Ce n’est pas là un oiseau que l’on chasse, mais, comme on le
trouve souvent sur son chemin dans les champs, les prairies, les rivières et
même la petite forêt, on ne peut le passer sous silence.
Les naturalistes anciens lui avaient, paraît-il, donné le
nom scientifique de Cossyphus, qui lui allait fort bien, car cet oiseau
a toute l’apparence d’un merle. Les chasseurs coloniaux ne l’appellent
d’ailleurs jamais autrement que merle-buffle. Nous en verrons plus loin les
raisons. Les naturalistes nomenclateurs ont changé le nom de cossyphus
en celui d’acridothère, ou « mangeur de sauterelles », qui lui
va moins bien.
Le merle-buffle ne dédaigne évidemment pas les sauterelles,
mais il n’en est pas plus amateur que d’autres insectes. Il recherche beaucoup
les courtilières, les grillons, les cigales, etc., qui pullulent en Asie
tropicale et en Malaisie. J’en ai même vu dans des chigomiers qui se
disputaient et poussaient des cris déchirants, suivant leur habitude, en
débarrassant ces arbres des lucanes et des buprestes métalliques qui s’y
trouvaient en nombre.
Quand l’acridothère, puisque acridothère il y a, s’est bien
gavé d’insectes, il part isolément ou en famille dans les rivières où il se
perche sur le dos des buffles karabans afin d’y savourer son dessert quotidien.
Il exagère même en ce sens qu’il passe la plus grande partie de la journée,
durant la saison sèche, à épouiller ces énormes bovidés. Tout y passe :
poux, tiques, taons, sangsues, vers, etc., dont les karabans sont affligés à
cette époque, parce qu’ils ne peuvent se vautrer dans la boue pour protéger
leur épiderme. Il va même jusqu’à fouiller de son bec pointu la chair vive du
bovidé quand le cuir est entamé par des larves créophages. On peut même se
demander si toute cette vermine ne représente pas pour l’acridothère le plat de
choix parmi sa nourriture habituelle.
Les nomenclateurs eussent été mieux inspirés en donnant à
cet oiseau, en grec, en latin ou même en français, le nom d’épouilleur, puisque
c’est là le plus clair de ses occupations. En tout cas, installé sur son
buffle, le merle-buffle a l’air d’être chez lui et de le crier aigrement à tous
les échos.
Quand la saison des pluies arrive, le merle-buffle quitte à
regret son buffle, car, avec la plus parfaite ingratitude, celui-ci se roule
dans la boue, qui, séchée au soleil tropical, lui fait comme une manière de
carapace le mettant à l’abri des insectes. Le merle réintègre alors le domaine
arboricole et terrestre, souvent près des villages où il recherche les grains
et les brisures, voire les baies, sans oublier les fumiers dans lesquels il
trouve l’abondante vermine qui lui est chère. Les habitants l’accueillent
volontiers, car il est au fond beaucoup plus un nettoyeur qu’un écornifleur.
Le merle-buffle est noir avec une mince huppe qu’il porte toujours
en bataille et une tache blanche sur l’aile. Le bec et les pattes sont jaunes.
Les Laotiens l’appellent nok iengue, et les Annamites, cou chin cuong.
Il est regrettable que sa chair ne soit pas mangeable, autrement on pourrait en
consommer à volonté ; car ils pullulent et se laissent facilement
approcher. Celle de tous les autres oiseaux de cette famille de
passereaux-martins est d’ailleurs dans ce cas.
Pour nicher, les merles-buffles semblent rechercher de
préférence le talipto (1), que l’on trouve souvent près des villages, où
il est cultivé et taillé en palissades autour des jardins. Ils y abritent leur
nid. C’est une construction assez grossière qui contient de trois à quatre œufs
bleu foncé. Quand ils ne trouvent pas d’arbres à leur convenance, il leur
arrive de nicher jusque dans le toit des maisons de bois des Laotiens. Comme
ces oiseaux sont d’excellents parents, il suffit de mettre la couvée en cage et
les petits continuent à être soignés et bien nourris à travers les barreaux.
Mis en liberté dès qu’ils peuvent manger seuls, ces jeunes merles évoluent aux
environs et sont tellement effrontés qu’ils viennent parfois picorer jusque
dans les bols des convives au moment des repas.
On dit au Laos (mais que ne dit-on pas !) que le karaban
beugle sur un certain ton pour signaler de loin sa présence à l’oiseau,
c’est-à-dire réclamer son intervention. Et le chétif oiseau d’accourir pour
prendre bruyamment possession de son protégé et lui prodiguer ses soins.
Par contre, le karaban sauvage dédaigne cet avorton et ne
tolère sur son dos que le grave et paisible héron garde-bœuf. Celui-ci ne
manquerait pas de son côté de pourchasser ce piailleur hystérique qui court
inlassablement de la tête à la queue du bovidé qu’il nettoie par en dessous, en
s’attardant, récurant en passant les oreilles et les narines percées,
réceptacles copieux d’une vermine appréciable mais moins fine ...
Guy CHEMINAUD.
(1) C’est le latanier corypha ou koklane des
Laotiens qui se servaient autrefois de ses feuilles pour en faire des olles,
c’est-à-dire des manuscrits écrits à la pointe métallique sèche qui peuvent se
conserver durant de nombreux siècles sans s’altérer. Il n’est pas de papier au
monde qui puisse être comparé avantageusement à la feuille de latanier. La
civilisation ou ce que l’on est convenu d’appeler ainsi n’a jamais pu, du moins
dans ce domaine, rivaliser avec la Nature.
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