de mise en garde contre les associations ufologiques !

[20] Manuel Jimenez : la Psychologie de la perception (Flammarion, 1997).

[21] Cette fois, c'était une météorite ! Article de presse du 12 mars 1992.

[22] Présentation de Velasco dans Ciel & Espace d'avril 1992.

[23] Présentation du SEPRA dans Phénomèna n°4 (juillet 1991).

[24] Article de Velasco dans Sciences Frontières n°29 (mars 1998).



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Ce texte a été lu fois depuis le 07/04/2003